‹ Histoire de la troisième République de 1894 à 1906 (volume 3)Chapitre 24 sur 37 · PROCÈS ZOIA A VERSAILLES (18 JUILLET 1898). CONDAMNATIONS · texte numérisé non relu

PROCÈS ZOIA A VERSAILLES (18 JUILLET 1898). CONDAMNATIONS

Le pourvoi de Zola ayant été repoussé le 16 juin par la Cour de cassation, le procès se rouvrit le 18 juillet devant la Cour d'assises de Versailles. M^ Labori présenta des conclusions pour interdire aux membres du <'onseil de guerre diffamé de se porter partie civile, le conseil n'ayant pas de personnalité « civile ». Le procureur général Bertrand reprocha à Zola de fuir dans le « maquis de la procédure ». La cour rejeta les conclusions de 1 avocat. IVL Labori en présenta d'autres, avant !e tirage au sort du jury, pour que l'on jugeât non seulement les trois lignes de Zola sur le conseil de guerre, retenues par la citation, mais aussi « toutes les cfuestions connexes ». La Cour refusa encore d'admettre ces con-

(1) M. Picquart se pourvut en cassation contre les arrêts qui avaient annulé les ordonnances de M. Bertulus. Le 2 septembre 1898, la chambre criminelle, se rangeant à l'avis de M Bard, conseiller rapporteur, rejeta le pourvoi en ce qui concerjaait la mise liors de cause d'Esterhazy et de M'" Pays, rnr seul le ministère public avait qualité pour se pourvoir contre cet arrêt et il ne l'avait pas t'ait. Par contre. M. Bertulus s'était à bon droit déclare compétent pour l'action contre le lieutenant-colonel du Paty de Clam, considéré comme complice d'Esterhazy et de M"* Pays. Mais ces derniers ayant bénéficié d'un non-lieu, on ne pouvait plus retenir le lieutenant-colonel du Paty.

clusions. W Labori déclara se pourvoir en cassalion. La Cour passa outre el les deux accusés, Zola et AI. Ferreux, se retirèrent, faisant défaut, ils furent condanniés chacun à un au de prison el 3. (00 francs d'amende. Le conseil de guerre obtint, suivant sa demande, les dépens à litre de dommagesintérêts.

Emile Zola s'enfuit le soir même en Angleterre pour éviter la signification à personne de l'iirrêt. Par cette disparition, les délais d'opposition n'étaient plus limités et l'arrêt de condamnation restait provisoire.

Le 28 juillet, le conseil de l'ordre de la Légion d'honneur prononça la radiation provisoire, des contrôles de l'ordre, d'Emile Zola, officier de la Légion d'honneur. M", de Pressensé prolesta par une lettre publiée et dit « qu'il lui répugnait » de porter le ruban rouge. 11 fut raye de la Légion d'honneur le 8 novembre 1898.

Une autre condamnation avait déjà frappé Emile Zola, à la suite d'un procès que lui avaient intenté les trois experts du procès Esterhazy. La 9® chambre correctionnelle, qui eut à le juger le 9 mors, s'était déclarée compétente malgré les conclusions de M^ Albert Clemenceau. Zola s'était pourvu en appel le 18 mars. La chambre des appels correctionnels avait confirmé la compétence le 21 avril. Un pourvoi en cassation avait été rejeté le 14 mai. La 9^ chambre, le 15 juillet, avait condamné Zola à quinze jours de prison, avec sursis, et à 2.000 fr. d'amende; M. Perreux, gérant de l'Aurore, à 500 fr. d'amende, et tous deux, solidairement, à 5.CCfO fr. de dommages-intérêts envers chaque expert.

198 HISTOIRE DE LA TROISIÈME RÉPl BLIQUE

Le 19 juillet, Zola et M. Perreux, ainsi que les experts, firent appel de ce jugement. De son côté, le ministère public fît appel a minima. Le 10 août, la chambre des appels correctionnels éleva les peines, pour Emile Zola, à un mois de prison, sans sursis, et 2.000 francs d'amende; ]>our M. Perreux, à 1.000 francs d'amende et, pour tous deux solidairement, à 10.000 francs de dommatres-intérêts envers chacun des trois experls.

Pour récupérer ces sommes, les experls obtinrent une vente par autorité de justice, qui eut lieu II' 11 octobre. i\u domicile de Zola. •Jl bis, rue de Bruxelles. Il n'y avait plus (ju'une table qu'on adjugea à M. Octave Mirbeau, pour .'.2.000 francs.

\0^!BREUX INClEîENTS. — VIOI.EXCl'.S DES PARTIS.

Les incidents et les procès se nnilti[»liaient, s'enchevêtrant, rendant 1' « Affaire » de plus en plus obscure jio'ir le public, exacerbant les passions politiques, les polémiques et les dissentiments. La vie de la nation semblait suspendue. Plus rien ne paraissait intéresser en dehors de cette lutte intestine qu'envenimaient tous les groupements antimilitaristes et antisociaux. A l'étranger, nos divisions étaient exploitées par nos ennemis; les journaux attaquaient la France, surtout en Allemagne. Les violences étaient atti^sées par les sémites de tous les pays. On voyait renaître les fureurs religieuses qu'on croyait apaisées depuis des siècles. Les troubles d'Alger, au mois de jan\icr 1898, suscités par les antisémites, témoignèrent de la surexcitation générale.

De petits faits sans importance étaient dénaturés et exploités. Le général Jainont, vice-président du conseil supérieur de la guerre, avait présidé, le 19 juillet, la distribution des prix du collège des Dominicains d'Arcueil. Le père Didon, directeur, célébra, dans son discours, la force militaire et critiqua « les prétentions du civilisme, qui veut s5 subordonner le militaire ». Les journaux avancés s'emparèrent de ces paroles pour dénoncer l'alliance « du sabre et du goupillon » contre le progrès, la justice et la vérité. M'. Fournière, député socialiste, écrivit au président du Conseil pour lui annoncer qu'il l'interpellerait. Le ministre de la guerre rappela, par une circulaire, les précédentes ini-truclions qui interdisaient aux officiers supérieurs ou généraux de présider, sans l'autorisation ministérielle, des cérémonies dans des établissements ne dépendant pas de l'Université.

M. Léon Bourgeois, ministre de l'instruction pi>* blique, suspendit de ses fonctions pour six mois, le 29 juillet, M. Stapf er. doyen de la Faculté des lettres de Bordeaux, pour avoir, dans une allocution sur une tombe, manifesté son opinion en faveur de Dreyfus.

ESTERHAZY DEVANT rx CONSEIL d'eNOUÊTE (aOÛT 1898).

Esterhazy comparut devant un conseil d'enquête le 24 août. Le rapporteur relevait contre lui : les lettres à M"® de Boulancy; les lettres au président de la République; une lettre (qu'il rétracta peu après) au général de Pellieux. par laquelle il le menaçait de révélations compromettantes pour les chefs de l'armée; son manque de sens moral et ses désordres de vie privée.

Esterhazy raconta ses entrevues avec le lieutenant-colonel du Paty de Clam, prétendit que celuici lui avait dicté un article signé Dixi et publié dans la Libre Parole, ainsi que ses lettres au président de la République; que M"^ Pays lui avait servi pour des communications avec l'état-major; enfin, qu'il possédait des documents très importants, un entre autres remis à son avocat. M® Tézenas. Le conseil le lui demanda et s'ajourna au 27.

Ce jour-là, Esterhazy remit une note. Le lieutenant-colonel du Paty s'en reconnut l'auteur et dit qu'il avait expliqué son intervention et ses actes au ministre de la guerre. Le conseil, par 3 voix contre 2, émit l'avis qu'Estcrhazy se trouvait dans la cas d'être mis en réforme pour inconduite habituelle; le disculpa à l'unanimité de faute contre la discipline et, par 1 voix contre 1, de faute contre l'honneur. Le général Zurlinden, gouverneur de Paris, proposa la mise en non-activité, mais la direction de l'infanterie o]»ina pour la mise en réforme qui fut prononcée le 31 août. Esterhazy forma un pourvoi devant le Conseil d'Etat (qui l'a rejeté le 18 janvier 1901).

Le conseil de l'ordre de la Légion d'honneur raya Esterhazy des cadres le 29 octobre 1898.

Esterhazy s'enfuit en Angleterre, dans les premiers jours du mois de septembre 1898, pour se soustraire aux suites du procès en escroquerie que lui avait intenté son cousin Christian le 21 juillet. Cette affaire fut jugée le 6 novembre 1899. Le triliunal correctionnel condamna Esterhazy par défaut à trois ans de prison, 50 francs d'amende et à restituer 83.500 fr'ancs à son cousin.

DÉCOUVERTE DU FAUX. SUICIDE DU LIEUTENANT- COLONEL HENRY (août 1898).

Dès son arrivée au iiiinislèic de la guerre, M. Cavaignac avait fait procéder au classement des pièces se rapportant à l'afrairc Dreyfus et avait demandé un ra])port d'ensemble. Dans la soirOe du jo août 1898, le capitaine Cuignet, officier d'ordonnance, chargé de ce travail, découvrit que la pièce d'octobre 1896, nommant Dreyfus et lue à la Chambre, était fausse, car le papier quadrillé du haut n'était pas de la même couleur que celui du bas.

La provenance des fragments recollés, qui avaient servi à constituer cette pièce, fit soupçonner le lieutenant-colonel Henry. Amené devant le ministre, il îinit, après quelques dénégations, par avouer qu'il avait reçu une lettre insignifiante provenant de Pani/zardi, qu'il l'avait supprimée et en avait fabriqué une autre. Peu après, il disait au général Roget, chef de cabinet : « J"ai agi dans fintérêt du pays et de l'armée, ce que je considère comme supérieur à toute autre considération. »

Suivant l'ordre du ministre, on le mit en état d'arrestation et on le conduisit au Mont-Valérien. Le lendemain, 31 août, il se coupa la gorge avec un rasoir. Ses obsèques eurent lieu à Pogny (Marne), le 4 septembre (1).

(1) Henry, né à Pogny en 1846, était- fils d'un cultivateur. Engagé en 1865, il était sergent-major au moment de la guerre franco-allemande. Il obtint le grade de sous-lieutenant le 28 octobre 1870, servit à l'armée de la Loire, puis à l'arméo «le l'Est. Deux fois fait prisonnier, il s'échappa et revint combattre. Il fut deux fois blessé. Nommé lieutenant le 14 de-

DEMISSIONS DU CHEF D ETAT-JvlAjOR GENERAL ET DU MINISTRE DE LA GUERRE.

Le 31 août, le général de Boisdeffre adressa sa démission au ministre de la guerre en ces termes : « Je viens d'acquérir la preu\e que ma coafia;iee dans le lieutenant-colonel Henry, chef du service des renseignements, n'était pas justifiée. Cette eoiiliance, qui était absolue, m"a amené à être trompé et à déclarer \raie une pièce qui ne l'était pas, et à vous la présenter comme telle. .) Dans ces conditions, il demandait à être rele\é de ses fo c.ions. M. Cavaignac le mit en disponibilité et d.'^igna, pour le remplacer, le général Uenouard, commandant l'Ecole supérieure de guerre (3 septembre).

Le 4 septembre, le ministre de la guerre donna à son tour sa démission. Sa lettre à M. Brisson fournissait les explications qui sui\r'nt :

Il existe entre nous un désaccord qui, en se prolongeant, paralyserait le gouvernement au moment où il a le plus besoin de toute sa décision.

Je demeure convaincu de la culpabilité de Dreyfus et aussi résolu que précédemment à combattre la revision du procès.

Je n'entendais pas me dérober aux responsabilités de la situation actuelle, mais je ne saurais les assumer sans être d'accord avec le chef du gouvernement auquel j'ai l'honneur d'appartenir.

cembre, la commission des grades le remit sous-lientenanl. Lieutenant en 1874, capitaine en 1879, il prit part à l'expédition de Tunisie, puis fit partie d'une mission envoyée sur le haut Cambodge. Le général de Miribel se l'attacha comme officier d'ordonnance et il passa ensuite au bureau des renseignements. Nommé chef de bataillon le 25 septembre 1890. il succéda au lieutenant-colonel Picquart comme chef de ce bureau et fut promu lieutenant-colonel le 10 novembre 1897.

Le gouvernement a\ait résolu d'ordonner la revision et des notes officieuses l'avaient annoncé, eu ajoutant que cette décision, c[ui ne préjugeait en rien l'innocence de Dreyfus, avait seulement pour but de mettre fin au trouble et à l'inquiétude des esprits.

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