‹ Histoire de la Troisième République de 1897 à 1899Chapitre 50 sur 54 · L’ÉGYPTE. — LA FRANCE ET L'ANGLETERRE SUR LE NIL · texte numérisé non relu

L’ÉGYPTE. — LA FRANCE ET L'ANGLETERRE SUR LE NIL

LA MISSION MARCHAND

Les Anglais en Egypte.

Nous avons précédemment raconté comment l’Angleterre, après le vote de la Chambre française qui se prononça contre toute intervention, le 29 juillet 1882, occupa seule l'Egypte et s'y maintint, malgré nos continuelles protestations. Elles ne semblaient que les impuissantes récriminations d'une bouderie injustifiée après cette abdication parlementaire.

L’Angleterre se trouva merveilleusement servie, en Egypte, par un homme tenace, énergique jusqu’à la brutalité : sir Evelyn Baring (lord Cromer), qui succéda à sir Edward Malet et qui se consacra, pendant vingt-quatre ans, à organiser la domination anglaise en cette contrée. D’abord contrôleur des finances en Egypte, il fut nommé, le 12 septembre 18S3, « haut-commissaire et agent diplomatique près du khédive », Tewfick, qui avait succédé à son père Ibrahim pacha, destitué par la Porte le 25 juin 1879 et décédé en 1891 (1). Lord Cromer,

(1) Une attaque d’intluenza emporta le khédive Tewlick le 7 janvier 1892. Son fils Abbas-Hilmi, âgé de 18 ans, lui succéda.

Troisième République (1897-1899).

obtint oc poste par la protection de ses frères, banquiers à Londres. Ce silencieux inflexible fut vraiment the right man in the right place, et les divers cabinets de Londres eurent l’intelligence de lui laisser une complète initiative. Il faut dire qu'il eut la partie belle, car la France, comme pour faciliter sa tâche, déplaçait constamment son représentant, qui était le principal adversaire de la politique anglaise (1).

Un contrôle anglo-français avait été imposé au khédive Tewfick. Le premier acte de sir Baring fut de supprimer le conseiller français, M. de Blignières, pour que le conseiller anglais, sir Edgar Vincent (plus tard directeur de la Banque ottomane à Constantinople), restât le maître de la gestion financière, le véritable ministre des finances égyptiennes. Sur la proposition de ce dernier, les puissances consentirent à modifier la Loi de liquidation par la Convention de Londres (18 mars 1885), qui garantit à l’Egypte un emprunt de 225 millions destiné à combler le déficit de 1885, à payer les indemnités de l’incendie d’Alexandrie, le rachat des pensions, les grands travaux du Nil. Dès 1887, grâce aux habiles mesures de sir Edgar Vincent, après une longue période de désordre financier et de déficit, le budget se solda par un excédent de trois millions de francs, et les réserves allèrent en augmentant.

Une. ère de prospérité inconnue commença, à la

(1) I.a France s’est fait représenter au Caire par tes consuls généraux ci-après : MM. Barrère, comte d’Aunay. comte d’Aubigny. marquis de Reverseaux, Cogordan, de la Routinière. Quels résultats espérer avec ces changements incessants? A l’instabilité ministérielle correspond l’instabilité de la diplomatie.

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surprise générale. Et les grands travaux publics s’exécutèrent rapidement.

Ce bon état des finances permit à lord Cromer de réorganiser l’armée, et il prit la direction du département de la guerre. Après les désastres du Soudan, l’armée égyptienne se trouvait détruite. Des officiers anglais formèrent d’abord des bataillons d’infanterie et des troupes soudanaises. A la fin de 1888, on comptait 8 bataillons égyptiens, 3 baraillons soudanais, 1 camel corps. 1 régiment de cavalerie, 6 batteries, éléments bien exercés, bien vêtus, bieq nourris et payés régulièrement.

Lord Cromer projetait d’écraser définitivement le rnadhisme au Soudan, mais il le laissait d'abord s'user lui-même par ses excès, par les horreurs de ses atrocités. Lorsque, au mois de décembre 1895, il sut que les derviches se portaient de la vallée du Nil vers Kassala, dans l’intention d'attaquer les Italiens, il jugea l'instant propice pour tenter un mouvement offensif sur Dongola.

Kitchener, sirdar de l’armée égyptienne, se rendit à Ouadi-Ilalfa et prit le commandement en chef de l’expédition (1). Le 20 mars 189G, une brigade soudanaise occupa Akasheh. Les troupes décimées par le choléra ne purent avancer que très lentement. Le 7 juin, elles surprirent les derviches à Firket sur le Nil.

il) Sir Horatio-Herbert Kitchener, né en 1851 . sortit en 1871 de l'Ecole militaire de Woohvich comme lieutenant du génie. En 1882, au moment de la1 réorganisation de l’armée égyptienne, il y entra avec le grade de major de cavalerie. A son retour en Angleterre, il fut employé au dépôt des cartes. En 1885. il retourna en, Egypte et se consacra à la réorganisation de l’armée et à la préparation de la conquête du Soudan.

Enfin, le 22 septembre 1890, Dongola était prise (à 50 milles au sud de la 3e cataracte). L’Angleterre entendait bien ne pas s’en tenir là. C’était la première étape pour atteindre Khartoum plus tard et s’établir définitivement sur le haut Nil.

Le corps expéditionnaire fut éprouvé par le choléra qui s’était déclaré à Alexandrie au mois de mai 1896 et qui gagna bientôt toute l’Egypte, occasionnant, pendant le mois de juillet, environ 400 décès par jour. L’épidémie ne cessa qu’au début d’octobre, après 14.000 décès.

L’opposition de la France.

Cette expédition sur Dongola provoqua une vive émotion dans le monde politique français et une question fut posée au ministre des affaires étrangères par le prince d’Arenberg (séance de la Chambre du 19 mars 1896). AL Berthelot s’éleva avec énergie contre l’expédition de Dongola, tant « au point de vue financier qu’au point de vue politique... Au point de vue financier, il tend à engager les intérêts des porteurs des titres de la Dette, dont les trois quarts environ sont entre les mains des citoyens français ». Cette expédition exigeait « le consentement unanime des puissances, à cause de la modification profonde qu’elle apporterait aux conditions actuelles de l’occupation en Egypte ». La Chambre approuva le langage du ministre. La diplomatie française devait renouveler souvent les déclarations de ce genre qui n’empêchaient rien, parce qu’elles ne s’appuyaient sur aucune résolution d’agir. L’Angleterre le savait bien et considérait notre attitude

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connue une démonstration de mauvaise humeur et nos réclamations comme des taquineries.

Le 31 mars 1890, au Sénat, fut encore posée une question sur le même sujet, à M. Bourgeois, ministre des affaires étrangères, qui ne put que renouveler les déclarations de M. Berthelot; de même, le 2 avril, à la Chambre, où il était interpellé.

L’Angleterre avait fai l demander à la commission de la Dette 500.000 livres sur le fonds de réserve de la Dette pour l’expédition de Dongola. Cette commission internationale comprenait un Français, un Anglais, un Russe, un Allemand, un Autrichien et un Italien.

Le commissaire français et le commissaire russe s’opposèrent à cette dépense. Malgré leur protestation, le gouvernement égyptien obtint la majorité des voix et s’en contenta, tandis qu’il fallait régulièrement le consentement unanime des membres. Un syndicat de porteurs français intenta une action, et le tribunal mixte du Caire condamna le gouvernement à restituer les sommes indûment perçues (8 juin 1896). Il y eut appel, mais la Cour d’Alexandrie, par arrêt du 2 décembre 1890, confirma ce jugement.

Anglais et Belges sur le Nil.

De leur côté, les Belges n’étaient pas restés inactifs. Comme les \nglais, ils avaient prévu que nos progrès dans notre colonie du Congo et notre pénétration du haut Oubanghi, nous amèneraient un jour sur le haut Nil, et ils s’étaient efforcés de nous y devancer. Les \nglais, dont ils faisaient îe jeu, se gardèrent de s’opposer à leurs entreprises.

En 1891-1892, l'expédition belge Van Kerkhoven avait remonté l'Ouellé et le lieutenant Milz, au mois de septembre 1892, était arrivé jusqu’au Nil. Des postes avaient été établis sur ce fleuve, à Laliore, à Bonfilé, mais ils durent se replier devant les mabdistes.

Par le traité du 12 mai 1891, l’Angleterre, pour arrêter nos progrès, avait cédé à bail, à l’Etat indépendant du Congo, le Bahr-el-Gliazal et les provinces de Lado et de l’Equateur (1). .Mais sur les réclamations de la France, l’Etat du Congo s’était engagé, par le traité du 14 août 1891, à ne pas franchir le parallèle 5°30’, qui passe au-dessu's de Lado. Le 23 décembre 1894, les Belges battirent de nouveau les derviches sur l'Egara, au nord de Dongou et s’installèrent sur le Nil (2).

Tandis que les Belges gagnaient le Nil par l’est, les Anglais s’avancaient par l’ouest. Avant d’exécuter leur grande expédition, forcément longue, sur Dongola et sur Ivhartoum, et pour arriver au Nil avant les Français, ils avaient occupé l’Ouganda. Une expédition, sous les ordres du colonel Colville, avait pris possession de l’Ounyoro, où des forts avaient été établis en 1894. Une mission avait été aussi envoyée vers Ouadelaï, sous les ordres du major Cunningham. Elle était partie de l’Ouganda, avait traversé l’Ounyoro et atteint Kibero sur le lac

(1) Voir Présidence Carnot. page 383.

(2) En 1896, le. baron Dhanis occupa Lado avec des forces importantes et conclut des traités d’alliance avec les chefs indigènes das anciennes provinces d’Emin-pacha. Le commandant. Chaltin, partant de Dongou (région du haut Quelle) atteignit le Nil le li février 1897 et s’installa à Redja, en amont de Lado. 11 battit et refoula les mahdistes vers le Nord.

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