INTERPELLATION CASTELIN A LA CHAMBRE
Le 10 novembre 1896, le Malin reproduisit un, fac-similé du bordereau pour donner, disait-il, « la preuve matérielle et irrécusable du forfait ».
1 Le 18 novembre, la Chambre se trouva saisie d’une interpellation de M'. Castelin. Le ministre de la guerre, dès le début, lut une déclaration tendant à empêcher un débat : « Il y a chose jugée et il n’est permis à personne de revenir sur ce procès... Les motifs d’ordre supérieur qui ont nécessité en 1894 le jugement de l’affaire à huis clos n'ont rien perdu de leur gravité. »
M. Castelin dit que son but était d’arrêter net une campagne engagée pour innocenter Dreyfus. Il rappela qu’il y avait eu des bruits d’évasion démentis par le ministère des colonies et qu'une dépêche officielle chiffrée, du ministre, M. CHautemps, avait été traduite, puis publiée par un journal. Il demanda pourquoi une enquête n’avait pas été ouverte pour découvrir et punir fauteur de cette grave indiscrétion. Il cita plusieurs noms de personnes qui avaient soutenu et soutenaient encore le capitaine Dreyfus.
On se trouve en présence d’une suite de faits tendant à enlever à la justice un homme qui a été condamné pour trahison. Les puissants appuis que nous voyons intervenir directement ou indirectement prouvent qu’une partie des coreligionnaires de Dreyfus se sont mépris sur leur devoir de solidarité; ils devaient abandonner cet homme, faire l’oubli sur son nom.
PRÉSIDENCE DE Afc. FÉLIX FAURE (1895-1899) 85
On ne revisera pas le procès Dreyfus, et si on le révisait, le gouvernement devrait faire voter immédiatement par le Sénat la loi, adoptée par la Chambre, qui punit de mort le crime d'espionnage.
M. Mc Une refusa de répondre et d’examiner les faits signalés, ne voulant pas rouvrir un débat sur une chose jugée.
La Chambre vota à mains levées, à l’unanimité moins cinq voix, un ordre du jour de confiance dans le gouvernement, l'invitant à rechercher, s’il y avait lieu, « toutes les responsabilités engagées dans l'affaire Dreyfus ».
Quelques jours après, la commission parlementaire des pétitions examina la demande de Mme Dreyfus sollicitant la révision du procès, et elle repoussa celte requête, aucune raison sérieuse ne la justifiant et la Chambre ayant énergiquement manifesté son sentiment sur les tentatives pour rouvrir un débat sur une question bien jugée et définitivement jugée. Le 3 décembre, la Chambre adopta les conclusions défavorables du rapporteur, M'. Loriot, député de l’Eure, et passa à l’ordre du jour.
ÉLOIGNEMENT DU LIEUTENANT-COLONEL PICOUART'. ENTENTE DOFFICIERS DE l’ÉTAT-MAJOR AVEC ESTERHAZY.
Le 26 décembre 1896, le lieutenant-colonel Picquart, en mission aux 6e, 7e, 14e et 15® corps d’armée, reçut l’ordre du général Gonse d’organiser le service des renseignements en Algérie et en Tunisie; il fut affecté au 4e régiment de tirailleurs (1). Le
(1) Vers le 15 octobre 1897, le ministre de la guerre ordonna au général Leclerc, commandant la division d occupation de Tunisie, d'envoyer le lieutenant-colonel Picquart à
commandant Henry devint chef du bureau des 1 enseignements.
Le sénateur Scheurer-Kestner ne cessait de s’occuper de la cause de Dreyfus et recueillait tous les renseignements, secondé par MM. Ranc, Reinach, Mathieu Dreyfus et Bernard Lazare.
Le lieutenant-colonel Piccjuart revint à Paris au mois de mars, puis au mois de juin 1897. Dans ce dernier voyage, il se concerta avec son ami M. Leblois, auquel il remit les lettres qu'il avait échangé s avec le général Gonse. Après son départ (29 juin), M. Leblois communiqua à M. Scheurer-Kestner tout ce qu’il avait appris et lui remit cette correspondance. Plusieurs personnages politiques intervinrent., entre autres M. Waldeck-Rousseau qui vit M. Méline et qui le prévint de l’importance de l’affaire.
Le ministère de la guerre, avisé de la campagne qui se préparait en fayeur de Dreyfus, réunit toutes les pièces le concernant. Le général Gonse convoqua le capitaine Lebrun-Renaud, de la garde républicaine, et lui fit écrire les déclarations que celui-ci assurait avoir été faites par le condamné le jour de la dégradation et avoir été notées par lui sur un calepin. Le lieutenant-colonel du Pat y de Clam (1), officier de police judiciaire en 189 i, fut adjoint au général
Bizerte; puis, le 27 octobre, des rassemblements ayant été signalés sur la frontière tripolitaine, de le diriger sur nos postes de cette région pour établir des relations avec les indigènes.' Les partisans de Dreyfus ont vu dans cet ordre l’intention de l’exposer à un grave danger, qu’il ne courut pas, car le général Leclerc, vu les risques de cette rmssion, recommanda au lieutenant-colonel de ne pas dépasser Gabès fl) Cet officier avait été promu lieutenant-colonel le 10 mars
Gonse, qui le chargea de rédiger plusieurs notes résumant tous les documents et renseignements relatifs à l’alïaire.
Le lieutenant-colonel du Paty, méconnaissable, grâce à une fausse barbe et à des lunettes bleues, s’aboucha avec le commandant Eslerhazy, auquel il avait donné rendez-vous au parc de Montsouris, à la nuit tombante. 11 était accompagné de l’adjudant Gribelin, portant aussi des lunettes bleues, et du commandant Henry, qui resta dissimulé dans une voiture. Le lieutenant-colonel dit à Esterhazv qu’on allait l’accuser d’être l’auteur du bordereau, mais qu’il ne s’inquiétât pas et ne commît aucune imprudence, car, au ministère de la guerre, on avait la conviction de la culpabilité de Dreyfus. Il l’informa de l’enquête faite contre lui par le lieutenant-colonel Picquart. Plusieurs autres entrevues, réglées par le lieutenant-colonel du Paty et le commandant Henry, eurent lieu avec Esterhazv qui connut bientôt la qualité de ses défenseurs. Profitant de ce qu’il avait appris, il se plaignit au général Millet, directeur de l’infanterie, qu’il vit au ministère, et adressa ensuite une lettre au ministre de la guerre pour le mettre au courant des accusations qu’on allait lancer contre lui. Il y disait que certains mots du bordereau publié par le Malin, semblaient calqués sur son écriture, et il donnait comme explication qu'il avait envoyé, en 1891, à un officier du ministère un travail qui avait dû être vu et calqué par le capitaine Dreyfus (1).
(1) L’officier du ministère désigné était le capitaine Bro, •qui a nié avoir demandé un travail à Esterhazy et avoir reçu •un manuscrit de lui.
• Esterhazy, qui vit encore plusieurs fois le lieutenant-colonel du Patv de Clam et le commandant Henry, envoya trois lettres au président de la République (29 et 31 octobre, 5 novembre). Dans la première, il annonçait qu’un scandale allait éclater, qu’il s’adresserait à son « chef de blason » au « suzerain » de sa famille, à l’empereur d’Allemagne, s’il ne lui était pas fait justice en France. Dans celle du 31 octobre, il disait qu’il possédait « un document libérateur » qu’il avait mis en sûreté à l’étranger et qui établissait la culpabilité de Dreyfus, document d’une telle gravité qu’il forcerait « la France à s’humilier ou à faire la guerre » en cas de publication; il s’engageait à le rendre si le gouvernement venait à son secours. Il reconnaissait, dans ces lettres, la ressemblance de son écriture avec certains mots du bordereau publié par le Malin, « ressemblance tellement frappante qu’on les aurait dit calqués », mais il soutenait qu’il lui aurait été impossible de fournir les documents annoncés au bordereau. 11 reconnaissait aussi avoir eu des relations avec l’attaché militaire de l’ambassade d’Allemagne et protestait contre l'enquête secrète du lieutenantcolonel Piccjuart, enquête qu’il connaissait depuis le 20 octobre (1).
(1) Le général Saussier. gouverneur militaire de Paris, convoquaEsterhazy et le blâma d’avoir écrit au président fie la République, et il l’invita à restituer la pièce secrète, le «document libérateur ». Cette pièce, qui appartenait au ministère de la guerre, était connue par les premiers mots : « Ce canaille de D. ». Esterhazy n’en possédait qu’une pho tographie qu’il renvoya au ministère le 14 novembre 1897. après 11 heures du soir. Le général de Torcy, chef de cabinet du ministre, en délivra un reçu à Esterhazy le surlendemain.
Esterhazy a dit que .ces lettres lui avaient été dictées par le lieutenant-colonel du Paty de Clam, mais celui-ci a affirmé n’avoir donné, pour la première, qu’un canevas qui avait été dénaturé, et n’avoir nullement inspiré les deux autres.