‹ Histoire de la Troisième République de 1897 à 1899Chapitre 6 sur 54 · DÉMARCHES DE LA FAMILLE · texte numérisé non relu

DÉMARCHES DE LA FAMILLE

Les familles Hadamard et Dreyfus s’efforcèrent d'obtenir la révision du procès après la condamnation de Dreyfus qui subissait sa peine à l’ile du Diable, d’où il envoyait à sa femme des lettres dans lesquelles il ne cessait de protester de son innocence, correspondance qui fut plus tard publiée pour intéresser le public à sa cause. Les deux frères du condamné, Mathieu et Léon Dreyfus, avaient annoncé au colonel Sandherr, chef du service des renseignements, qu’ils mettraient tout en œuvre pour obtenir la réhabilitation, et ils commencèrent, dans les premiers mois de 1895, des démarches auprès

(1) Voir le volume précédent, pages 52 el 104.

PRÉSIDENCE DE M. FÉLIX FAURE ( 1 8' .“>-lS9D) 77

d’hommes politiques et de directeurs de journaux. Ils ne purent rien obtenir à ce moment. Leurs tentatives allaient bientôt être facilitées par une loi, promulguée le 8 juin 1895, qui augmentait les cas •de révision judiciaire (1). ELles furent surtout puissamment secondées par un officier supérieur du ministère de la guerre : le commandant Picquart.

EXQüÈTE DU COMMANDANT PICQUART SUR ESTERHAZY.

Le colonel Sandherr avait été nommé au commandement du 20° régiment d’infanterie à Montauban, et le général de Boisdeffre, chef d’état-major généra], avait désigné pour le remplacer, au mois de juin 1895, le commandant Picquart, sous-chef du 3e bureau, qui prit officiellement possession de son ■emploi le 1er juillet (2).

{]) La loi du 8 juin 1893, sur la révision 'des procès criminels e.' correctionnels et sur les indemnités a accorder aux victimes d’erreurs judiciaires, modiliait les articles 443 à 447 du Code d’instruction criminelle, (Voir le volume précédenf, page 110.)

(2) Le colonel Sandherr, malade depuis le 9 juin 1895, mourut le 24 mai 1897. Son successeur, Marie-Georges Picquart, fils d’un percepteur des contributions directes, naquit le 6 septembre 1854 à Strasbourg. Il entra en 18/2 à Saint-Cyr ou il gagna les galons de sergent et fut classé n° 5, sur 304. 11 en sortit sous-lieutenant d’infanterie et suivit les cours de l’Ecole d’état-major (1S75-1876). Promu lieutenant en 1870, il fit un stage au T cuirassiers, puis au 4“ zouaves. Nommé capitaine le 14 septembre 1880, il fut versé dans l’infanterie à la suppression du corps d’état-major. 11 accomplit un stage à l’état-major de la 34” division et passa à l’état-major général (2' bureau) le 14 avril 1883. Il partit au ’l’onkin où il fut attaché à l’état-major de la 2” brigade d’occupation (22 avril 188G). Il obtint une citation pour fait de guerre et la croix rie la Légion d’honneur (5 juillet 1887). Il rentra en France et fut nommé chef de bataillon le 14 mai 1888 au 00‘ d’infanterie. De 1880 à 1894, il occupa le poste de professeur de topographie à l’Ecole supérieure de guerre, puis il revint à l’étatmajor général (3° bureau). Chargé de la direction du service des renseignements, il passa lieutenant-colonel le 0 avril

. Le nouveau chef du bureau des renseignements reçut du général de Boisdcffre l’ordre de « continuer à suivre » l’affaire Dreyfus. 11 avait sous ses ordres le commandant Henry, le capitaine Lauth et l’adjudant Gribelin.

Dans les derniers jours de février 1890, peut-être le Pr ou le 2 mars, le commandant Henry remit au commandant Picquart une livraison de cornets de Mm® Bastian, agent secret, qui servait à l’ambassade d’Allemagne. Le chef du bureau donna ces papiers au capitaine Lauth quelques jours après, et celui-ci trouva les débris d’une carte-télégramme fermée qu’il assembla et présenta au commandant Picquart. Cette carte-télégramme, souvent citée depuis sous le nom du pelit bleu, était adressée à M. le commandant Esterhazy, 27, rue de la Bienfaisance, à Paris, et était ainsi conçue :

Monsieur, j’attends avant tout une explication plus détaillée que celle que vous m’avez donnée l’autre jour sur la question en suspens. En conséquence, je vous prie de me la donner par écrit pour pouvoir juger si je peux continuer mes relations avec la maison R... ou non.

Ce petit bleu n’avait pas été mis à la poste, car il n’était pas timbré. Le commandant Picquart, d’après une déposition du capitaine Lauth, tenta de lui don-

1896. Il fut envoyé au 4’ tirailleurs algériens le 19 janvier 1897 et resta en Afrique jusqu’au mois de novembre. 11 fut rnis en réforme le 26 février 1898. Réadmis à l’activité par une loi spéciale, du 13 juillet 1906, il obtint le grade de général de brigade pour prendre rang du 10 juillet 1903,’ et devint divisionnaire le 28 septembre 1906 et, le 25 octobre suivant, ministre de la guerre dans le cabinet Clemenceau. Il eut le commandement du 2” corps d’armée le 23 février 1913 et mourut des suites d’un accident de cheval le 19 janvier 1914.

ncr un caractère d’aulhenticité en demandant qu’on fit apposer un cachet de la poste, ce que refusèrent le capitaine Lauth et l'adjudant Gribelin.

Le lieutenant-colonel Picquart (promu à ce grade le 6 avril), se livra aussitôt à une enquête sur le commandant Esterhazy désigné par le petit bleu. Dès le 8 avril, il en chargeait l’agent Desvernine, commissaire spécial, attaché au ministère de la guerre. Tous les renseignements recueillis furent des plus défavorables (1).

Esterhazy était criblé de dettes et avait eu recours à mille expédients pour se procurer de l’argent. Il avait sollicité et obtenu des secours de différentes personnalités, entre autres du grand rabbin Zadoc-ICahn et de la banque Rotschild. A la fin du mois de juillet 1890, il avait demandé, sans succès, de rentrer au bureau du service des renseignements

(1) Le comte Marie-Charles-Fcrdinand Walsin-Esterhazy descendait d’une célèbre famille de l’aristocratie hongroise, dont plusieurs membres étaient venus en France sous Louis XV et avaient servi dans notre armée. Il était né à Paris le 16 décembre 1847, Il appartint d’abord à la légion romaine comme sous-lieutenant, de mai 1869 à mars 1870; puis il passa sous-lieutenant au titre étranger dans la légion étrangère le 24 juin 1870; de là au 2" zouaves, le 29 septembre. Lieutenant le 17 novembre, capitaine le 27 décembre 1870, il lut, d’octobre à mai 1871, officier d’ordonnance du général Kehillard, commandant la 2” division du 15" corps à l’armée de ItEst. La commission des grades le remit sous-lieutenant le 31 décembre 1871. Il passa lieutenant le Zi février 1874 et fut, quelque temps, employé au service des renseignements en 1878. Promu capitaine au choix le 16 septembre 1880 il resta hors cadre, détaché aux affaires indigènes, en Tunisie, du 17 février 1882 au 29 février 1884. Il servit ensuite dans des bataillons de chasseurs (au 7’ et au 18"'). Nommé chef de bataillon au choix le 10 juillet 1892 au 110’ d’infanterie, il passa, comme major, au 74”, où il resta comme chef de bataillon du cadre complémentaire. Le 17 août 1897, il fut mis en nonactivité pour infirmités temporaires.

Troisième République (lStlT-iSItl).

et s’était l'ail appuyer par des généraux et des hommes politiques.

Le lieutenant-colonel Picquart, pendant quatre mois, lit exercer une surveillance rigoureuse sur Esterhazy. 11 se livra à de nombreuses comparaisons de son écriture avec celle du bordereau et soumit des fac-similés à l’examen d’officiers et de M. Bertillon.

Le lieutenant-colonel Picquart rendit compte au général de Boisdelïre, chef d’état-major général, de son enquête sur Esterhazy et ne lui cacha pas ses soupçons. D’après lui, le petit bleu était de Schwarzkoppen, attaché militaire à l’ambassade d’Allemagne. Vers le 28 août, il demanda, pour la première fois, le dossier secret de Dreyfus et l’examina avec soin. Le 1er septembre, il rédigea une note résumant tout ce qu’il avait pu relever contre Eslerhazy et la montra au général de Boisdeffre, qui lui prescrivit de continuer ses recherches pour obtenir des certitudes et de soumettre la question au général Gonse, sous-chef d’état-major. Ce dernier lui recommanda d’agir avec prudence et de poursuivre son enquête pour obtenir les preuves qui manquaient.

Dans les premiers jours de septembre, deux journaux anglais annoncèrent l’évasion de Dreyfus. M. Lebon, ministre des colonies, câbla aussitôt à la Guyane et apprit du gouverneur que la nouvelle était fausse (4 septembre). Il donna l’ordre d’entourer la case du condamné d’une palissade et de le mettre à la double boucle la nuit, pendant les travaux qui durèrent du 6 septembre au 20 octobre. Il prit aussi celte décision parce que, le 4 septembre, on avait

reçu, au ministère des colonies, par la poste, un papier bizarre, signé Weyler (ou Weir) adressé à Dreyfus, et dont le texte était peu compréhensible. Le ministre pensa que cet écrit se rattachait à un pdan d’évasion. L’auteur de cette lettre n’a pas été découvert.

Les journaux recommencèrent à s'occuper de cette affaire; le Figaro raconta que M. Chautemps, lorsqu’il était ministre des colonies, avait songé à l’adoucissement de l’existence du condamné et avait demandé au gouverneur si Dreyfus ne pouvait pas être autorisée à rejoindre son mari. M. Chautemps protesta, par une dépêche, contre cette « odieuse calomnie », mais le Figaro publia le texte du télégramme ministériel au gouverneur de la Guyane. Un journaliste israélite, Bernard Lazare, qui avait collaboré à des feuilles anarchistes, commença des démarches dans tous les bureaux des journaux parisiens, pour obtenir des concours à la cause de Dreyfus. Il publia une première brochure à Bruxelles, le 6 novembre 189G, mais elle n’obtint aucun succès.

Le 14 septembre, l’Eclair révéla qu’une pièce démontrant la culpabilité de Dreyfus avait été communiquée aux juges du conseil de guerre dans la salle des délibérations et qu’elle avait déterminé leur conviction, par suite la condamnation. Aussitôt après, M. Joseph Bcinach demanda au garde des sceaux d’ouvrir une enquête sur ce fait, et Mm* Dreyfus adressa à la Chambre une protestation contre celte communication illégale d’une pièce secrète.

Le 15 septembre, le lieutenant-colonel Picquart

profita de l’article clc VEclair pour demander ait général Gonse l’arrestation d’Eslerhazy, une perquisition aux bureaux de VEclair et l’ouverture d’une enquête pour découvrir l’auteur de la révélation. Il ajouta qu’il fallait réparer une erreur judiciaire dont Dreyfus était la victime. Il ne put rien obtenir.

Vers la fin du mois d'octobre, il reçut dans son bureau du ministère, malgré l’interdiction du règlement intérieur, M. Leblois, avocat, son compatriote et son ami d’enfance. Ce dernier était fils d’un pasteur protestant de Strasbourg, qui avait été le maître du sénateur Scheurer-Kestner.

M. Leblois fut un des principaux auteurs de la révision de l’affaire Dreyfus. « C’est moi, a-t-il éciit plus tard, qui, le 13 juillet 1897, ai convaincu Scheurer-Kestner de l’innocence de Dreyfus, que m’avait fait connaître le lieutenant-colonel Picquart. Et c’est ce jour-là que Scheurer-Kestner s’est voué sans retour à la réhabilitation de l’officier injustement condamné... Le 20 décembre suivant, Scheurer-Kestner m’écrivait, de Thann : « Je reste et res- » terai au service de la cause à laquelle vous m’avez » attaché par votre confiance, le 13 juillet dernier.

» Si l’innocence de Dreyfus est établie, c’est vous » qui en aurez été le réel artisan : je le dirai tou- » jours à qui voudra l’entendre (1). »

Le lieutenant-colonel Picquart continua son enquête sur Esterhazy et convoqua différentes person-

(lj Lettre de M. Leblois à M. Briand, président du Conseil, pour rectifier un passage du discours de ce dernier à l’inauguration du monument de Ranc. (Lettre publiée dans le Temps du 18 février 1913.)

nés. 11 lit part, à plusieurs reprises, de sa conviction de l’innocence de Dreyfus au général Billot, ministre de la guerre, qu'il ne parvint pas à persuader. Son insistance parut même singulière, et le général Gonse lui retira le dossier secret. De plus, par un ordre du 27 octobre, on lui donna une mission à la frontière. Il partit seulement le 16 novembre.

Page 1