CONQUÊTE DU CONGO FRANÇAIS
Origines de la colonie.
En 1840, le commandant Bouët-Willaumez chercha sur la côte d’Afrique, plus loin que Dakar, un point de relâche. Il le trouva dans l’estuaire du Gabon, jadis visité par les Portugais. Il acheta des terres successivement aux rois Denis et Louis, et installa un dépôt de charbon et des ateliers de réparation sur un mamelon qui dominait l’entrée de l’estuaire. Cette station navale du Gabon est l’origine de l’Afrique équatoriale française actuelle. Nos officiers de marine ayant plus tard capturé un bateau négrier, libérèrent les esclaves qu’il transportait et les installèrent près des ateliers, dénommant Libreville ce village qui fut longtemps, avant Brazzaville, la capitale du Congo.
En 1856, Paul du Chaillu explora le cours de l’Ogôoué, ce que recommencèrent Victor de Compiègne et Alfred Marche, de 1872 à 1874. En 1875, Marche revint avec un officier de marine, Savorgnan de
Brazza, pour s’enfoncer clans l’intérieur de l’Afrique, mais ce projet échoua.
Savorgnan de Brazza.
De Brazza ne se découragea pas (1). Il fit une nouvelle tentative, au mois d'août 1875, avec M. Ballay, médecin de la marine, et une escorte de douze tirailleurs sénégalais, commandés par le quartier-maître Ilamon. Cette exploration dura trois ans. Il remonta l’Ogôoué jusqu’à 688 kilomètres de la mer, s’avança vers l’est et atteignit les sources de l’Alima. L’attitude des indigènes l’obligea à se diriger vers le nord, et il découvrit la Licona, après un mois de marches exténuantes. 1.300 kilomètres furent parcourus dans des contrées inconnues, malgré la chaleur torride, les fièvres, les privations, les forêts presque impénétrables, les animaux féroces, l’hostilité des indigènes. Rien ne rebuta la constance de ce petit groupe qui, dénué de tout, revint au Gabon le 30 novembre 1878. La Société de géographie décerna une grande mé-
(1) Brazza-Savorgnani, appelé Savorgnan de Brazza, était né à Caslel-Gandolfo, près de Rome, en 1852. Il entra à l’Ecole navale en 1868, fut naturalisé Français en 1874 et admis dans notre marine en 1875. Celte même année, il obtint une mission et commença ses admirables explorations en Afrique. En 1897, sans reconnaissance des services qu’il avait rendus, il fut relevé de ses fondions de commissaire général par une lettre de service, et il rentra dans la vie privée. En 1902, le Parlement répara cette cruelle injustice en lui votant une pension nationale de 10.000 francs. La colonie, mal administrée, périclitait. Brazza fut chargé, en 1905, de faire une enquête sur les responsabilités et sur les réformes nécessaires. Cette mission épuisa ses dernières forces et il mourut à Dakar au mois de septembre 1905. La France lui a fait des funérailles nationales.
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daillc d’or à son chef. C’est vers la même époque que Stanley découvrait le Congo qu’il descendait depuis le lac Tanganyika jusqu’à l’estuaire, prenant possession de la rive gauche et explorant quelques parties de la rive droite (1874-1877).
Brazza eut connaissance du voyage de Stanley à son retour en France et apprit que celui-ci signalait l’Alima et la Licona comme affluents immédiats ou indirects du Congo, ce qui lui montra toute l'importance de ses découvertes personnelles. Aussi, il se hâta, dès la fin de 1879, de refaire les itinéraires précédents. Il remonta l'Ogôoué et, au confluent de la Lassa, fonda Franceville (juin 1880). Il se dirigea ensuite sur le Congo, franchit des affluents de l’Alima, le Leketé, et pénétra dans le pays occupé par les Balékés-Afourous. Bien accueilli par leur roi, Makoko, il en obtint un traité de protectorat (3 octobre) et la cession des territoires situés entre les rivières Djoué et Impila, affluents de la rive droite du Congo. Le roi nègre arbora le drapeau français et appuya une entente avec les Oubendji qui l’acceptèrent. Une seconde station, appelée Brazzaville, fut créée et gardée par quatre tirailleurs commandés par le ser gent sénégalais Malamime. Puis il descendit le Congo jusqu’aux dernières cataractes de Vivi. Il y rencontra Stanley. Revenu au Gabon, il fit ouvrir une route entre Franceville et le point où l’Alima est navigable pour les vapeurs. Il trouva une route commerciale réliant N’tamo à la côte, c’est-à-dire le Congo inférieur navigable à l’Atlantique : c’était le fleuve Niari, qui se jette dans l’Atlantique sous le nom de Koudou. Son état d’épuisement le força à rentrer en France au mois de décembre 1880. De grands résultats étaient
déjà acquis. Il avait assuré à la France tous les territoires entre le Congo et l’Ogôoué.
Tentatives de Stanley.
Stanley n'avait pu voir sans dépit les résultats obtenus par Brazza. Après sa rencontre avec ce dernier, il remonta le Congo, installant des stations sur les deux rives, mais il rencontra le poste du sergent Malami me, qu’il trouva décidé à défendre le drapeau français, comme le roi Matoko, et il n’osa pousser plus loin. Cependant il prétendit attribuer au comité d’études du Congo, qu’il représentait, le bassin du Kouilou, et il y installa des postes. C’était enlever toute valeur à notre colonie en nous enfermant à l’intérieur des terres.
Stanley revit, à Paris, Brazza, auquel on faisait une réception enthousiaste, et il ne sut pas cacher son hostilité (1881-1882). Son attitude et ses prétentions décidèrent le gouvernement et les Chambres à des mesures énergiques. Le traité avec Makoko fut ratifié, et Brazza eut pleins pouvoirs pour occuper les territoires qu’il avait gagnés à la France. Les forces et les moyens matériels suffisants lui étaient accordés.
Il s’embarqua au mois de mars 1883, occupa les baies de Loango et de Punta-Négra, puis s’enfonça dans l’intérieur, où les populations, menacées par Stanley, l’accueillirent avec allégresse. Il créa des postes nombreux pour assurer la défense de nos protégés indigènes et notre possession territoriale.
Savorgnan de Brazza revint en France en 1885 et retourna en Afrique deux ans après, avec le titre de commissaire général du Congo, après avoir arrêté,
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avec le gouvernement, les bases de l’organisation delà colonie.
Conventions diplomatiques. — Hostilité de l’Angleterre.
La conférence internationale de Berlin, malgré les prétentions du Portugal et de l'Angleterre, reconnut les droits de la France sur les territoires obtenus pacifiquement par Brazza. Toute la rive droite du Congo nous resta, et les postes établis par Stanley dans le bassin du Ivouilou furent retirés. La rive gauche fut attribuée à l’Etat indépendant du Congo. Le Portugal conserva le Kabinda, coupe de sa colonie d'Angola par les embouchures du fleuve.
Une convention, signée à Paris le 5 février 1885, entre la France et l’Association internationale du Congo, délimita notre colonie : à l’ouest, l’océan Atlantique; au sud, la rivière Chiolango, depuis l’océan jusqu’il sa source, puis une ligne conventionnelle aboutissant à la rive droite du Congo; à l’est, ce même fleuve, jusqu’à un point en amont de la rivière Licona; au nord, le parallèle qui part de la baie de Corisco, en face des îles Elobery.
La conférence de Berlin avait laissé à la France la rive droite de l’Oubanghi jusqu’à son intersection avec le 4e degré de latitude nord, ce qui avait été aussi stipulé dans un nouveau traité, signé le 29 avril 1887, avec l’Etat libre. Des agents de cet Etat n’envahirent pas moins les territoires reconnus à la France et y fondèrent même des stations. Le 28 février 1892, des indigènes auxiliaires attaquèrent le poste français de Ouanda. Il en fut de même, le
IJist. 3* République.
23 avril, contre un autre de nos postes, à l’embouchure du Koto, et le garde-pavillon fut tué. Le 17 mai, un de nos agents, M. de Poumayrac, fut assassiné. L’Etat libre affirma être étranger aux meurtres commis par une tribu qui ne dépendait pas de lui.
Les prétentions et les attaques de l’Etat' libre avaient surtout pour cause les encouragements de l’Angleterre qui suscitait partout des ennemis à la France pour arrêter son extension coloniale. Les pourparlers diplomatiques engagés pour régler les différends ne purent avoir aucun résultat.
Pour lutter plus efficacement contre l’hostilité de l’Angleterre, la France s’entendit avec l’Allemagne et signa la convention du 0 février 1894, qui fixa les limites du Congo français et du Cameroun allemand. Cette frontière suivit, du sud au nord, la rivière N’goko (affluent de droite de la Sangha) jusqu’à son intersection avec le 2° latitude nord, puis ce même degré à l’est vers la Sangha, puis la Sangha vers le nord, à l’ouest de Bania, de Gasa, de Koundé, puis la ligne droite jusqu’au 10° latitude nord, enfin ce parallèle jusqu’au Chari et ce cours d’eau jusqu’au lac Tchad. L’Allemagne s’attribuait l’Adamaoua, les territoires de la rive gauche du Chari inférieur et les embouchures de ce cours d'eau. La France gardait définitivement le haut et le moyen Chari avec les territoires de la rive droite. Ces deux puissances se partageaient ainsi la région sud du Tchad, jusque-là disputée par l’Angleterre. La France avait, par suite, toute liberté d’action du côté du Bahr-el-Ghazal et du Darfour.
L’Angleterre, dont cette entente contrecarrait les desseins, n’hésita pas à dévoiler son appui à l’Etat
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libre du Congo, qu’elle avait poussé contre nous. Elle publia, le 12 mai 1891, une convention anglo-congolaise qui ne tenait aucun compte des négociations engagées par la France et du récent traité franco-allemand. Les territoires contestés étaient attribués à l’Etat libre, qui prenait la rive gauche du Nil depuis Lado jusqu’à Fachoda (à peu près du 5° au 10° de latitude nord). L’Angleterre lui cédait à bail indéfini (procédé nouveau cl singulier) le Bahr-el- Ghazal, qui n’appartenait plus à l’Egypte. L'Etat libre se trouvait ainsi placé entre le Congo français et la vallée du Nil. Pour sa part, l’Angleterre s’accordait un territoire de 23 kilomètres de large sur la bordure orientale de l'Etat libre, entre les lacs Albert-Edouard et Tanganyika, en longeant la frontière ouest de l’Afrique orientale allemande pour atteindre scs possessions du Zambèze et pour avoir, à travers toute l’Afrique, du nord au sud, une route joignant le delta du Nil au cap de Bonne Espérance. L’Allemagne protesta et l’Angleterre céda devant ses réclamations; elle renonça à la longue bande qu’elle s’était attribuée pour sa communication du Nil au Cap.
Conflit avec l’Angleterre et la Belgique.
Attitude énergique de la France.
Une vive émotion se manifesta en France devant cette violation flagrante de nos droits et des traités précédemment conclus. Le 7 juin 1891, la Chambre discuta une interpellation de MM. Etienne et Deloncle sur la politique de la France en Afrique. M. Etienne rappela que l’Angleterre venait de signer, avec le souverain de l'Etat indépendant du Congo, un traité
lésant nos droits, et il regretta que notre pays s’occupât trop des questions intérieures et pas assez de ce qui se passait au dehors, inaction dont profitaient nos rivaux.
M. Ilanolaux, ministre des affaires étrangères, expliqua en détail celte question importante.
Le droit international africain est réglé par l’Acte général de Berlin du 26 février 1885 et par ses annexes. Il spécifie que le bassin du Congo est placé « sous la haute surveillance de l’Europe ». Si l’Europe avait confié l’administration d’une partie considérable de ce bassin à une Compagnie privilégiée, Y Association internationale , celle-ci devait se conformer aux obligations de cet acte. « En raison des sacrifices faits par la France, en raison de la protection accordée par elle à Y Association internationale, en raison du voisinage immédiat de notre colonie du Gabon, placée au premier rang pour se développer dans le bassin du grand fleuve africain, il était entendu que la France conserverait sur les territoires laissés à l’Association un droit de préférence. » L’dtssocialion internationale était devenue, par une série de métamorphoses. YElat indépendant du Congo, qui essaya plusieurs fois d'échapper à l’engagement pris en 1884, mais « ce droit de préférence existe ». Or, l’Angleterre venait de signer, le 12 mai 1894, une convention avec le souverain de l 'Etat indépendant du Congo, qui violait ces conditions, qui éludait le droit de préférence de la France et qui était en contradiction avec le droit international africain. Sur tes protestations de la France, l’Angleterre semblait disposée à ouvrir des négociations; mais, à Bruxelles, les ministres du roi souverain opposaient une fin de
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non-recevoir. Le gouvernement était résolu à défendre nos droits avec fermeté.
Il fallait aussi parler des territoires du Haut Oubanglii.
A la suite de difficultés qui s’étaient produites entre la France et l’Etat du Congo entre 1884 et 1887, difficultés qui avaient failli conduire les deux Etals devant un arbitre, une convention intervint, sur l'initiative du roi Léopold, convention qui visait ces territoires. L’action politique de la France et celle de 1 Etat du Congo étaient séparées dorénavant, d’abord par ce grand fleuve africain qui s’appelle l’Oubanghi, puis par le 4” parallèle. Malgré la précision de ces engagements, on apprit en France, vers la fin de 1890, que les agents de l’Etat indépendant s’étaient laissé aller à dépasser le 4” parallèle, à franchir l'Oubanghi, et qu’ils avaient installé des postes dans le territoire qui nous était reconnu par la convention.
Les empiétements se renouvelèrent et on essaya de les justifier en Europe; on essaya d’éluder la conven tion de 1887 qu’on regrettait d’avoir signée. M. Casimir-Pcrier, étant ministre des affaires étrangères, reconnut qu’il ne pouvait obtenir gain de cause et accepta un arbitrage. Mais, depuis, VElat indépendant du Congo s’efforça de trancher d’avance la question soumise à l’arbitrage et, par des occupations des territoires contestés, d’invoquer le fait accompli. Dans ces conditions, le gouvernement français réserva son opinion sur l’arbitrage, envoya une mission dans le Haut Oubanghi. et elle reçut « les instructions et les ressources destinées à assurer la défense et le maintien de nos droits ».
La Chambre applaudit cet exposé et vota, à l'unanimité de 510 voix, un ordre du. jour de M. Etienne « approuvant les déclarations du gouvernement »
clans la conviction « qu’il saura faire respecter les droits de la France ».
Cette attitude énergique du gouvernement causa une grande sensation en Europe. Les actes suivirent les paroles. M. Delcassé, ministre des colonies, demanda un crédit de 1.800.000 francs pour la protection de nos intérêts en Afrique, dont 1.100.000 francs serviraient à renforcer nos postes du Haut Oubanghi, eu face des postes de l’Etat indépendant du Congo, et à construire des canonnières destinées à remonter le Congo pour ravitailler plus rapidement nos troupes. La Chambre vota aussitôt le crédit par 438 voix contre 27, et le Sénat approuva sans débat.
Une expédition s’organisa sous les ordres du commandant Monteil, nommé gouverneur du Haut Oubanghi. Les négociateurs du roi Léopold comprirent qu’il fallait reconnaître notre bon droit. Un nouveau traité entre la France et l'Etat indépendant du Congo fut signé à Paris le 14 août 1894. La frontière devait suivre le cours de l’Oubanghi jusqu’au M’Bomou, puis celui du M’Bomou jusqu’à sa source, enfin la ligne la plus courte jusqu’à la crête de partage des eaux entre le bassin du Congo et celui du Nil. L’Etat libre retirait les postes établis sur notre territoire. Sa zone d’influence était limitée par le 30°' de longitude est et le 5°, 30’ de latitude nord. Il renonçait ainsi au Bahr-el-Ghazal, mais il conservait cependant une partie des territoires que la France lui avait jusqu’alors contestés.
En 1884, l 'Association internationale africaine (devenue plus tard Etal libre du Congo ) avait garanti à la France un droit de préemption sur ce qu’elle possédait (convention du 23 avril 1884). Le gouverne-
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mont de l’Etat libre donna un sens restrictif à cette clause en disant que la France ne pourrait le revendiquer que si la Belgique refusait elle-même l'annexion (1887). Notre pays ne protesta pas, comme il en avait le droit, contre cette interprétation nouvelle du roi Léopold qui, obéré, songeait à vendre le Congo à la Belgique. Mais le gouvernement prit, plus tard, ses précautions pour empêcher la Belgique de céder aucune partie de cette colonie, et une nouvelle convention, signée à Paris le 5 février 1805, arrêta que les territoires ne pourraient être cédés ni vendus, en totalité ou en partie, à une puissance quelconque sans que la France ait été consultée et ait pu exercer son droit de préemption, proclamé en 1 SS 1 , confirmé en 1885 et en 1894.
Trois actes diplomatiques du 23 décembre 1008, entre la France et la Belgique, ont réglé : 1° le tarif des chemins de fer du Congo belge; 2° la délimitation du Shiloango; 3° la fixation des limites franco-congolaises dans le Stanley-Pool; 4° le droit de préférence de la France sur les territoires de l’Etat du Congo, droit de préemption reconnu définitivement. Le Parlement a ratifié ces accords au mois de mars 1912 et ils ont été promulgués par le décret du 22 avril 1012.
Vers le lac Tchad. — Missions françaises.
En 1891, s’était constitué le Comité de l'Afrique française, sous la présidence du prince d'Arenberg, député, pour encourager les explorations et pour obtenir la jonction de toutes nos possessions en Afrique. La région du lac Tchad est la meilleure pour servir
de lien entre noire colonie du Congo, le Soudan et l’Algérie. 11 fallait y devancer les Allemands et les Anglais. La pénétration du Tchad pouvait être tentée plus facilement par le Congo que par toute autre contrée. De nombreuses missions complétèrent l’œuvre de Brazza en reconnaissant les diverses parties de cette nouvelle colonie. Le commissaire général et ses lieutenants préparèrent les voies d’accès du Tchad, qu’on organisa en créant de nombreuses stations.
En 1890, M. Cholet, administrateur colonial, remonta la Sangha jusqu’au-dessus du 4° de latitude nord et au 13° de longitude est. A cette époque, le poste de Bangbi, à la limite du Congo, sur l’Oubanghi, fut attaqué par les indigènes, qui tuèrent le chef, M. Musy.
L’année suivante, un autre administrateur, M. Gaston Gaillard, avec MM. Masson, de Poumayrac et de Masredon, reconnut la Sangha jusqu’à son confluent avec la N’Goko et créa le poste d’Ouesso. Il remonta le Congo, puis l’Oubanghi et fonda les trois stations de Mossobaka, Mobaï et Abirras (au confluent de l’Oubanghi et du M’Bomou). Le capitaine au long cours Husson se noya dans les rapides de Mobaï (1891).
Une autre mission, sous les ordres de M. Fourneau, subit une attaque et perdit deux hommes (10 mai 1891). Son chef s’échappa avec peine sur un canot par les rapides de l'Ekela.
Ces deux missions, confiées à M. Gaillard et à M. Fourneau, avaient pour but de devancer une expédition allemande, commandée par le major Zingraff, qui avait 800 hommes. Ce dernier projetait de
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relier le Cameroun à l’Oubanghi, ce qui nous aurait enlevé tout accès au Cliari, au Tchad, à lOuadaï. Les deux missions françaises s'avancèrent l’une par terre, l’autre par voie fluviale et arrivèrent avant les Allemands. Le bassin de la Haute Sangha fut occupé, et M. Gaillard conclut avec le sultan d’Ouesso et les autres chefs de la contrée des traités de protectorat. Son rapport fut inséré au Journal officiel du 14 septembre 1891, par M. Etienne, sous-secrétaire d’Etat aux colonies, pour affirmer ainsi nos droits qui ne purent plus être contestés.
Une expédition importante était partie, le 16 août 1890, de Brazzaville, sous le commandement de l’explorateur Paul Crampel. Elle comprenait 30 tirailleurs sénégalais et 223 porteurs. Elle devait, par le Congo et l’Oubanghi, atteindre le Cliari, explorer la région du Tchad et revenir à Alger par le Sahara. Deux des membres, MM. Orsi et Lausière, moururent en route de maladie. La mission s’avança jusqu’à Ixhia, dans le Dar-Kouti, où elle fut reçue par Snoussi, lieutenant du sultan Rabah. Les soldats de Snoussi massacrèrent Crampel et tous ses compagnons pour s’emparer de leurs armes, 300 fusils environ, le 27 avril 1891 (1).
(1) Grâce à ccs armes, Snoussi se rendit indépendant de Ttabah et se créa, dans le Dar-Kouti, un véritable empire. II s’installa a N’Dellé où il se fortifia. En 1898, M. Gentil, chef d’une mission, lui envoya des émissaires qui conclurent une entente avec lui II accepta un résident français et nous paya un tribut, en échange d’un cadeau de 400 fusils. En 1899, M. Bretonnet lui donna une pièce d’artillerie. En 1904, Snoussi avait 2.400 soldats bien armés et il voulut en profiler pour échapper à notre joug. Il fut attaqué par nos troupes et tué en 1911, dans sa capitale même, à N’Dellé.
Sur le bruit de cette attaque, Brazza avait aussitôt envoyé, pour recueillir les survivants de la mission Crampel, une autre expédition, dirigée par M. I)vbowski, qui partit de Bembé, le 8 novembre 1891, avec 105 hommes, et qui châtia les meurtriers de Crampel et de ses compagnons, en leur infligeant une défaite. Elle explora le Chari, découvrit un pic, qu'elle dénomma Crampel (7° 26’ 30” de latitude nord et 17° 54' 30” de longitude est), et revint, au bout de seize mois. Elle rapportait d’importants renseignements et avait conclu des traités avec les chefs indigènes. Elle n’avait pu cependant accomplir tout le programme de la mission Crampel.
Le Comité de l’Afrique française , qui encourageait et soutenait toutes ces expéditions, résolut d'en organiser de nouvelles. Le 5 février 1892, M. Ed. Cholet partit de Banghi et, par N'Gaoundéré, où il resta environ deux mois près de l’émir, atteignit Yola dans l’Adamaoua. Mais l’hostilité déclarée de l’agent de la Royal Niger Company l’obligea à se retirer.
La mission Maistre partit des bords de la Kemo (vers 5°, 20’ de latitude nord) le 29 juin 1892, dans la direction du lac Tchad. Elle obtint des traités des chefs indigènes dans le Baghirmi, et, après avoir atteint la Logone à Laï, elle ne put s’avancer plus au nord et, faute de ressources, dut revenir sur Yola, principale ville de l’Adamaoua. Avec des embarcations elle accomplit son retour par la Bénoué et par le bas Niger, et elle arriva à Akassa le 25 mars 1893. Elle avait exploré 500 kilomètres de contrées ignorées.
Les intrépides explorations du lieutenant de vaisseau Mizon méritent une mention spéciale. La pre-
L AFRIQUE EQUATORIALE FRANÇAISE
mière fois, il était dans le délia du Niger, lorsqu’il fut blessé grièvement par des indigènes, dans la nuit du 15 au IG octobre 1890. On soupçonna la Royal Niger Company d’avoir excité cette attaque. Du reste, cetlc société lui signifia, à Akassa, qu’elle ne le laisserait pas pénétrer dans les territoires du Niger s’il n’obtenait pas son autorisation. Ce fut une perte de G mois. 11 gagna enfin, par le Niger et la Dénoué, Vola, oii il resta du 19 août au 14 décembre 1891. Les mauvaises nouvelles qu’il reçut de la mission Crampel, qu’il voulait rejoindre, l’obligèrent à se rabattre vers le sud. Il passa à Gourin, M’Boudang, Garoua, Kône, Bohix et atteignit N’Gaoundéré le 4 janvier 1892. Au mois d’avril suivant, il se rencontra à Comasa, sur la Sangha, avec Brazza qui remontait vers le nord.
Le lieutenant Mizon entreprit bientôt une deuxième exploration (1892-1893). Il gagna le pays de Mori, sur la rive droite de la Dénoué, et fit accepter au sultan le protectorat de la France. Il \oulait imposer le même protectorat au sultan de l’Adamaoua, mais les Allemands prétendirent que cette région était dans leur zone d’influence. La Royal Niger Company qui avait lutté par tous les moyens contre notre mission, soutint que le pays de Mori dépendait de l’Angleterre. Ces difficultés amenèrent de nouveaux pourparlers diplomatiques. Mizon, resté sans ressources et sans appui à Vola, fut rappelé. Au mois de novembre 1893, il débarquait à Marseille.
M. Gentil, qui avait déjà été envoyé dans la Ilauto Sangha par Brazza, eut une autre mission importante. De 1895 à 1898, il descendit le Chari jusqu’au Tchad et plaça le Baguirmi sous le protectorat de la
France. La Société de géographie lui déceçna sa grande médaille d’or pour ce voyage, en 1899. Il repartit pour la même contrée en 1900, comme commissaire du gouvernement français dans le Chari, et battit Rabah à Kouno. Il rétablit notre situation compromise par des échecs précédents.
Les conventions que nous avons relatées mirent enfin un terme aux luttes sournoises ou déclarées de nos rivaux contre nos missions au Congo. Après une longue rivalité, la France et l'Angleterre, sur l'initiative de M. Delcassé, ministre des affaires étrangères, conclurent une entente amiable, en 1890, et réglèrent toutes les questions qui les divisaient. Mais, une expédition, commandée par le capitaine Marchand, qui avait pour but l’occupation du Bahr-el-Ghazal et la pénétration jusqu’au Nil, provoqua un nouveau et plus grave conflit entre les deux nations, après l’occupation de Fachoda (1898). La relation de ces événements sera donnée dans un volume suivant. La France ayant cédé, l'intimité des relations avec l’Angleterre se rétablit, et la Triple Entente devint le contre-poids de la Triple Alliance.
Organisation de l’Afrique Équatoriale française.
La colonie du Congo français a été organisée par le décret du 11 fé’vrier 1906, qui a créé un commissaire général du gouvernement résidant à Brazzaville, assisté d’un conseil de gouvernement et d’un secrétaire général ayant rang de gouverneur. Le décret. du 15 janvier 1910 a donné à cette possession la dénomination d'Afrique équatoriale française. Elle comprend :
l’afrique équatoriale française
La colonie du Gabon, chef-lieu Libreville;
La colonie du Moyen-Congo, chef-lieu Brazzaville; La colonie de l’Oubanghi Chari-Tchad, chef-lieu Fort-de-Possel;
Le territoire militaire du Tchad.
Cession à l’Allemagne d’une partie du Congo (1911).
En 1911, l’Allemagne a élevé des prétentions sur le Maroc, malgré l’Acte d’Algésiras et malgré l'accord spécial conclu avec elle, en 1909, par la France à qui elle avait reconnu des intérêts spéciaux et laissé toute liberté d’action.
Et, pour appuyer ces prétentions nouvelles et contraindre notre pays à engager d’autres négociations, elle a envoyé un croiseur cuirassé à Agadir, le Pan- Iher, sous le prétexte de défendre les intérêts des Allemands dans le Souss. On ne comptait que 5 Allemands dans cette région. Le motif allégué était donc illusoire, et il n’y avait, en réalité, qu’une menace pour obliger la France à céder à T Allemagne le Souss qu’elle convoitait, peut-être une portion plus importante du Maroc. L’Angleterre intervint énergiquement et fit connaître qu’elle ne permettrait jamais à l’Allemagne d’avoir un port sur l’Atlantique et de s’annexer une fraction du Maroc. L’irritation de l’Allemagne fut violente, et l’on put croire qu’une guerre allait éclater, mais elle réfléchit aux risques très grands pour elle d’une lutte contre l’Angleterre et la France unies, et une accalmie se produisit. Elle exigea des compensations pour cette déconvenue et
pour nous concéder à nouveau, comme en 1909, le protectorat du Maroc.
Après un marchandage, qui provoqua des désastres financiers en Allemagne et une longue tension politique, une cession d’une partie de notre colonie du Congo fut consentie, malgré des protestations nombreuses et malgré le soulèvement patriotique provoqué par cet abandon (convention franco-allemande signée à Berlin le 4 novembre 1911). Des débats passionnés s’engagèrent à la Chambre et au Sénat; en dépit de la désapprobation presque générale du néfaste projet d'accord accepté par le ministère Caillaux, ce projet fut voté — pour éviter un grave conflit international — et promulgué le 13 mars 1912 ( Journal officiel du 15 mars).
La France a cédé à l’Allemagne des territoires dont la limite a été fixée comme il suit, d’après les termes du traité :
La frontière partira du côté de l’Atlantique d’un point à fixer sur la rive orientale de la baie de Monda, vers l’embouchure de la Massolié. Se dirigeant vers le nord-est, la frontière obliquera vers l’angle sud-est de la Guinée espagnole. Elle coupera la rivière Ivondo à son confluent avec la Djoua, suivra cette rivière jusqu’à Madjingo (qui restera français) et, de ce point, se dirigera vers l’est, pour aboutir au confluent de la N’Goko et de la Sangha, au nord d’Ouesso.
La frontière partira ensuite de la rivière Sangha, à un point situé au sud du centre d’Ouesso (qui reste français), à une distance de 6 kilomètres au moins et de 12 au plus de cette localité, suivant la disposition géographique des lieux. Elle obliquera vers le sud-ouest, pour rejoindre la vallée de la Kandeko, jusqu’à son confluent avec la Rokiba. Elle descendra celle-ci et la Likouala, jusqu’à la rive droite du fleuve Congo. Elle suivra le fleuve Congo jusqu’à l’embouchure de la Sangha, et de façon à occuper sur la rive du Congo une étendue de 6 à 12. kilomètres qui sera fixée
l’afrique équatoriale française
suivant les conditions géographiques. Elle remontera la Sangha jusqu’à la Likouala-aux-Hcrbes qu’elle suivra ensuite jusqu’à Botungo. Elle continuera ensuite du sud au nord, selon une direction à peu près droite, jusqu’à Bera N’Goko. Elle s'infléchira ensuite dans la direction du confluent de la Bodinguc et de la Lobay, et descendra le cours de la Lobay jusqu’à l’Oubanghi au nord de Mongoumba.
Sur la rive droite de l'Oubanghi et suivant la disposition géographique des lieux, le territoire allemand sera déterminé de façon à s’étendre sur un espace de 0 kilomètres au moins et de 12 kilomètres au plus; la frontière remontera ensuite obliquement vers le nord-ouest, de façon à gagner la rivière Pama en un point à déterminer à l’ouest de son confluent avec le Mbi, remontera la vallée de la Pama, puis rejoindra le Logoné oriental, à peu près à l’endroit où celte rivière rencontre le 8” parallèle à la hauteur de Goré. Elle, suivra ensuite le cours du Logoné vers le Nord jusqu'à son confluent avec le Chari.
L’Allemagne a cédé à la France les territoires situés au nord de la limite actuelle des possessions françaises dans les territoires du Tchad et compris entre le Chari à l est et le Logoné à l’ouest.
Le gouvernement impérial a cédé à bail au gouvernement français, et en bordure sur la Bénoué, le Mayo Kébi et en deçà, dans la direction du Logoné, des terrains à choisir en vue de l'établissement de postes de ravitaillement et de magasins destinés à constituer une route d’étapes.
Chacun de ces terrains, dont la longueur sur le fleuve aux hautes eaux devra être au plus de 500 mètres, aura une superficie qui ne pourra pas dépasser 50 hectares.
Organisation militaire de l’Afrique équatoriale.
Des décisions, publiées le 1er mars 1912, dans ’e Journal officiel de l’Afrique équatoriale française, ont fixé la répartition des troupes et l’organisation des divers services militaires.
Jusqu’au commencement de 1909, les forces militaires du Congo français étaient rattachées au commandement supérieur des troupes de l’Afrique occidentale, sous les ordres duquel elles avaient été pla-
cées par un décret de 1903. Eu 1909, elles avaient été constituées en groupe indépendant, qui devint, en 1910, à la création du gouvernement général de l’Afrique équatoriale française, le groupe de l’Afrique équatoriale. En même temps, les effectifs, qui étaient de dix-huit compagnies à la fin de 1909, étaient portés à trente-quatre unités pour le commencement de l'année 1912. Les différents services, intendance, santé, étaient, d’autre part, dotés d’un personnel plus important; ie service de l’artillerie et un état-major des troupes étaient créés en 1911.
Un ordre général, en date du 30 décembre 1911, divisa ces forces et ces services conformément aux divisions administratives de la colonie, et par suite en quatre groupes.
1° Commandement militaire du Gabon : huit compagnies, réparties sur le territoire de la colonie du Gabon et ayant leur portion centrale à Libreville;
2° Commandement militaire du Moyen-Congo : six compagnies, formant le bataillon de tirailleurs n° 2 et ayant leur portion centrale à Brazzaville;
3° Commandement militaire de l’Oubanghi-Chari : six compagnies (bataillon n° 3) et portion centrale à Banghi;
4° Commandement militaire du Tchad : quatorze unités, réparties sur le territoire militaire du Tchad et ayant leur portion centrale à Fort-Lamy.
L’artillerie et les différents services ont leur centre à Brazzaville et des détachements dans les différentes subdivisions du groupe.
Origines de la guerre.
C’est au xvne siècle que la France commença à nouer des relations avec les souverains de la Côte des Esclaves. En 1670, le commissaire de la marine d’Elbé'e traita avec le roi Tozifon. à Offa, et celui-ci envoya un représentant à Louis XIV, la meme année. Les Français s’établirent à Wydah, en 1671. En même temps, les Anglais et les Portugais fondèrent des établissements et construisirent un fort.
Le 1er juillet 1851, le lieutenant de vaisseau Bouët conclut un nouveau traité avec le roi du Dahomey Guézo. Toute liberté était laissée aux commerçants français que le roi s’engageait à protéger, moyennant certaines redevances en marchandises. Le fort français eut ses abords dégagés pour sa défense. En 1857, nous créâmes des comptoirs à Agoué, Grand- Popo, Petit-Popo et Porto-Seguro. Notre protectorat s’étendit à Porlo-Novo le 3 février 1863. Un petit territoire nous fut laissé en toute propriété pour la construction d’un fort et fut délimité en 1864, après entente avec l’Angleterre. Mais la rivalité des Anglais nous créa sans cesse des embarras, et le contre-ami-
Ilist. 3” République.
rai La font do Ladébat, découragé, abandonna Porto- Novo.
En 1S64 et 1867, les Anglais voulurent s’emparer de Porto-Novo, mais, devant nos protestations, ils y renoncèrent.
Pour résister aux envahissements de l’Angleterre, le roi Glé-Glé conclut avec notre pays, le 19 mai 1868, un traité qui nous abandonnait le territoire de Cotonou. Le 18 avril 1878, un autre traité nous garantit celte cession et assura l’indépendance de nos établissements commerciaux. Ces avantages furent encore confirmés en 1883.
Après 1870, cette colonie fut dénommée Etablissements du golfe du Bénin et ses limites furent arrêtées avec les colonies voisines.
La convention du 24 décembre 1885 avec l’Allemagne fixa la frontière du Togoland allemand, et nous reçûmes les territoires de Ivoba et du Kabitaï (Guinée), en échange de Porto-Seguro et de Petit-Popo, convention complétée par celle du'23 juillet 1897. .
Les conventions du 1 1 août 1889 et du 2 janvier 1890 fixèrent les frontières communes avec le Lagos anglais.
Des pourparlers avec le Portugal, qui élevait des prétentions sur le littoral et Wydah, aboutirent à la reconnaissance de nos droits plus anciens (octobre 1887), et il retira ses postes.
Notre colonie se trouvait donc délimitée et reconnue par toutes les puissances, mais le roi Glé-Glé ne voulut pas nous abandonner la côte du Bénin. En 1884, la France avait installé un résident à Porto- Novo et à Cotonou, avec une faible garnrson. Le roi du Dahomey dénonça le traité de 1878 et exigea
l’abandon de Cotonou (1887). Notre gouvernement dédaigna de répondre. Glé-Glé renouvela ses somma lions, l’année suivante, en nous menaçant de nous chasser des points que nous occupions sur le littoral.
Effectivement, au mois de mars 1889, les ban les de Glé-Glé franchirent l'Ouémé, saccagèrent, en commettant toutes sortes d’atrocités, le territoire de Porto- Novo et Wydah, d’où s’enfuirent nos nationaux qui se réfugièrent dans la possession anglaise de Lagos. Terrifiés, les soldats de Toffa, roi de Porto-Novo, notre protégé, n’opposèrent aucune résistance aux Dahoméens.
Le gouvernement français, désireux d’éviter tout conflit, s’imagina qu’il ferait entendre raison au roi du Dahomey et chargea M. Rayol, alors lieutenant gouverneur des Rivières du Sud, d’une mission diplomatique; il lui donna même des cadeaux pour Glé-Glé. « Le gouvernement compte, disaient les instructions officielles, (|ue vous pourrez arriver à résoudre, d’une manière absolument pacifique, les questions pendantes et que, dans tous les cas, vous n’emploieriez la force qu’à la dernière extrémité. »
M. Rayol, arrivé au Rénin le 1er octobre 1889, après avoir averti Glé-Glé, qui envoya une ambassade pour le chercher, partit pour Ahomey le 10 novembre et y parvint le 21. Il fut reçu sur la grande place du palais, où se tenait une foule estimée à près de 20.000 personnes. Les chefs étaient en costumes de guerre. Da-da-Glé-Glé quitta son trône pour le recevoir et lui vanta sa puissance, lui disant qu’il était le plus grand roi de l’Afrique et que ses soldats étaient invincibles. Et la foule l’acclama en l’appelant
« le lion des lions ». Puis le roi lui présenta le prince heritier Kon-Dô (plus tard Behanzin). La mission française fut invitée aux fêtes des Grandes Coutumes, qui consistaient en processions de fétiches et en sacrifices humains. M. Bayol se déroba à ces derniers spectacles. Les entrevues politiques avec le prince héritier ne donnèrent aucun résultat. Celui-ci refusa de reconnaître les traités de 1SGS et de 1878; il revendiqua le territoire de Porto-ÏVovo; il dicta une lettre pour le chef des Français, invitant la France à reprendre un roi pour que l’entente avec le Dahomey puisse s’établir. La mission courait de graves dangers. M. Bayol, averti, l’emmena précipitamment le 28 décembre 1889. Elle arriva à marches forcées à Cotonou, trois jours après, et y apprit la mort de Glé-Glé qui était âgé de 75 ans. .
Avènement de Béhanzin. — Campagne de 1890.
Le nouveau roi Behanzin s’apprêta à nous aliaquer. M. Bayol demanda des renforts immédiats expédiés du Sénégal. Le cabinet Tirard s’inquiélad'une nouvelle expédition coloniale qui nécessiterait l’intervention du Parlement dont il redoutait l’opposition. M. Etienne, sous-secrétaire d’Etat aux Colonies, donna l’ordre au gouvernement du Sénégal d’envoyer deux compagnies de tirailleurs sénégalais et quatre canons de 4 de montagne, mais il recommanda de rester sur la défensive et de se contenter de la protection des établissements de nos nationaux. Le capitaine de vaisseau Fournier avait déjà amené des tirailleurs du Gabon, transportés sur le Sané.
Le commandant Terrillon prit la direction des opé-
rations et occupa Cotonou, qu’il fortifia (21 février), après avoir repousse deux attaques des Dahoméens.
L’administration des colonies s’effraya et télégraphia à M. Bayol le 23 : « Quel motif avez-vous eu pour enlever de vive force Cotonou ? Avez-vous été attaqué ? Vous rappelle prescriptions qui vous ordon lient protéger nationaux et non prendre l'offensive. » Le 24, nouveau télégramme : « Dois vous mettre en garde contre danger de vous laisser entraîner pai premier succès à aller au delà du programme approuvé par gouvernement. Impression qui domine ici est qu’avec forces dont disposez, pouvez conserver position défensive contre Dahomey. Marche en avant, indépendamment dangers que pourrait présenter, créerait à gouvernement graves embarras parlemen taires... (1). »
Le lieutenant-gouverneur Bayol exposa qu’il lui semblait indispensable, afin d’assurer la protection de notre commerce et de nos nationaux, d’occuper Cotonou, Wydah et Abomey-Calavi, et d’envoyer des colonnes mobiles « pour éclairer, assurer commu nications, détruire prestige Dahomey et porter secours le cas échéant ».
Le ministère de la marine ordonna au capitaine de vaisseau Fournier, commandant du Sanc, de ne débarquer aucun marin, la marine ne voulant « prendre aucune responsabilité dans les événements du Be¬
ll) Le S mars, M. Dclonclc ayant interpellé le gouvernement, M. Etienne fit une réponse énergique et (lit que le gouvernement entendait exiger le respect des traités. Cette déclaration fut applaudie. Le 17 mars, le cabinet Tirard fut remplacé par le cabinet Freycinet. M. Barbey resta à la marine et M. Etienne aux colonies.
nia ». Celte attitude donna lieu à une interpellation) à la Chambre. En vertu de scs instructions, le commandant Fournier ne participa aux premiers combats que par son artillerie à longue portée*
Par ses combats heureux des 21 et 23 février, 1er et 4 mars, le commandant Terrillon avait dégagé la région de Cotonou et rejeté les Dahoméens sur la rive ■gauche de l’Ouémé. ■ Cependant ceux-ci avaient enlevé, comme otages, des Français, qui étaient restésà Wyclah malgré les avertissements de M. Bayol.
Le commandant Terrillon secourut ensuite le roi Toffa menacé dans le Décamey. Le 28 mars, on engagea un violent combat avec les Dahoméens. Le capitaine Oudarcl fut tué à Mitro. On incendia les villages et l’ennemi battit en retraite. Nos troupes rentrèrent à Porto-Novo, et les habitants du Décamey firent leur soumission au roi Toffa.
Le commandant Terrillon, bientôt nommé lieutenant-colonel. disposait d’environ 700 combattants. Il voulait enlever Wydah, mais le ministère de la marine, qui prit la direction des opérations à la place du département des colonies, arrêta son mouvement et donna le commandement en chef de toutes les forces au capitaine de vaisseau Fournier, commandant du Sané, en attendant l’arrivée du contre-amiral de Cuverville, commandant en chef de la division navale de l’Atlantique. M. Bayol fut relevé de ses fonctions de gouverneur civil.
Le 20 avril, le lieutenant-colonel Terrillon attaqua 7.000 Dahoméens rassemblés à Adjana, à 4 kilomètres de Porto-Novo. Il n’avait que 700 hommes avec- 3 canons. Ces troupes, menacées d’être enveloppées à Achoppa, durent se former en carré, pour repous-
ser des assauts furieux, et revinrent à Porto-Novo, après avoir infligé à l’ennemi une perle de plus de 1.500 hommes. Nous comptions 8 auxiliaires tués et 30 blessés.
L’armée dahoméenne, après s’être d'abord repliée sur Dangbo, à 25 kilomètres au nord-est de Porto- Novo, reprit ses premiers postes à Bagado, continuant à menacer Porto-Novo.
Le commandant Fournier ayant envoyé quelques obus sur Wydah, les otages français furent rendus à la liberté le 3 mai.
Le lieutenant-colonel Terril Ion, malade, fut remplacé par le lieutenant-colonel Klipfel, le 1er mai.
Pour obéir aux instructions du gouvernement, qui persistait à engager des négociations avec Behanzin, le commandant Fournier envoya des parlementaires que le roi retint prisonniers. Le contre-amiral de Cuverville, arrivé sur la Naïade à la fin de mai, télégraphiait qu’il était difficile de faire entendre raison à Behanzin, qui proclamait « que la France lui avait demandé pardon ». Néanmoins, pour se conformer aux ordres impératifs reçus, il ajoutait : « Je tenterai démarche pacifique. » A la fin de juillet, il envoyait à Abomey le Père Dorgère, qui avait été captif dans cette capitale et qui était parvenu à s’y créer quelques relations, surtout avec le grand féticheur, conseiller de Behanzin. Le P. Dorgère obtint la liberté de 35 prisonniers français.
Traité du 3 octobre 1890.
Cette campagne de 1890 se termina par le mauvais traité du 3 octobre, après trois mois de pourpar-
lers avec Behanzin, engagés par le Père Dorgère à Abomey, puis conlinué's à Wydah. Le roi promettait) de ne plus nous inquiéter sur le territoire de Porto- Novo et acceptait notre occupation de Cotonou. La France, pour compenser les droits de douane qu’il perdait dans celle localité, s’engageait à lui payer une indemnité annuelle de 20.000 francs. La Chambre refusa, le 28 novembre 1891, de sanctionner ce traité par une loi, et le gouvernement le ratifia par un décret.
Expédition de 1892-1893.
Behanzin se procura des armes et des munitions dans le Togoland allemand qui l’approvisionnait, et il recommença bientôt les hostilités. En 1S91, il pénétra sur le territoire du roi Toffa et attaqua nos postes. L’année suivante, il se montra encore plus agressif. Ses bandes ravagèrent Danko, Abanta et de nombreux villages voisins de Porto-Novo (mars-avril 1892).
Menacé d’une interpellation à la Chambre, M. Jamais, sous-secrétaire d’Etat aux colonies (ministère Loubet), déclara que des renforts allaient partir. Ils furent, en effet, embarqués, puis débarqués à Pauillac et ramenés à Bordeaux d’où ils étaient venus. Line vive émotion se manifesta au Parlement. Alors, le cabinet Loubet se décida à demander des crédits pour « mettre notre possession de Cotonou et notre protectorat de Porto-Novo en état de résister à une attaque ». AL Jamais déclara : « Une marche sur Abomey, même avec une certitude de succès, ne serait pas, suivant nous, en rapport avec les résultats à en
attendre. » Le crédit de trois millions demandé fut voté à la Chambre, le II avril, et, au Sénat, le 13 avril (voir page 171).
Le ministère de la marine conserva la direction des opérations. M. Cavaignac, qui détenait alors ce portefeuille, conféra les attributions civiles et militaires, dont M. Ballay était investi, au colonel Üodds, commandant le 8a régiment d’infanterie de marine (1). Celui-ci arriva à Porto-Novo le 18 mai 1892. Il s’était arrêté à Saint-Louis et avait obtenu des chefs sénégalais la promesse de 500 volontaires, moyennant l'assurance qu’il leur serait accordé une prime de 40 francs, avec la solde et la ration journalière des tirailleurs sénégalais.
Le colonel Dodds attendit les renforts et les approvisionnements expédiés de France; il s’occupa avec un soin minutieux de l’organisation du corps expéditionnaire. D’ailleurs, la saison et les basses eaux obligèrent nos troupes à demeurer sur la défensive jusqu’au mois d’octobre.
(1) I)odds (Alfred-Amcdée), né le G février 1842 à Saint- Louis (Sénégal), fils d'un employé de l’adminislralion du Sénégal et d une mère sénégalaise, d'origine normande, avait fait ses études au lycée de Carcassonne; fi élait entré à Saint-Cyr en 1862. Lieutenant en 1867, il fut blessé dans une émeute à la Réunion en 1868, cité à l'ordre par le gouverneur et nommé capitaine au choix en 1869. 11 fil la campagne de 1870 avec la division d'infanterie de marine. Prisonnier à Sedan, il s’évada et servit, à l’armée de la Loire, puis à celle de l’Est. Il resta au Sénégal de 1874 à 1877 et de 1878 à 1883. Chef de bataillon en 1878, lieutenant-colonel en 1883, il prit part A la campagne du Tonkin et fut nommé colonel. Il revint au Sénégal, de 1888 à 1891, comme commandant supérieur des troupes. Il fut nommé général do brigade en 1892, général de division en 1899, membre du conseil supérieur de la guerre en 1901. Il est au cadre de réserve depuis 1907.
Behanzin, qui comprenait la cause de notre inaction, voulut en profiter. Le 30 juin 1892, 400 Dahoméens saccagèrent Gomé, à 8 kilomètres de Porto- Novo. Pour punir cette attaque, le colonel Dodds fit bombarder, avec les quatre canons-revolver des chaloupes, quatre villages du Décamey situés à proximité des rives de l’Ouémé.
Behanzin, inquiet des dispositions du colonel Dodds, poussa, de son côté, ses préparatifs de défense. Son armée régulière, qui comptait environ 12.000 guerriers, fut divisée en trois groupes, dont le premier était sous ses ordres directs et comprenait les meilleurs éléments : les amazones et la garde roj'ale. Beaucoup de ces guerriers étaient armés de fusils à tir rapide (Chassepot, Dreyse, Mànnlicher, Mauser, Winchester, etc.). Behanzin avait en outre deux mitrailleuses françaises de 1870' et six canons Krupp. Tout cet armement lui avait été' fourni par les Allemands du Togoland et par ceux qui étaient établis à Wydah. Pour empêcher l'introduction d’autre matériel de guerre, le colonel Dodds avait ordonné le blocus de la côte dès le mois de juin 1892.
Les races et les troupes du Dahomey.
Quatre races principales se trouvent au Dahomey, qui compte 850.000 habitants : les Baribas (100. 000) dans le nord; les Peuhls (50.000), éparpillés au milieu des Baribas; les Nagots, au nord et à l’est, dont les principaux groupements sont, en territoireanglais; les Ouês (450.000), au sud et dans la régioncôtière.
CONQUÊTE DU DAHOMEY (1890-189'l) 407
Les Peulils et les Magots n’inspiraient qu’une médiocre estime comme guerriers; les Baribas et les Ouès, au contraire, étaient renommés pour leur ardeur et leur bravoure.
L’armée était précédée cl’ « espions-éclaireurs » dont la création remontait au roi Agadja (quatrième roi dahoméen, xvme siècle). Bien avant une expédition, ils parcouraient le pays, se présentant comme commerçants, étudiant les routes, le nombre d’ennemis; leurs habitudes, etc.
Pendant la guerre, ils servaient d’éclaireurs. C’est le roi Ghézô qui avait organisé une armée permanente et un corps d’amazones. Le premier bataillon fut composé de femmes du roi. Elles firent preuve d’une telle valeur guerrière, que, sous les règnes suivants, d’autres bataillons furent créés. Les Agodjié étaient les plus terribles. Elles tiraient seulement deux coups de fusil, puis donnaient l’assaut à l’arme blanche.
Behanzin créa, avec un groupe de femmes du palais, les Houisôdji, qui se mesurèrent le plus souvent avec nos soldats. Elles montrèrent de la furie et un complet mépris de la mort.
Ces terribles guerrières buvaient le sang de leurs victimes, après lesquelles elles s’acharnaient, d’après les récits dahoméens.
Chaque bataillon des troupes dahoméennes avait une sorte d’uniforme ; un avait une culotte un peu longue; un autre une culotte au-dessus du genou, dont les coutures latérales formaient deux sortes d’oreilles de chien; d’autres, un bonnet à oreillette; les amazones avaient toutes un caraco.
Le bonnet à oreillettes ornées d’animaux ou
d’oiseaux était d’un usage fréquent chez tous les guerriers, ainsi que Yakasan, tunique sans manches et à coutures latérales (1).
Préparatifs du colonel Dodds.
Devant la concentration dans le Décamey des troupes dahoméennes qui occupaient un grand camp retranché à Bekandji, à G kilomètres à l’est d’Azaouisse, le colonel Dodds résolut de faire avancer son corps expéditionnaire, d’enlever les postes ennemis et de s’ouvrir une route dans la direction de Bekandji et d’Ouémé, en attendant les renforts. Le 16 août, il passa en revue toutes ses forces. Sauf une compagnie d’infanterie de marine et quelques artilleurs, il n’avait à ce moment que des troupes noires qui défilèrent en tenue de campagne avec beaucoup cl’enlrain. Les volontaires sénégalais, qui avaient à peine trois mois de service et qu’on avait instruits avec quelque difficulté, montrèrent autant d’assurance que des vieux soldats.
Nos troupes, après avoir dégage la région de Porto-Novo, occupé Cotonou et tracé des pistes, se rassemblaient à Ivatagon pour, de là, se rabattre sur l’Ouémé.
Sur ces entrefaites, M. Burdeau remplaça M.
(1) Détails empruntés à une intéressante conférence de M. l’administrateur Le Hérissé sur le Dahomey ( Bullelin du Comité de i Afrique française de décembre 1911). Il ne reste rien de l’armée de Behanzin. Ces guerriers sont devenus agriculteurs et beaucoup d’anciennes amazones se sont mariées.
Pour les détails de cette conquête, lire la Campagne du Dahomey, par Jules Poirier, ouvrage bien documenté (Charles -La vauzelle, éditeur). Lire aussi le rapport officiel du colonel Dodds.
Cavaignac comme ministre de la marine (voir page 178). Le jour môme où il prit ce portefeuille, il télégraphia au colonel Dodds que les navires étaient placés sous son autorité. Des renforts importants étaient envoyés pour frapper un coup décisif (juillet 1892).
Après l’arrivée de ces renforts, le corps expéditionnaire compta 3.451 hommes, dont 1.4G1 Européens.
Le 11 septembre, le colonel Dodds, après avoir dirigé les opérations de débarquement, rejoignit ses troupes à Affamé. Il décida qu’on suivrait l’Ouémô jusqu’à Tohoué, où l’on passerait le fleuve pour atteindre Ivana, puis Abomey. De la sorte, il pouvait, par le fleuve, assurer le transport de l’artillerie et des vivres, aussi évacuer les malades et les blessés. Cette décision surprit l’ennemi, qui avait été trompé par des démonstrations vers Agoué, Grand-Popo et Wydah, et qui avait élevé des retranchements pour barrer la route directe d’Abomey par les forêts et les marécages d’Allada.
La colonne expéditionnaire (2.000 combattants) était divisée en trois groupes, comprenant chacun trois compagnies, une section d’artillerie, une réscr\c d’outils, un détachement d’ambulance. Elle avait, en outre, une réserve constituée avec la cavalerie, avec une compagnie d’infanterie et avec la section du génie. Le convoi emportait cinq jours de vivres.
Avec le reste de ses troupes (six compagnies et une grande partie de l’artillerie), le colonel Dodds avait organisé, avant son départ, la garnison des postes de Grand-Popo, Cotonou et Porto-Novo.
Le 14 septembre, la colonne bivouaqua à Dogba, sur une hauteur. Elle avait un nombre considérable de porteurs et plus de 100 pirogues. L’infanterie de marine fut placée à 100 mètres du gros de la colonne. Le convoi resla sur les bords de l’Ouémé. La cavalerie ne put rejoindre à cause de la crue des eaux. Jusqu’au 18, l’ennemi ne donna pas signe de vie.
Behanzin, avisé de cette marche de la colonne par des espions, prescrivit une manœuvre hardie, qui aurait pu réussir avec des troupes mieux exercées. Il ordonna à un de ses frères, Géo-Béo, de passer l'Ouémé avec 4.000 hommes, à 25 kilomètres au nord de Dogba, d’attaquer le camp français par l’est et de rejeter nos troupes sur le fleuve.
Combat de Dogba (19 septembre 1892).
Le premier groupe français, sous les ordres du commandant Riou, était parti en reconnaissance. Les Dahoméens ne s’en occupèrent pas et marchèrent en grand silence à l’attaque du camp, le 19 septembre, au point du jour. Le réveil avait été sonné depuis une heure, et il était à peu près cinq heures du matin, lorsque l’infanterie de marine, placée en grand'gardc, se trouva assaillie. Elle battit en retraite sur le camp, qui fut surpris. Le sous-lieutenant Badaire fut tué dans sa tente. Les Dahoméens faisaient un feu d’enfer en poussant des cris féroces. Certains, grimpés dans les arbres, exécutaient un feu plongeant très meurtrier.
La compagnie d’infanterie de marine déploya une ligne de tirailleurs qui arrêta l’ennemi à 50 mètres,
avec l’aide de la section d’artillerie, dont les hommes firent un feu rapide avec les mousquetons. L’Opale, embossée sur l'Ouémé, ouvrit le feu de son artillerie.
« Une compagnie de la légion tirée de la première face (nord) du carré se déploie à la gauche de l’infanterie de marine, dont la droite est prolongée par une section de la légion venant de la quatrième face (sud); enfin, la moitié de la 3e compagnie de la légion, venant aussi de la première face, renforce bientôt l’ensemble de la ligne... Pendant que l’infanterie de marche continue le feu de tirailleurs, la légion exécute des salves de section, et un certain nombre de tireurs habiles délogent les Dahoméens embusqués au sommet des arbres, d’où ils dirigent particulièrement leurs coups sur les officiers. Vers 6 heures, l’ennemi, arrêté et décimé, commence à plier. Après quelques retours offensifs, probablement tentés en vue d’enlever les morts, son mouvement en arrière se prononce. » (Rapport du colonel Dodds.)
A 7 heures, l’ennemi, poursuivi par nos troupes, était en pleine déroule. Il avait perdu plus de 400 morts et blessés. Nous avions 1 officier tué, 1 blessé mortellement (le commandant Faurax), 1 sergent et 2 soldats tués, 11 blessés. Les armes et cartouches prises aux Dahoméens étaient de fabrication allemande.
Combat de Gbédé (4 octobre 1892).
L’ennemi avait reculé' vers Poguessa et Tohoué, occupant les deux rives de l’Ouémé. Le colonel
Dodds résolut de passer sur la rive droite à Gbédé et, pour tromper l'ennemi, parut continuer sa marche sur la rive gauche. Il ordonna au lieutenant de vaisseau de Fésigny de reconnaître Tohoué avec les canonnières le Corail et l'Opale, dont les équipages furent renforcés par une section de la légion. Les Dahoméens occupaient les deux rives et ouvrirent un feu violent d’infanterie et d’artillerie. Cette reconnaissance nous coûta 1 légionnaire tué et 13 blessés (28 septembre).
Masquée par un brouillard épais, la colonne put passer sur la rive droite de l’Ouémé à hauteur de Gbédé. Le 3 octobre, elle ouvrit une route sous bois.
Le 4 octobre, une petite garnison fut laissée à Gbédé. A deux kilomètres de celte localité, les Dahoméens attaquèrent l’avant-garde, qui avait formé' des petites colonnes se frayant, avec des sabres d’abatis et des hachettes, des passages dans l’herbe haute et touffue. Ces colonnes se déployèrent en tirailleurs et répondirent au feu meurtrier de l’ennemi invisible.
Behanzin dirigeait l’attaque des Dahoméens, au nombre de 10.000, qui vinrent trois fois à la charge. Les amazones s’élancèrent sur nos carrés avec intrépidité. Ni le feu d’artillerie, ni les feux de salve ne les arrêtaient. Le tir bien dirigé de nos troupes, qui conservèrent leur calme, causa des pertes sensibles aux Dahoméens. Ceux-ci battirent en retraite vers 11 heures du malin, abandonnant plus de 200 morts, dont 20 amazones, et plus de 200 fusils à tir rapide. De notre côté, nous avions le capitaine Bellamy tué, les lieutenants Bosano et Amclot
CONQUÊTE DU DAHOMEY (1890-1 89 i) 413
blessés mortellement, 8 hommes de troupe tués, dont 5 Européens, 33 blessés, dont 20 Européens.
Le soir, la colonne bivouaqua près de Poguessa; elle avait tourné toutes les lignes de défense élevées par l’ennemi à Tohoué et Poguessa.
Combats de Coto (12, 13, 14 et 15 octobre 1892).
La marche vers Kana continua lentement, car il fallait se garder sans cesse et vaincre de grandes difficultés matérielles : la route était frayée au fur et à mesure, à travers une végétation tropicale, à coups de sabre d’abatis et de haches. Les troupes souffrirent beaucoup de la soif, tous les puits ayant été bouchés par les Dahoméens. Le 10 au soir, la colonne atteignit Ivossoupa. Le 11, une violente tornade surprit les troupes en marche et transforma les chemins en torrents, mais les hommes en profitèrent pour apaiser un peu la soif qui les tourmentait depuis trois jours.
Le 12, les trois groupes s’avancèrent en carrés pour mieux résister aux attaques qui ne tardèrent pas à se produire. Le. colonel Dodds, afin d’arrêter les assauts continuels des Dahoméens, ordonna, pour la première fois, des charges à la baïonnette qui leur inspirèrent une crainte salutaire et les empêchèrent d’approcher à moins de 200 mètres des carrés. L'ennemi s’éloigna en désordre, laissant ses morts et ses blessés, preuve d’une démoralisation qu’on n’avait pas encore constatée. Nos troupes curent 8 tués et 37 blessés, dont 3 officiers.
Les Dahoméens avaient élevé trois lignes de retranchements pour défendre les approches de la
Hist. 3® République.
rivière de Coto, qu’ils considéraient comme très importante pour arrêter notre marche sur Kana. Le colonel Dodds résolut de tourner ces travaux de défense et y parvint après trois jours de luttes (13, 14 et 15 octobre).
Le 13, l’ennemi attaqua hardiment et fut repoussé vers Akpa. Une nouvelle tornade calma la soif des troupes. Cette journée nous coûta encore 8 tués et 36 blessés, dont 4 officiers. La colonne occupa un camp important évacué par les Dahoméens.
Le 14, le colonel Dodds fit une démonstration sur le front des positions ennemies et les fit tourner par l’infanterie qui marcha vers le nord, toujours en carrés, et qui eut à repousser plusieurs attaques.
« Le Coto coule au milieu d’une masse impénétrable de verdure formée par les lianes et la brousse qui s’entrelacent avec les palmiers et les fromagers; le terrain est détrempé par les tornades. » (Rapport du colonel Dodds.)
L’artillerie ennemie envoyait de Cotopa des obus qui heureusement n’éclataient pas tous. Quatre pièces mises en batterie éteignirent son feu. Vers trois heures de l’après-midi, les Dahoméens s’approchèrent de ces pièces, grâce à la brousse, mais furent repoussés par un tir à mitraille. Bientôt, toutes les forces ennemies prirent l’offensive avec l’appui de leur artillerie de Cotopa et de deux pièces placées sur le Coto. Le colonel Dodds jugea la position mauvaise pour résister à cette attaque et recula de 600 mètres, en faisant protéger son mouvement par le premier groupe et deux pièces d’artillerie.
L’ennemi renonça à poursuivre. Ce combat du 14
nous coûta 1 tué et 14 blessés, dont le capitaine Battreau.
Le 15, pour apaiser la soif des hommes, on essaya d’atteindre le Coto et d’y prendre de l’eau. La corvée fut escortée par une compagnie de Haoussas. Des Dahoméens l’attaquèrent et s’efforcèrent de tourner la compagnie que des renforts vinrent secourir. Nos troupes subirent des pertes sensibles dans cette chaude affaire. Il y eut même un instant de panique, et l’on eut de la peine à rapporter les blessés, abandonnés par les brancardiers qu’il fallut ramener sous le feu par la menace et les coups. L’artillerie parvint enfin à faire reculer l’ennemi.
A 3 heures de l’après-midi, le convoi venant d’Akpa fut encore attaqué, mais deux pelotons de la légion accourus à son secours purent l’amener au camp.
Dans cette journée, nous perdîmes 2 légionnaires tués avec 35 blessés, dont le commandant Stephani, le lieutenant d’Urbal et le sergent-major Varlet.
Le colonel D'odds jugea la nouvelle position encore défavorable et fit installer le bivouac plus en arrière.
L’eau continuait à manquer. On n’avait pu faire le café' depuis la veille, et les hommes souffraient toujours beaucoup de la soif. Le capitaine de Fitz- James résolut de partir à 9 heures et demie du soir vers Oumbouémédi avec une corvée d’eau. Il ne revint qu’à 4 heures et demie du matin. Il rapportait 1.100 bidons d’une eau bourbeuse qui calma néanmoins les tourments des troupes. Puis, à 6 heures, éclata une tornade qu’on accueillit par des cris de
joie. Tous les récipients furent remplis de celle eau inespérée.
L’effectif, après tous ces efforts et ces souffrances, avait beaucoup diminué. Il ne restait plus, le 15 octobre, que 63 officiers, 1.700 combattants et 2.000 porteurs, avec 160 chevaux et 40 mulets.
Combats d’Akpa (20-21 octobre 1892).
Pour donner un repos indispensable, le colonel Dodds fit encore reculer la colonne, qui établit son bivouac à Akpa le 16 octobre. De là, il appela à lui deux compagnies de tirailleurs sénégalais laissées à Cotonou, et établit un poste fortifié à Kossoupa, où s’installa la 3e compagnie de tirailleurs. Cinq puits ayant été creusés par le génie, les hommes obtinrent de l’eau à discrétion.
Le 20, les Dahoméens vinrent attaquer le bivouac, soutenus par de l’artillerie, dont les projectiles n’explosèrent pas. La 3e compagnie de la légion les repoussa.
Dans l’après-midi, un combat plus violent s’engagea pour défendre un convoi, à 3 h. 30, et ne se termina, après de nombreuses péripéties, que vers 11 heures du soir.
Ces combats du 20 nous coûtèrent 2 officiers tués (lieutenants Toulouse et Michel), 9 hommes de troupe tués et 35 blessés.
Le gouvernement, informé des pertes du corps expéditionnaire, ordonna à ce moment au gouverneur du Sénégal d’envoyer deux compagnies d’infanterie de marine et une compagnie de tirailleurs.
Le 21, une reconnaissance, dirigée par le lieutenant Ourdry, fut attaquée et eut G hommes blessés.
Le 23, Behanzin envoya des parlementaires pour solliciter la paix. Le colonel Dodds demanda tout d’abord, comme gage, les fortifications de Cotopa, pour le 25 au plus lard, et éprouva un refus.
Le 24, le capitaine Crcmieu-Foa, commandant les spahis, reçut une blessure (dont il mourut le 14 novembre à Cotonou).
Le colonel Dodds divisa sa colonne en quatre groupes de trois compagnies, les trois premiers ayant, de plus, une section d’artillerie (1er, commandant Riou; 2e, capitaine Drude; 3e, capitaine Poivre; 4e, capitaine Audéoud).
Reprise de la marche. — Combats d’Ouakon et Yokoué (2, 3 et 4 novembre 1892).
Le 20, la marche en avant reprit à travers la brousse, en renonçant aux chemins ; les groupes formaient des carrés se flanquant. Adégon était la tète d’étapes pour les vivres apportés par la flottille; les postes d’Akpa et de Kossoupa assuraient les communications par terre.
La ligne de la rivière de Goto, occupée par l’ennemi, constituait la dernière ligne des défenses élevées sur notre route par Behanzin pour défendre sa capitale. Les pourparlers engagés par le roi n’avaient pour but que de retarder notre marche. Le 26, à 7 heures du matin, le colonel Dodds renouvela ses sommations, . auxquelles il fut encore répondu par un refus. L’enlèvement des retranchements ennemis commença aussitôt, et toutes les al-
laques des Dahoméens échouèrent. Après les combats des 26 et 27 octobre, les lignes de Cotopa tombèrent en notre pouvoir, et nos perles n’étaient que cle 4 tués et 30 blessés. Cana, la ville sainte, n’était plus qu’à quelques kilomètres et Abomey qu’à 15 kilomètres.
La marche se continua le 2 novembre sur Cana. Il se produisit de vifs engagements près du village d’Ouakon que notre artillerie incendia. Ce combat nous coûta 1 officier (lieutenant Mercier) et 3 hommes de troupe tués, avec 22 blessés.
Le 3, les Dahoméens prononcèrent une violente attaque, qui dura quatre heures, et qui nous enleva encore 2 officiers tués, le capitaine Roger et le docteur Rouch. Il y eut 56 blessés, dont les lieutenants Jacquot et Cany.
Le 4 novembre, nos troupes trouvèrent l’ennemi en position sur le plateau de Yokoué-Cana; il fut repoussé et tenta sans succès deux autres attaques dans la journée pour sauver Cana, la ville sainte. Le lieutenant Menou et 7 hommes de troupe furent tués; nous eûmes en outre 47 blessés, dont le lieutenant Maron. Une bande de 300 Dahoméens se distingua par son intrépidité, et ces soldats d’élite de Behanzin se firent presque tous massacrer, mais ils ne purent empêcher notre colonne de s’emparer du village de Dioxoué et d’enlever le grand palais du roi. Nos troupes bivouaquèrent aux portes de Cana.
Ces succès valurent les félicitations du gouvernement au corps expéditionnaire, et le colonel Dodds fut promu général (9 novembre).
La colonne entra à Cana le 6 novembre et y demeura jusqu’au 15. Behanzin demanda encore la
paix, mais, après avoir souscrit aux conditions imposées par le général Dodds, il chercha à les éluder.
Prise d’Abomey (17 novembre 1892).
Le 16, la colonne marcha sur la capitale et aperçut la ville en flammes, incendiée par ordre de Behanzin. Le 17, nos troupes bivouaquèrent dans Abomey dont il ne restait que des ruines. Le roi s’était enfui vers le nord.
Déchéance du roi. — Organisation.
Le 3 décembre, le général Dodds prononça la déchéance de Behanzin et divisa le Dahomey en trois régions : lre, Abomey; 2e, Wydah; 3e, Cotonou et Porto-Novo.
Des colonnes pacifièrent ces diverses contrées. Le général se rendit en France, le 22 avril 1893, pour arrêter, de concert avec le gouvernement, l’organisation de cette nouvelle conquête. Il reçut en France un accueil enthousiaste.
Au Dahomey, le commandement par intérim fut exercé d’abord par le colonel Lambinet, ensuite par le colonel Dumas. Behanzin essaya d’ouvrir de non velles négociations et envoya à Paris une ambassade que le président de la République Carnot refusa de recevoir (novembre 1893).
Campagne de 1893-1894. — Capture de Béhanzin.
Le général Dodds revint de France le 30 août
1893. Il quitta Porto-Novo le 13 octobre pour se lancer à la poursuite de Behanzin, tout eu pacifiant les contrées traversées. Les populations firent leur soumission. Des colonnes s’efforcèrent d’atteindre l’ancien roi qui leur échappait par des déplacements incessants et rapides dans des directions opposées. Sa cour et des membres de la famille royale implorèrent la protection de nos troupes, le 9 novembre.
Le 13 janvier 1894, le général Dodds forma de l'ancien Dahomey deux royaumes indépendants, ayant pour capitales Abomey et Allada; le territoire de la côte, dont l’annexion avait déjà été prononcée, restait français. Un roi devait gouverner chacun de ces royaumes sous le protectorat de la France. Le 15, l’élection du roi d’Abomey, en remplacement de Behanzin, fut faite par les chefs dahoméens réunis dans cette capitale; ils choisirent comme roi, sous le nom d’Agocli Agbo, le prince Goutchili, fils du roi défunt Glé-Glé. Le général Dodds le reconnut.
Cette élection amena la, soumission de Behanzin, abandonné de sa cour et de sa famille. Il se trouvait à Ajego (nord-ouest d’Abomey). Il envoya au général des parlementaires pour lui dire « qu’il ne voulait pas faire une démarche pour se rendre, mais qu’on pouvait le prendre ». Un détachement alla le chercher et l’emmena avec quelques femmes. Le 2 février, Behanzin fut conduit à Cotonou, d’où il fut transporte à Fort-de-France, avec quatre femmes et quatre de ses enfants. Depuis cette époque, il est interné au fort Tartanson, à 2 kilomètres de la capitale de la Martinique.
Le 4 février, eut lieu l’élection du roi d’Allada. Le prince Ganhou-Hougnon, dernier représentant de la
famille royale d’Ardres, fut proclamé roi sous le nom de Gli Glano don Gbénon Maou.
Les Allemands au Dahomey.
Quatre maisons allemandes établies au Dahomey avaient, pendant la campagne, fourni un armement perfectionné à Behanzin : pièces d’artillerie, projectiles, fusils, etc. Dès son arrivée, le colonel Dodds avait fait procéder à une enquête qui lui avait donné toutes les preuves de ces fournitures et qui lui avait même appris que des agents allemands avaient servi d’instructeurs aux Dahoméens. Sur l’invitation du commandant en chef, le conseil d’administration des établissements du Bénin rendit, le G août 1893, un arrêté d’expulsion contre tous les agents allemands. Les quatre maisons furent fermées, et les biens mis sous séquestre.
M. Ribot, ministre des affaires étrangères, 'dès qu’il eut connaissance de cette mesure, craignit un conflit avec le gouvernement de Berlin — conflit improbable, car le ministre des affaires étrangères allemand avait reconnu la légitimité de la décision prise — et il câbla de ne fermer qu’une seule maison, de maintenir et de rouvrir les autres.
La résolution de M. Ribot fut vivement critiquée par la presse française, et le général Dodds rentra en France; retour que l’opinion attribua à cet incident. Un gouverneur civil, M. Victor Ballot, remplaça le général.
Pertes de la guerre.
Le total des pertes sur le champ de bataille fut de 74 tués, dont 47 Européens (8 officiers); 454 blessés, dont 225 Européens (22 officiers). Le nombre des décès s’éleva à 299, dont 220 d’Européens (21 officiers).
Organisation du Dahomey.
Le Dahomey a 106.880 kilomètres carrés et 851.110 habitants. Par un décret du 22 juin 1894, la nouvelle colonie a été dénommée « Dahomey et dépendances », et placée sous l’autorité' d’un gouverneur civil. Elle a été rattachée au gouvernement général de Y Afrique occidentale par le décret du 11 octobre 1899. Le lieutenant-gouverneur est assisté d’un conseil d’administration.
Par arrêté du 12 février 1900, le gouverneur a supprimé le royaume d’Abomey et fait interner le roi Ago. li Agbo à Porto-Novo.
Le roi Toffa est mort le 2 février 1908, et son fils Adjici a été aussitôt reconnu comme son successeur par le lieutenant-gouverneur.
Les divisions administratives comprennent actuellement le Bas-Dahomey avec neuf cercles et le Haut- Dahomey avec quatre cercles. Chacun de ces cercles est sous la direction d’un administrateur.
Les limites de cette colonie ont été fixées par la convention franco-allemande du 23 juillet 1897 et par la convention franco-anglaise du 14 juin 1898.
Le Dahomey est devenu très prospère et très ri-
che. Le chiffre de ses importations a dépassé, dans ces dernières années, 12 millions et demi, et celui des exportations 11 millions. Et l’exploitation commerciale n’est qu'à ses débuts, car les voies ferrées utiles ne sont que commencées. L’arrière-pays est encore soumis au régime des caravanes, de sorte que sur 850.000 habitants que compte le Dahomey, 350.000 ne contribuent que dans une mesure infime au mouvement commercial (1).
(1) Conférence de M. Le Hérissé, déjà citée.
Origines du conflit. — Missions françaises.
Le Cambodge et le Siam étaient en lutte depuis longtemps, au sujet de contrées limitrophes, qui donnaient lieu à des contestations et à des combats incessants. Les Siamois, plus actifs et plus entreprenants, poussaient toujours de plus en plus loin leurs conquêtes, s’attribuant des pays qui ne leur avaient jamais appartenu. Des mandarins envoyés par la cour de Bangkok s'emparèrent, dans les' fertiles provinces cambodgiennes, de Baltambang et d’Angkor, avant que la France eût établi son protectorat sur le Cambodge. A cette même époque, les Siamois pénétraient dans le Laos, c’est-à-dire dans la vallée du Mékong, qui avait toujours appartenu à l’Annam, et se livraient à des incursions continuelles sur la rive gauche (partie est).
Le commandant Doudart de Lagréc, accompagné de Francis Garnier, fit, en 1866, 1867 et 1868, une remarquable exploration du Mékong. Les deux officiers insistèrent sur la nécessité de ne pas abandonner plus longtemps ces belles et riches régions qui s’étendent du 14e degré jusqu'à près du 23e degré de latitude Nord et dans lesquelles le Mékong fournit
une magnifique voie de communication pour le commerce avec la Chine. Mais le gouvernement impérial dédaigna cette question.
Profitant de notre inaction, les Siamois continuèrent à s’avancer, déportant les populations hostiles et affirmant leurs droits de propriété sur des pays qu’ils ne détenaient que par droit de conquête, au mépris des droits du Cambodge et de l’Annam. -Les missions Fournereau (1887) et Aymonnier (1882-1883), attirèrent de nouveau l’attention sur ces contrées. De 1886 à 1891, M. Pavie, vice-consul à Louang- Prabang, explora, avec les capitaines Cupet, Coignard, de Maglaive et le lieutenant Nicolon, toutes les parties de l’Indo-Chine française, en levant près de 24.000 kilomètres d’itinéraires. Cette mission signala les empiétements extraordinaires des Siamois qui s’étaient établis à Aï-Lao, dans le district de Cam-Lô, à quelques journées de marche de Hué', à Kong, sur le Mékong, l’ancienne ville sainte du royaume Khmer, à Slung-Treng, enfin dans huit provinces septentrionales du Cambodge. Bien plus, les Siamois défendaient à nos nationaux l’accès de ces contrées indûment occupées. Les protestations diplomatiques restèrent lettre morte. On dut recourir à la force pour faire respecter nos droits, c’est-àdire ceux de l’Annam et du Cambodge.
Occupation militaire (avril 1893).
Au mois d’avril 1893, des détachements de tirailleurs annamites occupèrent Stung-Treng (1er avril), puis l’île de Khône (4 avril). M. Bastard, vice-résident au Cambodge, organisa ces districts.
En même temps, M. de Lanessan, gouverneur général de l’Indo-Chine, envoyait, de Hué, un détachement de miliciens destiné à chasser les Siamois de l’intérieur, de la région de Cam-Lô et de celle de Cam-Mou.
Notre poste de Khône résista vigoureusement aux attacjues des Siamois qui vinrent le bloquer. Des renforts furent promptement envoyés de Pnom-Penh. L’ennemi battit en retraite devant cette nouvelle colonne (22 mai). Il avait eu plusieurs tués et blessés, tandis que le poste n’avait que trois tirailleurs blessés. Mais le capitaine Thoreux, tombé dans une embuscade, était prisonnier des Siamois.
Sur la réclamation du gouvernement français, la cour de Bangkok déclina toute responsabilité, disant que ces combats étaient livrés par les tribus sauvages du Laos, qui étaient, en réalité, commandées par des mandarins siamois. Le capitaine Thoreux fut rendu aux autorités françaises, et le Siam promit l’évacuation de la rive gauche du Mékong, qui s’exécuta effectivement au commencement du mois de juin. Pendant cette opération, l’inspecteur de la milice, Grosgurin, fut traîtreusement assassiné, avec quatorze miliciens de son escorte, à Keng- Kien, par le mandarin siamois qui revenait de Cam- Mou, et qui avait fait avancer, sur la rive droite du fleuve, une troupe siamoise. De plus, des négociants français furent molestés sur plusieurs poinls du royaume. Nos troupes occupèrent alors l’île de Samit, dans le golfe de Siam.
Négociations et opérations.
M. Pavie, ministre de France à Bangkok, réclama satisfaction, et le contre-amiral Ilumann remonta le Meïnam, avec les canonnières Inconstant, Comète et Lutin, pour appuyer ses réclamations. Le traité de 1856 donnait le droit à nos navires de mouiller à Bangkok. Le 13 juillet 1893, lorsque notre flottille arriva à la barre du Meïnam, elle fut accueillie à coups de canon. Elle força brillamment le passage, et parvint à Bangkok.
Le capitaine Adam de Villiers enlevait en même temps les forts Don-Than et Tap-LIum, sur la rive gauche du Mékong.
A la suite d’une déclaration de M. Devclle, ministre des affaires étrangères, la Chambre vota, le 18 juillet, un ordre du jour déclarant qu'elle comptait que le gouvernement prendrait les mesures nécessaires « pour faire reconnaître et respecter les droits de la France et exiger les garanties indispensables ». Celte manifestation était nécessaire en face de l’attitude de l'Angleterre qui semblait soutenir la résistance du Siam.
Des renforts furent envoyés sur le Mékong et à Bangkok. Après l’île de Samit, les Français occupèrent les îles de Co-Rong et de Rong-Sam-Len, situées à 20 kilomètres environ au sud de la presqu'île Samit, et défendant une baie qui constitue un bon mouillage
Le 20 juillet, un ultimatum fut remis par M. Pavie à la cour de Bangkok. R n’était accordé que vingtquatre heures pour la réponse. Le gouvernement
siamois opposa un refus. Le 25, M. Pavie quitta Bangkok avec l’Inconstant, la Comète et le Lutin. Le 28, la France notifia le blocus des côtes du Siam, qui devait commencer le 31. Alors, le 29, la cour de Bangkok accepta sans restriction les conditions de notre ultimatum. Mais nous dûmes exiger quel ques garanties complémentaires, qui furent accordées. Nos troupes occupèrent provisoirement la ville de Chantaboun, près de l’embouchure du Paknam, entre le Meïnam et la frontière cambodgienne.
Traité de Bangkok (ler-3 octobre 1893).
M. le Myre de Vilers fut envoyé comme ministre plénipotentiaire extraordinaire à Bangkok, au roi Chula-Longkorn. La France et le Siam signèrent un traité par lequel le gouvernement siamois renonçait à la rive gauche du Mékong et aux îles du fleuve, s’interdisait d’entretenir des embarcations armées sur le lac Talé-Sap, le Mékong et ses affluents, ne devait construire aucun poste fortifié dans les provinces de Battam, de Sien-Reap, et dans un rayon de 25 kilomètres sur la rive droite du Mékong. Chantaboun devait rester occupé jusqu’à l’exécution complète du traité. Une indemnité de trois millions avait été précédemment, payée à la France.
Convention franco-anglaise (1895).
La convention franco-anglaise du 15 janvier 1895 n’a garanti au Siam que la portion centrale du royaume, la vallée du Meïnam, le bassin du Mékong à l’est étant tout entier sous l’influence française; le
Ilist. 3f République.
bassin de la Salouen, à l’ouest, et la presqu’île de Malacca, au sud, étant sous l’influence anglaise.
AP rôs le traité de Bangkok, les difficultés avec le Siam ne cessèrent pas, malgré l’entente franco anglaise, encore affirmée le 10 janvier 1896. Cependant, depuis quelques années, le gouvernement siamois montre de meilleures dispositions.