I.A MISSION MARCHAND
Albert. Elle s’y était embarquée le 8 janvier 1895, et était arrivée sur le Nil deux jours après, a\ait gagné Ouadelaï, l’ancienne résidence d 1*. min-pacha (1), puis avait descendu le Nil jusqu’à Donlilé, localité oii aucun Anglais n’avait pénétré depuis 1888. La mission était revenue au fort Hoïma, dans l’Ounyoro, quartier général des forces britanniques de la région des lacs.
C’est alors que, pour parachever son œuvre, 1 Angleterre lança la grande offensive sur Dongola et Khartoum. Puis, inquiète des progrès des missions françaises qu’on lui signalait, pendant que Kitchener continuait sa marche lente, elle fit partir secrètement de Mombass'a, sur l’Océan Indien, au mois de juin 1897, une troupe sous les ordres du major Mac-Donald, forte de 2.000 hommes avec 10 officiers anglais et de l’artillerie. Cette expédition échoua parce que les Soudanais de l’escorte se révoltèrent, blessèrent le major Mac-Donald et tuèrent plusieurs officiers.
Les Anglais à Khartoum (3 septembre 1898).
Après la prise de Dongola, l'armée anglo-égyptienne reprit sa marche à la saison favorable. Elle partit de Meraoui au mois de juillet 1897, et enleva la place d’Abou-Hamed le 7 août. Elle occupa Berber le G septembre, en amont de la cinquième cataracte, au coude du Nil le plus rapproché de la nier Bouge. Par la route Souakim - Bcrber, les communications se trouvaient assurées plus rapidement avec le haut Nil que par le delta.
(1) Voir Présidence Carnot, page 31 i.
Les opérations du sirdar Ivilchener étaient facilitées par l’établissement d’un chemin de fer à double voie normale, qui suivait les progrès de l’armée. Ce chemin de fer longeait -les bords du Nil, de Sarras (au sud de Ouadi-Halfa) à Akasheh, utilisant la voie de celui qui avait été construit en 1885 pour l’expédition Wolseley sur Khartoum. Il traversait le désert de Nubie sur une ligne droite de 380 kilomètres, entre Ouadi-Halfa et Abou-Hamed, qui était atteint le 4 novembre 1897. Il se continua ensuite, par la rive droite du Nil, jusqu’à Berber.
Au commencement de 1897, quatre canonnières anglaises avaient exécuté une reconnaissance jusqu’à la sixième cataracte, la dernière avant Khartoum (à 112 kilomètres de cette ville). Le général Hunier s’était avancé sur l’Atbara.
A la suite de négociations engagées par l’Angleterre avec l'Italie, celle-ci consentit à restituer à l’Egypte la ville de Kassala, qui avait été prise par le général Baratiéri en 1894. Le gouverneur anglais de Souakim vint en prendre possession (24 décembre) en débarquant avec des troupes à Massaouah et en traversant l’Erythrée.
Au début de 1898, l’armée anglo-égyptienne s’avança jusqu’à El-Damer, au confluent de l’Atbara et du Nil. Le 28 mars, elle enleva la position de Schendi, à 170 kilomètres environ de Khartoum. Le 8 avril, le sirdar Kitchener attaqua un camp fortifié du mahdi, près de Dakeïla sur l’Atbara, avec 13.000 hommes, 12 mitrailleuses Maxim et 24 canons. Osman-Digma et Mahmoud disposaient là à peu près du mêrn® nombre de combattants. Les derviches perdirent 3.000 tués et 3.000 prisonniers, dont
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leur chef, l’émir Mahmoud, avec leurs 10 pièces d’artillerie. Les troupes anglo-égyptiennes n’eurent que 14 officiers et 51 soldats tués, avec. 310 blessés.
Le corps expéditionnaire reçut des renforts et compta 24.000 hommes. Le 14 août, il reprit sa marche offensive. Le mahdi avait concentré toutes ses forces sous les murs de sa capitale : Omdourman, en face de Khartoum. Le 2 septembre, l’armée du khalife, forte de 50.000 Arabes en cinq divisions, prit l’offensive, et, malgré les pertes énormes que lui infligeait l’artillerie anglaise à partir de 1.600 mètres, parvint jusqu’à 800 mètres du carré formé par les Anglo-Egyptiens, mais ne put pousser plus loin. Une contre-attaque prit entre deux feux les derviches, et la cavalerie acheva leur déroute. Ils laissèrent 10.000 morts sur le terrain. Cette victoire décisive ne coûta à l’armée de Kitchener que 46 tués et 329 blessés.
Le 3 septembre, les vainqueurs occupaient Khartoum. La puissance du mahdi était anéantie.
Le sirdar Kitchener apprit à ce moment que la mission Marchand était parvenue à Fachoda, sur le Nil, où elle était installée depuis le 10 juillet.
Deux missions françaises.
L'exposé des efforts de l’Angleterre et de sa situation en Egypte suffit à démontrer la témérité de l’entreprise conçue à Paris d’empêcher la réalisation dî son vaste projet de relier le Cap au Caire par une voie ferrée. Comment pouvait-on s'imaginer qu’il suffirait d’occuper un point sur le haut Nil — et dans
quelles conditions et avec quelles forces! — pour faire triompher le plan français opposé : de l’Atlantique à la mer Rouge?
Cette pensée audacieuse séduisit cependant des ministres qui organisèrent secrètement deux missions dans ce but : la mission Bonchamps, qui s’avancerait de l’Abyssinie, et la mission Marchand, qui partirait du Congo. Elles s’organisèrent avec trop de lenteur et se mirent en route trop tard, avec des forces et un matériel tout à fait insuffisants.
Les moyens mis en œuvre ne correspondaient pas à la conception grandiose qui aurait dû être préparée d’abord par la diplomatie et assurée par une volonté énergique de la pousser jusqu’au bout. Il est vrai qu’avec le parlementarisme tel qu’il fonctionne en France, sans principe et sans direction, livré à tous les hasards des intrigues de couloir et des influences diverses, sujet à toutes les tergiversa! ions au gré des discours et des incidents de séance, aucun plan important ne peut être conçu et suivi. Les ministères, pour servir la France, se défient à juste titre du Parlement et en sont réduits à cacher de grands projets sous de petits motifs et à n'employer pour leur exécution que des procédés et des ressources faibles, parfois dérisoires. Il ne faut donc pas rejeter la faute de l’insuccès sur les seuls gouvernants de l’époque, mais l’attribuer surtout à l'organisation politique inspirée par la terreur des supériorités, des énergies individuelles. Ces gouvernants eurent du moins le mérite d’un bel effort pour le bien de la France et, s’ils n’ont pas réussi, doivent être glorifiés d’une tentative patriotique, noble, haute et fière.
La mission Bonchamps, prganisée par M. La-
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garde, gouverneur d'Odock, avec l'aide de Ménélick (1), parvint au confluent du Sobat et du Nil le 22 juin 1898. Elle n’avait qu’une petite troupe de 800 Abyssins qui, décimée par la fièvre palustre, ne put résister et battit en retraite. Lorsque la mission Marchand arriva au même point, le 10 juillet, elle ne trouva plus qu’un campement abandonné.
L’opération vers le Nil fut une entreprise des plus risquées, mal préparée militairement, encore plus diplomatiquement. Elle soulevait en réalité toute la question d’Egypte et on aurait dû prévoir la résistance irréductible de l’Angleterre. Ce n'était pas avec des petits moyens que celte tentative avait des chances de succès. Les Anglais, prévenus par le télégraphe, avaient l’avantage d’atteindre le haut Nil facilement du Caire en cinq ou six jours, avec leurs flottilles et leur chemin de fer, tandis que la mission Marchand, à Fachoda, ne pouvait être rejointe de Brazzaville qu'au bout de cinq ou six mois d’efforts extraordinaires.
L’échec fatal, si nuisible à notre prestige, était la conséquence de l’abandon de nos droits en Egypte, voté le 29 juillet 1882 par la Chambre, dans une heure de défaillance.
Les efforts diplomatiques de la France. «
A la décharge de notre diplomatie, il faut noter ses efforts pour arriver à une entente préalable avec
fl) Le négus revendiquait la rive droite du Nil Diane en vertu de droits très anciens, et il l’avait nôtilié h toutes les puissances en 1891, notification qu’il renouvela à la mission anglaise qui lui fut envoyée en 1897.
l'Angleterre qui repoussa longtemps ses avances. M. Ribot en a fait le récit à la Chambre, le 23 janvier 1S99. Après avoir affirmé qu’il avait toujours été partisan cl’un accord entre les deux nations, comme Thiers et Gambetta, il défendit la politique française qu’on avait qualifiée, de l’autre côté du détroit, « tracassière, étroite, mesquine, une politique de coups d’épingles ». Or, elle avait commis peut-être des erreurs, comme la diplomatie d’autres nations, mais elle avait toujours été loyale, respectueuse des engagements. « Si désagréable qu’ait été à certaines époques la diplomatie anglaise — elle avait bien ses défauts — j’aime encore mieux la vieille diplomatie anglaise que la nouvelle. » L’Angleterre n’avait cessé de nous susciter des difficultés à Terre-Neuve et à Madagascar, malgré l’évidence de notre bon droit. Mais il y avait deux choses, ajoutait M. Ribot, que la France ne pouvait accepter : « La première, c’est qu’on dise, comme on l’a fait, que, depuis le jour néfaste de 1882, où nous avons refusé de coopérer avec l’Angleterre, notre politique a. été contraire aux intérêts de l’Egypte, a été une politique de tracasserie indigne d’un grand pays. » La seconde chose, c’est que l’Angleterre « puisse avoir la prétention d’établir définitivement, en droit, sa situation dans la vallée du Nil, sans l’assentiment de l’Europe, sans l’assentiment des signataires de la convention de Londres de 1865 ».
M. Ribot déclara que notre diplomatie n’avait pas été tracassière, mais avait, au contraire, agi loyalement, avec le désir d’une entente. En 1891, elle avait bien établi les conditions, acceptées par lord Salisbury et par toutes les puissances, de l’em-