tVf., p
Mais, heureusement, il était impossible d'appliquer dans toute sa rigueur ce décret, qui pouvait entraver dans son essor le grand mouvement religieux et philosophique qui commençait à se dessiner. D'ailleurs, le pape lui-même apporta à la cour pontificale des tendances absolument, mais peut-être insconsciemment hostiles aux mesures draconiennes du concile de Latran. On sait quelle fut la splendeur de Rome sous Léon X, mais on n'ignore pas non plus combien cet éclat fut emprunté plutôt à l'esthétique païenne qu'aux aspects poétiques du dogme chrétien. Ce Jean de Médicis, qui avait été créé cardinal à l'âge de douze ans, était un humaniste, mais surtout un dilettante dans toute l'acception du mot. « Il aimait les lettres, a dit Cantu ; mais, au lieu de les respecter comme des matrones, il les caressait comme des courtisanes '. » Il se composa une cour de lettrés et d'épicuriens qui réjouissait l'Arioste lui-même, et si, parfois, il se préoccupait encore des études théologiques, c'était par curiosité d'érudit et non plus par enthousiasme de croyant et d'apôtre. Il préférait à coup sûr les spectacles spirituels et joyeux, et les conversations libres et doctes à la fois des Bembo et des Sadolet, aux controverses théologiques où s'étaient complu ses prédécesseurs.
Cette fusion entre le paganisme et le christianisme pouvait apparaître comme favorable au maintien de l'unité chrétienne ; il n'en fut rien cependant. En effet, la morale de l'Eglise, ainsi élargie et humanisée, devait se plier plus aisément aux exigences des philosophes, en cette Italie où le climat méridional et quelques gouttes de sang byzantin et grec avaient uni, dans le tempérament national, l'amour de toutes les jouissances aux tendances instinctives et passionnelles des peuples orientaux. Mais, par là même, cette morale n'était plus susceptible de satisfaire les chrétiens austères de l'Europe septentrionale, qui n'avaient jamais eu le sentiment de la beauté plastique, et qui voulaient épurer le dogme plutôt que d'en fausser les principe*».
l. Caktxj, op. cM., p. 502.
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C'est ainsi que se justifie la pensée d'un critique contemporain. « Si la Renaissance, a dit Joseph Texte, n'était qu'un mouvement scientifique, l'étude en seraitrelativement aisée. Mais elle est tout autre chose. Elle est une foi, une philosophie, une certaine manière de penser et de vivre, et, ce qui est plus grave, c'est que cette foi n'a pas été immuable, c'est que cette philosophie s'est développée et augmentée, c'est, en un mot. que cette matière essentiellement fluide a pris successivement les formes les plus imprévues : tout cela suivant les dates, suivant les hommes , suivant le « moment » et suivant le 4i milieu ». L'humanisme est une bannière qui a couvert plus d'une cause : c'est un humaniste que Calvin,et c'en est un que l' Arétin ; humaniste, le pieux et sévère Budé, humaniste aussi,le joyeux Rabelais; humanist'e,siron veut,le puritain Spencer : humaniste, l'épicurien Montaigne. Fautil penser que la même influence a produit des résultats si divers ? Faut-il admettre qu'il y a plusieurs antiquités, et non pas une ? Ou ne faut-il pas croire surtout que le fleuve s'est divisé en plusieurs bras, et que, suivant la nature du sol et du ciel, il est devenu limpide ici, boueux par là, fécondant d'une part et dévastateur de l'autre * ? >»
Ainsi, la Renaissance italienne, par le réveil de la philosophie païenne, allégée des commentaires inexacts et tendancieux sous lesquels le moyen âge l'avait étouffée, puis par une évocation de l'art et de la morale antiques, et l'établissement d'un nouvel idéal pour la conduite humaine, avait fait naître le dilettantisme des sceptiques et le positivisme des rationalistes, tendances éminemment favorables au développement de l'idée de tolérance. Maintenant, nous aUons rechercher jusqu'à quel point les conséquences toutes différentes qu'entraîna ce mouvement des idées dans l'Europe septentrionale contribuèrent également à mettre en évidence la question de la liberté de conscience.
1. J. Texte, Etudes de liUércUttre européenne, Paris, 1898, p. 3L
lis HISTOIRE DE LA TOLÉRANCE RELIGIEUSE
On pourrait considérer la Réforme comme une simple manifestation (le Tantipathie entre les races germaniques et le monde latin, entre une civilisation neuve et encore un peu fruste, et l'antique civilisation méridionale avec ses raffinements et ses tendances complexes ; on pourrait aussi, en se plaçant à un point de vue plus restreintjVoir dans ce mouvement religieux un succédané des luttes politiques entreprises par les empereurs allemands contre le pouvoir temporel des papes ; on peut enfin considérer l'œuvre de Luther et de ses émules comme im fait surtout religieux, même en son principe, c'est-à-dire comme une révolution causée par l'étude directe des sources de la religion chrétienne et l'expansion rapide de la science théologique, grâce à l'imprimerie. Mais, à vrai dire, pour expliquer ce mouvement dans toutes sa complexité, il semble qu'il faille tenir compte de ces trois motifs, et ceci dans une mesure plus ou moins considérable, suivant les régions et les individus.
C'est pourquoi, avant d'aborder la question proprement dite de la Réforme, il nous paraît nécessaire d'étudier deux physionomies originales et intéressantes à des titres divers, et dont les tendances, très différentes d'ailleurs, constituent pour ainsi dire le véritable trait d'union entre ces deux événement©, en apparence contradictoires, la Renaissance et la Réforme. Ces deux précurseurs sont Erasme et Ulrich de Hutten.
Erasme était encore un humaniste ; il n'avait même probablement d'autre culte que celui de l'antiquité ; car, s'il s'était fait recevoir docteur en théologie, c'était surtout en vue de l'érudition qu'impliquait ce titre, qui seul, à cette époque, consacrait officiellement les philosophes. Or, de même qu'Erasme était humaniste par goût,il était philosophe par instinct. Il y avait en son esprit, comme peut-être aussi chez Voltaire, cette union bien caractéristique de la
pensée la plus indépendante à la passion escclusive du classicisme le plus pur. C'est précisément la raison qui le fit se maintenir à égale distance entre les deux religions, ("'est aum ce qui lui fit aimer l'Italie, car il était trop intellectuel pour apprécier la beauté intrîasèque du pays, mais il fraternisait avec le scepticisme des penseurs italiens secouant le joug des dogmes scolastiques, et il se réjouissait de la tolérance philosophique de l'aristocratie, qui ne craignait pas le rationalisme à peine dissimulé sous l'ironie des satiriques*.
11 était trop humaniste pour ne pas aimer la Renaissance italienne, mais, d'autre part, il était trop philosophe pour se contenter d'une synthèse conciliatrice et, somme toute, inadéquate entre ces deux solutions contradictoires : le paganisme et le christianisme. De sa doctrine religieuse en ellemême, on ne peut rien affirmer formellement ; on sait en effet quelle était la prudence d'Erasme, et d'ailleurs, lorsqu'il dut se défendre contre les accusations de la Sorbonne. il eut bien soin de faire remarquer, dans son Apologie^ combien l'emploi de la langue latine l'avait empêché, dans ses Co/to(7?ijo,d'exprimer avec précision et exactitude de^pensées toutes modernes. Il n'en faut rien croire, à vrai dire ; car, en utilisant une langue morte plus souple que les idiomes modernes, encore frustes et primitifs, il pouvait au contraire se permettre des sous-entendus et des équivoques qui, transformés en affirmations, l'eussent conduit droit au bûcher. Cependant,il est peu probable qu'Erasme ait eu,en matière religieuse, une opinion dogmatique.il fut plutôt un sceptique qu'un athée ; sa seule idole fut rantiquité,et son unique idéal, la tolérance. « Le célèbre Erasme, a dit Voltaire, fut également soupçonné d'irréligion par les catholiques et par les protestant s, parce qu'il se moquait des excès où les uns et les autres tombèrent. Quand deux partis ont tort, celui
1. « Mihi Italus est quisquis probe doctus est, otiamsi apud Ibernos. *■ (Lettre à LcUimcr.)
iO
qui se tient neutre, et qui par conséquent a raison, est vexé par l'un et par l'autre *. *
A vrai dire,Erasme était conduit à s'attaquer à l'Eglise par une répulsion égale,d'abord pour les subtilités théologiques du moyen âge, puis pour le paganisme de la cour de Rome, tel qu'il put l'apprécier sur place, enfin pour les nombreuses guerres que les prétentions des papes, et en particulier de Jules II, avaient provoquées ; il critiqua donc papes et évêques dans ses Colloques et ses Adages en particulier ; mais il le fit avec plus d'ironie que d'indignation. 11 est fort probable qu'il redoutait, non seulement d'être accusé d'hérésie, mais encore et surtout do tomber dans l'excès contraire au fanatisme catholique, dans le sectarisme nettement hostile à l'Eglise, tel qu'il le voyait apparaître en Allemagne. C'est à ce propos qu'il jugea bon de répliquer à Ulrich de Hutten, qui, lui, s'attaquait franchement et hardiment à la papauté.
Hutten, précurseur immédiat, ou plus exactement collaborateur de Luther, avait conservé de ses années d'études à Pavie le goût de l'humanisme et la haine du catholicisme italien. Il n'est pas absolument un réformateur, et, par son érudition et son talent de poète latinisant, il appartient non moins qu'Erasme à la Renaissance ; mais, d'autre part, on trouve encore chez ce guerrier l'aversion à la fols instinctive et raisonnée du Germain contre le pouvoir temporel des papes et déjà se révèle en lui le rationalisme dogmatique, qui caractérisera les chefs de la Réforme. Dans ses Epistolœ obscurorum virorum. Voltaire ci'oyait entendre le rire épanoui et significatif de Rabelais ; peut-être n'avait-il pas absolument tort : cependant, nous y reconnaissons plus volontiers la plaisanterie lourde et, si l'on peut dire, théologique , voire même monastique d'un Luther. Il attaqua la papauté avec vigueur dans ses Dialogues publiés en 1620 ;
1. VoLTAiBE, Lettres êur Rabelais et &ur d'autres auteurs accusés d'avoir mal parlé de la religion chrétienne, 1. VI, siir les Allemands.
LK XVr SIÈCLE 151
mais déjà Ijuther s'était séparé avec éclat de l'Eglise romaine, et le livre de Hutten n'était plus seulement, comme ses Lettres, une satire du clergé et des moines italiens, mais bien déjà le manifeste d'un dogmatisme nouveau. Erasme, à ce propos, jugea bon de se déclarer nettement contre la doctrine nouvelle, tant par prudence que par haine sincère de tout fanatisme ; il répondit à Hutten dans un opuscule intitulé Spongia Erasmi adverstis aaptrgines Hntteni \ où il affirmait ne vouloir rester l'rimi ou Taliié d'aucun sectaire, qu'il fût dans un parti ou dans l'autre. Peut-être oe- {)endant la cminte d'une excommunication était-elle pour beaucoup dans la détermination d'Erasme. Ce qui porterait à le croire,c'e8t qu'après avoir écrit en 1 526 contre les < sorbonagres » absurdes et dangereux sa Suj^putcUio errorum Bedœ, où Castellion lui-même puisa des preuves en faveur de la tolérance, il s'effraya de la condamnation toute morale que prononça contre lui la Sorbonne,et surtout du suppL'od de son traductem* français Berquin, et il eut la faiblesse d'écrire, en 1529. une Letù'e aux: préiendtis Eixingé listes, qui. de nouveau, insistait Kur sa rupture avec le protestantisme. « Consulo qiiieti meœ », telle était sa devise et tel était aussi l'aspect de son caractère, par lequel surtout il annonçait Montaigne. Cependant, outre son scepticisme pratique, il y avait certainement en lui une très sincère aversion pour la doctrine protestante,comme pour tout autre dogme. Il ne se contentait paS; il est vrai, comme les conteurs italiens, de railler l'Eglise; il songeait déjà ou du moins il tendait à ébranler sa puissance sur les esprits. Mais, si jamais il en eut l'intention bien arrêtée, du moins voulut - il procéder par une évolution des idées, par une éducation des esprits, et non par un bouleversement qui, du monde religieux, devait nécessairement, à cette époque, se répercuter dans l'ordre social. « Avec ses manières douces et finement railleuses, dit Perrens, avec se»
l. Cf. HuTTENi Opéra, Leipzig, 1857-GO, 5 vol. (La Spongia Eraanû est roprodaito dans le tome iv de cette édition.)
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fut, en *:*:- 1. P^f^-'-îe do li^. r^r»-ï/enérrir^ fr^-n "iî> de scn siècle, car loa* '*^.ii<^ai.en Fra&-e. etaiect asc-ez cprl-fd'klnlef de fry pocr ri-qri/-r k n:,irt\Tc a'Ivptêr*=ixt la reîiz>>a DoaveDe : pour Irr» antr»-^. !*r -î^.^ptk-iîfme tut en < 11K.J oreiller ♦. e«r iK j agaçaient. Av*^r Er^^n.*:. qœ là vérité* eile-mème s payée trop cher a'i prÎT da :^aiig répandu.
Mai* 'itjTk înHïî#^n<'*r- ne fut que pa.^'^gére; car. les natir^naux se perfectionnant, la langue latine devint bientôt moiîi.^ fanû!»*^re. Ulrich de Hotten. lus aus-i. par ses talents de poète et de ch*^f militaire, fnt d"un puissant "«ecoars à son parti ; or c'e«t «urtout pour le rôle qu'il joua daiis les lattes de réporjue que <*on noni prit place.dan< la reconnaissance des protey^tants allemande, à côté de ceux de^ gratids fomlateur^ du culte national. Erasme, au contraire, qui u^arait jamais /•té, k vrai dire, un militant, maû? dont TinHuenee sur les espritH avait éto l>eaucoup plus considérable, ne trouva que l'ingratitude chez ses succcâseurs les mieux qualifiés cependant pour le connaître et l'estimer : c'est à peine si Voltaire, THm héritier le plus incontestable à certains points de vue, consacre quelques lignes, dans son œuvre incommensurable, à <îe précurseur de la tc>lérance.
Quoi qu'il en î*oit, ces deux personnalités nous révèlent comment s'opéra la transition de la Renaissance A la Réforme, mais aussi comment la tolérance, qui i>eut-être se fût allii'îe au mouvement artistique et philosophique auquel H'ahaïKloijnait l'Italie, devait d'autre part être repousséc par les novateurs religieux allemands.
l. PkHRKNH, op. cit., p. 3.1.
Cependant, la Reforme, par certains côtés, pouvait être favorable à l'avènement de la liberté de conscience. Elle le fut d'abord de par son existence même ; Thérésie n'était pas une nouveauté, et les protestations des réformés étaient analogues h celles qu'avaient formulées les Vaudois, les Cathares, les Hussites : ce qui était nouveau et important, c'était le triomphe de cette hérésie. D'autre pi^rt, il ne s'agissait plus d'une religion nouvelle s'établissant en de lointaines contrées, et jetant simplement quelques colonies dans les pays plus ou moins acquis au christianisme ; c'était maintenant la libération d'une partie du monde chrétien, reprochant à l'Eglise romaine d'avoir, par ignorance ou par calcul, dissimulé et faussé la doctrine du fondateur,et c'était aussi une alliance victorieuse entre cette religion nouvelle et les adversaires du pouvoir temi>orel des papesr4*ar le contact incessant entre les fidèles de ces deux religions, entre catholiques et protestants, le problème de la liberté de consscience allait apparaître dans toute sa généralité, et sous de multiples aspects. La Réforme ne fut, pour les deux partis, une occasion de manifester leur intolérance que précisément parce qu'elle posait la question de la tolérance,et réclamait à chaque instant pour celle-ci des solutions pratiques.
D'ailleurs, la Réforme n'était-elle pas en réalité un aveu de cette relativité des dogmes,dont aucune religion ne veut convenir ? Elle était vérité en det;à des Alpes et erreur au delà, et elle était surtout, à vrai dire, une manifestation du tempérament germanique, et de son hostilité ou, si l'on préfère, de son antipathie pour les idées et les mœurs italiennes»^ C'est à ce point de vue que la Renaissance, c'est-à-dire le paganisme moral et philosophique du X VI^ siècle, fut la cause indirecte, il est vrai, mais néanmoins réelle, de la Réforme. A ce sujet, rien n'est plus significatif peut-être que l'évolution des idées chez Luther, telle qu'on peut la reconstituer d'après ses actes et d'après l'autobiographie que fournissent ses œuvres littéraires *.
1. Cf. LuTHERi Opéra, éd. Walch, Halle, 1737-53, 24 vol. (on particulier t>iiie8 XIX ot XXII).
Il est probable que jamais Luther ne serait devenu le fondateur d'une religion nouvelle, si, en 1510, inoine augustin et professeur de théologie à l'Université de Wittemberg, il n'avait été envoyé en Italie pour les affaires de son ordre. A eette époque, Erasme l'indignait^et il ne parlait rien moins que d'apporter lui-même des fagots pour le brûler. Mais, dès qu'il arriva en Italie, et surtout lorsqu'il approcha de Rome, il se sentit dépaysé. « Pendant son voyage.dit Cantu, au lieu de ces fontaines qui jaillissent d'un rustique tronc de sapin, au lieu des Christs et des grossières madones placée»^ dans les carrefours, il avait rencontré des momunents d'architecture et de sculpture, des marbres et des dorures dans les églises, et, loin d'en ressentir de l'admiration, il en devint ombrageux. Le climat lui semble pluvieux, les hôtels mal commodes, le vin aigre, l'eau insahibre, l'air fiévreux, la nature aussi pauvre que les hommes. Des hauteurs de Montefiascone, il découvre l'immense horizon de la campagne romaine, et n'y voit qu'une terre aride et stérile au lieu de la plaine semée d'oliviers et de rosiers que son imagination avait rêvée ; alors, il se prend à regretter la verdure étincelante des prairies de la Saxe et ses forêts séculaires, et sa côte du Poltesberg, qui, à l'entendre, resplendit de plus de fleurs que toutes les collines de l'Italie V » Mais ceci n'était encore que de la ré pulsion instinctive et pour ainsi dire physique. Bientôt, Luther voit des moines joueurs et buveurs, dont le franc parler le scandalise; il s'étonne aussi delà richesse des couvents, et son indignation ne connaît plus de bornes lorsque lui apparaissent les églises de Rome, avec leiu* magnificence païenne, si peu conforme à l'humilité du Galiléen. Il est allemand, et par conséquent positif : devant toutes ces splendeurs, il songe aux sommes colossales qu'elles ont englouties, et non seulement il pense aux pauvres qu'on a frustrés, mais encore il se demande par quels procédés on extorqua cet argent aux fidèles. Puis, quelles que soient l'ardeur, la robustesse et la
l. Cantu, op. cit., p. 551.
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matérialité de son tempérament, il n'en a pas moins cette pointe de mysticisme qui caractérise les peuples septentrionaux : il sent Tincompatibilité d'un culte formaliste et somptueux avec l'essence du véritable christianisme. 11 rentre donc en Allemagne avec une haine définitive et raisonnée à l'égard des moines débauchés et ignorants, du clergé si peu chrétien de l'Eglise italienne, et enfin à l'égard de ces papes, pour qui l'art tient lieu de morale, et qui préfèrent les cérémonies à la prière \ Ainsi, l'humanisme qui, pour Erasme, excusait bien des choses, et qui, pour Hutten, était peut-être la seule tendance admissible de la papauté, devint, pour Luther, une des causes principales de son hostilité à l'Eglise romaine. A ce point de vue, la Réforme fut une réaction contre la Renaissance, et c'est par là aussi qu'elle peut être considérée comme un événement favorable à l'intolérance, puisque l'incrédulit'é cachée sous le cérémonial fastueux et les sui)erstitions populaires de l'Italie conduisait du moins (et d'ailleurs en ce pays seulement) à une sorte de tolérance imphcite. Mais encore fallait-il, pour que la religion nouvelle fût intolérante, que ses fondateurs le fussent eux-mêmes. Or , il y a des distinctions à établir à ce point de vue entre les principaux réformateurs, et en particulier entre Luther, Calvin et Zmngli.
I-uther fit d'abord preuve d'une certaine modération à l'égard d'Elrasme, dont il regrettait les dissensions avec Hutten ; mais la querelle sur le libre arbitre devait définitivement les séparer * et démontrer l'intolérance tout au moins spéculative de Luther. 11 avouait lui-même avoir un tempérament emporté, mais il croyait penser avec modération ^. Toutefois celle-ci était relative. A l'égard de l'Eglise romaine, il ira jusqu'à écrire, par exemple : * N'avons-nous pas des cordes, des épées et le bûcher pour châ-
1. Cf. MiCHELBT, Mémoires de Luther, PariB, 1835, t. T', p. 12-17.