‹ Histoire de la Troisième République de 1897 à 1899Chapitre 52 sur 54 · L.V MISSION MARCHAND · texte numérisé non relu

L.V MISSION MARCHAND

ploi des économies de la conversion de la dette égyptienne. Cet emploi devait avoir l’approbation des puissances signataires de la convention de Londres. « Nous avons toujours été prêts à envisager la question dans son ensemble aussi largement qu’il le fallait et à faire les transactions et les concessions que la politique pouvait imposer. » On espéra un accord quand M. Gladstone prit le pouvoir pour la dernière fois, en 1892. M. Waddington, ambassadeur à Londres, engagea donc la conversation avec lui. Mais aussitôt lord Roseberry déclara qu’il continuerait la politique de son prédécesseur, et il envoya à M. Ribot lord Dufferin, ambassadeur d’Angleterre, pour lui dire officiellement que M. Gladstone et M. Waddington avaient eu tort de causer, que c’était un manquement à l’étiquette diplomatique. M. Waddington pria alors M. Ribot de le rele\cr de ses fonctions, et il demanda à iord Rcsgberry quand pourrait s’engager une conversation sur l’Egypte : « Ni aujourd’hui, ni demain, répondit ce. dernier; je vous ferai connaître le moment opportun. » Pour avoir des éclaircissements complets, M. Ribot eut avec M. Gladstone une correspondance personnelle, confidentielle, qui lui donnait le droit de dire : « A aucun moment il n’v a eu faute de la part de la France. »

La mission Marchand.

Après l'accord conclu, le 14 août 1S94, avec l’Etat indépendant du Congo, la France chercha à étendre son influence dans la région du Bahr-el-Ghazal et se trouva bien servie dans cette action politique par l’énergie et l’esprit d’entreprise de M. Liotard, lieu-

tenant-gouverneur du Haut-Oubanglii (1), surtout par l’audacieux héroïsme et l’indomptable ténacité du capitaine Marchand et de ses compagnons dont la prodigieuse exploration et la conquête pacifique d’un immense territoire à peu près inconnu resteront de glorieux fastes de nos annales (2).

M. Liotard, envoyé dans la région de l'Oubanghi, au mois de décembre 1S91, par M. de Brazza, avait

(1) Liotard, né à Pondichéry en 1K">8, élève des collèges de Saintes et' de Rochefort, entra à l’RcoIe de médecine navale de Rochefort en 1878 comme étudiant en pharmacie. Nommé aide-pharmacien en 18811, il fut reçu, après concours, pharmacien de 2’ classe de la marine en’ 1898. Il obtint une mission et, avec le capitaine d’artillerie de marine Fortin, lit la campagne du Haut-Sénégal. Nommé pharmacien de 1" classe, il fut employé par de Rrnz/.a et se livra, pendant sept ans, à des explorations dans l’Afrique centrale. Il obtint successivement les emplois de commissaire général du Haut- Oubanghi. de lieutenant-gouverneur, de gouverneur de 4‘ classe, enfin de gouverneur de 3" classe (8 octobre 1898). Il est mort à Bordeaux le 22 août 1918.

(2) Marchand, né en 1863. engagé volontaire dans l'infanterie de marine, fut reçu à l’école de Saint-Maixent, d’où il sortit sous-lieutenant, en 1887. Il fit toute sa carrière militaire en Afrique, où il rendit des services exceptionnels et où il se^ distingua au Sénégal, puis au Soudan. 11 lit la campagne de 1888-1889 avec le colonel Archinard et reçut une blessure. 11 se rendit à Kabara sur le A laqe, avec le lieutenant de vaisseau Jaime (poût-oclohre 1889). Nommé lieutenant en 1890, il prit part à plusieurs expéditions (de Segou et d'Ouessébougou, du Kaarta et du Nioro, en 1890-1891). Il reçut une autre blessure à l’assaut de Diena. Au mois de mai 1891, il se rendit près de Tieba, à Sikasso. avec le titre de résident et fit d’importants levés topographiques et des explorations géographiques. Nommé capitaine au mois de décembre 1892. il repartit de France, où il se reposait, au mois de mars 1893, avec une mission qui recherchait les communications entre la Côte d’ivoire et nos possessions du Niger et qui remonta le Bandama jusqu’au Niger oriental (4.000 kilomètres). De retour à Grand-Bassam au mois de septembre 1893. le capitaine Marchand fit partie de la colonne de Kong, sous les ordres du lieutenant-colonel Monteil. (Voir Présidence. Carnot, page 353.) Après le succès de la mission qu’il commandait. Marchand fut promu chef de, bataillon le 1" octobre 1898. Il a été nommé général de division pendant la crmnde guerre et a encore reçu une grave blessure (1914- 1918).

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énergiquement résisté aux empiétements des Belges de l’Etat du Congo.

Au mois de mai 1893, M. Delcassé, sous-secrétaire d'Etat aux colonies, prépara une expédition militaire, sous les ordres du commandant Monteil, pour assurer notre domination dans le Haut-Congo. Des négociations la suspendirent. Ce n’est qu’après le traité du 14 août 1894 avec l’Etat du Congo, qui nous laissait toute liberté d’action dans le Bahr-el-Ghazal et qui déterminait notre frontière suivant nos réclamations (1), que M. Liotard, avec l'aide des capitaines Vermot, Ditte et Hossinger, parvint à occuper définitivement les territoires qui nous appartenaient, et il s’installa à Sémio, à 400 kilomètres du confluent du M’Bomou et de l’Ouellé. En février 1896, il se rendit à Tamboura et fît signer au sultan Azandé une convention de protectorat. Un poste fut établi à Tamboura. Nous franchissions ainsi la ligne de faîte du bassin du Congo pour passer dans celui du Nil, cette localité étant située sur le Yobo, affluent du Soueh, un des cours d’eau formant le Bahr-el- Ghazal, qui se jette dans le Nil. Notre action pouvait désormais s’étendre du haut Oubanghi dans le Bahr-el-Ghazal, et nous pouvions même atteindre le Nil. Ce fut le but assigné à la mission commandée par le capitaine Marchand (2).

(1) Voir Présidence Carnot, page 386.

(2) Il existe beaucoup de relations de la mission Marchand; voici les principales : Marchand l'A[ricain, par le peintre Castellani (in-8°. 1902. Flammarion). — Mission Marchand , par le commandant Bnratier (1903, Barrère). — Du même auteur : A travers ï Afrique (1912, Fayardl. — Epopée de la mission Marchand, par L. Durocher (in-4°, 1900. Flammarion). — Le Journal de route du docteur È'milij (Hachette, 1913). — De l’Uubangui au Nil, les missions LuTlard et Mar-

Cet officier s’embarqua à Marseille le 25 juin 1S96 et débarqua à Loango le 23 juillet. La mission comprenait les capitaines Baratier, Germain et Mangin, le lieutenant Largeau, le lieutenant de vaisseau Morin, l’enseigne de vaisseau Dyé, l’interprète Landeroin, le médecin Emily, 12 sous-officiers français et 150 tirailleurs sénégalais. Elle disposait de deux petits vapeurs (le Faidherbe et le Duc-d'Uzcs ) et de trois chalands en aluminium.

De Loango à Brazzaville, il fallut forcer le passage barré par les indigènes en révolte. Un accès de fièvre terrassa le capitaine Marchand qui -arriva épuisé à Loudima (à 250 kilomètres de Brazzaville). Le 1er octobre, il parut à toute extrémité, mais parvint, par son énergie et sa bonne constitution, à se remettre debout dix-huit jours après.

Le capitaine Marchand, avec la mission, partit de Brazzaville le 1er mars 1897 et prit la route de Tamboura et du M’Bomou.

« La mission du capitaine Marchand, dont la durée était évaluée à trois ans, ne comptait pas moins de 3.049 charges, toutes de 30 kilos, poids maximum qui puisse être mis sur la tête d'un homme. Il est évident qu’il est impossible de constituer une armée de 3.049 porteurs et de se faire suivre de cette armée à travers l’Afrique... En 1896, l’Etat indépendant résolut de nous devancer sur le Nil^Il forma une ex-

chand (« Bulletin du Comité de l’Afrique française », octobre 1898). — L'Egypte et le Soudan égyptien, par Henri Pensa (Hachette*, 1895). — Ministère des affaires étrangères : Documents diplomatiques, Affaires du Haut-Nil et du Bahr-el- Ghazal. 1897-1898 (Livre Jaune de 1898). — Souvenirs de ta mission Marchand, par' le colonel Baratier (« Revue des Deux-Mondes », mai-juin 1914).

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pédition qui était déjà en route lorsque celle du capitaine Marchand débarqua à Loango. 11 avait estimé qu’il ne pouvait raisonnablement s’avancer dans le Bahr-el-Ghazal avec moins de 3.000 hommes. Ce qui devait arriver se produisit : cette colonne ruina les pays, les populations, et les soldats, mourant de faim, se révoltèrent à leur tour. Marchand connaissait trop bien l’Afrique pour commettre une semblable faute... 11 était certain de passer partout avec 150 tirailleurs... » ( Souvenirs de la mission Marchand, par le colonel Baratier.)

Les charges de la mission furent portées dans le Congo par étapes et par des détachements d’hommes peu nombreux se succédant à un jour ou à plusieurs jours d’intervalle. Dans l’intérieur de l’Afrique, on passa marché avec les chefs qui fournissaient les porteurs pour la contrée où ils dominaient.

Deux groupes furent formés : le convoi et la flottille. A partir du 1er mai, les officiers du 1er groupe se livrèrent à l’exploration du M’Bomou, coupé de chutes et de rapides, et firent le relevé de tous les obstacles. Ceux du 2e groupe, avec les plans, dirigèrent les bateaux et chalands sur le fleuve, et utilisèrent tantôt la voie de terre, tantôt les biefs navigables. Sur terre, les embarcations, placées sur des rouleaux, étaient tirées par 1.800 indigènes environ attelés à des cordages. Dans les biefs, elles étaient conduites par des piroguiers. Il fallut deux mois de ce travail extraordinaire pour que la flottille parvînt au delà des passes de Baguessé (20 juin 1807). Une partie du premier groupe avait, pendant ce temps, reconnu le cours supérieur du M’Bomou et signalé un bief de 800 kilomètres qui permit à la flottille,

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confiée à M. Dyé, enseigne de .vaisseau, de progresser de Baguessé jusqu’à 70 kilomètres de Tamboura, dans le bassin du Nil, par le Bokou, affluent du M’Bomou. Cetté exploration avait été exécutée par le capitaine Baratier qui, parti de Baguessé avec trois petites pirogues, était parvenu le 3 août, au confluent de la Méré où le Bokou n’est plus, navigable.

La flottille arriva le 10 septembre à ce point, situé à 3.300 kilomètres de Brazzaville. On avait dû vaincre des difficultés grandissantes jusqu’au M’Bomou, pour compléter le matériel, le transporter sur des embarcations de plus en plus légères et faire avancer un petit vapeur, le Faiclherbe, qui était des plus utiles pour amener jusqu’à Fachoda le lourd matériel et qui, sur le Nil, devait rendre encore plus de services.

Le restant du premier groupe s’était, en même temps, occupé du transport des 2.000 charges du convoi par les routes de terre au nord du M’Bomou. Le capitaine Marchand s’était porté dans les bassins des fleuves Tondj et Djaou, avait occupé Roumbek et s’était avancé jusqu’à 80 kilomètres de Km do pour voir si des troupes anglaises ou belges le menaçaient.

Ayant, rejoint la mission qui s’occupait de réunir tout le matériel arrivant de Sémio, le capitaine Marchand repartit bientôt pour découvrir une voie fluviale permettant de s’avancer vers le Nil. 11 laissa le commandement au capitaine Baratier et s'embarqua avec quatre tirailleurs sur une grossière pirogue taillée dans un tronc d’arbre. Il n’avait que huit jours de farine de maïs. Il s’agissait de trouver où le Soueh, après les rapides de son cours supérieur, devient navigable. Au bout de trois jours d’une des-

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cente périlleuse, il vit que le Soueh est navigable à Kodjalé et continua jusqu’au confluent de la Ouaou, ayant parcouru 120 kilomètres par jour. Il revint à partir du 3 septembre et retrouva le campement de la mission sur les hauts plateaux, à la fin de ce mois.

Il fallait maintenant franchir la distance séparant le débarcadère de. la Méré (du bassin du Congo) au nouvel embarcadère reconnu de Kodjalé sur le Soueh (du bassin du Nil) où un poste fortifié avait été établi. A cet effet, 200 tirailleurs et 1.000 indigènes travaillèrent à faire une route de 4 mètres de large et de 160 kilomètres de longueur à travers la brousse, et l'on y fit passer toute la flottille; on devine au prix de quels efforts. Le Faidhevbe, sectionné en tranches, et ses chaudières, qu’il était impossible de démonter, parcoururent cette longue distance en glissant sur des rouleaux de bois.

De Kodjalé, la flottille descendit le Soueh. Le capitaine Marchand s’établit à 7 kilomètres en aval du confluent de la Ouaou et du Soueh, à Fort-Desaix, dont le plan était dû au capitaine Mangin et dont la construction ne fut terminée qu’au mois de janvier 1898. On y concentra des livres fournis par des indigènes. On acheta 2.000 chèvres et moutons (à 8 sous) et 50 bœufs (à 4 fr. 50). De bonnes relations s’établirent avec les Dinkas et les Djours, peuplades de la région.

La mission avait atteint le Soueh à la saison des basses eaux; il fallait attendre six mois pour les voir remonter.

Le capitaine Marchand "envoya les officiers en exploration pour étudier la contrée et découvrir les

voies d'accès vers le Nil. On dut aussi s’assurer que la mission n’élait pas menacée d’une attaque de « blancs », comme le prétendaient des indigènes. A cet effet, le lieutenant Gouly, commandant à Fort- Hossinger (près de la résidence de Tamboura), s’avança jusqu’à M’Bia, à deux jours de marche d’Ayak et de Roumbek. Il y parvint au commencement de 1898 et vit que cette rumeur provenait simplement de quelques mouvements des Belges près de Lado et de Redjaf. Ce brave officier, qui avait montré autant de dévouement que d’initiative intelligente, mourut de la fièvre, et le capitaine Marchand vint à M’Bia pour lui rendre les honneurs militaires et lui adresser un suprême adieu. Cette cérémonie funèbre, dans un tel lieu et dans de telles circonstances, eut un caractère d’émotion et de grandeur que les mots sont impuissants à traduire.

Les autres officiers accomplirent différentes missions importantes. Le capitaine Germain se rendit du poste des Rapides au Tondj. Le lieutenant Mangin gagna à notre cause des chefs indigènes. La domination française faisait de rapides progrès.

Au mois de janvier 1898, le lieutenant Largeau reconnut le Bahr-el-Homr, affluent du Barh-el- Ghazal.

Une autre exploration, par le capitaine Baratier et l’interprète Landeroin, vers le bas Soueh et le Bahrel-Ghazal, mérite une mention spéciale. Du Nil à atteindre et du Bahr-el-Ghazal, son affluent, la navigation était connue; mais le Soueh, pour parvenir à cet affluent, n’avait jamais été exploré. Le capitaine Baiatier partit le 20 janvier sur une baleinière, avec 25 tirailleurs, 10 pagayeurs et 15 jours de vivres. On

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supposait, d’après les dires des indigènes, qu’ils seraient revenus au bout de quinze jours, parce qu’on croyait facile de descendre le Soueh pour arriver au Baiir-el-Ghazal et atteindre Meschra. Ils ne revinrent que le 26 mars! Et après avoir failli périr tous plus de cent fois, après avoir subi tous les tourments et avoir triomphé de difficultés sans nombre. Il faut lire le récit qu’a fait de cette exploration son chef, le capitaine, devenu le colonel Baratier (1).

Dès le 25 janvier, les vivres manquèrent. Il était impossible d'en obtenir, les indigènes (les Dinkas) apeurés, qui vivaient dans ces marécages comme des bêtes craintives, s’enfuyant dès qu’on les approchait. On manquait de guides pour se diriger au milieu de cette immense mer d’herbes du Bahr-el-Ghazal, qui paraissait infranchissable. Constamment l’embarcation était arrêtée par des barrages de roseaux. Pour se reposer, il fallait découvrir — - bonne fortune rare — des parties de vase à moitié sèche sur laquelle on s’étendait pour dormir. La chasse ne donnait, le plus souvent, aucun résultat et, pour tromper la faim qui les tenaillait, les malheureux mâchaient des racines d’herbes.

Enfin, lé 24 février, après tant d’angoisses et de souffrances, ils gagnaient les eaux vives et navigables du Bahr-el-Ghazal, et ils atteignaient le lac No d’où ce fleuve ressort pour se jeter dans le ^il. La voie d’accès était trouvée pour la mission Marchand.

(1) « Au Bahr-el-Ghazal », dans le volume intitulé A travers l'Afrique (Perrin, éditeur).

Le capitaine de cavalerie Baratier. qui seconda si bien le capitaine Marchand, était le fils de 1 intendant général bien connu. Il sortait de Saint-Cyr. Il avait servi longtemps en Algérie et au Soudan (10 campagnes, 3 citations).

Le retour se iil plus rapidement, le capitaine Baratier ayant repéré sa route avec soin. Le 13 mars, il aperçut, sur une pirogue, des Dinkas qui lui faisaient des signaux. Il essaya de les joindre, mais ils lui jetèrent un papier et s’enfuirent. C’était un billet du lieutenant Largeau qui, envoyé à la recherche du détachement du capitaine Baratier dont on n’avait plus de nouvelles, s’était perdu dans cette immensité d’herbes. Le capitaine parvint à le retrouver le lendemain et le ramena avec lui le 26 mars. Ces hommes, échappés des marais par un véritable miracle, étaient effrayants à voir, dans un état d’épuisement qu’a dépeint le docteur Emily dans son émouvant journal.

Le docteur a aussi noté la lutte de l’énergie sur humaine du capitaine Marchand contre les fièvres tenaces qui cherchaient à le terrasser et qui étaient vaincues par sa foi patriotique et sa volonté invincible de succès.

Au commencement de juin, le Soueh commença à devenir navigable pour les embarcations légères, mais non pour le Faidherbe qu’il fallait encore arrêter pendant un mois ou deux afin d’avoir une crue plus forte. Pour ne pas attendre plus longtemps — car le temps pressait et l’adversaire pouvait devancer l’héroïque petite cohorte sur le Nil — on divisa la troupe. Les capitaines Marchand, Baratier, Mangin et le docteur Emily, avec la moitié du détachement et peu de bagages, partirent sur la flottille le 4 juin. L’autre moitié, commandée par Germain et Dvé, devait s’embarquer — quand elle le pourrait — - sur le Faidherbe, avec l’artillerie et le matériel.

Le 12 juin, la flottille entre dans le marais. De

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tous côtes, à perte de vue, des roseaux très liants et très épais forment de véritables murailles. Leurs racines enchevêtrées, tantôt sur la vase, tantôt sur l’eau, qu’on ne voit plus, forment un terrain parfois solide, parfois inconsistant. Il existe un chenal où a passé la reconnaissance, mais il est invisible. Par tâtonnements, par des observations multiples, on le découvre, puis on le perd. Les embarcations ont à franchir tous ces obstacles, racines, herbes mortes charriées, vase. La hache est constamment maniée. « Parfois, au contraire, c’est de main d’homme qu’il faut, où le fond offre quelque solidité, opposer au chenal un barrage, afin que l’obstacle retienne et fasse monter les eaux trop basses pour porter des embarcations : après quoi, on le brise comme on ouvre une porte d’écluse. Pour avancer, on se haie sur les roseaux dont les feuilles tranchantes et vénéneuses déchirent et enflamment les mains. Où la vase oppose sa résistance molle et victorieuse, les hommes, pour soulager les bateaux qui s’y enlizent, se jettent dans le marais, poussent leurs embarcations, d’un dernier élan, y remontent quand ils s’enlizent eux-mêmes, et jusqu’à épuisement, recommencent pour ne pas même déplacer parfois le bateau de sa longuèur. En certaines journées, on n’avance que de 500, de 200 mètres. Dans ce limon, qui m’est ni la terre ni l’eau, pullulent les familiers dégénérés de l’un et l’autre éléments, reptiles, rongeurs, poissons; là se dissolvent leurs pourritures. Les hommes qui vivent en amphibies dans cette puanteur, la doivent boire pour se désaltérer. La nuit, du moins, apporte-t-elle le sommeil? Le soir éveille l'innombrable et chantante armée des moustiques, rois de

cette humidité, si agressifs que nul, blanc ou noir, ne goûte un instant de repos, que chacun a peur surtout des heures obscures, et, chaque matin, se relève plus las d’une épreuve qui ne s'interrompt jamais. Elle dura du 12 au 24 juin. Pour franchir 40 kilomètres, il avait fallu douze jours. » (Etienne Lamy) (1).

Avec quelle joie, tous aperçurent Veau libre, laissèrent derrière eux celte région de pestilence et de mort, entrèrent dans ce Nil qu’ils cherchaient depuis si longtemps, but suprême de leurs espoirs patriotiques!

Enfin, le 10 juillet 1898, ils découvrirent, sur la rive gauche, les ruines d’une ville ancienne, dans une vaste solitude. Ils étaient à Fachoda.

Deux colonnes avaient été envoyées pour renforcer la mission. La première, sous les ordres du capitaine Roulet, était partie de Libreville le 20 mars 1898, était arrivée à Brazzaville par le nouveau chemin de fer et s’était embarquée pour remonter l’Oubanglii (3 officiers et 120 tirailleurs sénégalais). La seconde colonne, commandée par le capitaine Delàfond, avait quitté la France le 10 septembre, avait pris à Dakar un détachement de tirailleurs sénégalais et avait suivi le même itinéraire.

Fachoda.

Aussitôt après son installation sur le Nil, le capitaine Marchand fit opérer un vase défrichement autour de son camp. Le capitaine Mangin, redevenu

(1) Cette belle relation est extraite d’un article publié, dans la Be.vue des Deux-Mondes, sur le « Journal de route du docteur Emily ».

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ingénieur, dirigea les travaux. On put se procurer des vivres en abondance. L’interprète Landeroin s’occupa d’un jardin potager et essaya la culture des légumes d’Europe qui poussèrent à merveille. L’étal sanitaire des troupes redevint excellent. Après une entente avec le chef de la contrée, le Mek, un marché fut ouvert où les indigènes amenèrent des bestiaux et fournirent des denrées.

Les derviches, arrivant de Kharloum, remontaient le fleuve. Le 25 août, on en signala plus de 1.500 sur deux petits vapeurs et cinq chalands, avec de l’artillerie. Le capitaine Marchand n’avait pas un canon et ne disposait, en tout, que de 99 combattants, car la moitié de son détachement était encore loin sur le Faidherbe. Avec ces faibles forces, il organisa la défense sur les bords du fleuve. Les derviches, heureusement, ne débarquèrent pas. Ils tiraient mal, tandis que les tirailleurs exécutaient des feux de salve bien ajustés qui portaient. Ces ennemis s’éloignèrent. Le pays se trouva sauvé de leur domination.

Le capitaine Marchand, comptant sur la coopéra-, tion des Abyssins envoyés par Ménélick, confia pour eux des lettres à plusieurs indigènes, qu’on ne revit jamais.

La mission se retrouva au complet le 29 août. Le Faidherbe arriva devant Fachoda, après avoir mis vingt-deux jours pour traverser les 40 kilomètres de marais.

Le chef des indigènes (les t'hillouks), délivré de la terreur des derviches, consentit à signer un traité qui plaçait le pays sous le protectorat de la France (3 septembre).

11 fallait pourtant savoir si l’on pouvait compter sur les Abyssins. Dès le lor septembre, le capitaine Mangin et l’enseigne Dvé partaient sur le Faidhcrbe: ils revenaient au bout de quatorze jours, après avoir remonté le Sobat. Les indigènes leur apprirent qui les Abyssins étaient bien venus, en petit nombre, un mois auparavant. Leur faible troupe d’avant-garde avait planté, au confluent du Sobat et du Nil, deux drapeaux français et étaient repartis dans les montagnes en annonçant leur retour pour le mois de novembre ou de décembre. Tout espoir de secours de ce côté était perdu pour l’instant (1).

Le capitaine Marchand songea à la compagnie de 'renfort du capitaine Roulet, qui était dans l’Oubanghi. Il envoya, le 16 septembre, le Fcddhcrbe vers le Bahr-el-Ghazal pour la transporter. Bientôt le va peur revint, sans avoir pu franchir le barrage d’herbes.

Trois jours après, deux noirs, vêtus du costume des troupes égyptiennes, apportèrent une lettre si gnée : « Hubert Kitchcner,. sirdar. » Celui-ci, après avoir occupé Khartoum le 3 septembre, avait appris, par des derviches, la présence des Français à Fachoda, et il annonçait sa venue. 11 arriva le 19 septembre, sur une flottille, avec 2.000 hommes et 50 canons, et demanda l’évacuation immédiate de Fachoda qu’il revendiqua pour l’Egypte.

Le capitaine Marchand refusa d’abandonner sa position quoi qu’il pût arriver. Devant sa résolution inflexible, le sirdar Kitchener finit par transiger. Il admit que la question fût soumise aux deux gou-

(1) Le 11 novembre, le capitaine Mangin chercha encore à joindre ccs alliés et ne les trouva pas.

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vernements intéressés afin d’éviter une lutte dont on ne pouvait mesurer les conséquences. Le capitaine Marchand s’engagea à évacuer Fachoda dès que l’ordre lui en serait donné de Paris. Kitchener s’éloigna, laissant un colonel anglais avec une partie des troupes et de la flotte. Le bataillon égyptien débarqué établit lune redoute à 200 mètres de nos fortifications. Et les deux drapeaux rivaux flottèrent l’un en face de l’autre.

Le capitaine Baratier, porteur d’un rapport complet du chef de la mission, partit pour Paris où il arriva le 26 octobre. Il voyagea sur le même paquebot et dans le même train que le sirdar Kitchener qui, de Paris, se rendit à Londres où de grands honneurs et des ovations célébrèrent ses succès.

Déjà, le 9 octobre, un télégramme du gouvernement français avait été envoyé de Paris à Khartoum et apporté jusqu'à Fachoda par un vapeur égyptien. Marchand était nommé chef de bataillon et on lui demandait d’envoyer au Caire un officier pour exposer au chargé d’affaires français les résultats de la mission. I! s’y rendit lui-même et y retrouva le capitaine Baratier qui était parti de Paris le 29 octobre et qui laissa prévoir, désespéré, le résultat humiliant de tant d’efforts : l’abandon.

L’abandon de Fachoda et la retraite par l’Abyssinie.

Devant les sommations irréductibles du cabinet Salisbury — qui avait un ministre ennemi ardent de la France, Chamberlain — le gouvernement fran-

çais prit, le 4 novembre, la résolution d’abandonner Fachoda.

L’évacuation s’opéra le 11 décembre. Marchand et ses compagnons remontèrent le Nil sur le Faidherbe jusqu’à l’embouchure du Sobat dont ils suivirent le cours dans la partie navigable, pour prendre ensuite la voie de terre, d’après Fil inéraire de la mission Bonchamps. Cette retraite sur Djibouti était la plus longue et la plus pénible. En se retirant par le Caire, la mission eût été rapatriée six mois plus tôt. Mais le commandant Marchand voulait savoir pourquoi les Abyssins ne l’avaient pas soutenu.

Les malades et les éclopés renlrèrcnt en Fiance par le Caire, sous la conduite de i’adjudant Deprat et du sergent Bernard, qui se chargèrent aussi du transport du matériel.

La mission Marchand pénétra en Abyssinie par le territoire d’un parent de Ménélick, Thessama, qui lui fit fête à Goré, où il y eut revues et festins. La mission apprit que l’engagement d’une coopération militaire avait été tenu. « Ainsi, c’était donc vrai! Ménélick manœuvrait sur la rir e droite du Nil, tandis que nous nous approchions de la rive gauche. Thessama à l’embouchure du Sobat,' Dominici et Makonnen au sud de l’embouchure du Nil Bleu, venaient à notre rencontre. » ( Journal de route du docteur Emily.) Malheureusement, les vassaux indépendants que conduisait l’empereur s’étaient livres au pillage dans les contrées fertiles et l’avaient laissé seul dans les pays sans ressources. Ménélick •et Thessama s’étaient néanmoins efforcés d’atteindre le Nil et n’avaient pu y parvenir à cause de leur

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insuffisante préparation. Us manquaient à la lois de matériel et d’approvisionnements. Leurs bandes avaient été décimées par les fatigues, la faim et les maladies; la dysenterie et les lièvres les avaient contraintes à la retraite. L’Abyssinie avait été mal conseillée, mal dirigée, surtout mal soutenue par les influences françaises. Aussi, Ménélick — déjà mécontent — - quand il eut reçu les conseils d’un diplomate anglais envoyé exprès pour lui apprendre le résultat de celte tentative de la France, se contenta d'accorder une audience au commandant Marchand. Ce fut le dernier coup porté aux espoirs de la mission.

Négociations avec l’Angleterre.

L’entente cordiale.

Kilchener, revenu en Egypte, continua son œuvre de pénétration. Le Journal officiel égyptien, du 19 janvier 1899, publia une convention anglo-égyptienne sur l’organisation du Soudan, qui devait désormais constituer une province ayant à sa tête un gouverneur général, nommé par le khédive, avec l'approbation du gouvernement britannique, et ayant tous les pouvoirs civils et militaires. Investi d’une puissance absolue, il n’était tenu qu’à notifier ses lois ou décrets à l’agent britannique au Caire et au premier ministre égyptien. Le 21 janvier, lord Kitchener fut nommé gouverneur général du Soudan.

Lord Cromer, après sa belle œuvre de réorganisation, donna sa démission, le 10 avril 1907, épuisé par sa tâche de vingt-quatre années, que continua sir Elden Gorst, ensuite lord Kitchener.

La question de Faehoda provoqua entre la France et l’Angleterre une tension diplomatique des plus graves, ün moment on envisagea la guerre; des mesures militaires furent prises en toute hâte; un nouveau plan de mobilisation organisa la défense des côtes.

Cependant, M. Delcassé, ministre des affaires étrangères, avait ouvert des négociations et s'efforcait de fléchir l’intransigeance britannique, mais le premier ministre lord Salisbury — qui affichait dans ses discours le mépris des peuples faibles destinés à être absorbés par les peuples forts — exigeait la capitulation sans phrase de la France, fortement encouragé dans cette attitude par sir Michaëls Ilicks Beach, chancelier de l’Echiquier, surtout par Chamberlain, ministre des colonies, impérialiste sans frein, dont la violence verbale flattait les passions populaires.

Lorsque le gouvernement français, au mois de novembre 1898, eut cédé à ces injonctions, l’apaisement espéré ne se produisit pas. Le cabinet britannique voulut profiter de cet avantage pour soulever de nouveau la question de l’Egypte, celle des pêcheries de Terre-Neuve-, enfin celle des privilèges commerciaux de l’Angleterre à Madagascar. La marine anglaise procéda, de façon ostensible, à des armements. L’inquiétude grandit. Notre flotte se mit sur le pied de guerre; les ports et le littoral furent organisés pour la défense; des troupes renforcèrent le 19e corps en Algérie.

Les négociations diplomatiques apaisèrent peu à peu cet orage. M. Delcassé parvint à conclure, en 1904, un accord qui laissa à l’Angleterre toute li-

LA MISSION MARCHAND

berté pour le gouvernement de l’Egypte. L’ « entente cordiale » effaça le ressentiment de l’humiliation de Fachoda, non le souvenir de l'héroïsme déployé par la mission Marchand qui avait démontré que le mot « impossible » n’étail pas français, comme l’avait affirmé Napoléon Ier. Par une délicate attention, les Anglais ont aboli le nom qui attristait notre fierté patriotique et ont remplacé, sur leurs cartes, Fachoda par Kodoh.

Des critiques ont accablé un moment M. Delcassé pour cette expédition et pour ce renoncement, qu’on doit maintenant apprécier avec plus d’impartialité. Pour notre part, nous avons exposé sans ménagement les reproches que l’on pouvait adresser aux gouvernants français qui s’étaient attaqués imprudemment, sans préparation suffisante, aux dirigeants anglais si fermes et si constants en leurs desseins, si bien secondés par leurs diplomates et leur Parlement. Mais., après avoir exprimé ce jugement, il est équitable de reconnaître la grandeur de l’entreprise entravée par des difficultés de toute sorte que ne pouvaient, à l’origine, prévoir ses auteurs. Et nous devons enregistrer les justifications données à la Chambre par le discours de M. Delcassé, dans la séance du i!3 janvier 1S99.

Le ministre des affaires étrangères rappela l’opinion qu’il avait fait connaître, un an auparavant, comme simple député et qui n’avait pas varié. Des différends devaient surgir entre deux nations ayant dans le monde tant de points de contact, mais il n’en voyait aucun « qui ne comportât une solution transactionnelle, également favorable aux deux parties » cl d’autant plus facile que, de part et d’au-

Ire, « on serait persuadé que des intérêts communs et supérieurs, intérêts politiques, intérêts commerciaux, commandent de la rechercher ».

Au lendemain de la prise de Khartoum, M'. Delcassé se préoccupa d’un conflit possible de la mission Marchand avec les troupes victorieuses, et il prévint l’ambassadeur. d’Angleterre pour qu’aucun événement n’entravât la solution à débattre entre les deux gouvernements. Le conflit eût été inégal « car, s’il a fallu à l’homme résolu qu’est Marchand de longs mois pour conduire 150 hommes à Fachoda, en dix jours, du Caire, on peut y expédier des milliers d’hommes ». L’espoir pacifique de M. Delcassé ne fut pas trompé. Restait à résoudre la question. Le gouvernement britannique avait déclaré, le 28 mars 1895 (par la bouche du sous-secrétaire d’Etat au Foreign office, sir Edward Grey); que tout établissement étranger dans la vallée du Nil serait regardé par lui comme un acte non amical. Mais, dès le lendemain, notre ambassadeur à Londres avait, dans une lettre au Foreign office, exprimé des réserves formelles que le ministre des affaires étrangères renouvela devant le Sénat le 5 avril.

L’Angleterre invoquait une convention conclue en 1890 avec l’Allemagne qui s’était et gagée à ne pas lui disputer les rives du Nil, mais la France ne l’avait pas signée et ne l’avait jamais admise.

La vérité, c’est qu’en 1896, le gouvernement français, coniinuant l’exécution de plans déjà anciens et voulant achever l’occupation des territoires que la convention franco-congolàise nou^ avait reconnus, envoya avec deux compagnies le commandant Marchand comme lieutenant du gouverneur du Haut-Oubangui, M Liotard, sous les ordres duquel il était placé.

LA MISSION MARCHAND

Car lé seul chef de la seule mission organisée dans ce> contrées est M. Liotard; et cette mission remonte non pas à 189G, mais .à 1893, c’est-à-dire — retenez, messieurs, ce point capital — bien avant la reconquête du Soudan par les Anglais, bien avant les déclarations de sir Edouard Grey. Je puis parler de cette mission avec connaissance de cause, puisque c’est moi, comme ministre des colonies, qui l’ai décidée...

En 1893, la France ne blessait aucun droit en cherchant à donner à ses possessions de l’Oubanghi une issue vers le Nil.

En 1893, le Soudan était depuis longtemps perdu pour lEgypte, et l’Egvpte, conseillée par l’Angleterre, n’avait encore rien fait, rien dit même qui pût laisser supposer qu’elle en voudrait un jour reprendre la conquête. Et non seulement le Soudan était perdu pour 1 Egypte, mais encore, en ce qui concerne les deux provinces de l’Equateur et du llahr-el Ghazal, il était nommément, formellement, abandonné par elle...

Il n’y a eu, de notre part, que l’exercice d'une liberté dontl’Angleterre et d’autres puissances usaient dans le même temps que nous, dans les mêmes régions évacuées, abandonnées par l’Egypte.

Mais fallait-il, quand même, demeurer à Fachoda? On ne pouvait oublier que la voie rapide de communications entre la France et ce point était par le Nil et par le Caire. Fachoda ne constituait pas le débouché naturel que nous cherchions en 1893. On ne peut y accéder par le Congo que pendant la saison des hautes eaux, c’est-à-dire pendant quatre mois par an. Enfin, l’ancienne province de Khartoum, dont fait partie Fachoda, évacuée comme les provinces du Bahr-el-Ghazal et de l’Equateur par les troupes égyptiennes, n’avait cependant pas été, comme elles, formellement abandonnée. La question d’honneur n’a pas été posée, puisque le cabi-

Troisiôme République (11-97-1899)

304 lUSTOinE DE LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE

nel de Londres « s’cst abstenu de tout acte, de toute parole, qui nous eût rendu l'abandon impossible ».

Et M. Deîcassé s'écriait en terminant : « Ah! qu’on me méconnaisse et qu’on me calomnie; ma conscience, mon patriotisme clairvoyant me disent que si, au cours des derniers mois, j’ai pu rendre quelques services..., le plus précieux assurément a été de prévenir et de rendre en quelque sorte impossible un conflit qui serait pour le monde une calamité et qui, pendant longtemps, pèserait lourdement sur ia politique des deux pays. »

C’est un devoir de rendre hommage au patriotisme éclairé de cet homme d’Etat qui, bravant une impopularité momentanée, non seulement évita une rupture avec l’Angleterre, mais réalisa 1’ « entente cordiale » que les événements transformèrent plus tard en alliance. Par sa ténacité courageuse, il a mieux fait que servir les intérêts de son pays, il l’a sauvé.

CONQUÊTE DE MADAGASCAR

Détails sur Madagascar.

On appelle souvent avec raison Madagascar : « la grande île africaine », car sa superficie (592.000 / kilomètres carrés), qui n'est surpassée que par la Nouvelle-Guinée et par Bornéo, l’égale à la France, à la Belgique et à la Hollande réunies. La population atteint près de 3 millions d’habitants appelés « Malgaches », terme qui englobe des races Irès différentes : noirs Malgaches, d’origine africaine, aux cheveux crépus, non laineux; Hovas (on prononce Houves), de race malaise, au teint clair, aux cheveux lisses et roides, venus probablement d’Asie vers le xvii® siècle; Salcalaves, groupe nègre le plus important, qui occupe les trois quarts de la côte occidentale et qui a gagné jusqu’au centre; les Antandroys et les Mahafalys, de mœurs guerrières, occupant les régions désertiques du sud, etc.

L’ile de Madagascar était connue dès la plus haute antiquité. On y a trouvé des monnaies égyptiennes de la treizième dynastie (environ mille ans avant Jésus-Christ). Hérodote parle d’un périple accompli vers l’an 609 av. J.-C., sur l’ordre de Néchao II, roi d’Egypte, par une flotte égypto-phénicienne. Visitée, à des époques très reculées, par des Juifs et des Egyptiens, par des Arabes venus ■de la côte d’Afrique et de l’Asie, par des Indiens

et des Malais, elle ne fut connue des Européens qu’au début du xvi° siècle. D’après Flacourt, le nom primitif de l’ilc était Madégas et le mot Madagascar serait la transcription de la prononciation arabe Madéyas-har ou pays des Madégasses.

Des Européens, ce fut le Portugais Diégo Diaz qui découvrit le premier la grande île africaine en 1500; il la baptisa île Saint-Laurent en souvenir du jour où il l’avait aperçue (10 août). D’après d’autres auteurs, ce serait Laurent Almeïda, fils du premier vice-roi de Portugal aux Indes, qui l’aurait ainsi désignée de son prénom et aussi parce qu’il y aborda, en 1506, le jour de la Saint-Laurent.

Les Portugais explorèrent plusieurs fois l’île, de 1506 à 1540, et y établirent les premiers comptoirs de commerce. En 1621, ils abandonnèrent définitivement leurs projets d’occupation. Après eux, les Hollandais et les Anglais songèrent à s’y installer. Ces derniers, particulièrement, firent, en 1601, 1607 et 1645,. plusieurs expéditions où ils perdirent beaucoup d’hommes par les maladies et par les com bats avec les indigènes. Ils ne recommencèrent leurs tentatives qu’une seule fois, en 1815, et toujours avec aussi peu de succès.

Premières tentatives françaises.

De hardis navigateurs français avaient aussi abordé à Madagascar. Parmi eux, on cite Paulmier de Gonneville, parti d’IIonfleur en 1503; des Dieppois en 1527; Jean et Raoul Parmentier, aussi de Dieppe, en 1529; Jean Fontcncau, dit le Saintongeois, en 1545 et 1547; André Ihevet et Françoi-

CONQUÊTE DE MADAGASCAR

de Belleforest, en 1575; Michel Protêt, capitaine du port de Saint-Malo, en 1602, pour le compte de marchands bretons.

En 1620, une flotte de trois navires, équipés j ar une société de négociants et commandée par A. de Beaulieu, capitaine de Rouen, mouilla dans la baie de Saint-Augustin. On commença à traiter avec les indigènes.

Les expéditions devinrent plus nombreuses. En 1630, François Gauche, de Dieppe, après avoir pris possession de bile de Diégo-Roy (dénomination portugaise de l’île Rodrigue), au nom du roi de France, et de l’île Mascareigne (La Réunion), aborda à Madagascar, au port Sainte-Luce, où il re. ta si\ mois, et noua de bonnes relations avec le prince Andriarr-Ramac. Puis il gagna le port d'Itapèie (Sainte-Claire), plus au sud, et y construisit un magasin. Abandonné peu à peu par ses compagnons, il n’avait plus conservé que quatre Français en 1640. Avec l’appui du chef \ndrian-Masikoro, gendre d’Andrian-Ramac, il explora les régions de la côte orientale. Il visita bile Sainte-Marie et revint, apres avoir établi des relations amicales avec les chefs indigènes. Il lit une autre exploration vers l'ouest, puis , rejoignit sa résidence de Manhale (février 1642) (1).

(1) Relations véritables et curieuses de l'ile de Madagascar , par François Gauche (Paris, 1651). résumées dans un intéressant ouvrage du capitaine de Villars : Madagascar (1638- 1694). « Ces deux explorations de Gauche, s’il les a réellement accomplies, dit le capitaine de Villars, sont absolument remarquables, cl je m’étonne qu'on ne les trouve citées dans presque aucun auteur. » (Fournier, éditeur.)

Lire, sur l’histoire de Madagascar, le savant ouvrage du Père Malzac, intitulé : Histoire du royaume lioca depuis ses

Occupation de Madagascar. — Société de l’Orient.

Par lettres patentes du 24 juin 1642, Louis XIII accorda à la Sociélé de l’Orient - fondée en 1637 et placée sous le patronage du surintendant Fouquel, du maréchal de la Meilleraye et de riches armateurs normands — le monopole de créer des colonies de commerce à Madagascar et dans les îles voisines. Cette société envoya, sous la conduite du chevalier de Pronis, un premier convoi de colons qui débarqua à Sainte-Luce (avril 1642) et fut reçu par Gauche. Ce dernier rentra en France en 1614.

Pronis fut bien accueilli par les chefs indigènes, mais ses compagnons se trouvèrent bientôt réduits à 14 par les fatigues et les maladies. Un nouveau renfort de 60 hommes arriva le 1er mai 1642, avec tout ce qu’il fallait pour cultiver la terre. La nouvelle colonie s’installa sur l’extrémité nord de la presqu’île de Taolongara où elle commença la construction d’un fort (Fort-Dauphin). La rade, qui était belle, servait de lieu de l'elâche aux navires se rendant aux Indes. Les débuts furent heureux; le trafic avec les indigènes donna de bons résultats Des navires transportaient en France du riz, de l’ébène, des cuirs, de la cire, des bois précieux qui

origines jusqu’à sa jin (Tananarive, imprimerie catholique, 1912, in-8° de 645 pages). Le P. Malzac a vécu plus de trente ans à Madagascar et il se trouve dépositaire des précieux manuscrits du P. Callet dont il est le continuateur. Le P. Gallet a publié, en malgache, de 1870 à 1881. Y Histoire des rois de Madagascar , en trois volumes. Il a laissé, en manuscrits, un 4* volume que le P. Malzac a publié et qui em brasse la période de 1794 à 1868 (Tananarive, 1902).

Le P. Callet a gardé les seuls documents originaux qu’on possède sur Madagascar.

CONQUÊTE DE MADAGASCAR

procuraient de jolis bénéfices aux actionnaires. Par la faute de Pronis, déloyal avec les indigènes et no s’occupant pas de ses compagnons, l’entreprise périclita. Les colons, exaspérés, emprisonnèrent Pronis qui recouvra sa liberté, six mois après, grâce à l’arrivée d’un autre renfort (26 juillet 1646). Quelques-uns des meneurs furent envoyés par Pronis à l’île Mascareigne, dont il avait déjà pris possession en 1642, après Cauche. Douze révoltés furent les premiers habitants de la Réunion (ou Bourbon), jusque-là inoccupée.

La Société de l’Orient , avisée du déclin de la colonie, remplaça Pronis par Etienne de Flacourt, frère d’un commanditaire. Celui-ci a laissé une Histoire de la grande île de Madagascar , qui a eu deux éditions, la première de 1658, la seconde, posthume, plus complète, de 1661 .

Etienne de Flacourt.

Flacourt arriva à Fort-Dauphin le 14 décembre 1648 avec 80 hommes, dont deux pères lazaristes envoyés par le R. P. Vincent de Paul leur supé^ rieur. Intelligent et actif, il repoussa des attaques d’indigènes, pacifia la contrée et établit de bonnes relations avec les chefs. A la fin de 1632, les tribus hostiles avaient fait leur soumission et le pays, du Mandréré à la baie de Sainie-Luce, acceptait la domination des Français auxquels des tributs étaient payés. Après quelques opérations militaires, la contrée occupée était tout à fait pacifiée dans les derniers mois de 1653. Sur ces entrefaites, Pronis étant revenu, envoyé par la Compagnie, Flacourt

voulut avoir des éclaircissements et rentra en France où il arriva le 28 juin 1655. 11 apprit que le maréchal duc do la Meilleraye, qui possédait presque toutes les actions de la société, était responsable du retour à Madagascar de Pronis, sa créature, à qui il entendait confier la direction de la colonie. Celui-ci ne réussit pas mieux la seconde fois et, désespéré, mourut le 23 mai 1655, emporté par la fièvre.

Le maréchal de la Meilleraye lança deux autres expéditions en 1655 et 1656, mais elles eurent une fin désastreuse, et il se décida à renvoyer Flacourt, avec 200 colons et soldats. Près de Lisbonne, il fallut livrer combat à des pirates barbaresques, et Flacourt coula avec tout l’équipage de son navire incendié (10 juin 1660).

Le maréchal de la Meilleraye expédia de nouveaux renforts en 1663 à Fort-Dauphin, sans que la situation s’améliorât.

Compagnie des Indes Orientales.

Louis XIV propriétaire de Pile.

Le maréchal mourut en 1604, et le duc de Mazarin, son gendre, qui hérita de lui. vendit 20.000 livres au roi ses droits sur les établissements de Madagascar. Colbert constitua une nouvelle société, appelée Compagnie royale des Indes orientales , au capital de quinze millions de livres, dont le roi souscrivit le cinquième. La colonie eut Fort-Dauphin poqr chef-lieu et l’îlc reçut le titre de France Orientale, nom donné à toutes les possessions de cette Compagnie dans la mer des Indes. Un édit, du

CONQUÊTE DE MADAGASCAR

1er juillet 1665, rendit à .Madagascar la dénomination d 'Ile Dauplune, qui rappelait (pie Je roi n’était que dauphin au moment de la prise de possession.

Malgré plusieurs autres expéditions, la situation restait aussi mauvaise à cause des dissentiments des colons, mal dirigés par les gouverneurs incapables venus de France. Aussi, au mois de décembre 1667, fut-il question d’abandonner Madagascar. Louis A1V s’y opposa et envoya, l’année suivante, un secours de deux millions à la colonie. La Compagnie continua à péricliter et abandonna tous ses droits au roi qui réunit 17/e Dauphine au domaine de la couronne en 1670. Les maladresses continuèrent et la situation empira, en dépit d’autres secours d’hommes et d’argent. Les indigènes devinrent de plus en plus menaçants. Pendant la nuit de Noël 1672, ils massacrèrent un grand nombre de Français réunis dans l’église. 11 ne resta plus que 130 colons sur les 4.000 envoyés depuis 1638.

Une autre surprise se produisit le 27 août 1674 à Fort-Dauphin mal gardé • 2.000 indigènes tuèrent encore 70 Français. Les 60 survivants, profitant de la présence d'un navire sur rade, s’embarquèrent pendant la nuit du 9 au 10 septembre, après avoir ■encloué les canons du fort et brûlé les magasins.

L’île de Madagascar resta abandonnée pendant un siècle, mais Louis XIV ne cessa d’affirmer ses droits. Après sa mort, des déclarations royales les rappelèrent (en 1719, 1720 et 1725). Des navires vinrent relâcher à Madagascar, entre autres la flotte de. Mahé de la Bourdonnais en 1746, avant de gagner l’Inde.

Deux tentatives de réoccupation de Fort-Dauphin,

par le comte de Maudave en 1768, puis par le comte de Beniowski, en 1773, échouèrent encore, mais on obtint une compensation : la princesse Betv, souveraine de la petite île de Sainte-Marie, la donna à la France le 30 juillet 1750.

L’ile de la Réunion ou Bourbon.

L’ile de France ou Maurice.

Comme nous l’avons mentionné, l’île de la Réunion ou Bourbon avait été appelée d'abord Mascareigne, du nom du Portugais Pedro Mascarenhas qui en fit la découverte en 1505 (ou en 1528 d’après certains auteurs). Cauclie prit, pour la première .fois, possession de cette île déserte en 1638, ensuite Pronis en 1642. Les premiers occupants furent les douze révoltés de Fort-Dauphin que Pronis y envoya en 1646. Us trouvèrent de quoi bien vivre et quand on revint les chercher, en 1647, ils firent grand éloge du pays et du climat. Aussi Flacourt s’empressa d’en prendre possession, pour la troisième fois, au nom du roi, et il lui donna le nom d’ile Bourbon (octobre 1649).

Un essai de colonisation plus sérieux fut tenté par 20 Français, amenés par une flotte française et commandés par un sieur Régnault, qui fut le premier gouverneur (1665). Ce petit groupe constitua les premières familles qui occupèrent Bourbon. Leurs noms se sont perpétués jusqu’à nos jours et on les retrouve même à Tamatave. Dès lors les navires français relâchèrent souvent à Saint-Paul, et plusieurs y débarquèrent leurs malades. Le gouverneur s’occupa avec zèle des intérêts de File qu’il mit en culture. Il fonda Saint-Denis en 1665.

CONQUETE DE MADAGASCAR

Régnault se vit remplacé, en 1671, par un sieur La Hure qu'on révoqua pour ses cruautés, en 1674, et qui fut jugé et écartelé à Amiens.

La colonie s’augmenta des réfugiés de Fort-Dauphin, puis de pirates de toutes nationalités. La population féminine comprit d’abord trois négresses malgaches, venues en 1662, puis quelques Françaises malades, débarquées par les navires; il vint plus tard des orphelines et des « repenties » de France.

L’île Maurice, aujourd’hui anglaise, avait été aussi découverte par Mascarenhas. Le capitaine Fougerav en prit possession, au nom de la France, en 1721. Le gouverneur de Bourbon y envoya les premiers colons en 1722. Un ingénieur, nommé de Nyon, fut le premier gouverneur de cette île qu’on appela Vile de France.

Au xvii0 siècle, les pirates devinrent nombreux dans l’océan Indien, et beaucoup choisirent leurs ports d’attache it Madagascar et à Bourbon. Traqués par les navires français et anglais, ils furent réduits à l’impuissance et la plupart sollicitèrent leur pardon, au commencement du xvin° siècle, pour s’installer tranquillement dans les îles.

Luttes contre les Anglais. — L’amiral Farquhar et Radame.

Pendant la Révolution et le premier Empire, les colonies se trouvèrent forcément délaissées. Cependant la France n’oublia pas ses droits sur Madagascar. Elle envoya des missions en 1792 et 1801. Napoléon ordonna au général Decaen, capitaine général des îles de France et Réunion, de réoccuper la

Grande Ile. Tamatave reçut une garnison et fut fortifiée en 1804. Les Anglais s’en emparèrent sept ans après. Ils avaient déjà cnjevé l’île de Bourbon en

Le traité de Paris (30 mai 1814) laissa à l’Angleterre l’île de France avec ses dépendances (les Seychelles et Rodrigue); il nous restitua Bourbon.

Le gouverneur anglais de Maurice, le vice-amiral sir Farquhar, prétendit cpie Madagascar devait être considérée comme dépendance de F île de France, et il s’opposa au retour des Français sur la côte, lorsque la Restauration songea à réoccuper certaines parties. Sur les protestations de noire gouvernement, l’Angleterre ordonna à son représentant, au mois d’octobre 1816, de restituer aux autorités de Bourbon « les établissements que la France possédait sur les côtes de Madagascar à la date du 1er juin 1792 », en vertu de l’article 8 du traité de Paris. L’amiral Farquhar résista tant qu’il put à ces instructions, sous divers prétextes. Et, pour nous opposer un chef indigène, il entretint des agents habiles auprès de Radarhe Ier, roi des Hovas, qui, alors, occupaitrseulement la région de Tananarive. Le meilleur de ces agents anglais fut le sergent Hastie, qui resta, de 1817 à 1826, auprès de Radame, dont il devint le conseiller et l’ami. Grâce à lui, l’amiral Farquhar conclut, le 23 octobre 1817, un traité avec le roi des Hovas, qui s’engagea à supprimer la traite des esclaves, moyennant quoi le gouverneur de l’île Maurice, pour le dédommager, devait lui donner tous les ans 2.000 dollars, 100 barils de poudre et 100 mousquets, avec des armes diverses et des effets d’habillement.

CONQUÊTE DE MADAGASCAR

Mais la France n'abandonnait pas ses droits. En ISIS, le comte Molé, ministre de la marine, organisa nnc commission spéciale qui, après avoir visité Ta matave et Foulpointe, reprit possession de Sainte- Marie et de ’lintingue. Une expédition fut envoyée, trois ans plus tard, par le baron Portai, ministre de la marine et des colonies. Elle arriva malheureusement à Sainte-Marie à une mauvaise époque, à la fin d’octobre 1821; elle lut décimée par les fièvres.

Sir l'arcjuhar persistait à protester contre toute installation des Français et il excitait les Hovas contre eux. Radame occupa même Foulpointe, revendiquant sans titre la souveraineté de toute l’île de Madagascar (juin 1822). L’année suivante, il s’empara de La Pointe-à-Larrée, de Fandrazane et de Tintingue, et plaça sous sa dépendance tous les chefs indigènes qui s’étaient mis sous la protection de la France. Le capitaine Blévec, gouverneur de Sainte- Marie, adressa une protestation au roi Radame dont le titre de roi de Madagascar, disait-il, n’était « fondé ni en droit ni en fait »; il rappela « les droits anciens et imprescriptibles de la France ».

Radame s’en soucia peu et. toujours poussé par le gouverneur de file Maurice, fit occuper Fort-Dauphin, notre plus ancien établissement. Le poste français dut se réfugier à Bourbon (mars 1825). Le gouverneur de l’île Bourbon, M. de Freycinet, supporta ces empiétements sans protester et ne tenta rien, par crainte de l’Angleterre.

Par suite de notre inaction, les chefs indigènes qui étaient nos alliés furent successivement mîs en tutelle par les Flovas, et ces derniers, à la fin de 1825, se trouvèrent maîtres de la plus grande partie

de l’île. Leur roi, Radame, mourut le 24 juillet 1828, à l’âge de 37 ans. Sa cousine germaine Mavo, qui était une de ses femmes, lui succéda sous le nom de Ilanavalona Ire. Elle inaugura son règne par de nombreuses exécutions.

Ranavalona I". — Expédition de 1829.

Haïssant tous les étrangers, la reine refusa de reconnaître le traité signé avec les Anglais qu’elle ne voulut pas plus recevoir que les Français et que les autres Européens.

En 1829, le gouvernement de Charles X résolut de réoccuper nos anciens établissements. Au mois d’août, le capitaine de vaisseau Gourbeyre reprit Tintingue, qu'il organisa défensivement, puis Tamatave et Foulpointe (octobre). Nous subîmes un petit échec près de Foulpointe, mais il se trouva racheté par un brillant combat livré à La Pointe-à-Larrée, où les Hovas, mis en déroute, abandonnèrent 120 morts et de nombreux prisonniers, avec 8 canons -(4 novembre 1829).

Au printemps de 1830, des renforts importants arrivèrent : 800 hommes du 16e léger avec des artilleurs et du matériel de guerre. Mais on perdit iui temps précieux en pourparlers avec la reine des Hovas qui ne cessa d’employer tous les subterfuges pour nous abuser et nous bafouer.

La révolution de juillet 1830 arrêta encore nos progrès. Louis-Philippe désirait éviter toute cause de mésentente avec l’Angleterre et décida, d’accord avec le ministre de la marine Sebastiani, le rappel

CONQUÊTE DE MADAGASCAR 317

des troupes et l’abandon de nos possessions à Madagascar.

En 1831, un envoyé spécial, M. Tourette, chargé d’obtenir au moins de la reine un traité de commerce et d’amitié, échoua. La France subit l’humiliation d’être invitée à évacuer complètement l’île. Le 6 juillet, Tintingue, notre dernier poste, était abandonné aux Hovas.

De 1831 à 1870.

Des étrangers se risquèrent à s’établir sur les côtes pour nouer des relations commerciales, mais ils se trouvèrent constamment en butte à des avanies, même à des mauvais traitements. En 1838, les gouverneurs de Maurice et de Bourbon, sans s’être concertés, envoyèrent deux navires de guerre à Tamatave pour obtenir le respect des droits de leurs nationaux.

La reine ne fléchit pas et, au mois de mai 1845, tous les étrangers reçurent un ordre d’expulsion pour le cas où ils ne se soumettraient pas à des conditions qui étaient honteuses^ Deux navires de guerre français et un anglais vinrent aussitôt pour recueillir leurs nationaux dont les magasins furent pillés, et, après un ultimatum, un bombardement de l’ouvrage de fortification hova commença. Puis, 250 Français et 80 Anglais débarquèrent, mais ne purent se rendre maîtres du fort. Ce combat sans résultat nous coûta 40 blessés et 10 tués. 11 fallut s’éloigner, les munitions manquant. Pianavalona Ire proclama qu’elle avait remporté une grande victoire sur les étrangers.

L’opinion s’émut en notre pays, et, sous sa près sion, le gouvernement projeta une nouvelle expédition qui ne partit pas, la Chambre ayant émis le vœu que « la France, n’abandonnant aucun de ses droits sur Madagascar, ne s’engageât pas sans nécessité dans de lointaines et onéreuses expéditions ».

Heureusement, grâce aux habiles et courageuses tentatives du capitaine Passot, de l’infanterie de marine, aide de camp de l’amiral de Hell, gouverneur de Bourbon, nous obtînmes des succès sur la côte nord-ouest et dans les îles voisines, où des tribus, menacées par les Iiovas, réclamèrent notre appui. Au mois de juin 1840, Tsiouméka, reine du Boéni, se réfugia à Nossi-Mitsiou et nous abandonna les îles de Nossi-Bé et Nossi-Kumba avec cession de ses droits sur la côte depuis la baie de Passandava jusqu’au cap Saint- André. En 1841, Andriansouli, sultan de Mayotte, nous donna son île moyennant une rente de 5.000 francs.

De 1845 à 1861, le gouvernement n’eut plus de relations avec Madagascar, mais trois Français, MM. de Laêtelle, Laborde et Lambert, qui étaient parvenus à s’installer à Tananarive, défendirent nos intérêts. M. Jean Laborde (d’Auch), surtout, se distingua par scs efforts patriotiques. Il fonda des ateliers importants, obtint la faveur de la reine et la confiance du prince héritier Rakoto. Il ne fut pas moins expulsé avec tous les Français en 1857, par la sanguinaire Ranavalona, qui se vengea de concessions très importantes obtenues du prince héritier par M. Lambert, et qui fit tuer ou emprisonner tous ses sujets qu’elle soupçonna hostiles à sa domination. Son règne s’acheva par la persécution des étrangers et le massacre des catholiques.

CONQUÊTE DE MADAGASCAR

La reine étant morte le 13 août 1801 et son fils Rakoto lui ayant succédé sous le titre de Radame II, M. Laborde revint aussitôt à Tananarive (1861), où il fut le premier consul de France (1862). Il y mourut en 1878, après avoir défendu les intérêts de sa patrie avec un dévouement inlassable. Aussi, les Français reconnaissants lui ont-ils élevé un monument sur la place de Tananarive en 1903.

Radame II, prince doux et libéral, admit à Madagascar les Européens et ratifia, le 9 novembre 1801, la charte qu’il avait concédée à M. Lambert, par laquelle il accordait à la compagnie que celui-ci organisait, l’exploitation de toutes les mines, « le droit d’ouvrir des canaux, des routes, des chantiers !e construction et tous établissements d'utilité publique, de battre monnaie à l'effigie du prince; en un mot, faire tout ce qu’elle jugerait convenable au bien du pays ». Puis, un traité d’alliance et de commerce fut signé, le 12 septembre 1862, par le commandant Dupré, chef de la division navale de l'océan Indien, qui avait représenté Napoléon III au sacre du roi. Ce traité reconnut les droits acquis par la France depuis 1840 sur la côte nord-ouest.

Le vieux parti hova s'effraya de celle politique et, excité par le pasteur anglais Ellis, conspira le remplacement du roi. Le 13 mai 1863, Radame II fut étranglé. Sa femme Rabodo. qu’on a accusée de ce meurtre, lui succéda sous le litre de Rasohérina. Elle refusa de reconnaître les traités avec la France. Su: la réclamation du commandant Dupré, elle consentit, a payer une indemnité de 8/0.000 francs à la Compagnie de Madagascar, créée par M. Lambert. L’influence prépondérante revint à l'Angleterre dont les

Troisième République (U07-1S: 9). ;t

intérêts étaient défendus par d’énergiques pasteurs et par tout le parti protestant.

M. de Louvières, le nouveau consul français, ar rivé au mois de juillet 1866, mourut le 1er janvier 1807 d'une façon mystérieuse qui a fait soupçonner un empoisonnement. Son successeur, M. Benoit Garnier, conclut le traité de 1868 et rentra en France ; en 1869. M. Laborde reprit ces fonctions pour la troisième fois et les garda jusqu’à sa mort.

Rasohérina mourut le 1er avril 1868 et fut remplacée par sa cousine germaine Ramona, qui prit le titre de Ranavalona II. Le pouvoir était, réellement exercé, non par ces reines, mais par le premier ministre, qui devait être l’époux et le commandant en chef de l’armée, d’après une loi de 1864, qui resta en vigueur tant que dura la monarchie hova. Le premier ministre de Ranavalona II était Rainilaiarivony, homme intelligent et rusé, qui crut habile de s’appuyer sur l’Angleterre pour combattre la France. Il conclut d’abord le traité anglo-hova, du 27 juin 1865, pour accorder toute protection aux Anglais, à leurs missionnaires et à leurs écoles; ensuite, un traité pareil avec les Etats-Unis, le 14 février 1867. En dernier lieu, il accorda les mêmes avantages à la France (traité signé le 8 août 1868 par M. Garnier, notre consul).

L’influence anglaise continua à s’affirmer à la cour d’Emyrne et ne fît qu’augmenter après nos- revers de 1870. Le protestantisme fut proclamé religion •d’Etat en 1869. Des instructeurs anglais organisèrent et commandèrent l’armée.

CONQUÊTE DE MADAGASCAR

Après 1870. — Expédition de 1883-1884.

Après la guerre franco-allemande, la France ne s’occupa plus de Madagascar pendant quelque temps. Le gouvernement cessa d’accorder une subvention à la Mission catholu/ue française de Tananarive et supprima même le consulat, au mois de septembre 1871, malgré les avis de M. Laborde. La situation de nos nalionaux. abandonnés à eux-mêmes, devint de plus en plus critique. Ils subirent de lolles vexations, que notre gouvernement fit des remontrances et rétablit le consulat en 1S73.

On ne saurait passer sous silence les belles et courageuses explorations de M. Grandidier (plus tard membre de I Institut) qui. de 1865 à 1870, accomplit trois voyages dans la Grande. Ile qu’il parcourut, malgré toutes les entraves et les hostilités, en exécutant des levés topographiques. Les renseignements qu il recueillit et ces levés permirent d’établir la première carte exacte; ils révélèrent aux Français les richesses de Madagascar et leur facilitèrent l’occupation.

Lorsque M. Laborde mourut, en 1878, ses héritiers ne parvinrent pas à entrer en possession de sa fortune immobilière évaluée à un million environ. Et la reine (it occuper, en 1882, quelques points de la cote ouest sur la partie qui nous appartenait depuis 1840. Les trois consuls français qui se succédèrent à Tananarive, de 1870 à 1881, ne purent obtenir satisfaction. M. de Freycinet, président du Conseil, ordonna, en 1882. à M. Bandais, notre consul. « de ne laisser porter, ni directement

HISTOIRE DE I..\ TROISIÈME RÉI'I BLIOUE

ni indirectement, atteinte aux prérogatives de la France à Madagascar ». Le premier ministre hova, loin de se soumettre, montra plus d’arrogance et. M. Bandais se vit obligé de partir pour Tamatave le 21 mars 1882. Le commandant de la division navale française de l’océan Indien fit abattre le drapeau hova sur les territoires contestés et captura un navire. La reine, inquiète, envoya une ambassade en Europe pour faire reconnaître l’intégrité et l'indépendance de Madagascar. Ces délégués émirent à Paris des prétentions exorbitantes qui obligèrent le gouvernement à rompre les négociations (24 janvier 1883). Les envoyés malgaches obtinrent des autres nations la reconnaissance de la souveraineté de Ranavalona II sur l’île entière et l’abandon de tout droit de propriété, ce. qui accrut l’orgueil et l’audace du. gouvernement hova,

La France ne pouvait plus reculer, malgré les inquiétudes que donnaient la guerre du Tonkin et l’at titude de l’Angleterre. Au mois de février 1883, l’amiral Pierre partit de Toulon avec une escadre, arriva à Nossi-Bé au mois d’avril, installa des postes sur la côte nord-ouest et occupa Majunga le. 17 mai.

Le 31 mai, l’amiral Pierre adressa un ultimatum auquel la cour d’Emyrne répondit par un ordre d’expulsion de tous les Français. 11 bombarda alors Taînatave, Ivondro, Fénérive et Foulpointc (du 10 au 13 juin). Tamatave, le principal port, reçut une garnison.

Le pasteur anglais Shavv, accusé d’avoir fourni des renseignements sur les mouvements de nos troupes, inculpé aussi, mais sans preuves suffisantes,.

CONQUÊTE DE MADAGASCAR

■d’avoir vendu ou laissé vendre du a 'iu empoisonné à nos soldats, fut arrêté par ordre de l’amiral Pierre, qui, sur les réclamations de l'Angleterre, se vit désavoué par le gouvernement français. Il demanda son rappel, et, malade, désolé, mourut en mer pendant son retour. Le contre-amiral Galiber le remplaça (septembre 1883). Le pasteur Shaw, relaxé, obtint une indemnité de 25.000 francs de notre pays.

La reine Ranavalona II mourut le 2 juillet 1883 et fut remplacée par sa petite cousine llazalindrahety, nee en 1802, veuve du prince Ratrimo. Elle régna sous le nom de Ranavalona III et resta sous la domination du premier ministre Rainilaiarivony, qui continua la même politique. Ce fut la dernière reine. Victime de celte haine intransigeante, elle allait être détrônée par la France.

Commandement de l’amiral Miot. — Traité de 1885.

Le contre-amiral Miot remplaça le contre-amiral Galiber, parvenu au terme de son commandement, et arriva devant Madagascar le 8 mai ISSi. Il avait reçu des ordres pour agir énergiquement à la suite de l’ordre du jour voté, le 27 mars, par la Chambre qui avait affirmé sa résolution de maintenir les droits de la France à Madagascar. L’amiral Miot déclara que « l'heure des négociations dilatoires était passée, et qu’il avait été envoyé pour exercer les droits de la h rance sur File ». Mais il ne disposait pas de forces suffisantes. Les Anglais approvisionnaient le gouvernement hova d'armes et de munitions; ils ne cessaient de contrecarrer tous nos projets. Le Times •en donnait la raison le 28 août 1883 : « Madagascar

HISTOIRE DE LA TROISIÈME RÉRI BLIOl'E

esl File la plus vaste, la plus iinporlaule de la côte africaine. On l a nommée la Grande-Bretagne de V Afrique, et sa position, commandant le canal de Mozambique, est quelque chose comme celle de notre propre pays sur le détroit de Douvres. 11 y a 1.200 de nos compatriotes dans l’ile. Madagascar est entre nos possessions d'Afrique et cclle's d’Asie. » L'amiral Miot, malgré le peu de forces dont il disposait, fit occuper Vohémar par un détachement qui enleva un fort (20 et 21 novembre), puis, peu après, deux autres forts des environs (27 novembre et 4 décembre). &

Sur la côte nord-ouest, le capitaine Pennequin, avec 120 hommes, infligea une sanglante défaite à 2.000 Hovas commandés par F Anglais Shervinton (1), au combat d’Andampy ou Zangoa (27 août 1885).

Le 10 septembre 1885, le contre-amiral Miot essaya de déboucher de Tamatave avec 1.500 hommes et d'attaquer les Ilovas, au nombre de 10.000, qui occupaient les retranchements de Farafate (à 6 kilomètres de Tamatave), armés de canons Ivrupp. L’ennemi était commandé par l’Anglais Willoughby. Une attaque de front contre cette forte position — qu’il aurait fallu tourner — ne donna pas de résultats. Après avoir perdu 3 tués et 30 blessés, l’amiral comprit le danger de celte tentative et battit en retraite.

Le gouvernement ordonna de rouvrir les négociations pour la paix, avec l’aide de M. Patrimo-

(1) Le colonel Robert Selinger Shervinton était un otticier anglais retraité qui était entré au service du gouvernement hova. Avant la fin de la guerre contre la France, il revint en Angleterre pour reprendre la jouissance interrompue de sa retraite. 11 s’est suicidé à Londres le 19 avril 1898. à la suite d’embarras d’argent.

CONQUÊTE DE MADAGASCAR

nio, consul qui avait remplacé M. Baudais rappelé. Un nouveau traité, plus désavantageux à certains égards, que celui de 1808, fut signé le 17 dé-' cembre 1885. Un résident général de France à Tananarive, ayant une escorte militaire de 50 hommes, devait être l'intermédiaire obligé pour toutes les relations du gouvernement de Madagascar avec les puissances étrangères. Des baux à durée indéterminée pouvaient être obtenus par des Français sans intervention clu gouvernement liova. La France occupait la baie de Diégo-Suarez et recevrait une indemnité de 10 millions, jusqu’au payement de laquelle elle occuperait Tamatave. Elle prêtait des instructeurs militaires, des professeurs et des chefs d’ateliers.

Ce traité fut très critiqué, car il reconnaissait à la reine l’administration de l'île entière, ce qui semblait impliquer l’abandon de nos droits anciens sur la côte nord-ouest. De plus, les Français ne pouvaient plus être propriétaires fonciers ou immobiliers; ils n’étaient plus que locataires avec baux renouvelables. Et une lettre interprétative, du 9 janvier 1880, obtenue de nos représentants, permit à la duplicité du premier ministre de refuser notre intermédiaire pour les « relations extérieures », puisque cette lettre ne visait que « les affaires de Madagascar traitées à l'étranger ». En outre, elle limitait de façon trop étroite notre possession de Diégo-Suarez.

De 1886 à 1894.

Hostilité persistante du gouvernement liova

M. I.e Myre de Vilers, ancien officier de marine,

ancien préfet d’Alger, ancien gouverneur de la Cocliinchine, fut nommé résident général et arriva à Tananarive le 28 avril 1886. 11 dut lutter tout de suite contre une grande hostilité. L’Anglais Digby Willoughby, qui s’intitulait « général, ambassadeur de la reine de Madagascar », arriva en Europe et affirma que le gouvernement hova n’avait cédé à la France « un droit de protectorat d’aucune sorte ». En 1888., cet Anglais fut expulsé de l’île par le gouvernement hova lui-même.

Après des difficultés au sujet de la délimitation de notre colonie de Diégo-Suarez, M. Le Myre de Vilers se heurta, en 1887, à d’autres résistances au sujet de l’exequatur qui, d'après le traité, devait être demandé au résident de France par les consuls étrangers. Le premier ministre l’accordait directement, ce qui amena de pénibles pourparlers. On fut près de la rupture, Le gouvernement français en référa à Londres, mais lord Salisbury ajourna sa réponse sous prétexte d’étude plus complète de la question.

Au mois de juillet 18S9, M. Bompard remplaça M. Le Myre de Vilers. Sur ces entrefaites, des conventions furent signées, le 5 août et le 17 novembre 1890, avec l’Angleterre et l’Allemagne, au sujet de Zanzibar (1). Elles reconnaissaient le « protectorat de la France sur Madagascar avec ses conséquences, notamment en ce qui concerne l’exequatur des consuls ». Le premier ministre Rainilaiarivony en conçut une violente irritation. 11 éluda ou ajourna toutes les réclamations de M. Bompard, fit des achats d’ar-

(1) Voir Présidence Carnot, page 312.

CONQUÊTE DE MADAGASCAR

tillerie en Angleterre et ne cessa de manifester ses sentiments d'animosité.

En 1892, M. Larrouy succéda à M. Bompard et signala les préparatifs militaires menaçants du gouvernement liova. Willoughby était revenu du Cap et se trouvait chargé de l’organisation et de l'instruction des troupes. Des colons français furent maltraités, d’autres tués, et il fut impossible d'obtenir le châtiment des coupables.

Le 22 janvier 1894, M. Brunet, député de la Réunion, interpella le gouvernement, s’étonnant qu’il supportât ces violations du traité de 1885 qui, cependant, n’était qu'un déplorable recul. Il demanda qu’on sc décidât enfin à une altitude plus résolue. M. Casimir-Pcrier, président du Conseil, reconnut que l’état du pays n’était pas satisfaisant. « 11 y a incurie, indifférence de la part du gouvernement hova; des bandes de pillards s'organisent: on les laisse s’organiser et on n’arrête pas leurs déprédations... A plusieurs reprises nous avons fait des représentations énergiques. » La Chambre vota, à l’unanimité, un ordre du jour de AI. Brunet assurant sa résolution de « soutenir le gouvernement dans ce qu’il entreprendrait pour maintenir notre situation et nos droits à Madagascar, rétablir l’ordre, protéger nos nationaux, faire respecter le drapeau ».

Le gouvernement renforça les garnisons de Diégo- Suarez et de la Réunion.

I.e 13 juin, un soldat de l’escorte du résident générai de France fut lapidé par un neveu de la reine et par ses gardes. M. Larrouy reçut des lettres presque menaçantes du premier ministre. Il en avisa aussitôt le gouvernement qui le rappela et lui or-

donna de diriger sur la côte les femmes et les enfants de nos nationaux.

On renvoya de nouveau, pour une autre tentative de conciliation, M. Le Myre de Yilers, comme ministre plénipotentiaire, avec un projet de traité qui précisait les droits de la France et qui fut remis le 15 octobre. Itainilaiarivony ne répondit que le 22 par des faux-fuyants. M. Le Myre de Yilers l'informa qu’il attendrait une décision jusqu’au 26, et l’avisa, par une lettre particulière, de ton amical, du danger qu’il y aurait à hésiter plus longtemps. « Vous tenez, lui dit-il, dans la paume de votre main, la paix ou la guerre. » Il ne reçut qu’une réponse ambiguë. Le 27, J\I. Le Myre de Yilers fit partir les derniers Français avec l’escorte militaire à Majunga, et se rendit à Tamatave où il demeura jusqu’à la fin du mois de décembre 1894.

Le 13 novembre, M. Boissy d’Anglas questionna, à la Chambre, le ministre des affaires étrangères sur les résultats de la mission de M. Le Myre de Yilers. M. Hanotaux exposa tous les événements qui s’étaient produits depuis le traité du 17 décembre 1885 dont il ne dissimula pas les imperfections, mais il eut soin d’ajouter que la lettre interprétative de nos représentants, signée un mois après le traité, n’avait jamais été ratifiée. Après avoir montré la longanimité de la France — plusieurs députés dirent sa faiblesse — il conclut que la dernière tentative infruc tueuse de M. Le Myre de Yilers avait fermé « toutes les voies pacifiques ». La Chambre vota les crédits nécessaires pour une expédition à une énorme majorité. La loi du 7 décembre 1894 accorda aux ministres de la guerre et de la marine un crédit de 65 mil-

CONQUÊTE DE MADAGASCAR

lions. Le département de la guerre eut la charge de l’organisation et de la direction.

Expédition de 1895. — Organisation.

Le général Duchesne, commandant la 14* division d’infanterie, reçut le commandement en chef (1). Il eut pour chef d’état-major le général de brigade de Tore y, breveté; pour sous-chef d état-major chargé du service des renseignements, le lieutenant-colonel breveté de Beylié, de l’infanterie de marine. Le colonel Pâlie commanda l’artillerie; le lieutenant-colonel Marinier, le génie; le sous-intendant militaire de lre classe Thoumazou, les services administratifs; le médecin principal de lre classe Emery-Desbrousses, le service de santé. Le colonel Bailloud, de l’artillerie, eut la direction des étapes.

Le corps expéditionnaire se composa de deux brigades :

La Ve (troupes de l’armée de terre, général Met-

(1) Le général Duchesne, fils d'un notaire, naquit à Sens en 1837. Elève de Saint-Cyr en 1855, sous-lieutenant d’intanterie en 1857, il prit part à la campagne d Italie, fut blessé à Solférino et décoré. Lieutenant, en 1861, capitaine en 1864, il fit partie du 2* corps d’armée pendant, la guerre trancoa demande et fut emmené prisonnier avec l’armée de Metz Chef de bataillon au 2' zouaves en 1874, lieutenant-colonel à la légion étrangère en 1881, il dirigea une colonne contre Bou-Amema. Il commanda ensuite au Tonkin les deux bataillons de la légion affectés à la brigade Négrier. Il contnbua à la prise de Bac-Ninh, de Ilong-Iloa et de 1 uyen- Ouan. Nommé colonel en ISS 4. il dirigea les opérations dans fil Ci de Formose. Il revint en France en 1885. 11 fut nomme général do brigade en 1888, divisionnaire en 181)3. Après 1 expédition de Madagascar, il commanda le 5" corps d’armee et entra' au conseil supérieur de la guerre en 1899. Il fut maintenu en activité sans limile» d’àge.

zinger) comprit un régiment d'infanterie, qui reçut le numéro 200; un régiment de marche constitué avec des troupes d’Algcrie et dénommé régiment d'Algérie; un bataillon de chasseurs qui prit le numéro 40.

La 2e brigade (armée de mer, général Yoyron) comprit un régiment d'infanterie de marine qui eut le numéro 13; un régiment colonial, composé d'un bataillon de volontaires de la Réunion, d’un bataillon de tirailleurs malgaches et d'un bataillon de tirailleurs haoussas.

A ces brigades étaient joints : un escadron de cavalerie; deux batteries d'artillerie de terre; deux batteries d’artillerie de montagne; deux sections de munitions; deux sections de parc; un détachement •d’ouvriers; un détachement d'artificiers; trois batteries d’artillerie de marine et une section mixte de munitions de cette artillerie; quatre compagnies du génie; un escadron du train des équipages; le personnel des services administratifs et de santé; le service prévôtal; la trésorerie et les postes.

Depuis plus d’un an, avant d'avoir proposé l'expédition au Parlement, le gouvernement avait fait étudier tous les détails de l’expédition par les ministères de la guerre et de la marine qui avaient constitué des commissions. Pour contrôler leurs conclusions, il avait encore organisé, au mois d'août 1894, une commission mixte comprenant un représentant des quatre ministères intéressés : affaires étrangères, guerre, marine et colonies. ( ’ette commission proposa, après un mois d’études : un effectif de 12.000 hommes, le port de Majunga pour le débarquement, les vallées de la Betsiboka et de l’Ikopa pour la marche sur Tananarive,. avec utilisation de la Betsi-

CONQUÊTE DE MADAGASCAR

boka jusqu’à sou confluent avec l’Ikopa pour le transport du matériel et cl’une partie des troupes (1).

Une autre commission, dite d’organisation et composée du chef et du sous-chef d’état-major du corps expéditionnaire, ainsi que des chefs des différents services, régla tous les détails, et le général Duchesne resta à Paris, à partir du 28 novembre 1894, pour la présider.

Une décision ministérielle, du 11 janvier 1893, donna les ordres d'exécution. Les soldats du 200e furent triés parmi des volontaires robustes; le ministre désigna les officiers dans les divers corps d’armée et le colonel Gillon, commandant le 200®, choisit les gradés. Le 40e bataillon de chasseurs, composéd’après les mêmes principes, se recruta avec des vo

(1) M. Ilanotaux. mini-Ire des affaires étrangères, louangea cette commission à ta tribune du Sénat, le 0 décembre 1894 : « Nous avons demandé, dit-il, à ces fonctionnaires et à ces officiers qui, presque ton-, ont parcouru les divers cheminentre la capitale et les différents points de la côte, nous leur avons demandé une étude approfondie de toutes les questions que soulève une pareille expédition : modes de transport, porteurs ou coolies, animaux de bât. ou de trait, en un mot moyens d’action de toute sorte. Nous leur avons demandé sur tous les points des renseignements précis, détaillés, minutieusement étudiés. C'est de ces renseignements que s’est dégagée pour nous, peu à peu, non seulement la conviction que la campagne était possible, mais que les difficultés que l’on prévoyait, et dont je n entends pas nier l’importance, étaient au moins exagérées. » Cette opinion trop optimiste allait bientôt recevoir un cruel démenti. Quant nu plan de la commission et à toutes ses*, dispositions de détail — qu’on eut le tort d imposer au commandant en chef — ils devaient être, à l’expérience, reconnus défectueux et ils occasionnèrent des retards et des perles qui, avec un ennemi mieux armé et mieux organisé, aurait pu amener un désastre. C’est le vice de la prédominance bureaucratique. On prétend tout organiser, tout diriger de Paris. Presque, toujours les généraux commandant les armées ou les corps "l’expédition se sont plaint-. — comme le général Pélissier en Crimée — d’avoir la respônsabilité sans la liberté de coin-

lonlaires des divers bataillons. Celte opération se fil le 17 janvier. Les compagnies, constiluées le lor février, se réunirent : pour le 200° régiment à Sathonay, pour le 40° chasseurs à Nîmes, pour le régiment d’Algérie en Algérie. Lé régiment d’Algérie (colonel Oudri) se forma avec un bataillon donné par les régiments étrangers et avec deux bataillons fournis par les régiments de tirailleurs algériens. L’escadron de cavalerie se constilua avec des volontaires des régiments de chasseurs d’Afrique. Le 6“ et le 38e d’artillerie fournirent, au moyen de volontaires, chacun une batterie, numérotées 17 cl 18. Le même, les compagnies du génie, numérotées 11, 12, 13 et 14, se composèrent de volontaires des 1er, 3e, 4e et 6e régiments; les 6 compagnies du train des équipages comprirent des volontaires des différents escadrons.

Le 200° régiment et le régiment d’Algérie avaient chacun trois bataillons de quatre compagnies; le 40e bataillon de chasseurs; quatre compagnies. Dans la 2® brigade, le 13e régiment d’infanterie de marine (colonel Bouguié) et le régiment colonial (colonel de Lorme) avaient également chacun trois bataillons de quatre compagnies.

La division navale de l’océan Indien, commandée par le capitaine de vaisseau Bienaimé (peu après contre-amiral), comprenait 2 croiseurs, 2 avisos, 2 avisos-transports, 3 canonnières, 1 ponton et 1 transport-hôpital; avec 79 officiers et 1.369 hommes.

L’effectif comportait, au total, 085 officiers ou assimilés, 14.773 hommes de troupe, 641 chevaux, 6.630 mulets, 46 pièces d'artillerie (dont 30 de 80mm

CONQUÊTE UE MADAGASCAR

de montagne, 12 de 90mm de campagne et 4 de 120mm court), 5.040 voitures et 7.715 indigènes, plus 7.300 conducteurs et porteurs auxiliaires fournis surtout par l’Algérie. En tenant compte des renforts débarqués avant le 1er octobre 1895, le total général des hommes de troupe du corps expéditionnaire s’élevait à 18,340.

« Le corps expéditionnaire comprenait environ 11.000 soldats européens pour 3.800 soldats indigènes, soit à peine un quart d’indigènes. Cependant le souvenir des guerres précédentes devait être encore assez vivace dans les esprits pour imposer l'emploi dans de plus larges proportions de l’élément indigène. Les organisateurs ne devaient pas oublier qu’au Dahomey les Européens avaient fourni une mortalité par maladies de 122 p. 1000, tandis que les indigènes n avaient que 24 p. 1000... L’étude des précédentes expéditions coloniales faites par l’Angleterre a démontré que les corps expéditionnaires anglais se composent ordinairement d’un tiers de troupes blanches pour deux tiers de troupes indigènes. » (Considérations sanitaires sur l'expédition de Madagascar, par le Dr \. Reynaud.)

Les jeunes soldats du service réduit, n'ayant jamais fait campagne et n’avanl jamais éprouvé des fatigues dans un pays chaud et insalubre, devaient être victimes de leur dévouement patriotique. Au Tonkin, on avait déjà constaté que les troupes blanches subissaient une mortalité de 00 p. 1000.

Le nombre dos porteurs était tout à fait insuffisant. Les \nglais, dans leur expédition contre les \shanlis, en 1873-1874, avaient 054 porteurs pour chaque bataillon de 050 hommes (206 porteurs portr les corps indigènes).

Or, il fallut déjà distraire plus de 5.000 porteurs pour le service des voitures Lefebvre. Le 14 décembre 1894, le ministère clc la guerre avait passé un marché pour 5.040 voitures de ce modèle qui avaient rendu des services au Soudan, mais qui ne pouvaient servir à Madagascar où il n’existait pas de routes. Pour les utiliser, on allait être entraîné à construire des voies de communications, travail long et pénible qui retarda les opérations et occasionna de lourdes pertes (1).

Au Dahomey, le général Doclds avait réduit à 15 kilos le poids porté par chaque homme. A Madagascar, la charge des hommes atteignit 34 kilos. Les- Anglais ont depuis longtemps supprime le port du sac pour leurs soldais dans les pays chauds.

Le 28 mars 1895 eut lieu, dans le camp de Sathonay, la remise de drapeaux au 200e d’infanterie, au 40e bataillon de chasseurs, au 13e régiment de marine et au régiment d’Algérie. M. Félix Faure tint à les distribuer lui-même et prononça une allocution.

Transport des troupes et du matériel.

Les compagnies de navigation et les courtiers m'a ritimes de France furent invités par le ministère de la guerre à prendre part à l’adjudication du transport du matériel. Seule la maison Groszos, du Havre, fit des offres, mais ne garantit pas d’être prête, suivant les conditions, pour le 15 mars, et demanda

(1) L’inventeur cl le fournisseur de ce matériel était un .tanneur. Les voitures Lefebvre étaient en fer à deux roues Elles coûtèrent environ huit millions.

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un million do fret. Le général Zurlinden, ministre de la guerre, s’adressa alors à la maison Clarlison, de Londres, qui avait exécute les transports pour l'expédition du Dahomey. Celle-ci proposa les affrétés Brinclcburn, Riverdale et Collingham , moyennant un fret total de 400.000 francs.

fl se produisit des retards. Des embarcations, construites à Chalon et à Saint-Denis, ne purent être transportées par chemin de fer, à cause de leurs dimensions. 11 fut aussi impossible de les descendre tout de suite par la Saône et la Seine qui étaient gelées. D’où trois semaines d’attente. Ensuite, le Brinchbum, parti de la Seyne le 20 mars, fut abordé et endommagé dans le détroit de Messine trois jours après. Il se répara à Malte et arriva à Majunga le 2 mai.

Pour le transport du personnel, on obtint 30 bâtiments d’armateurs français, et ils partirent de Marseille, ou une commission présida aux embarquements. On commit une grave erreur. Une dépêche ministérielle avait avisé que les colis seraient marqués d’un chiffre correspondant à leur degré d’urgence. A Marseille, l’état-major et l'intendance comprirent : « urgence dans l’embarquement », tandis qu’il s’agissait, au contraire, de 1 urgence de débar que.menl. Il en résulta que les colis les plus importants, embarqués les premiers, furent mis à fond de cale et, par suite, ne purent être débarqués que les derniers à Majunga.

Les soldats se trouveront transportés en trop grand nombre sur des paquebots mal aménagés des Messageries maritimes; ils furent entassés sur les faux-ponts, destinés d ordinaire aux marchandises,

Troisième République (181)7-1899). 22

et ils souffrirent beaucoup. Il n’y avait pas d’infirmerie pour les malades. Les troupes étaient déjà très éprouvées avant d’avoir débarqué. On avait constaté de pareilles fautes dans les précédents transports de troupes pour d’autres expéditions.

Le général Duchesne ne quitta Paris que le 10 avril, et reçut des instructions détaillées de M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères, avec une convention et un protocole pour lesquels il devait obtenir la signature du gouvernement malgache.

Plan des opérations (1).

Il s’agissait d’atteindre Tananarive, la capitale, vers laquelle on pouvait se diriger par Tamatave ou par Majunga. L’itinéraire le plus court et générale ment employé était celui de Tamatave, sur la côte est, de 300 kilomètres, mais il était très accidenté, d’un parcours difficile et le port était mauvais, d’un accès dangereux, à cause d’une barre.

L’itinéraire de Majunga, partant de la baie de Bombetoke, sur la côte ouest, avait une longueur de 480 kilomètres. Il était marqué et facilité par les vallées de la Betsiboka et de son affluent l’Ikopa.

(1) Pour l’expédition de 1895, voici les principaux ouvrages h consulter : Rapport du généra! üucliesnc; ! Affaire de Madagascar, par G. Hanotaux; Conquête de Madagascar, par Jules Poirier, avec préface de M. Le Mÿre de Vilers, ouvrage bien documenté; La Colonne expéditionnaire et la! cavalerie à Madagascar, par le commandant Aubier; ouvrages du docteur Jean Lémure et du docteur G. -A. Reynaud au point de vue médical. Pour les importants travaux du génie, lire Le Génie à Madagascar, par le commandant Legrand-Girarde.

Pour la période de 1896 à 1899, lire le Rapport, d. ensemble sw la pacification, l'organisation et la colonisation, du général Gallieni.

CONQUÊTE DE MADAGASCAR

Il était mieux connu, ayant été parcouru à diverses reprises par nos détachements et par des officiers. La commission d’études l’avait désigné.

Le général Duchesne avait pris les décisions générales de cette commission pour base de son programme d'opérations, qui avait été approuvé par le gouvernement.

Les grandes lignes de ce programme étaient les suivantes :

L’avant-garde, commandée par le général Metzinger, devait assurer l'établissement de la base maritime à Majunga et gagner, avec l’aide des bâtiment s légers de la division navale, le plus de terrain en avant qu'il était possible, Maroway. à 80 kilomètres, était prévu comme le point terminus probable de cette marche. Cette avant-garde comprenait un bataillon de tirailleurs algériens, une batterie d’artillerie de montagne, une demi-compagnie du génie et divers détachements du train, d’ouvriers d’administration et d’infirmiers.

Le gëhéral en chef arriverait à Majunga, dans la première quinzaine de mai, avec le complément des troupes de la lre brigade, dont l’effectif atteindrait alors 0.000 hommes avec 1.200 ou 1.500 conducteurs, ce qui permettrait d’avancer sans attendre le reste du corps expéditionnaire qui ne serait débarqué en totalité qu’à la fin de mai, « de façon qu’on pût atteindre, vers les premiers jours de juin, le confluent de la Betsiboka et de l’Ikopa et, sans doute, enlever aussitôt, par une attaque brusquée, le point militaire important de Mavetanana ». (Rapport du général Duchesne.)

Le général Duchesne ne croyait pas possible d’ut i-

HISTOIRE Di; I A TROISIÈME RÉPUBLIQUE

liser la voie llu\ i ale pour le transport des troupes, surtout de celles de la lro brigade. « Il signalait la nécessité d’ouvrir, à partir de Ai'ajunga, une voie carrossable, par laquelle devraient nécessairement monter vers Mavctanana les h. 000 voitures des convois. » Il estimait que. le 1er juillet serait le terme des opérations de celte période « au cours de laquelle s’établirait, vers le confluent des deux rivières, par voie fluviale et par voie de terre, le courant continu de transports nécessaire pour y créer une nouvelle base de ravitaillement ».

« A partir du confluent, ou, si l’on veut, de M'avetanana (distant do ce point de 22 kilomètres), l’em ploi exclusif de la voie de terre s'imposerait à tous les éléments du corps expéditionnaire », qui seraient portés en avant par échelons, sur la même route, chacun des échelons devant prendre la tête à tour de rôle et par bonds successifs.

Le général Duchesnc considérait que la brigade cl’avant-garde (-1 à 7 bataillons), partant de Mavetanana « s’emploierait rapidement à ouvrir la piste carrossable et pourrait gagner, en un bond, les premiers contreforts des hauts plateaux, indiqués par les explorateurs comme la limite de la région saine. Elle y serait rejointe par le 2e échelon, formé du convoi principal, escorté par la 2e brigade, qui prendrait, à son tour, la tête aussitôt que le ravitaillement ultérieur serait assuré; rt ainsi, de bond en bond, les éléments mobiles du corps expéditionnaire devraient, dans un laps de temps approximatif de six semaines, — soit pour la première quinzaine d’août, — avoir atteint la limite septentrionale de l’Emyrne ». A partir de ce point,., il était

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impossible de l'aire des prévisions et toul dépendrait de l’ennemi. On espérait cependant occuper de vive force Tananarive dans la première quinzaine de septembre. Partout ailleurs, sur le vaste littoral de bile, ordre était donné de rester sur une stricte défensive.

'• Le rapport du général Duchesne, après avoir exposé ce plan d’opérations, constate qu’il \ a eu dans l’exécution d’assez sensibles différences, mais « la conception originelle de la marche en tiroir , 60us la protection d’une avant-garde allégée, a été respectée jusqu’à la fin, cette avant-garde, renforcée de tous les éléments valides, étant devenue, pour la marche d’Andriba à Tananarive, le corps principal de bataille, scindé lui-même en plusieurs échelons. On remarquera que, malgré les pertes de temps résultant des difficultés de construction de la route, de la lenteur dé marche des convois et du douloureux état sanitaire des troupes, le résultat essentiel de l’expédition, la prise de la capitale, a pu ainsi être atteint, à quinze jours ,près, dans les délais antérieurement indiqués ».

L’armée hova.

f L’armée — si l’on peut employer un tel terme pour de telles bandes — que l’on avait à combattre était peu redoutable. Le plus, cruel ennemi était le climat qui décima nos jeunes volontaires enthousiastes et disciplinés, mais peu résistants, mal équipés et ignorants de l’hygiène des colonies.

Chaque année, le premier ministre hova, en vertu d’une loi de 1879, convoquait dans la capitale en-

viron 'JO. 000 hommes fournis par les chefs de district. Ce recrutement était l’occasion de beaucoup de faveurs des chefs de village qui accordaient sans compter des dispenses, moyennant des rétributionsdiverses. Et, pour combler les vides, ils envoyaient des malheureux de moins de 15 ans, des vieillards et des infirmes. Dans le trajet vers Tananarive, beaucoup de ces recrues s’enfuyaient, et on ne lesretrouvait plus. 'Ceux qui arrivaient docilement étaient réunis sur la place d’Andohale (contenant près de 20.000 personnes) et étaient immatriculésaprès un examen du premier ministre, qui fixait l’époque — irrégulière - — - des convocations. De 1884 à 1888, il y en eut trois qui donnèrent : la première, 20.000 hommes; la seconde, 15.000; la troisième, 8.000. La dernière levée avait été ordonnée en 1893 et avait procuré 8.000 hommes. Tous ces contingents réunis, très diminués, ne pouvaient,, au total, comprendre plus de 45.000 hommes.

En temps ordinaire, 4.000 recrues étaient gardéesà Tananarive; le reste était envoyé sur les côtes et dans l’intérieur, où il s’instruisait comme il pouvait. On constituait des compagnies de 100 hommes commandées par un amboujinate (capitaine),, un lieutenant et cinq sergents. Quand les compagnies étaient dressées, elles étaient réunies par dix, tous les quinze jours ou tous les mois, sous le commandement du chef supérieur, le tampounarive- Elles ne tiraient presque jamais parce que les munitions coûtaient trop cher.

Le commandant en chef de l’armée était l’Anglais- Shervinton, ancien agent de la police du Cap, directeur de l’école des cadets de Tananarive.

COXOUK'ti: DE MADAGASCAR

Lu tactique rudimentaire des llovas consistait à lancer des groupes de 7 a 15 hommes, ayant quelques fusils, autour de la colonne ennemie, près dq laquelle ds s approchaient à 300 ou 400 mètres et là, les hommes, espaces à 13 mètres environ, luisaient feu. Ils continuaient à tirer ou s’enfuyaient, suivant la conduite de 1 adversaire.

Les officiers se chamarraient à leur guise, suivant leurs moyens pécuniaires. Les soldats portaient un veston, un pantalon blanc et un ceinturon noir retenant une baïonnette sans tonneau. Ils se coiffaient d’une toque ronde en toile blanche, avec les initiales IL M. et une couronne royale. Cet uniforme était orné d'une broderie rouge. Le soldat s habillait, se nourrissait et se logeait à ses trais. Mais, en temps de guerre, chaque habitant devait payer l’habillement et l 'équipement d un soldat (1).

La principale force organisée était dans la capitale où elle formait six bataillons avec 380 officiers. Elle possédait 3.500 fusils Suider et 8.500 Remington dont plus de 3.000 détériorés, et comme artillerie, un canon Armstrong se chargeant par la culasse, 10 mitrailleuses anglaises, 30 Gardner, 54 Hotchkiss, 13 canons-revolvers et 86 pièces de divers calibres. Nous ne parlons pas des autres fusils et des autres pièces d’artillerie dispersés dans l’île, ils n’avaient pas d’importance. Les Hovas fabriquaient eux-mêmes une mauvaise poudre conservée dans quatre dépôts.

Dès le mois de janvier 189.), la reine, avisée des résolutions de la France, lança une proclamation

(1) Madagascar en 1894, par A. Martineau.

à son peuple pour l'appeler à la défense de son territoire, recommandant d’affamer les Français, de brûler les villages si on ne pouvait les protéger, de détruire les provisions de riz qu’on ne pourrait emporter. « Tirez sur eux, harcelez-les, atlaquez-les pendant la nuit, si vous le pouvez. Vous savez que les étrangers qui viennent à Madagascar prennent les fièvres et sont facilement battus quand ils sont fatigués par les combats continuels. »

Le drapeau rouge, signal de la mobilisation générale,. fut hissé dans la capitale et dans tous les villages, avertissant tous les hommes liés au service de se rendre à Tananarive.

Premières opérations. — Occupation de Tamatave et de Majunga (1894-1895).

Après l’insuccès de la tentative de M'. Le Myre de Yilers et son départ pour la France, le capitaine de vaisseau Bienaimé, commandant la division navale de l’océan Indien, avait reçu l’ordre d’occuper quelques points importants de la côte. En conséquence, le 12 décembre 1894, un détachement, commandé par le lieutenant-colonel Colonna de Giovellina, avait été débarqué à Tamatave qu'il avait occupée et mise en état de défense.

Le 15 janvier 1895, Majunga, qui devait servir de base d’opérations, fut enlevée après un bombardement et occupée par des troupes de la garnison de Diégo-Suarez, sous les ordres du commandant Belin.

Des bandes hovas attaquèrent, au mois de décembre, nos possessions de Diégo-Suarez, mais elles

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furent tenues en respect. Le 14 avril, nos troupes prirent A inbohi marina.

Le capitaine de .vaisseau Bienaimé fit aussi occuper Ambodimadiro, dans la baie de Passavanda (12 février).

L état sanitaire des troupes qui se trouvaient à Madagascai a\ant 1 arrivée du corps expéditionnaire n’était pas satisfaisant. Au mois de février 1895, on comptait 28 p. 100 d'hommes hospitalisés et plus de 50 p. 100 d'hommes exempts de service dans les corps.

Opérations de l’avant-garde Metzinger.

(1" mars -6 mai 1895).

Le général .Metzinger, commandant l’avant-garde, débarqua à Majunga le 1C1 mars 1895. il amenait avec lui, par le Shamrock, le 2’ bataillon du 38 tirailleurs, qui devint plus tard le 3e bataillon du régiment d’Algérie. Six. jours après, il reçut la 15° bat terie de montagne, une demi-compagnie du génie (la 11e), un détachement du train. Jusqu’au 24 mars ces troupes furent occupées au déchargement du maUriel, à la construction d abris et de chemins, travaux rendus très pénibles par le manque de main-d’œuvre indigène et par les pluies. Quinze jours après le débarquement, la moitié du bataillon d’Algérie était indisponible.

Ce n’est qu'à partir du 25 mars que le général Metzinger put commencer quelques opérations aclues. Les 3° et i' compagnies du bataillon d’infanterie de marine de Diégo-Suarez et un bataillon de tirailleurs malgaches se portèrent en avant de Ma-

34 i HISTOIRE UE LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE

junga, contre les Hovas qui occupaient plusieurs positions le long de la Betsiboka.

Le 25 mars, une petite colonne, commandée par le capitaine ltabaud, occupa M'ahabo. La colonne principale, sous les ordres du commandant Belin, opéra sur la rive droite et enleva Miadane le 1er avril, mais dut se replier sur le camp de Mevarano, en raison d'un orage qui transforma ia plaine en marécage. Le général Metzinger décida que les opérations ne seraient reprises qu’après la saison des pluies.

Pendant ce repos, les trois premiers affrétés débarquèrent, du 23 au 25 avril, le 2e bataillon du régiment d'Algérie, la 13® compagnie du génie, la lre compagnie du train, 182 conducteurs kabyles, la 6e compagnie bis comprenant 500 conducteurs sénégalais.

L’ennemi s’était retranché sur une ligne de crêtes, occupée par plusieurs villages, qui s’étendait de Marowoay. à Amparilava, sur un front de 10 kilomètres environ Le général Metzinger forma trois colonnes pour les déloger. La marche convergente des trois fractions sur Marowoay s’exécuta le 2 mai avec un plein succès. Les troupes rivalisèrent d’entrain. Le rova (fort) de Marowoay fut occupé. L’ennemi abandonna un canon se chargeant par la culasse avec 18 vieux canons lisses; il laissa à Amparilava deux autres canons lisses et une mitrailleuse. Ce succès ne nous coûta que 2 tirailleurs tués et 3 autres blessés. Il nous assura la possession définitive de l'importante position de Marowoay et de l’estuaire de la Betsiboka.

L’ennemi avait encore 2.000 hommes retranchés

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près du village d’Ambodimonti, à 12 kilomètres environ dans le sud-est de Marowoay. Bamazombazaha, gouverneur du Boéni, y avait concentré une partie des fuyards et quelques renforts envoyés de Tananarive. Une colonne de droite, commandée par le lieutenant-colonel Fardes, s’établit à Manounga et observa l'adversaire, pendant qu’une autre colonne, sous les ordres du colonel Oudri, se porta sur Ambodimonti par le sud pour prendre les llovas entre deux feux. Ce mouvement entraîna leur retraite, et le lieutenant-colonel Fardes occupa la position le 17 mai.

Tout le cours de la Bctsiboka, jusqu'à Ankaboka- Marolambo, et toute la rive droite du fleuve, jusqu’à Andotra restaient en notre pouvoir. A partir de ce moment, les Ilovas n’opposèrent plus une résistance sérieuse à la marche de nos troupes.

Le général en chef, débarqué à Majunga le G mai, ordonna à l'avant-garde d’occuper la position de Mavetanana-Subcrbievillc (à 140 kilomètres au sud de Marowoay) près de laquelle devait être installée la base fluviale, c’est-à-dire le point terminus des convois de ravitaillement par eau et le point de départ des transports par terre.

Le débarquement à Majunga.

Fendant ces opérations, les débarquements continuaient à Maj. inga. dans des conditions déplorables. Les affrétés arrivaient régulièrement, mais on manquait de moyens de déchargement et de maind'œuvre. La petite plage de Majunga, bande de sable étroite de 300 mètres de long, était couverte de

colis entassés : cantines d’oi'Iiciers, malles, caisses de thé, de tabac et de médicaments, sacs d’orge éventrés, qui pourrissaient, matériels de sellerie et de campement, etc. Tout cela gisait pêle-mêle dans le sable/ « Voici les voitures Lefebvre.' Hélas! elles servent de baignoires publiques. Voici les canonnières qui devaient remonter si aisément la Betsiboka : on en fait des ateliers. Devant ces choses gaspillées cpü ressemblent trop aux épaves d'une déroute, nous sommes pris d'angoisse. » (Jean Carol, correspondant du Temps, 19 août 1896.)

Ce désordre provenait en partie de la faute commise à l'embarquement; les colis les plus importants étant les derniers, à fond de cale, on laissait les premiers débarqués sur la plage exposés aux intempéries.

Les hommes et les chevaux, exténués par une longue traversée faite dans de très mauvaises conditions hygiéniques, étaient encore, à l’arrivée, soumis aux ardeurs du soleil pendant le jour, à une fraîcheur malsaine pendant la nuit, car il n’y avait aucun abri.

Lorsque le général Duchesne eut constaté cette lamentable situation, il procéda à une autre organisation. Il confia au capitaine de vaisseau Bienaimé le commandement de la manne et de tous les services qui en dépendaient à terre. Le colonel Bailloud, nommé directeur du service des étapes et commandant d’armes de Majunga le 30 mai, fut placé sous ses ordres. Le génie rendit de grands services; la 1 Ie compagnie établit une voie de bois sur laquelle circulèrent de petits wagonnets poussés par deux ou trois hommes et enlevant cent ton-

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nos par jour. Quatorze baraques, élevées à la hâte, furent données aux services administratifs, six autres au service de santé, avec trois magasins pour le matériel. D’autres baraques abritèrent les troupes, la télégraphie, etc.

Il fut possible, dès le 26 juin, de rendre au commandant Bienaimé, devenu contre-amiral, sa liberté d’action pour assurer la surveillance et la défense du littoral.

Le colonel Bailloud, directeur du service des étapes, eut, les fonctions de sous-chef d’état-major et de délégué du général en chef à la base maritime. Il obtint pleins pouvoirs pour régler toutes les affaires urgentes.

Le servie!} de l'arrière, si important dans une telle expédition, employa 1*7 officiers, -"9 ) hommes de troupe et 322 auxiliaires indigènes. Six compagnies d'infanterie gardaient la ligne d’étapes. Les 3e, 4e, 5e et G1* compagnies du train assuraient le service des transports.

La flottille fluviale était chargée du ravitaillement, au moyen de 4 remorqueurs entre Ankaboka et Ambato, et de 8 remorqueurs entre Ambato et Marololo. Par voie de terre, le ravitaillement comportait un service de 24 échelons, comprenant chacun 150 voitures Lefebvre qui étaient attelées par le train et qui transportaient 200 kilogrammes chacune.

Opérations du corps expéditionnaire jusqu’à l’ouverture du pont de la Betsiboka (19 mai -14 juillet 1895).

Les principaux éléments du corps expéditionnaiie avaient été débarqués à la lin de mai; ils permirent

la reprise des opérations avant même que fut avancée la route carrossable qu’on devait construire de Majunga à Tananarive. Ce travail avait été entrepris, dès le 13 mars, par la 11e compagnie du génie, assistée de 93 coolies et de quelques lixailleurs malgaches, mais il se faisait très lentement en raison de l'insuffisance de la main-d’œuvre. On avait compté sur des pionniers noirs ou jaunes, mais, malgré les efforts des mnbaucheurs, on n’avait pu se procurer des travailleurs indigènes. Cette route « devait être, dit le rapport du général en chef, une des difficultés principales ». Elle causa le décès de plusieurs milliers d’hommes.

Le général Duehesne résolut de lancer l’avantgarde sans attendre la constitution du corps expéditionnaire et la construction de la route, pour être maître du cours de la Retsiboka. 11 fallait, pour la ■ravitailler, employer tous les moyens de transport fluviaux, trop rares. Les autres troupes furent-échelonnées entre Majunga et Marowoay, plus tard Amboto, et elles avancèrent au fur et à mesure que se terminèrent les travaux des diverses parties de la Toute.

Au mois de mai, l’arrivée des 13e et 14° compagnies du génie et celle des Sénégalais de la G0 compagnie bis du train accéléra l’exécution des travaux. La route de Majunga à Marowoay (75 kilomètres) et le pont sur la rivière du même nom, furent achevés le 7 juin. En même temps, on avait installé une double ligne de télégraphie optique et électrique, qui relia Marowoay à la base maritime (1).

(1) Le matériel de télégraphie électrique a rendu peu de services parce qu’il ne convenait pas, tel qu’on l’avait cons-

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Les Iîovas, éprouvés pur les combats de Marowoay et d’Ambodimonti, n’opposèrent plus de résistance sérieuse à la marche de la lre brigade (général Metzinger), malgré les avantages que leur offrait un terrain tantôt escarpé et couvert d’une forêt épaisse, tantôt marécageux et coupé de marigots ou de rivières profondes, infestées de caïmans. Ils ne prirent plus position, pour une tentative de défense, qu’à Mavetanana.

Les Iîovas ne défendirent même pas le passage de la Betsiboka, qui avait, près de son confluent avec l’Ikopa, près de 450 mètres; après quelques coups de fusil, ils se retirèrent, poursuivis par le feu de notre artillerie (G juin).

Le franchissement du fleuve s'opéra, pour les premières fractions, avec la canonnière Brave. Le lendemain, le passage continua, avec les chalands remorqués par cette canonnière et avec l’aide d’une deuxième qui venait d’arriver : VIn[crnalc.

L’état-major de la lre brigade passa sur la ii\e gauche de la Betsiboka avec une partie des troupes

tilué, au climat de Madagascar. Les perches en bambou, trop fragiles, se brisèrent; les isolateurs en ébonite se dégradèrent sou- un soleil intense. lTn personnel expérimenté faisait aussi défaut. Enfin les indigènes prenaient des tiN métalliques; des incendies fréquents de brousse détruisaient des kilomètres de ligne. La télégraphie optique donna de moinsjriauvais résultats et permit au général en chef de communiquer avec le gouvernement, de façon assez rapide. Mais une brume, survenant la nuit, empêcha souvent, de correspondre. De plus, les postes échelonnés, de deux à trois hommes, furent décimés par la fièvre et les insomnies. Bien des fois, on ne trouva qu’un seul homme malade, à chaque poste. Et. le moral de ces isolés était atteint, ce qui aggravait leur état.

La compagnie française des téléphones immergea un câble entre Majunga et Mozambique, où les communications empruntaient les lignes anglaises Eastern et Western.

de cette' brigade. Le reste était échelonné sur la ligne de communications. La colonne parvint, le même jour, à Marololo sur les bords de Llkopa et, le lendemain, au bivouac de Beratsimanana dont elle tourna les retranchements et batteries. L’ennemi s’enfuit en abandonnant une partie de ses bagages (1).

Le général Metzinger, commandant la lre brigade, régla, le 9 juin, l’attaque du rova fortifié de M'avetanana, placé sur un plateau abrupt, de S0 à 100 mètres de hauteur. L ennemi ne résista pas aux feux de 1 artillerie, et la position fut rapidement occupée. On y trouva 3 canons llotcbki'ss, des bai ils de poudre et plus de 200 fusils (surtout des Sni ders).

Subcrbieville, à 1.500 mètres de M'uvelauana et à 2 kilomètres de la rive droite de l'Ikopa, fut occupée aussitôt. Cette localité avait été fondée ] ar un Français, M. Suberbie, qui y avait une vaste exploitation aurifère.

Pendant les huit jours qui suivirent, on dut mettre les officiers et la troupe à la demi-ration, malgré leur état de fatigue, par suite de l'insuffisance des approvisionnements. On ne put se procurer un peu de viande fraîche qu’en s’emparant de bœufs égarés.

Les troupes de la lro brigade (moins le 200e retenu autour de Marowoav. à cause de la difficulté

(]) Au mois dei juin, on oui. à déplorer le décès du colonel Gillon, officier de valeur, écrivain distingué, qui avait collaboré avec le général Ducrot à l'ouvrage que celui-ci a public sur le siège dé Paris. En 1870, il avait élé blessé à Rezonvillo et. à peine rétabli, s’était mis à la, disposition du gouvernement de laj Défense nationale. Il fut remplacé à la tôle du 20CT régiment par le lieutenant-colonel Rizot.

co.Norfn i; dc Madagascar

du ravitaillement de l’avant-garde), restèrent échelonnées entre Marololo et Suberbieville pour commencer l’établissement de la route. Le quartier général du commandant en chef et l’ambulance active n° l s'installèrent à Suberbieville.

Combats de Tsarasotra (29 et 30 juin).

Les troupes malgaches avaient, depuis peu de temps, comme général en chef, ilainianzalahy, I ia honneur, qui avait gardé comme lieutenants Ihmazombazaha et Rafarlahibohana. Il résolut de prendre l'offensive avec 5.000 hommes et 4 canons à tir rapide. Ces troupes descendirent du plalea i central, et s’avancèrent à partir du 24 juin.

Le 29, dès le point du jour, une colonne de plusieurs centaines de Hovas escalada les pentes sud du petit plateau de Tsarasotra, ouvrit, à 300 nôtres environ, un feu vif sur le camp d’un détachement commandé par le chef de bataillon Lenton net (1) et chercha à l’envelopper. Le commandant prit des mesures rapides qui arrêtèrent cette attaque. Mais une autre colonne ennemie arriva du mont Beritzoka. ha section de réserve, commandée par le capitaine Au hé, fit une charge à la baïon-

(1) Le commandant Lenlonnet fut cüc à l'ordre du corps expéditionnaire pour sa licite conduite dans les combats du 29 et du 30 juin. Nommé plus tard lieutenant-colonel et très épuisé par les fatigues, il dut être renvoyé en France et mourut à bord du Djcjniiah. Il a laissé des notes intéressantes, qui ont été publiées, et il a signalé, avec la courageuse franchise d’un soldat, les fautes qu’il a observées. (Carnet de campagne du lieutenant-colonel Lenlonnet .) Cet officier, né à Paris en 1840, avait été enfant de troupe et avait de nombreuses campagnes : en Italie, contre 1 Allemagne et en Afrique.

Troisième République (1897-189! )

nette. Une autre section, du sous-lieutenant indigène Kacy, prononça vers le sud, du côté de l’Ikopa, une autre contre-attaque. L’ennemi s’enfuit vers l'est en abandonnant 30 morts.

Une autre colonne ennemie, avec de l'artillerie, descendit du mont Bcritzoka. A ce moment, survint un renfort amené par le capitaine l’illot qui était accouru en entendant l'artillerie et qui se porta au secours du capitaine Aube. Le gros du corps hova se replia et dressa son camp sur un plateau boisé du mont Berilzoka.

Celte journée avait coûté à l’ennemi plus de 200 hommes tués, blessés ou disparus.

Le général en chef, avisé, envoya en luite, a midi et demi, par une chaleur de 32°, la 16e batteîie, avec 3 compagnies du 40e bataillon de chasselirs qui venait de- terminer sa Lâche de construction de la route. C’était tout ce qu'il y avait de disponible. Ce renfort arriva à 1 1 heures du soir à Tsarasotra.

Malgré la fatigue des troupes, le général Metzinger n’hésita pas à prendre l'offensive le 30 juin au matin, et il conduisit lui-même une colonne d’attaque. Les Hovas essayèrent de l'arrêter par des feux d’artillerie et d’infanterie à courte portée, mais notre artillerie prit vite l’avantage. Des tirailleurs du régiment d’Algérie et les chasseurs firent quelques feux de salve, puis s’élancèrent, la baïonnette en avant. Les Hovas tentèrent de résister et prononcèrent même un retour offensif qui amena un violent corps à corps. Repoussés et poursuivis, ils subirent des pertes sérieuses. A 10 h. 20, tout était terminé. L’ennemi abandonna dans son camp

CONQUÊTE UE MADAGASCAR

450 lenles, le drapeau du commandant en chef,

2 Hotchkiss, avec beaucoup de munitions et d’approvisionnements. Ce succès ne nous coûta qu’un officier et 8 hommes de troupe blessés.

Les Ilovas se retirèrent dans la plaine d Andriba, à plus de 80 kilomètres au sud de Suberbieville.

Les travaux du corps expéditionnaire jusqu’au 14 juillet 1895.

Ap rès cette retraite des- ilovas démoralisés, on pouvait continuer l'installation de la base fluviale — point de départ clés convois de ravitaillement par voitures — la constitution sur ce point des approvisionnements et les travaux de construction de la route carrossable.

Cette route, cause de tant de souffrances et de morts, devait avoir d’abord 2m,50, largeur suffisante pour le croisement des voitures d'une voie de lm,22. Puis, par crainte d’accidents, on la porta à

3 mètres, même à i mètres en plusieurs endroits.

Les trois parties principales de la route, exécutées successivement, furent les suivantes :

1° De Majunga à Marowoay (75 kilomètres, avec une différence de niveau de 135 mètres);

2° De Marowoay à Marololo (91 kilomètres);

3° De Marololo à Mangasoavina (142 kilomètres).

Pour le premier tronçon, achevé le 7 juin, il fallut : de nombreux ponceaux de 4 à 7 mètres; un remblai de 90 mètres; débroussailler; établir sur certains points un fond de branchages et de planches; etc.

Pour la deuxième section, terminée le 17 juillet, le nombre des ponceaux fut encore plus considérable

et leur longueur augmenta; on construisit des passerelles, quatre ponts dont un de 9 mètres et un pont Birago de 16 mètres; on assura l’écoulement des eaux par îles caniveaux et un bassin en maçonnerie; on exécuta des remblais; on déboisa sur plusieurs kilomètres, etc.

La troisième partie dut être exécutée par presque tout le corps expéditionnaire. Le général Voyron, commandant la 2e brigade, échelonna ses troupes, à partir du 19 juillet, entre Ambato et le confluent de la Betsiboka. Une région montagneuse obligea à réduire la largeur de la route à 3 mètres, même à 2 mètres. On dut construire à flanc de coteau; des portions étaient faites dans le rocher. Plusieurs ponceaux furent encore nécessaires. De son côté, la lre brigade avait, dès le 10 juin, entrepris la portion de route entre le confluent de la Betsiboka et Tsarasotra et la termina le 14 juillet.

Au total, pour les 308 kilomètres de route, on construisit 45 ponceaux (225 mètres de longueur totale) et 8 grands ponts (703 mètres de longueur totale).

Ces ponts exigèrent des efforts de travail prodigieux, car il fallut vaincre des difficultés de tout genre et presque sans ressources (1). Le bois man quait. La construction du pont sur la Betsiboka qui était large de 220 mètres et qui avait une profondeur cl’eau de lm,50 à 2m,50, avec un courant rapide, fut particulièrement difficultueuse et pénible. Confiée à-

(1) Pour, tous les détails relatifs à la construction de la route et des ponts, lire l’ouvrage précis et documenté de M. le commandant Legrand-Girarde : 7,e genie à Madagascar.

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la 13e compagnie du génie et commencée le 8 juin, elle ne se termina que le 14 juillet. Et au prix de quelles peines! Le nombre des travailleurs du génie, •qui était de 90 au début, tomba à 7 hommes, dont 1 sous-officier. Tous les autres avaient été terrassés par le climat malsain, par les fatigues, par le travail ■dans l’eau, par les rayons du soleil torride. Sur les 40 Kabyles, travailleurs auxiliaires, il n’en restait que 4 à la fin. Le nombre des Somalis, plus résistants, tomba de 60 à 30. C’est donc justement que le lieutenant-colonel Marmier, commandant le génie, félicita la 13* compagnie du génie, qui, disait-il dans son ordre du jour, « a rendu au corps expéditionnaire un service signalé et a accompli une œuvre qui peut être mise en parallèle avec les travaux exécutés par les sapeurs du génie dans toutes les campagnes. Cette compagnie a écrit une nouvelle page de l’histoire du génie dont l’arme tout entière sera fière à bon droit ». On doit encore citer un détachement de la 12e compagnie du génie qui construisit en quelques jours un pont à la Birago, de 120 mètres, sur le Kamoro.

« En adoptant la voie de terre pour conduire les troupes à Suberbieville, le département de la guerre les a placées dans les conditions les plus périlleuses... Il fallait, surtout pour les premiers travaux d’installation, des pionniers, des manœuvres de race indigène, et, précisément, ce sont eux qui ont manqué. » ( Madagascar , L’expédition au point de vue médical et hygiénique, par le docteur Jean Lemure.) En exposant des soldats européens aux grands dangers des travaux de terre, on allait « au-devant des désastres tels que ceux qui ont frappé les troupes

toutes les fois quelles ont été placées clans ces conditions et dont le récit se trouve à chaque page de la littérature médicale militaire ». ( Considérations similaires sur l'expédition de Madagascar, par le docteur G. -A. Reynaud.)

Le 14 juillet, une route praticable reliait, sans discontinuité, Majunga à la pointe d’avant-garde, au Beritzoka. Par conséquent, Marololo pouvait être ravitaillé à la fois par terre et par eau, et les approvisionnements nécessaires pour la marche en avant allaient y être apportés. La 2e brigade, ayant terminé son travail de route, s’était concentrée le 17 juillet, prête à franchir le pont de la Betsiboka. Le général Duchesne ordonna la reprise du mouvement vers la capitale.

Opérations jusqu’au départ de la colonne légère (14 juillet- 14 septembre 1895).

Pour la continuation de la marche, le général Du chesne adopta une nouvelle organisation des trains et des convois afin d’assurer le ravitaillement des deux brigades qui devaient alternativement prendre la tête du corps expéditionnaire. La zone d’arrière fut aussi réorganisée et divisée en deux secteurs.

La composition des deux brigades fut modifiée pour les rendre aussi mobiles que possible en ne gardant que les hommes les plus résistants : la Ve brigade comprit 5 bataillons (40e bataillon de chasseurs,

3 bataillons d’Algérie, 3e bataillon du 200e); la 2e eut

4 bataillons (1er et 3° bataillons du 13e régiment d'infanterie de marine, bataillon malgache et bataillon haoussa du régiment colonial). Un demi-escadron

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de cavalerie marchait avec la brigade de tête. 1- artillerie, le génie, le service de santé et certains éléments du train restèrent sous les ordres du général en chef qui les affecta, suivant les besoins, à une des deux brigades. Les autres troupes et le reste du train étaient échelonnés le long de la ligne d étapes pour assurer les communications avec l'arrière (1).

Le terrain sur lequel on allait opérer différait de la région parcourue. Au lieu de vastes plaines marécageuses ou de longs plateaux boisés, bordes de larges rivières, on ne rencontrait, à partir du mont Beritzoka, « qu’un chaos de collines d argile rougeâtre, enserrées par de hautes crêtes, pour la plupart rocheuses, à travers lesquelles s’écoulent, en multiples cascades, des torrents de largeur variable, sans profondeur et à fond rocailleux ». (Rapport du général Duchesne.)

Les Hovas s’étaient retirés sur une ligne de crêtes constituée par le mont Andriba (1.200 mètres) et par les monts Iliandrereza et Ambohi javona, reliés au mont Andriba par une série de hauts mamelons argileux (de 600 à 800 mètres). Ils y avaient accumulé leurs moyens de défenèe. Ils avaient plus de 5.000 hommes, qui occupaient dix ouvrages.

Le général Duchesne résolut de les surprendre par une attaque brusquée. Le 22 août, le général Voyron s’avança avec la 2e brigade contre l’ennemi qui abandonna ses positions en emmenant son artillerie. Dans sa retraite, il obligea tous les habitants à quitter les hameaux de la plaine d Andriba. qui furent incendiés pour la plupart.

(1) En raison îles difficultés de la marche et du ravitaillement, on réduisit la ration de vivres a partir du 1" août.

Pendant cette opération, les travaux cle roule avaient été continués par la brigade Metzinger; ils purent ensuite être repris par les deux brigades en toute sécurité, sous la protection d'une avant-garde.

Le général Duchesne révéla au ministre de la guerre, le 18 août, la mauvaise situation sanitaire : « L’état sanitaire, toujours médiocre à barrière, se soutient assez bien dans les troupes de bavant, mais nous avons néanmoins plus de 3.000 hommes malades dans les hôpitaux. Comme, sous ce climat, les hommes atteints traînent et languissent sans pouvoir se remettre, le seul parti à prendre est de les rapatrier le plus promptement possible. »

Les jeunes soldats étaient démoralisés; des suicides se produisaient assez fréquemment; les hôpitaux étaient pleins; des malheureux se traînaient à la suite des colonnes, épuisés par la dysenterie ou la fièvre; au bivouac, Je matin, on en trouvait qui étaient morts. Cependant, pour maintenir les effectifs, les médecins étaient obligés de n’évacuer que les plus malades.

Le gouvernement s’inquiéta et envoya des renforts, organisés par les dépôts formés à Montpellier (pour le 200e et le génie), à Grenoble (pour le 40e bataillon de chasseurs), à Nîmes (pour l’artillerie) et à Lunel (pour le train). 2.700 hommes très malades furent rapatriés, et 1.200 attendirent l’arrivée d’autres navires pour rentrer en France.

Il y avait déjà 1.800 décès, après trois mois de campagne.

En raison des fatigues d’une longue traversée, qui causaient beaucoup de morts, le ministre de la guerre ordonna de ne plus renvoyer de malades à partir du

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20 août jusqu’au commencement d’octobre. Ils furent hospitalisés à la Réunion#

Opérations de la colonne légère.

Prise de Tananarive (14-30 septembre 1895).

Dès les premiers jours d’août, le général Duchesne s’était rendu compte de l’impossibilité de suivre plus longtemps le plan officiel d’opérations, car on n’avançait que de 2 à 3 kilomètres par jour.

Le 4 août, il avait arrêté l’organisation d’une colonne légère, suivie d’un convoi constitué exclusivement avec des animaux de bât, afin d’arriver en Emyrne rapidement, par des marches de 14 à 15 kilomètres par jour. Il avait fixé en conséquence le taux des rations, encore diminuées, et le poids des impedimenta, de façon à ne pas dépasser le rendement maximum des 2.800 animaux de bât que possédait le corps expéditionnaire. (Dispositions portées à la connaissance des troupes par les ordres généraux des 3 et 8 septembre.)

Le 17 août, il vit qu’il fallait brusquer le dénouement, car la saison s’avançait; aussi en raison du déchet considérable des effectifs qui fondaient à vue d’œil, de l’état de fatigue des conducteurs européens ou kabyles et de l’épuisement des animaux. Le 6 septembre, la route carrossable étant devenue praticable jusqu’à Mangasoavina, à l’extrémité sud de la plaine d’Andriba, il désigna ce terminus comme point de départ de la colonne légère et comme base de ravitaillement. 11 fallait 250 tonnes d’approvisionnements divers pour la marche sur la capitale.

Par son ordre général du 8 septembre, le général

Ihichesne lit appel au dévouement patriotique des troupes : « Cinquante lieties de France, à peine, nous séparent de Tananarive, disait-il. Vingt-cinq environ traversent encore une zone montagneuse et à peu près déserte; le reste est en Emyrne, province très cultivée, très peuplée, où sont concentrées presque toutes les ressources de l’île... La France compte sur nous pour mener à bien la tâche commencée, au succès de laquelle ses intérêts et son honneur sont engagés, comme les nôtres... Vous élèverez vos cœurs à la hauteur des nécessités d’une situation qui n’exige plus que quelques semaines d’énergie physique et morale... »

On constitua trois groupes, échelonnés à un jour ou deux jours d’intervalle, en raison des difficultés du terrain et des arrêts qu’imposeraient les obstacles naturels : 1° l'avant-garde, échelon principal de combat, avec le quartier général; 2° le gros, chargé de la protection du convoi général; 3° la réserve, faisant office d'arrière-garde et. ayant son convoi particulier.

La colonne ne put emporter que 22 jours de vivres avec 140 cartouches par homme (vivres et cartouches du sac compris) et un total de 1.116 projectiles pour 12 pièces de 80mm de montagne.

L’avant-garde (général Metzinger) partit le 14 septembre et suivit la piste malgache reliant le grand marché d’Andriba à Tananarive (190 kilomètres environ). Les deux compagnies du génie, marchant à l’avant-garde, devaient améliorer cette voie.

Les Hovas s’étaient retranchés sur la forte position de Tsinainondry; ils avaient construit cinq batteries à embrasures et deux fortins superposés. Neuf à dix

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canons annulent ces sept ouvrages. Le général en chef fit tourner ces défenses le 15 au matin, et les feux de notre infanterie et de notre artillerie obligèrent l’ennemi à la retraite. Cette heureuse affaire ne nous coûta que 3 blessés et rendit libre le chemin jusqu’au pied du massif des grands Ambohimenas, dont le point culminant a 1.462 mètres d altitude. Les trois principaux sentiers servant au passage de ce massif étaient défendus par de nombreux ouvrages, mais les deux sentiers du centre et de l’est en avaient le plus grand nombre (14 ouvrages ou batteries).

L’avant-garde, renforcée du 2e échelon, forma deux colonnes d’attaque, le 19 septembre, en pleine nuit. Le général Vovron suivit le sentier de l’ouest; le général Metzinger, les sentiers du centre et de l’est. Au jour, les Ilovas furent surpris et s’enfuirent, en abandonnant 3 canons Hotchkiss et 30 caisses d'obus et de cartouches. Cette action rapide et bien conduite ne nous coûta pas un homme.

L’avant-garde bivouaqua le 21 septembre à Talala, près d’Ankasobé, sur la ligne de faite qui sépare les eaux de l’Antoby de celles de I Andranobé. Le 23, elle gravit les pentes septentrionales de l’Ankaraliara, dont elle descendit, le 24, pour pénétrer en Emyrne, la région la plus populeuse et la mieux cultivée. On n’était plus qu’à 50 kilomètres environ de Tananarive.

Pour mieux repousser des attaques sur les flancs et en arrière, le général Duchesne fit serrer sur la tête les divers échelons de la colonne légère, après avoir renvoyé, au moyen d’unie partie notable des mulets, les blessés, malades ou éclopés.

Le 25. les deux premiers échelons réunis repri-

ront la marche, suivis, à une journée d’intervalle, par l’échelon de réserve, et, le lendemain, l’avanlgarde livra les combats de Sabotsy et d’Ambohipiara. Les Hovas ne tinrent pas sous les feux de notre infanterie et de notre artillerie qui leur firent éprouver des pertes sensibles. L’avant-garde, qui avait montré beaucoup de rapidité et de résolution dans ses attaques, n’eut que 1 caporal tué, 7 hommes blessés et 7 disparus.

La colonne légère se reposa le 27 au camp de Tsimahandry où elle se concentra tout entière pour l’attaque décisive, n’étant plus qu'à 20 kilomètres, à vol d’oiseau, de la capitale qu’elle découvrait déjà, •et dont elle était séparée par une vaste plaine de rizières. Le troisième échelon fut fondu dans les deux autres groupes.

Pour éviter de franchir ces champs défoncés sur des digues étroites, sous le feu de l’ennemi occupant les hauteurs opposées, le général Duchesne fit décrire un grand arc de cercle autour de Tananarive pour l’attaquer par l’est et le sud-est. Ce mouvement commença le 28 septembre. Avec 2.000 hommes et 2 canons, Rainianzalahy prononça une attaque contre l’arrière-garde et le convoi qui, désemparés, battirent un moment en retraite, mais le colonel Oudri intervint, avec le 3e bataillon du régiment d’Algérie, et reprit l'avantage (1).

Près de Lazaina, la colonne soutint un autre combat contre une partie de la garnison de Tanana-

(1) Rainionzalahy attaqua encore l'arrière-garde laissée, le 30, à Ilafy, sous les ordres du colonel de Lorme qui prit résolument l'offensive avec trois compagnies de Haoussas et. mit en fuite l’ennemi. I.es Haoussas eurent 2 tués et Î2 blessés.

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rive, le 29 septembre, ce qui n arrêta guère sa marche.

« La capitale de l'Enivriie est située sur un plateau rocheux, très étroit, allongé dans la direction du nord au sud, dont les pentes est et ouest sont, partout, fort abruptes, et, en certaines parties, presque verticales. Ce plateau a la forme d’un \ , dont les deux branches, dirigées vers le nord, se raccordent en pente douce avec le fond dés rizières, tandis que la branche unique, dirigée vers le sud, se termine par une croupe escarpée. Le palais de la reine, qui occupe le sommet du plateau (1.158 mètres), se trouve vers le centre de cette branche unique et domine le cours de l’Ikopa et les rizières avoisinantes de 20Ü mètres environ. Du côté de l est et du nordest, trois chaînes de hauteurs se développent parallèlement au plateau de Tananarive... Les Hovas occupaient fortement et ën grand nombre la première chaîne, notamment l’observatoire et le village d’An drainarivo. Ils avaient, en outre, établi des batteries sur les mamelons cotés 1330 et 1311... » (Rapport du général Duchesne.)

Le commandant en chef décida l’attaque et l’occupation de la première ligne de crêtes, le bombardement et, s’il était nécessaire, l’assaut de Tananarive. La colonne formait pour cela deux échelons : l’un,, à gauche, sous les ordres du général Metzinger, devait exécuter l’attaque débordante par le sud et l’attaque de front vers le palais de la reine; l’autre, à droite, sous les ordres du général Voyron, formait le pivot du mouvement et attaquait par le nord-est.

Ces habiles dispositions obtinrent un plein succès. Le 30, à 13 h. 30, après un vif combat livré à An-

HISTOIRE DE l.\ TROISIÈME RÉPUBLIQUE

draisoro par le 3° bataillon clu régiment d’Algérie, la ligne entière de crêtes, qui constituait la position de défense extérieure de la capitale, était enlevée. Il ne s’agissait plus que de s’emparer de la ville ellcmème. Les Ilovas qui la défendaient ouvrirent le feu avec deux fortes batteries établies au palais de la reine et avec d’autres pièces disséminées en divers points. Il suffit de 5 obus à la mélinite, bien dirigés par les 16e et 9e batteries, sur l’artillerie du palais de la reine, pour amener les Ilovas à hisser le drapeau blanc, vers 15 h. 30, et à envoyer des parlementaires (1).

Le général Metzinger, désigné comme gouverneur militaire de Tananarive, pénétra aussitôt dans la ville avec quatre bataillons, une batterie et les deux compagnies du génie, tandis que le général Duchesne restait, avec le groupe du général Voyron, sur les crêtes de l est, « prêt à faire brûler la ville, comme il en avait marqué la résolution aux parlementaires, si le général Metzinger se heurtait à quelque surprise ». Il ne s’en produisit pas, et, le 1er octobre au matin, le général en chef lit son entrée solennelle.

Le traité de paix préparé fut signé dans l'aprèsmidi par les hauts fonctionnaires hovas et ratifié aussitôt après par la reine.

(1) On a toujours constaté que les résultats produits par les obus à la mélinite ont été importants et supérieurs à ceux obtenus avec les obus à mitraille. « Deux coups avaient suffi pour broyer libéralement une vingtaine de Hovas », dit le commandant Aubier. ( La'cavalerie à Madagascar .)

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Occupation et pacification (l'r octobre 1895 - 18 janvier 1896).

Les communications de la colonne légère avec la base de ravitaillement à Mangasoavina furent rouvertes et gardées par des postes qui eurent à repousser des attaques. D’ailleurs, le général Duchesne s’était préoccupé de faire effectuer désormais tous les mouvements de troupe ou de matériel entre Tananarive et la côte par Tamatave (1). Pour cela, il avait prescrit au contre-amiral Bicnaimé, dès le 1 1 septembre, d’amener à Tamatave toutes les troupes disponibles qu’il pourrait prélever sans inconvénients à Diégo-Suarez et Majunga. En exécution de ces ordres, le commandant de la division navale avait occupé Tamatave et les lignes de Earafate dont il avait obtenu la reddition du gouverneur hova (11 octobre). La route de la capitale se trouva libre, ce qui permit d’y envoyer des renforts. L’ancienne route vers Majunga, devenue d’ailleurs presque im praticable dans cette saison de pluies, fut abandonnée; tous les postes se retirèrent.

Le général Duchesne s’aperçut bientôt que les ap-

(1) La route de Tananarive à Tamatave a 300 kilomètres de longueur cl. descend du plateau d’Emyrne en traversant une série de chaînes montagneuses élevées et escarpées, couvertes en grande partie par la forêt vierge et roupées de profondes vallées, la plupart marécageuses, que suivent îles cours d’eau souvent fort larges et, pour la plupart, non guéables. Elle n’était à ce moment praticable « sans d'énormes efforts, ni pour des bêtes de somme chargées, ni même, d une façon générale, pour des piétons européens ». (Rapport du général Duchesne.) L’intendance organisa un service de transports en filandzane des isolés el des ravitaillements. H fit établir dans les gîtes d’étapes ordinaires des magasins do subsistances. C’est par cette voie que AI. Laroche et son personnel montèrent à Tananarive en moins de six jours.

pels qu’il avait adressés à la population pour la rassurer, pour l’exhorter à se soumettre et à rendre ses armes, n’obtenaient aucun résultat. Une enquête lui révéla que cet état d’insurrection persistant était dû au premier ministre et à son entourage. Il fit arrêter Rainilaiarivony et ses conseillers le 2 octobre (1). Rainitsimbazafy, ancien ministre de l'intérieur, devint premier ministre. Les habitants revinrent et rendirent leurs armes'.

Le 22 novembre, un mouvement insurrectionnel éclata dans le sud-ouest de l’Emyrne, dont le centre était à Arivonimamo, à 40 kilomètres environ de la capitale. Le commandant Ganeval, avec trois compagnies malgaches et deux compagnies de Haoussas, châtia rapidement les rebelles., et les meneurs furent passés par les armes. Pour achever la pacification, le général en chef en chargea un des officiers cpii nous avaient combattus, Ranianzalahy, 14e honneur, lieutenant de la reine, avec plusieurs fonctionnaires hovas. A partir du 3 décembre, les insurgés vinrent en bandes faire leur soumission.

Une autre insurrection éclata le 13 décembre sur la route de Tamatave, dans la partie montagneuse

(J) Rainelaierivoun (ou Rainilaiarivony) tut embarqué pour Alger le 19 février 1896. Il y mourut le 17 juillet 1896, à l'àge de 70 ans. Cet exil du chef du parti national causa une grande impression parmi ses partisans. P'endant près de quarante ans il avait gouverné Madagascar. 11 était marié et père de 18 enfants quand il succéda à son frère aîné comme premier ministre, en 1864. Ranavalona II lui laissa la dictature et il fit beaucoup de réformes. 11 défendit la polygamie et le culte des idoles. Il abolit la traite des esclaves; il fonda l’église nationale malgache dont la reine était le chef spirituel et décréta l’instruction obligatoire. Sa nièce fut proclamée reine en 1883, à la mort de Ranavalona II, sous le nom de Ranavalona III, et elle l’épousa.

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du district de Mahanoro, non contre les Français, mais contre les Ilovas qui avaient vaincu et durement traité les peuplades de cette région de l’est. Le lieutenant-colonel Gonard repoussa énergiquement les premières attaques. Des renforts ayant été envoyés de Tamatave et de Tananarive, les chefs se décidèrent à la soumission, à la fin de décembre. Les mouvements de convois recommencèrent avec régularité de la capitale à Tamatave.

Rapatriements.

Le 29 juin, commença le rapatriement de tous les blessés transportables et des malades qu’on avait d’abord soignés au sanatorium de Nossi-Comba, pour les mettre en état de supporter les fatigues d’une dure traversée de vingt et un à vingt-trois jours. On employa les paquebots réguliers des Messageries maritimes, des transports de l’Etat et des paquebots affrétés pour ce service. A partir du 15 août, on activa ces rapatriements, car les hôpitaux étaient encombrés. Les décès en cours de route furent nombreux, mais le commandement ne changea rien au programme arrêté « persuadé qu’il était, d’accord en ce point avec toutes les autorités médicales, que plus élevé encore serait le chiffre des pertes si on retenait sous les tropiques — en quelque lieu que ce fût — les malades, profondément anémiés et cachectisés, qui revenaient de l’avant, pour lesquels le changement de milieu radical qu’entraînait le rapatriement constituait la meilleure chance de succès ». (Rapport du général Duchesne.) Les malades réclamaient à grands cris leur embarque-

Troisième République (1897-1S91). 24

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ment, quel que fût leur état, et ceux dont on ajournait le départ témoignaient d’un profond cjésespoir. Cependant les risques de la traversée étaient grands pour ces malades : 554 décès se produisirent.

L'installation à bord des navires était des plus défectueuses : manque de ventilation, mauvaises conditions hygiéniques, moyens tîe propreté insuffisants, latrines rares et trop éloignées, literie malpropre, etc. Dans les faux-ponts obscurs, où les malades étaient entassés, « régnait une odeur écœurante, une atmosphère empuantie par des excréments, par les exhalaisons de toute nature, par les odeurs de toute provenance qui souillaient le pont... Des hommes gisaient inertes qui n’avaient plus la force de sortir de leurs couchettes. Le personnel infirmier manquait; les moins invalides parmi les malades faisaient le service autant que le leur permettaient l'état de leur santé et l’éiat de la mer. Oue pouvaient faire un ou deux médecins, quelquefois malades eux-mêmes, ordinairement novices en navigation et éprouvés par le mal de mer, n’ayant pas de personnel subalterne à leur disposition?... » (Docteur Reynaud, médecin en chef des colonies.) Et les moyens de médication manquaient... Comment s’étonner de tant de pertes douloureuses?... Profitera-t-on enfin de cette leçon, après tant d’autres, et améliorera-t-on sérieusement les transports maritimes de façon à ne pas débarquer, chaque fois, des troupes épuisées, malades, avant le commencement des opérations et à ne pas rembarquer dans de mauvaises conditions des malades que le voyage achève? (1).

(1) Voir dans le volume précédent, page 146, les fautes signalées à la Chambre.

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Los Iroupes valides partirent aussi. En un mois, les navires affrétés rapatrièrent 241 officiers, 3.043 hommes dé troupe, 417 marins, 2.518 conducteurs •auxiliaires. De pius, ils emportèrent 2.074 tonnes de materiel. Le dernier départ se fil le 29 décembre. La direction des étapes ne conserva à Majunga que les hommes trop malades pour supporter la traversée.

Conformément aux ordres du gouvernement, on ne laissa à Madagascar, indépendamment de la garnison normale de Diégo-Suarez, qu'une brigade mixte d’occupation qui tenait garnison à Tananarive, avec des détachements à Fianarantsoa, à Tamatave ■et à Majunga. Les éléments principaux étaient fournis par la brigade de marine (2e brigade) du corps •expéditionnaire.

Les dépenses de l’expédition.

Les dépenses totales de l’expédition se sont éle vées, après vérification, à 63.452.669 fr. 98 pour le ministère de la guerre, et à 27.655.757 fr. 78 pour le ministère de la marine; soit, au total, 91 millions 108.427 fr. 76.

Les pertes du corps expéditionnaire.

D après la statistique établie par le ministère de la guerre, le total des pertes s’éleva à 5.592 hommes, dont 5.501 morts et 91 disparus. 72 p. 100 de ces décès avaient été causés par le paludisme (60 p. 100 par la cachexie paludéenne, 10 p. 100 par des accès pernicieux, 2 p. 100 par des accès bilieux hématuriqnes), 8 p. 100 par la dysenterie, 12 p. 100

par la fièvre typhoïde, le reste par des affections diverses. Il n’y avait eu que 7 hommes tués au feu et 13 morts à la suite de blessures.

Ces chiffres ont leur éloquence et méritent d'être médités. Ils prouvent, une fois de plus, que, dans les expéditions coloniales, comme l'ont compris les Anglais, la science militaire doit être surtout une science de prévoyance hygiénique cl médicale.

M. Laroche résident général.

Avant même que la pacification de cette nouvelle colonie eût été assurée, le gouvernement s'empressa de remplacer le général Duchesne par M. Laroche, nommé résident général (1). Il s’agissait, avant tout, comme toujours, d'assurer « la prédominance du pouvoir civil », même aux dépens des intérêts de la France. Les enseigncfnenls du passé ne servaient à rien, et, pour obéir au même « principe », on commettait les mêmes fautes qui avaient déjà causé tant de déboires. En même temps, l’administration de Madagascar fut rattachée au ministère des colonies.

M. Laroche arriva dans la capitale le 10 janvier 1896. Le lendemain, le général Duchesne le présenta à la reine et partit le 18 pour Tamatave où il s’embarqua.

M. Laroche remit à la reine la déclaration de prise de possession de l'île de Madagascar par la France et de l’annulation du traité du 1er octobre 1895 remplacé par des conventions plus nettes. Et il lui offrit.

(1) M. Laroche, ancien lieutenant de vaisseau, était préfet de la Haute-Garonne et appartenait à la religion protestante. Il est devenu député.

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au nom du président de la République, un collier de diamants d’une valeur de 10.000 francs.

M. Berthelot, ministre des affaires étrangères, avait donné au résident général des instructions lui prescrivant « d’étendre à toute l'ile notre domination effective »; elles ajoutaient : « Le gouvernement de la République estime, du reste, que cette extension doit s’opérer par des procédés plus politiques que militaires et qu’il y aura lieu d’user de persuasion et de pression morale plus que de violence. » Cette ignorance de la situation et du caractère des indigènes allait bientôt compromettre notre domination, car M. Laroclie, respectant servilement l’esprit et la lettre de ces ordres, ne fit jamais acte d’initiative, sinon pour exagérer les instructions du gouvernement. L’erreur de ce choix se trouva aggravée par le fait qu’on lui confia tous les pouvoirs militaires en même temps que les pouvoirs civils.

Révoltes. — Complot à Tananarive Rappel de M. Laroche.

Dès le mois de février 1896, des attaques se produisirent contre nos postes. Le 30 mars, trois Français en exploration furent massacrés à Manarintsoa. Le général Y oyron envoya deux colonnes contre les rebelles, 1 une vers le nord, l’autre vers le sud. La première, bien dirigée par le colonel Oudri (qui devint plus tard général et commandant du 4® corps d’armée), obtint de prompts résultats en châtiant les insurgés et en obligeant les tribus à se soumettre. Son chef fut cité à l’ordre de l’armée. L’autre colonne pacifia également la région qu’elle parcourut. Mais

un événement plus important obligea à rappeler en toute hâte des troupes dans la capitale où le résident général avait dû proclamer l’état de siège à la suite de la découverte d’un complot organisé avec la complicité de la cour et des hauts fonctionnaires hovas- Des armes avaient été volées à l’arsenal par un prince. Le 28 avril au soir, une musique devait donner le signal du massacre de tous les Français. Nct're résident, M. Ponty, découvrit ce projet que de promptes mesures firent échouer. On arrêta les meneurs, parmi lesquels le second gouverneur et des officiers hovas, qu’on fit passer en jugement.

Les troubles continuèrent pendant le mois de mai; le 25, 1.500 rebelles attaquèrent le village d’Antsirabé (à 110 kilomètres au sud de Tananarive) qui fut pillé et incendié en partie. Trois colonnes de milice indigène accoururent, sous la conduite de M. Alby, résident français, et du gouverneur général hova. Après un violent combat, les insurgés furent repoussés et laissèrent 145 morts sur le terrain.

Malgré ces événements inquiétants, M. Laroche continuait à envoyer des rapports optimistes que démentaient les rapports militaires. M. André Lebon, ministre des colonies, se rendit bientôt compte de la situation, et n’hésita pas à rappeler le résident général, qu’on ne pouvait plus laisser dans l’île, à aucun titre, car il n’avait plus l’autorité morale nécessaire. (Discours prononcé au Sénat par le ministre des colonies, le 3 novembre 1896, en réponse à l’interpellation de M. Le Provost de Launay.)

Cette malheureuse expérience avait trop duré et le gouvernement eut la sagesse de remplacer M. Laroche par un officier supérieur de haut mérite, le co-

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lonel Gallieni, qui avait prouvé ses remarquables qualités d’organisateur et de chef militaire au Soudan et au Tonkin. Il fut nommé résident général le 6 juillet, et général de brigade le 9 août (1). Il s'embarqua le 10 août; le 15 septembre, il était à Tananarive, et M. Laroche partait.

Le général Yoyron, qui était commandant des troupes depuis le 15 février 1890, demanda son rappel en France, ce qui lui fut accordé.

(1) Galuèni, né en 1849 à Saint-Béat (Haute-Garonne), fils d’un capitaine retraité devenu maire de cette commune, fut d’abord élève de La Flèche, puis entra à Saint-Cyr en 1868. Nommé sous-lieutenant au 3' régiment d’infanterie de marine le 15 juillet 1870, il combattit, avec la 8' division (12" corps d’armée), à Bazeilles et à Sedan. Emmené en captivité, il rentra en France le 3 mars 1871. Nommé lieutenant, il servit à la Réunion, puis au Sénégal, où il obtint le grade de capitaine en 1878. En 1881, la Société de géographie lui décerna une médaille d’or pour ses explorations. Chef de bataillon en 1882, il resta trois ans à la Martinique. Lieutenant-colonel en 188G. il retourna en Afrique et fut le premier commandant supérieur du Soudan français. Il fut nommé colonel en 1891 et chef d’état-major dû corps d’armée de la marine. Il se rendit en Extrême-Orient en 1892; il ne revint en France qu’au mois de février 1896, après avoir rendu d’éminents services dans le Haut-Tonkin. A peine rentré, le gouvernement le désigna pour remplacer M. Laroche comme résident général et le nomma général de brigade le 9 août 1896. Il passa divisionnaire le 9 août 1899. Il fut ensuite commandant du 13" corps, puis du 14" et gouverneur militaire de Lyon, enfin membre du conseil supérieur de la guerre. Grand-croix de la Légion d’honneur, médaillé militaire, le gouvernement le maintint, sans limite d’âge, dans la F" section de l’état-major général (activité). Pendant la guerre mondiale, il a rendu des services éclatants comme gouverneur militaire de Paris, et a contribué à la victoire de la Marne. Puis, comme ministre de la guerre, il a montre une fois de plus ses qualités exceptionnelles d’organisateur. Malheureusement, la maladie 1 a empêché d’accomplir toute son œuvre, et il est mort en 1916.

Madagascar colonie française.

Abolition de l’esclavage.

Le 20 juin- 1896, AI. Hanotaux, redevenu ministre des affaires étrangères, fit voter, par la Chambre, une loi déclarant « colonie française l’ile de Madagascar avec les îles qui en dépendent ». Le même jour, la Chambre vota, par un ordre du jour, l’abolition immédiate de l’esclavage à Madagascar. Le cabinet crut voir dans cette proposition une tactique politique pour arracher à la majorité un vote de désapprobation, et il se rallia, au dernier moment, à cet ordre du jour qui ne pouvait avoir de sanction immédiate que sur les points occupés militairement. Ailleurs, il devait rester lettre morte jusqu’à la pacification. Du reste, l’esclavage n’avait pas à Madagascar le caractère d’oppression constaté dans d’autres pays et à d’autres époques. Les moeurs y réprouvaient l’acte de vendre les esclaves; ceux-ci pouvaient se libérer moyennant une somme débattue avec le maître. Une fois de plus, la Chambre, ignorant la question traitée, avait émis un vote inconsidéré pouvant retarder la pacification. Le général Gallieni n’appliqua cette mesure qu’avec une sage prudence et en évita les inconvénients.

Gouvernement du général Gallieni. — Mesures de rigueur. — Organisation.

La loi du 6 août 1896 avait déclaré Madagascar « colonie française », et, pour l’appliquer, la tâche était rude. Si l’on excepte les environs de Tananarive, une partie de la province de Vakinankaratza et

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du pays des Betsiléo, tout l’Imérina et les régions limitrophes étaient en insurrection, soulevées par le vieux parti hova qui jugeait l’heure favorable pour chasser les conquérants. « L’Imérina ne communique plus avec la mer que par la route de Tamatavé, disait le général Gallieni, et encore nos communications sont des plus précaires et constamment interrompues. Les insurgés, qui ont compris l’importance que cette route a pour nous, la menacent sur plus de 100 kilomètres de longueur. Ils attaquent les convois, brûlent les villages et terrorisent les bourjanes qu’il devient de plus en plus difficile de recruter. Le corps d’occupation et la colonie européenne risquent d’être affamés; il y a à peine un mois de vivres dans les magasins de Tananarive, et la mauvaise Saison, qui commence dans un mois on deux, va rendre encore la situation plus critique... En Imérina, les Alliages sont dépeuplés; la majorité des habitants s’est enfuie dans la brousse et dans la forêt... Le mot d’ordre est de laisser les rizières en friche, afin de provoquer la famine et de forcer ainsi plus sûrement les Français à évacuer le pays... Sur la côte ouest, c’est l’anarchie... Les Sakalaves du Nord-Ouest et de l'Ouest semblent rebelles à toute autorité... Les colons n’osent plus rien lenter dans un pays dont 1 insécurité est mninlement complète el qui a été ensanglanté par le massacre de Mercier. Molineux, Duret de Brie, Michaud, Grand, Ganier, du P. Berthieux, etc. (1). »

En vertu d’un décret, du 11 juillet 1806, le géné-

(1) Rapport sur la pacification, l'organisation et la colonisation clc Madagascar (octobre 1896 à mars 1899), par le général Gallieni (H. Charles-Lavauzelle, éditeur).

ral Gallieni réunissait les pouvoirs de résident général et de commandant en chef, et toutes les affaires militaires dépendaient du ministre des. colonies. Il prit, dès son arrivée, des mesures énergiques. Il fit disparaître le drapeau hova et exigea que la reine vînt lui rendre visite (28 septembre)- Il fit juger aussitôt les principaux fauteurs de désordre. De puissants personnages furent condamnés à l’exil et envoyés à la Réunion : le prince Razafimanantsoa, oncle de la reine; Razanakombana, exministre des lois; Ravelonanosy, chef d'une importante caste de nobles; un esclave libéré très influent sur la reine dont il avait épousé la sœur de lait, etc. Au mois d’octobre, le ministre de l’intérieur Rainandriamanpandry, ancien gouverneur de Tamatave, et le prince Ratsimamanga, oncle de la reine, frère du prince exilé, convaincus de complicité dans la rébellion, furent condamnés à mort par le conseil de guerre (12 octobre) et exécutés à Tananarive. Le premier ministre donna sa démission et n’eut pas de remplaçant. Le 11 octobre, une princesse, tante de la reine, et ennemie dangereuse des Français, fut exilée à Sainte-Marie.

A partir du 17 octobre, les tribunaux français rendirent seuls la justice.

Le 13 octobre, sur l’invitation du général Gallieni, la reine — qu’on voyait rarement — tint un grand kabarv pour ordonner à tous les grands dignitaires de mettre fin à l’insurrection. Pendant les mois d’octobre et de novembre elle parcourut les environs de la capitale pour prescrire à tous ses sujets de se soumettre. Le résident général envoya aussi, dans les diverses provinces, des missions compo-

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sées d’anciens seigneurs féodaux, de cadets, de chefs militaires, et dirigées par des officiers français. Ces émissaires, avisés qu’ils ne rentreraient dans la capitale qu’après la pacilication des provinces où ils se rendaient, obtinrent des soumissions nombreuses.

Cependant l’ordre se rétablissait difficilement à cause de l’attitude ambiguë de la reine. Il fut avéré que des lettres signées de son grand sceau personnel — qu’elle détenait seule — avaient été envoyées pour pousser à l’insurrection deux régions qui s’étaient aussitôt soulevées. Le général Gallieni résolut de déposer Ranavalona. Prévenue le 26 février dans la soirée, elle partait de Tananarive à minuit et se trouvait le lendemain à midi hors de l’Emyrne. Dès son arrivée à Tamatave, on la fit embarquer pour la Réunion. Une proclamation du résident général annonça aux populations l’abolition de la royauté. L’attitude générale des indigènes devint meilleure, et les fonctionnaires malgaches se montrèrent plus obéissants. Ce fut la fin de notre lutte contre le vieux parti ho va qui s’était montré irréductible jusqu’à ce moment.

Le gouvernement français fixa à la reine Ranavalona la ville d’Alger comme résidence et lui accorda une pension annuelle de 30.000 francs, portée plus tard à 50.000, puis à 60.000. Ranavalona III est morte le 23 avril 1017.

Dès les premiers mois de 1897, grâce à ces promptes mesures de rigueur, l’insurrection était maîtrisée sur' le plateau central. Le général Gallieni usa de clémence envers tous les chefs des bandes insurgées qui vinrent se soumettre. Les por-

tes des prisons furent ouvertes, au mois de maïs, à tous les détenus pour raisons politiques. Même les assassins de Garniçr, Duret de Brie, Granet, du père Berthieri, obtinrent leur grâce et furent envoyés simplement à la Réunion pour quelque temps. On leva l’état de siège et il n’v eut plus d’exécutions. Il y avait eu, au total, 63 indigènes condamnés à mort.

La libération des esclaves présenta de grosses difficultés, car la fortune monilière malgache et l’organisation du travail agricole reposaient principalement sur cette institution. On comptait au moins 300.000 esclaves en Emyrne, 100.000 dans le Betsiiéo, 100.000 dans les autres provinces soumises aux Hovas, représentant un capital de 75 millions et comprenant 125.000 travailleurs valides, occupés aux travaux agricoles et à l’élevage. Les instructions impératives du ministère des colonies obligèrent à mettre en vieueur la décision du Parlement par l’arrêté du 27 septembre 1896, et le général Galliem résolut de profiter de celte situation nouvelle pour s’appuyer sur les anciens esclaves qui se montrèrent très reconnaissants et ne cessèrent d’afficher leurs sentiments d’attachement à la France. La libération s’accomplit sans les désordres qu’on redoutait. Les vieillards, les infirmes et les enfants, qui se trouvaient ainsi brusquement privés des ressources accordées par leurs anciens possesseurs, ne furent pas abandonnés par les familles hovas aisées, grâce au sentiment presque familial qui unissait depuis longtemps les esclaves aux maîtres.

Le général Galliéni montra sa sollicitude pour

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les Malgaches en créant des écoles, entre autres YEcOle professionnelle pour les artisans et les ouvriers d’art (17 décembre 1890), 1 Ecole de médecine indigène, avec son annexe, l'Hôpital malgache (11 décembre).

Un système équitable d’impôt empêcha les exactions dont avaient tant souffert les populations. Les taxes étaient publiées et expliquées dans un journal indigène.

L’institution des comices agricoles procura des récompenses aux agriculteurs. La loi foncière du 9 mars 1896 accorda aux indigènes la propriété définitive des terrains cultivés ou couverts de constructions par leurs soins.

Enfin, le résident général s'attacha à mettre un terme aux luttes entre les missions protestantes et catholiques. « Les ministres des différents cultes, ordonna-t-il, ne doivent, sous aucun prétexte, s’immiscer dans les affaires publiques, leur mission d’ordre spirituel étant bien distincte de tout ce qui est du ressort exclusif des fonctionnaires français ou indigènes, c’est-à-dire des pouvoirs reconnus. » (Circulaire du 10 février 1897.) L’œuvre d’apaisement s’opéra peu à peu. Le résident général, tint à signaler la lâche méritoire accomplie par la mission des lazaristes du sud, que dirigeait Mgr Crouzet et qui s’était attachée à civiliser les tribus encore barbares du Sud. Il donna encore des éloges à la mission des Pères du Saint-Esprit qui étendait son action dans le nord de l’île. « Je crois, dit-il, que le moment est venu de faire appel, plus que pendant ces deux dernières années, aux qualités de zèle, de dévouement et d’abnégation dont les différentes mis-

sions ont l'ait preuve incontestablement dans leur tâche, parmi les diverses populations de Madagascar. La France peut et doit les appeler à collaborer à son œuvre de civilisation et de colonisation... »

Le service judiciaire, institué par un décret du 28 décembre 1895 et réorganisé par le décret du 9 juin 1896, eut son personnel au complet et comprit une cour d’appel et un tribunal de lre instance à Tananarive, un tribunal de lre instance à Tamatave et à Majunga, une justice de paix à compétence étendue à Diégo-Suarez et à Nossi- Bé.

La direction des llnances, créée par décret du 14 février 1896 et transformée, le 14 juillet 1896, en une direction des finances et du contrôle, fut placée auprès du résident général.

Le service des douanes se substitua aux douanes hovas. Les postes et télégraphes avaient été organisés avant la campagne de 1895. Le service des travaux publics, créé au début de 1896, entreprit les travaux de voirie les plus urgents.

Opérations militaires. — Pacification.

Le 1er octobre 1896, le corps d’occupation ne comprenait plus que les troupes ci-après : 2 bataillons de tirailleurs algériens, 1 bataillon de la légion étrangère, les cadres de 2 compagnies du génie, le 13e régiment d’infanterie de marine à trois bataillons, le régiment colonial (12 compagnies d’Haoussas et de Sénégalais), le régiment de tirailleurs malgaches (2 bataillons, un 3® en formation), 3 batte ries d’artillerie et 3 compagnies de conducteurs.

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Le général Gallieni se hâta de transformer l’Imérina en territoire militaire et constitua sept cercles militaires , dirigés chacun par un chef de bataillon.

L’organisation de ces cercles fut le rouage principal de la pacilication. Le commandant avait sous ses ordres toutes les troupes du cercle et il avait des pouvoirs administratifs aussi étendus que ses pouvoirs militaires. 11 utilisait, autant que possible, l’ancienne administration indigène.

« Une des premières mesures qui furent recommandées aux commandants des cercles, dès que les progrès de la pacification permettaient la réorganisation administrative, fut de décentraliser . l'administration par la création de secteurs. Le secteur est, par rapport au cercle, ce que le cercle est par rapport à l’autorité centrale. Un officier de choix doit être placé à sa tête...

» C’est cette organisation en cercles et secteurs dont j’avais déjà pris l’initiative au Soudan (1887- 1888) et au Tonkin (1893 à 1895), où elle avait fourni les meilleurs résultats, qui décida de la pacification du plateau central. Elle était basée, avant tout, sur le principe de l’unité d’action et de direction dans chacune de ces divisions territoriales et aussi sur la responsabilité entière, à tous les points de vue, laissée aux chefs de ces divisions. » (Général Galheni.)

Au mois de janvier 1897, par un service intensif de transports par mulets de bât, 300 tonnes de vivres et de munitions avaient été amenées à Tananarive. Aussitôt après, le ravitaillement étant assuré, les opérations militaires commencèrent". De nombreux combats furent livrés dans l’Imérina aux in-

surgés. Les commandants des cercles, agissant isolément, de leur propre initiative, obtinrent de prompts résultats.

Parmi les officiers qui se distinguèrent dans ces expéditions et qui obtinrent de beaux succès, il faut citer les lieutenants-colonels Gonard, Borbal- Combret, Combes et Hurslel, le commandant Lyautey (bientôt promu lieutenant-colonel), les commandants Reynes, Dujon, Mougeot et Noël, le capitaine Deleuze. On doit mentionner aussi l’habile et courageuse conduite de M. Pradon, résident de la province de Maroantzetra, qui livra, à la tète de milices, plusieurs combats meurtriers.

Les efforts de tous ces Français obtinrent vite la pacification,, et le général Gallieni, bon juge, tint à en signaler le mérite dans son rapport : « Les opérations qui ont amené en six mois la pacification de l’Imérina, complètement insurgée en 1896, font ressortir une fois de plus les qualités de dévouement, d’entrain, de ténacité de nos troupes coloniales. Poursuivies en pleine saison des pluies, dans un pays boisé, marécageux, coupé de nombreux cours d’eau, avec un ravitaillement rendu laborieux par la difficulté des communications, elles nous coûtèrent des pertes importantes, et un moment nos hôpitaux et ambulances étaient insuffisants pour contenir les 1.200 blessés ou malades du corps d’occupation. »

Après la pacification de l’Imérina, le général Gallieni agit contre les principales tribus insoumises de Madagascar. Nous ne pouvons, dans ce court exposé, donner les détails de toutes ces opérations, mais nous devons cependant rappeler les noms

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de quelques-uns des intrépides officiers qui se signalèrent dans ces luttes pénibles et meurtrières : les capitaines de Toquenne, de Bouvié, Morin, Lucciardi, Flayelle (tué); les lieutenants Dejoux (tué), Martin, Montagnole (tué).

A ce moment, l’île était divisée en quatre territoires militaires et onze provinces indépendantes. Leurs subdivisions étaient des cercles et des secteurs. Le gouvernement de Tananarive était compris dans le 3e territoire militaire.

Au commencement de 1899, la plus grande partie de Madagascar — partie dont on pouvait comparer l'étendue à celle de l’ancienne France de 1800 — était soumise à notre autorité. Les mêmes troupes qui avaient accompli l’œuvre de pacification dans les régions orientales de l’ile et sur le plateau central (de septembre 1890 à juillet 1897), pénétraient dans les contrées de l’ouest, du nord et du sud, à travers d’immenses territoires à peu près inconnus, « parcourus seulement, jusqu’à ce moment, par quelques explorateurs isolés, et habités par des peuplades guerrières, sain âges, indépendantes, Sakalaves, Baras, Tanalas, Antandroys, etc., dont l’occupation essentielle était, jusqu’à notre arrivée, le pillage et le vol des esclaves et des bœufs chez les Hovas et les Betsiléos, plus travailleurs et plus industrieux... ».

Les troupes indigènes. — Les troupes d’occupation.

On avait constitué un nombre important de compagnies malgaches sur lesquelles on fondait des espérances qui furent déçues. On en comptait d’abord 12, puis 2i en 1897. Mais il n’y en eut plus

Troisième R 'publique (18971890). 2 >

que 18 peu après. Les tirailleurs originaires de la côte, Betsimisarakas ou Comoriens, étaient courageux et résistants, mais ceux d’origine liova ou belsiléo étaient très médiocres lorsqu’ils servaient hors de la région centrale. Ils avaient autant la fièvre que les Européens, sans posséder leur valeur militaire, et ils témoignaient une terreur des Sakalaves, Baras et Tanalas. Les milices (garde indigène créée par décret du 11 juillet 1896), lorsqu'on les employa sans encadrement de troupes noires ou européennes, rendirent peu de services.

Le général Gallieni, dans un but d’économie, avait essayé, en 1897 et 1898, de substituer aux troupes d’Afrique, coûtant cher, ces troupes recrutées sur place. Le nataillon.de tirailleurs algériens avait été rapatrié, le régiment colonial réduit à 8 compagnies. Il reconnut son erreur et déclara que les compagnies de Sénégalais ou de Haoussas constituaient la seule troupe indigène sur laquelle on pût compter en toutes circonstances.

En 1914, le groupe de l'Afrique orientale (1) possédait les troupes suivantes :

Le bataillon d’infanterie coloniale de l'Emyrne (4 compagnies);

Le bataillon d’infanterie coloniale de Diégo-Suarez (4 compagnies);

Trois régiments de tirailleurs malgaches (les 1er et 3e à trois bataillons, le 2& à quatre bataillons);

Un bataillon de tirailleurs sénégalais de Madagascar (4 compagnies);

(1) L’organisation militaire comprend, sous le nom de Groupe de l’Afrique orientale, toutes les forces du gouvernement général de Madagascar avec celles' de la Côte des Somalis.

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La brigade indigène de la Côte des Somalis (1); Le 7° régiment d’artillerie coloniale (7 batteries); Deux compagnies mixtes d’ouvriers d'artillerie coloniale (10e et 11e).

La situation commerciale.

Dès la lin de 1890, le commerce extérieur reprenait de l’activité.

En 1890, les importations s’élevaient à 5.597.259 francs; en 1896, à 13.987.931 francs; en 1898, à 21.641.060 francs.

Les exportations montaient, en 1890. à 3.741.354 francs; en 1890, à 3.605.951 francs; en 1898, à 4.960.000 francs. En trois années, la France, qui était autrefois à un rang inférieur, prit la première place sur le marché de Madagascar. Ce mouvement ne s’est plus arrêté. De 78 millions en 1910, le mouvement commercial a atteint 90 millions en 1911 ei 109.879.142 francs en 1912. Dans ce dernier chiffre, les importations entrent pour 50 millions et les exportations pour 59.800.000 francs. La colonie a tiré grand parti de ses ressources agricoles et minières (2).

Parmi les principales exportations, on signale

(1) Le territoire d’Oboek, les protectorats de Tadjourah et des pays danakils ont été réunis au protectorat de la Côte des Somalis et forment un ensemble sous la dénomination de Côte française des Somalis et dépendances, avec Djibouti comme capitale (décret du 20 mai 189G1.

(2) Les exportations ont augmenté d’une façon caractéristique depuis 1890; elles ne s’élevaient à cette époque qu’à 3.605.951 francs; elles montaient en 1900 à 10.623.869 francs; en 1904, à 19.427.159 francs; en 1906, à 28.502.695 francs; en 1909, à 33.378.179 francs.

l'industrie des peaux brutes (10.752.000 francs), le manioc (22.410.000 kilos en 1912, au lieu de 24.000 kilos en 1908).

Le bilan commercial de la Réunion est monté en 1913, à 41.527.323 francs contre 31.299.000 francs en 1902. Sur les 16 millions et demi d’exportations, près de 12 millions ont pris le chemin de la métropole.

La situation financière.

Le budget de 1898 fut le premier budget régulier établi à Madagascar. Le total des recettes atteignait 9.661.940 francs, y compris 1.800.000 francs de subvention de la métropole. En définitive, on prévoyait 10 millions et demi de dépenses et plus de 12 millions de recettes.

Le budget de 1899 fut arrêté à 11.136.000 francs en recettes et à 11.135.066 francs en dépenses

L’exercice de 1912 a donné en recettes, 30.717.573 francs; en dépenses,’ 25.481.719 francs.

En 1913, les quatie budgets de ia Grande Ile, non compris ceux des Comores, se sont soldés avec les excédents ci-après de recettes sur les dépenses : 5.S59.042 francs, budget ordinaire; 476.152 francs, budget extraordinaire; 603.101 francs, budget de l’assistance médicale indigène; 295.403 francs, budget annexe des chemins de fer. Soit, en chiffres arrondis, un total de plus de 45 millions et demi de recettes, de 38 millions de dépenses, de plus de 7 millions d’excédents de recettes sur les dépen¬

ses.

CONQUÊTE DE MADAGASCAR

Au 31 mai 1913, l'actif de la caisse de réserve s’élevait à 15.354.283 francs.

La population.

D’après une statistique publiée au Journal officiel de Madagascar, du 7 mai 1910, la colonie comptait, en 1909, 2.965.508 habitants, dont 15.118 Européens, 2.944.389 indigènes sujets français, 4.154 indigènes sujets étrangers et 1.847 métis. Les effectifs militaires (guerre et marine) compris dans les chiffres précédent, s’élevaient à 10.770 hommes, dont 2.8i6 Européens el 7.924 indigènes. La population européenne comprenait 6.671 Français nés en France; 5.166 Français nés dans les colonies; 3.281 étrangers.

Tananarive avait 94.813 habitants; Diégo-Suarez, 10.377; Tamatave, 8.761; Fianarantsoa, 8.179; Majunga, 7.205.

Chemins de fer.

Un chemin de fer fut entrepris par le général Gallieni, malgré de grandes difficultés, pour relier la capitale à la côte orientale. La longueur était de 396 kilomètres de Tananarive à Brickaville. Il parvint à faire achever et à livrer à l’exploitation les 120 premiers kilomètres. La partie de Famovana à Brickaville fut inaugurée au mois de novembre 1904. Son successeur fit terminer la construction jusqu’à Tananarive.

Après l’achèvement de celle ligne, une loi, du 8 avril 1910, autorisa un nouveau tronçon de Bric-

kaville à Tamatave (98 kilomètres), qui fut inauguré au mois de mars 1913.

Le prix de revient du kilomètre lut de 292.000 fr. dans la section Brickaville - Mangoro, de 130.000 francs dans la section Mangoro - Tananarive, de 63.000 francs, dans la section Brickaville - Tamatave.

Ce chemin de fer a été pour la colonie une cause de richesse et de progrès. 11 a beaucoup contribué, comme le prévoyait le général Gallieni, à son expansion commerciale.

Depuis 1913, une autre ligne, de Tananarive à Antizabé, traversant le plateau central dans la direction du sud, est en voie d’exécution.

Les successeurs du général Gallieni.

Régime civil. — Dépendances de Madagascar.

Les admirables résultats obtenus par le général Galliéni lui valurent, avec de nombreuses félicitations, la décoration de grajad officier de la Légion d’honneur le 31 mai 1898 et le grade de général de division le 9 août 1899. Au mois cle juin 1900, il reçut le titre de commandant en chef du corps d’occupation. En 1905, il vint en France afin de soutenii ses projets d’amélioration, et manifesta le désir de retourner à Madagascar pour parachever son œuvre, mais le gouvernement avait hâte de revenir au « régime civil » et le remplaça par M. Victor Augagneur, médecin chirurgien, professeur à la Faculté de Lyon et maire de cette ville, élu député l’année précédente.

A M. Augagneur a succédé, le 16 juillet 1910,

CONQUÊTE DE MADAGASCAR 389

M. Albert Picquié (1). Presque partout le régime militaire a été remplacé par le régime civil. Un décret, du 23 février 1914, a rattaché au gouvernement général de Madagascar,* en exécution de la loi- du 25 juillet 1912, les îles de Mayotte, Anjouan, Mohéli, ainsi que la Grande-Comore et ses dépendances. Un décret, du 9 avril 1908, y avait déjà rattaché Mayotte et ses dépendances, et un autre décret, du 28 janvier 1896, les établissements de Diégo- Suarez, Nossi-Bé et Sainte-Marie de Madagascar.

La Grande-Comore. — Le sultan Saïd-Ali.

Le sultan Saïd-Ali gouvernait la Grande-Comore, lorsqu’un Français, M. Humblot, botaniste, fut chargé d’une mission par le ministre de l’instruction publique et débarqua dans l’ile (1885). Celui-ci gagna la confiance du sultan dont il obtint une convention lui donnant le droit d’exploiter toutes les richesses naturelles moyennant payement de 10 p. 100 des bénéfices. Il organisa aussitôt la Société de la Grande-Comore à laquelle il céda ses droits. En même temps, il s’occupa de resserrer les liens du protectorat et obtint le titre de résident français.

En 1893, Saïd-Ali, après plusieurs tentatives pour reprendre son pouvoir, fut interné à la Réunion.

(1) Picquié, né en 1853 à Saint-Gaudens, débuta comme élève-CDmmissaire de la marine en 1875 et devint inspecteur adjoint de la marine en 1885, puis inspecteur des colonies en 1889. inspecteur général en 1898. Après avoir servi dans un grand nombre de colonies, il a été nommé conseiller d’Etat en service extraordinaire en 3908. délégué dans les fonctions de gouverneur général de l'Indo-Chine en 1909; enfin, gouverneur général de Madagascar le 16 juillet 1910.

Un arrêté du gouverneur de la Réunion, en dale du 20 novembre 1893, prononça la déchéance de sa souveraineté. Le gouvernement donna son approbation- et les droits de la Société de la Grande-Comore furent délimités par une décision du ministre des colonies en date du 9 avril 1897 (1).

Saïd Ali, détrôné, vint à Paris et reçut une pension du gouvernement. Il déféra au Conseil d’Etat, pour excès de pouvoir, l’arrêté du gouverneur de la Réunion et la décision ministérielle de 1897, mais sa requête ne put être admise, pour incompétence, parce que l’acte de déchéance était un acte diplomatique et gouvernemental (20 juillet 1911).

(1) M. Humblot est décédé à la Grandc-Comore le 20 mars

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