DÉCLARATION
Saisi par M. Lgfferre, député, président du conseil de l’ordre du Grand-Orient de France, de la question de savoir quelle portée il convenait d’accorder à la circulaire du 15 novembre 1904, relative aux sociétés et associations dont les officiers et militaires de tous grades peuvent faire partie, M. Berteaux, ministre de la guerre, lui a déclaré et l a autorisé à déclarer qu'il se référait sur ce point à la note officielle rectificative ci-dessous, parue dans les journaux du 16 décembre 1904, disant :
« Cette circulaire a eu pour but, non de supprimer des autorisations ou tolérances consenties depuis plus d’un siècle, mais purement et simplement de faciliter pour les militaires de tous grades l’entrée dans les sociétés de mutualité (assistance et prévoyance). »
Il résulte de ces déclarations et de la conversation que la circulaire du 15 novembre est extensive et non restrictive, et fixe notamment les conditions dans lesquelles les officiers et militaires de tous grades peuvent faire partie des mutualités.
Mais elle n’entend toucher en rien aux autorisations et. tolérances séculaires dont jouissent les associations philosophiques et humanitaires, et en particulier la franc-maçonnerie.
Les journaux continuaient à publier des fiches qui entretenaient l’agitation et révoltaient le sentiment public. La protection que le gouvernement persistait à accorder aux auteurs de ces dénonciations le rendait de plus en plus impopulaire. Sa situation devint si difficile, qu’on put prévoir qu’il serait bientôt obligé d’abandonner le pouvoir.
Interpellation sur la politique générale. Démission du ministère Combes (18 janvier 1905).
Une interpellation de M. Lhopiteau, sur la politique générale se discuta à la Chambre le 13 janvier. Ce député radical reprocha au président du Conseil d'avoir organisé l’espionnage des députés qu’il classait en trois catégories : les fidèles, les suspects et les traîtres.
M. Paul Deschanel se déclara partisan des réformes ouvrières, de la loi de deux ans, de la séparation des Eglises et de l’Etat, de l’impôt sur le revenu. Il estima que le cabinet était hors d’état d’accomplir ces réformes. Au sujet de la délation, il dit :
Le gouvernement se trouve pris entre ceux qui blâment la délation et ceux qui la glorifient. Il lui est impossible de sévir, puisqu’il a tout ordonné. Au général André a succédé un ministre pétri de bonnes intentions; mais c’est insuffisant. Nous voyons des conseils municipaux féliciter le gouvernement d’actes qu’il a lui-même déclaré inadmissibles. Vous avez donc aussi deux morales et vos principes changent au gré de vos passions.
M. Deschanel rappela que, au mois de juillet, un général inspecteur avait constaté « que nos troupes de couverture ne peuvent pas remplir le rôle qui leur est confié » et qu’il avait demandé â être relevé de ses fonctions pour ne pas assumer une trop lourde responsabilité. « Notre frontière — dit M. Deschanel — n’était pas couverte l’été dernier. Les faits que je signale ont été contrôlés par les géné raux de Négrier et Langlois » (1b
(1) Voir page 474 les déclarations du comte d’Alsace sur la faiblesse de l’armée.
Quels sont les résultats d’une telle politique?
Un pouvoir qui se traîne misérablement, ne devant son existence qu’aux propres voix des membres du cabinet; une majorité désemparée; des groupes républicains déchirés; les chefs de l’armée et de la marine obligés de se démettre de leurs fonctions, étant mis dans l'impossibilité d’accomplir leur mission. A vous de voir si vous voulez accepter plus longtemps une abdication inexplicable ou si vous voulez, par l'union de toutes les forces républicaines, un gouvernement de grand jour et d'air pur, soustrait aux tyrannies occultes, si vous voulez revenir à la réalité de la République, à la santé.
MM. Zévaès, Vaillant et Dejeante, socialistes, défendirent le cabinet.
M. Combes répondit que le gouvernement avait réprouvé le système de renseignements inauguré en 1901 au ministère de la guerre. L’incident devait être clos. Il considérait comme une manœuvre réactionnaire la protestation de membres de la Légion d'honneur contre les délateurs. 11 exposa les bienfaits de son œuvre anticléricale. La Congrégation s’était emparée de l'armée, de la marine et de la magistrature qui se trouvaient aujourd’hui délivrées. Il s’agissait à présent de réaliser les quatre grandes réformes démocratiques par la collaboration des groupes de la majorité de la Chambre : l'impôt sur le revenu, le service de deux ans, les retraites ouvrières, la séparation des Eglises et de l’Etat. Elles pouvaient être accomplies avant les élections générales législatives de 1906, si l'opposition renonçait à son obstruction. Il termina en affirmant qu’un changement de majorité — funeste pour la République et pour les réformes — suivrait nécessairement un changement du personnel gouvernemental. La majo-
rité présente voulait-elle « marcher de l’avant ou se prêter à une politique de réaction »?
MM. Ivrantz et Ribot posèrent des questions sur les affaires de délation et sur les intentions du gouvernement à l’égard du conseil de l’ordre de la Légion d'honneur.
M. Combes répondit que le Conseil des ministres examinerait la proposition de radiation faite par ce conseil.
« Je souhaite, dit M. Berteaux, que les républicains entendent, voient clair, oublient leurs dissentiments pour un moment, et que le cabinet de demain constitue une force compacte et résolue à mener la lutte contre les éternels ennemis de la République. »
M. Ribot plaignit le ministre de la guerre « de n’avoir pas eu toute sa liberté ».
J’ai dit l’autre jour à la tribune que je trouvais déplorable pour la paix de l’armée et dangereuse pour le pays cette agitalion entretenue par la publication continuée ,de toutes ces fiches; mais j’ai ajouté que vous ne pouviez mettre fin à cette émotion, en déclarant que l’incident est clos. Il est facile de le dire, mais on n’arrête pas ainsi les affaires où la conscience publique est intéressée. Il faut que votre conduite soit claire.
Il ajouta, en s’adressant à ses collègues, que le gouvernement était en train de mourir de cette question d’honneur, qu’il en était même déjà mort.. « S’il vous plaît de vous solidariser avec lui, c’est vous qui mourrez de ce vote. »
M. Jaurès appela la campagne de fiches « une manœuvre hypocrite, une manœuvre de chantage ».
On dira au gouvernement de demain : ou bien vous livrerez, vous frapperez au fur et à mesure, à l'heure choisie par nous, ceux dont nous vous signalerons les noms, ou bien, si vous voulez échapper à la nécessité de frapper sans cesse, soyez prudents, atténuez la politique de combat contre l’Eglise, et l'abandon des fiches sera la rançon de l'abandon des réformes. Il s’agit de savoir si vous allez céder à cette politique d’obstruction et vous incliner sous cette menace de chantage.
Le président du Conseil accepta l’ordre du jour de M. Bienvenu-Martin « approuvant les déclarations et le programme du gouvernement » cjui fut voté par 289 voix contre 279.
Dès le lendemain, M. Combes fit annoncer la démission du cabinet, qui ne put être remise que le 18, à cause d’une absence du président de la République, parti dans la Drôme pour assister aux obsèques de sa mère. La longue lettre du président du Conseil donna les motifs de cette résolution. Le chiffre de la majorité, disait-il, tel qu’il résulte des derniers votes de la Chambre, ne me permet pSs d’espérer que je puisse conduire à bonne fin le programme de réformes politiques et sociales.
Je suis traqué depuis dix-huit mois par une coalition d’ambitions impatientes et de haines cléricales ou nationalistes.
Ces ambitions, ardemment et persévéramment servies par ces haines, ont mis tout en œuvre pour désagréger le bloc formé des groupes de gauche et émietter progressivement la majorité. Elles y sont enfin parvenues.
Déjà, au mois de mars de 1 année dernière, les coalisés ont failli, par une interpellation fameuse, sournoisement préparée, arrêter net le vote de la loi portant suppression de l'enseignement congréganiste, et il n’a pas dépendu d’eux que les 383 congrégations enseignantes d'hommes et de femmes visées par cette loi échappassent à la dissolution. Ils n’ont rien négligé depuis lors pour rompre l’union des gauches et augmenter le nombre des républicains dissidents.
41® ministère. — Ministère Rouvier (24 janvier 1905 — 7 mars 1906).
Chargé de la formation d’un nouveau cabinet, le 21 janvier, M. Rouvier parvint à le constituer le 23.
Présidence du Conseil et finances, M. Rouvier; intérieur, M. Etienne; affaires étrangères, M. Delcassé; guerre, M. Berteaux; marine, M. Thomson; justice, M. Chaumié (sénateur); instruction publique et cultes, M. Bienvenu-Martin; commerce., M. Dubief; colonies, M. Clémentel; agriculture, M. Ruau; travaux publics, M. Gauthier (sénateur).
Sous-secrétaires d’Etat : M. Bérard, maintenu aux postes et télégraphes; M. Merlou, aux finances (création); M. Dujardin-Beaumetz, aux beaux-arts (création).
M. Poincaré, sénateur, qui devait entrer dans cette combinaison, se retira au dernier moment, pour faire place à M. Gauthier, président de la gauche démocratique du Sénat' qui avait demandé à être représentée dans le cabinet.
Déclaration ministérielle. — Interpellations.
La délation. — Vote de confiance.
La déclaration ministérielle, lue le 27 janvier, annonça que le ministère s’imposait une double tâche :
Amener dans les esprits la détente et l’apaisement, et dans l’atmosphère de clarté et de loyale entente républicaine ainsi rétablie, réaliser au plus tôt les réformes dont la Chambre, par un vole solennel, a proclamé l’urgence à une imposanle majorité.
Il importe d’abord de dissiper toute équivoque. Déplorant
et réprouvant avec la plus grande énergie les procédés inadmissibles que la Chambre a condamnés, fermement résolus à ne demander les moyens nécessaires de gouvernement qu’aux organes réguliers et légaux de l’administration, à 1 exclusion de toute organisation extérieure, quelle qu’elle soit, nous nous refuserons à céder aux mises en demeure violentes que formulent les adversaires de la République dans la campagne qu ils mènent contre elle à grand bruit, sans se soucier de savoir si, pour assurer leur triomphe, ils ne risquent pas do compromettre la défense nationale et d’atteindre la France elle-même.
La Chambre discuta immédiatement trois interpellations. M. Bouvier dit qu'il avait constitué son cabinet en prenant des représentants dans tous les groupes de la majorité. « Il importe, avant tout — dit-il — de voter le budget et la loi militaire... Le gouvernement ne s’opposera pas à. ce qu’on discute la séparation des Eglises et de l’Etat; mais il pense cependant qu’il vaudrait peut-être mieux continuer la discussion de l’impôt sur le revenu. » Au sujet des fiches de délation, il déclara : « Nous réprouvons la délation et les procédés qui s’étaient introduits dans l’administration de la guerre. » Il annonça la mise en disponibilité du général Peigné, qui avait eu « le tort d’écrire une lettre fâcheuse. Il y disait qu’il avait envoyé en disgrâce des officiers français à noire frontière de l’Est: Ce n'est pas une disgrâce pour des officiers français, c’est un honneur. 11 a eu le tort plus grave de se mettre en relations directes avec des groupes parlementaires. Si vous tolérez cela d’officiers républicains, de quel droit frapperez-vous les autres? 9) ». Les généraux d’Amboix de Larbont
(1) Peu après M. Berteaux rappela le général Peigné à l’activité et lui donna la présidence du comité technique de l’artillerie (1" octobre 1905).
et de Nonancourt étaient mis aussi en disponibilité pour s'êlre livrés à des manifestations en sens contraire, contre le gouvernement : « Nous avons voulu mettre fin à une agitation mauvaise, mais nous n'ironspas plus loin. Nous vous demandons de voter pour ainsi dire une amnistie morale... Nous voulons être un gouvernement de lumière et de plein air... Cette conception ne comporte ni fiches ni délégués... W »
M. Guyot de Villeneuve déclara que la publication des fiches cesserait le soir même.
M. Gérault-Richard blâma, au nom de l’exlrèmegauche, la punition prononcée contre le général Peigné « en oubliant la solidarité républicaine ».
M. Berteaux, ministre de la guerre, répondit r « Il n’y a pas deux disciplines; une discipline pour les officiers républicains, une pour les autres... L’immense majorité des officiers a compris et entendu mes appels. » Le ministre, exposa ensuite les réformes qu’il jugeait nécessaire d’introduire dans l'armée.
M. Allard, soci-aliste révolutionnaire, provoqua un tumulte en attaquant le gouvernement de Saint-Pétersbourg et l’alliance franco-russe.
M. Delcassé, ministre des affaires étrangères, protesta avec énergie contre « un langage injustifiable ».
(1) M. Rouvier confirma cette suppression des délégués dan.s la séance du 7 mars. Il se refusa à connaître leur existence, contraire à la loi, dans un pavs libre. « S’il était vrai, dit-il, qu’il y eût, dans ce pays de liberté, dans ce pays de légalité, des gens qui, sans i’investiture de la loi, exercent les fonctions que vous dites, vous avez eu bien tort de les supporter. »
Il ajouta : « La susceptibilité légitime que vous montreriez, et que je montrerais ici, contre l’ombre seule d'une ingérence étrangère dans nos affaires intérieures, vous fait une loi d’observer la même réserve envers la Russie. »
M. Delcassé ne se doutait pas que bientôt il allait être la victime d’une ingérence allemande dans la politique intérieure de la France et que la suscepti-* bilité parlementaire, qu’il croyait certaine, ne se ma" nifesterait pas.
M. Jaurès s’écria : « Notre ministre des affaires étrangères n’a pas le droit de se faire l’avocat d’office de ceux qui ont égorgé le peuple! »
M. Delcassé riposta :
Je suis l'avocat des intérêts de mon pays que vous servez bien mal à cette heure. Avez-vous songé au milieu de quelles circonstances les faits se sont produits? Il y a une chose que nous ne pouvons pas oublier, c’est que le pays dont il s’agit est un pays allié, et que cette alliance nous a donné la sécurité, la faculté de faire partout, en toute tranquillité, nos propres affaires, et qu’elle a permis à votre ministre des affaires étrangères d'entreprendre, de poursuivre, de réaliser ces accords internationaux auxquels vous ne refuserez pas. tout au moins, Monsieur Jaurès, le mérite de la prévoyance.
La Chambre vota, par 373 voix contre 99, l’ordre du jour Sarrien, « complant sur le gouvernement pour réaliser par l'union des républicains les réformes laïques, démocratiques et sociales ». Il y avait 100 abstentions (64 radicaux-socialistes, 6 socialistes et 30 droitiers). La majorité comprenait 186radicaux-socialistes, radicaux ou républicains com-
bistes, avec 187 droitiers, ralliés, nationalistes, progressistes et radicaux anticombistes 9).
Une tentative de l’ancienne majorité pour reconstituer la délégation des gauches, amena une scission dans Y Union démocratique de la Chambre qui avait élu M. Leygues, adversaire de M. Combes; 30 membres combistes fondèrent la Gauche démocratique (février).
Le budget de 1905. — Douzièmes provisoires. —
Les majorats. — L’accroissement continu des
dépenses.
Ces tristes débats politiques avaient interrompu la discussion du budget de 1905; la Chambre ne la reprit que le 31 janvier. Le Parlement vota deux autres douzièmes provisoires pour les mois de février et de mars (27 et 28 janvier).
Le 10 février, une interpellation sur la question religieuse amena M. Théodore Denis, député républicain, à critiquer ces sempiternelles redites qui occupaient la plus grande partie du temps de nos assemblées parlementaires.
Vous avez, Messieurs, passé un agréable après-midi. On nous a servi uno nouveauté : voilà trois heures qu’on vous parle de la question religieuse et voilà six ans que nous pas-
(1) Ce résultat mécontenta M. Comb*s qui, élu président du groupe de la gauche démocratique du Sénat, en profita pour prononcer un discours dans lequel il avança que « le nouveau cabinet serait inexcusable de chercher, ailleurs que du côté gauche, les soutiens d’un programme politique qui n’a d’appuis sincères que de ce côté. Il se perdrait inévitablement dans l’opinion des vrais républicains ».
sons les trois quarts de notre temps à discuter des problèmes de théologie comparée.
La Chambre est devenue le Colloque de Poissy... Oui, .tour à tour, huguenots et papistes se sont gourmés, et nous avons vu défiler à la tribune pasteurs protestants, curés défroqués ou curés en soutane.
Pendant que nous nous livrons à ces mesquines querelles religieuses, bonnes au moyen-âge, les nations voisines, plus soucieuses des besoins modernes, développent leur industrie et accomplissent de grandes œuvres sociales.
La question des majorats vint en discussion, le 7 mars, au moment du vote de la loi de finances. Napoléon Ier avait accordé aux plus illustres des chefs militaires des dotations perpétuelles ou majorats qui devaient revenir à l'aîné des descendants du bénéficiaire. Depuis plusieurs années, le gouvernement avait décidé de racheter ces droits à l'amiable, ce qui entraînait une dépense de 16 millions. M. Thivrier, socialiste, demanda la suppression saris indemnité. M. Rouvier, président du Conseil, s’éleva contre ce projet de spoliation et obtint gain de cause.
Le budget put être enfin voté définitivement par le Sénat, le 21 avril 1905.
L’accroissement des dépenses était continu. Pendant la législature de 1898 à 1902, la Chambre avait voté une moyenne annuelle de 40 millions pour les trois premières années, puis, pour la dernière, époque des élections, 47 millions. Pendant la législature de 1902 à 1906, il y eut d’abord, au début, 73 millions d’économies, ensuite une moyenne de 46 millions d’augmentation pour les deux années suivantes, enfin, pour celle des élections, 86 millions de plus. Cette marche ascensionnelle continua, sur-
tout les années de renouvellement de la Chambre : 82 millions de supplément à la lin de la législature de 1906-1910, 453 millions à la fin de la législature de 1910-1914 (une partie de cette dernière augmentation était justifiée par de nouveaux et urgents crédits militaires).
M. Gauthier, député, dans son rapport général sur le budget de 1911, signala l’augmentation continuelle des dépenses qui s’élevaient, depuis 1871, aux chiffres ci-après pour le budget ordinaire :
Fr. c.
Les dépenses du budget ordinaire avaient donc presque doublé en quarante ans, et cependant le ministère le plus coûteux,' celui de la guerre, avait eu ses crédits constamment réduits, de sorte qu’à ces augmentations il fallait ajouter les diminutions opérées~au compte de la défense nationale.
Les pouvoirs du président de la République. La Constitution jugée par M. Casimir- Perier.
Avant le vote définitif de la loi sur le service militaire de deux ans, au Sénat, le général Billot, adversaire de cette réduction, protesta une dernière
fois et en appela au chef de l’Etat qui avait le pouvoir de provoquer une nouvelle délibération. Le président du Sénat dit « qu'il ne fallait pas faire intervenir le chef de l’Etat dans cette discussion, ni surtout faire appel à lui contre la volonté des Chambres ». Le général Billot répondit que ce droit résultait pourtant de la Constitution.
M. Casimir-Perier, ancien président de la Répu blique, écrivit à ce propos une longue lettre au Temps, publiée le 22 février 1905. Il s’étonna de l’opposition de M. Fallières, car le général Billot s’était borné à invoquer le texte de l’article 7 de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875, qui dispose que le président de la République a le droit, par un message motivé, de demander aux deux Chambres une nouvelle délibération, laquelle ne peut être refusée.
Comment les orateurs doivent-ils s'exprimer à l’avenir? La lecture de la Constitution est-elle, désormais interdite aux sénateurs ?
Il est certain que c’est une très mauvaise lecture. Armé du volume sur l’organisation des pouvoirs publics, on aurait le droit de dire è la tribune : «*Je regrette que M. le président de la République ait déposé ce projet de loi. » Car c’est, aux termes de la Constitution, le président de la République qui a l’initiative des lois.
Un autre pourrait s’écrier : « La loi a été violée; pourquoi M. le président de la République ne surveille-t-il pas, n’assure-t-il pas l’exécution des lois ? » Car c’est le président de la République qui en est chargé par l'article 3 de la loi constitutionnelle du 25 février 1875. •
Un orateur s’élève contre l’emploi de la troupe au cours des incidents d’une grève; il pourrait mettre en cause le président de la République. C’est lui qui dispose de la force armée (article 3 de la loi constitutionnelle du 25 février 1875).
S’agit-il de politique extérieure? C’est lui qu’il faut accuser si l’on conteste les avantages ou si l’on dénoncé les pé-
rils d’un traité, car, de par le texte constitutionnel, c’est lut qui négocie et ratifie les traités.
Mais s’il n’est pas permis de faire intervenir le président do la République en citant la Constitution, qui les sénateurspeuvent-ils faire intervenir? Les ministres? J'en doute fort. M. le président du Sénat pourrait très légitimement faire remarquer que la Constitution ne parle guère d’eux et qu’elle ne leur donne aucune attribution, ni aucun pouvoir. Ils sont responsables, cela est vrai. De ce qu’ils ont fait? Non. De ce que le président de la République a fait. Voilà le texte constitutionnel. Et je rends cet hommage à M. le président du Sénat, qu’il est — en France du moins — le premier qui ait publiquement signalé cet imbroglio...
Le général Billot s’est cru permis de lire la Constitution, et il fait appel- au chef de l’Etat. Qu’espère-t-il de lui ?
Le président de la République peut adresser au Parlement un message motivé pour demander une nouvelle délibération, mais le message doit être contresigné par un ministre, et les idées du message ne peuvent être défendues que par le ministère.
Le général Billot a trouvé impossible pour le président du Conseil et le ministre de la guerre de se contredire et d’inviter le Sénat à suivre leur exemple en se déjugeant; il charge le président de la République de le leur demander. Car le président ne peut rien par lui-même; il peut valablement mettre sa signature à côté d’une autre, si on le lui demande; mais, sauf sa démission, tout ce qu’il est seul à signer ne constitue qu’un autographe de collection.
Il était donc bien inutile de parler de lui et de le faire intervenir : c’était simplement souligner son impuissance.
Permettez-moi d'ajouter qu’il est tout à fait extraordinaire d’invoquer ici l’exemple du président des Etats-Unis et de rappeler l’usage heureux que Cleveland a souvent fait du droit de veto. Les ministres ne sont, à Washington, que les interprètes de la pensée du président, et le droit de veto appartient personnellement à celui-ci; il en use quand un projet de loi a été adopté, malgré ses ministres; il en use selon les inspirations de sa conscience et de son patriotisme.
En France, il semble, au premier abord, que la Constitution de 1875 attribue au chef de l’Etat à peu près tous les pouvoirs que lui donnait la Constitution de 1848. Quelle erreur!
Le président de 1848 était tout-puissant; le président tel que l'a voulu l’Assemblée nationale est réduit à l’impuissance. Pourquoi ?
L’articlc Gi de la Constitution de 1848 donnait expressément au président le droit de nommer et de révoquer ses minisires, parce qu'il dispensait du contreseing les actes par lesquels le président les nommait ou les révoquait; depuis 1875, même un décret révoquant un ministre doit être contresigné. Par qui? C’est ce qui reste à trouver. Si le maréchal do Mac-Mahon, a obtenu la démission de Jules Simon, aucun de ses successeurs n'a cru affirmer son autorité en s'exposant à implorer en vain la retraite d’un ministre. Quand les ministres sont les interprètes des volontés de la majorité du Parlement, il est du reste facile d’apercevoir à qui resterait, en cas de conflit entre le président et le cabinet, la victoire finale.
La Constitution de 1848 édictait la responsabilité du président; les textes actuels proclament 1 irresponsabilité du chef de 1 Etat et la responsabilité des ministres.
Parmi tous les pouvoirs qui lui semblent attribués, il n’en est qu’un que le président de la République puisse exercer librement et personnellement, c’est : la présidence des solennités nationales.
M. le général Billot — et il n’est pas le seul — a oublié que si la Constitution parle du pouvoir législatif, elle ne prononce pas le nom du pouvoir exécutif, et que toutes les attributions en apparence dévolues au président sont, non ses attributions, mais colles du pouvoir exécutif. Or, le pouvoir exécutif n’est pas le président irresponsable, mais les ministres responsables.
Congrès socialiste. — Unification du parti (■) (avril 1905).
Un congrès socialiste, qui eut lieu à huis-clos et se termina le 26 avril, établit l’unification des divers partis. Les guesdisles, les jauressistes, les allemanistes et les autonomistes formèrent la Section française de V internationale ouvrière. C’était le triomphe de la doctrine allemande du marxisme. Les socialistes français embrigadés ne constituaient plus
(1) Voir pages 7 8 et 361.
Troisième République (1&9M9CG).
qu'une « section » de l'armée révolutionnaire qui, ne reconnaissant plus de frontières, était dressée à la conquête de la propriété et du capital par la lutte des classes, par la guerre civile. Les socialistes se rapprochèrent de la Confédération générale du travail (C. G. T.) qui visait à utiliser l’organisation des syndicats, non pour des améliorations professionnelles, mais pour préparer la révolution. Ces menées étaient facilitées par l’impuissance d’un pouvoir instable, affaibli et discrédité. La grande majorité des ouvriers et du pays était hostile à ces tendances anarchiques, mais elle était désunie, sans direction et sans discipline.
Le congrès vota un ordre du jour, présenté par M. Jaurès, pour s’associer aux efforts de la C. G. 1'. qui voulait imposer la journée de huit heures de travail à partir du rer mai 1906. Il décida aussi qu’aucun socialiste ne pourrait être candidat aux élections législatives s’il n’était membre du parti depuis trois ans au moins. Tous les députés seraient sous le contrôle du conseil national ou comité directeur qui proposerait au besoin au Congrès d’exclure du parti les indépendants. Les journaux et les journalistes socialistes étaient soumis à la même discipline de fer.
Un congrès du « parti socialiste unifié », à Chalon-sur-Saône, du 29 au 31 octobre, protesta parce que des poursuites avaient été ordonnées contre des antimilitaristes et engagea les élus du parti à « se tenir loin de toutes combinaisons ministérielles et de toutes les intrigues parlementaires ».
L’assistance aux vieillards. (Loi du 14 juillet 1905.)
Le Parlement vota une loi de généreuse philanthropie qui lui faisait honneur et qui complétait l’œuvre entreprise par la loi du 15 juillet 1893 sur l’assistance médicale gratuite; elle créait l’assistance obligatoire aux vieillards âgés de plus de 70 ans, ainsi qu’aux infirmes et aux incurables, s’ils étaient privés de ressources. Cette assistance était donnée par la commune ou par le département. Ce service était organisé par le conseil général. Les vieillards, les infirmes et les incurables recevaient l’assistance à domicile ou étaient placés, s’ils y consentaient, soit dans un hospice public, soit dans un établissement privé ou chez des particuliers. L’assistance A domicile consistait en allocations mensuelles, variant de 5 à 30 francs.
L’amnistie (octobre 1905).
Au mois de juillet, le cabinet Rouvier présenta un projet d’amnistie englobant les condamnés de la Haute-Cour et les personnes frappées pour faits de délation. Au Sénat, que le gouvernement avait saisi le premier, M. Prevet, parlant au nom du parti progressiste, dit que les sanctions disciplinaires prises au sujet de la délation ne pouvaient faire l’objet d’une loi sur l’amnistie, laquelle ne devait comprendre que des crimes, délits et condamnations; elle ne saurait s’appliquer à des fautes contre l’honneur; elle n’effacerait pas le caractère d’actes déshonorants.
M. Chaumié, garde des sceaux, protesta contre cette appréciation. La loi avait pour but d’amener l’apaisement.
M. Delpech, s’éleva aussi contre la flétrissure infligée aux délateurs par M. Prevet.
M. de Lamarzelle s’indigna de voir confondus sesamis, les condamnés de la Haute-Cour, avec des individus que le gouvernement avait luDmême flétris.
Après une intervention de M. Rouvier, qui demanda « une amnistie morale », le projet fut voté par 243 voix contre 14.
A la Chambre, le 13 juillet, le débat fut orageux. M. Lasies dit que jamais des peines disciplinaires n’avaient été comprises dans un projet d’amnistie. Il n’admettait ce projet que pour les condamnés de la Haute-Cour et pour les grévistes. Et il ajouta qu’il tenait « à marquer au front » celui qui avait encouragé certains officiers à dénoncer leurs compagnons d’armes.
M. Brisson s’indigna « de ces injures adressées à son ami le général André ». Dans ces conditions, il votait contre l’amnistie.
M. Berteaux, ministre de la guerre, ajouta que le langage de M. Lasies était odieux et qu’il retirait sa signature du projet de loi.
M. Rouvier, absent, prévenu de cet incident, fît lire le décret de clôture de la session. Le gouvernement grâcia par des décrets les personnes visées par le projet d’amnistie. MM. Buffet et de Lur-Saluces rentrèrent en France, mais M. Paul Déroulède demeuraen exil.
A la rentrée du Parlement, après les vacances, la-
Chambre vota le projet d’amnistie du gouvernement (30 octobre).
M. Paul Déroulède revint à Paris le 5 novembre et fut acclamé par de nombreux patriotes.
Le roi d’Espagne à Paris. — Tentative d’assassinat. — Le président de la République en Espagne et en Portugal.
Le roi d’Espagne, Alphonse XIII, rendit une visite officielle au président de la République le 30 mai. Au dîner de gala, qui eut lieu le soir, des toasts chaleureux furent échangés. Le roi affirma « l’accord parfait sur les questions qui intéressent principalement l’Espagne et la France ». Le lendemain, dans la soirée, après une représentation à l’Opéra, la voiture qui transportait le roi et M. Loubet reçut une bombe en passant rue dè Rohan. Plusieurs cavaliers d’escorte furent blessés. Cet attentat criminel était dû à des anarchistes espagnols. La bombe avait été lancée par un individu nommé Avino, dit Ferras, qui s’enfuit et ne put être arrêté.
Le l6r juin, Alphonse XIII assista à une revue au camp de Châlons et visita l’Ecole de Saint-Cyr. Le 3, il se trouva encore à une revue des troupes à Vincennes. Il partit le lendemain, après avoir exprimé à diverses reprises sa reconnaissance do « l’inoubliable accueil » qu’il avait reçu.
Du 22 octobre au 1er novembre, le président de la République, accompagné de M. Rouvier, fit un voyage en Espagne et en Portugal. Il fut acclamé à Madrid et à Lisbonne. L’amitié de la France et de
l’Espagne fut proclamée dans des toasts cordiaux d’Alphonse XIII et de M. Loubet.
Ce voyage retarda la convocation du Parlement français, ce qui provoqua les protestations acrimonieuses de la presse avancée.
Le 27 novembre, des anarchistes comparurent devant la Cour d’assises de la Seine pour l’attentat de la rue de Rohan. L’écrivain révolutionnaire Malato était le principal inculpé. Faute de preuves, tous furent acquittés (1er décembre). Avino, dit Ferras, auteur de l’attentat, n’avait pas été retrouvé.
Session extraordinaire du Parlement.
Les fonctionnaires. — - Le budget de 1906.
La session extraordinaire s’ouvrit le 30 octobre
M. Gauthier de Clagny proposa de nouveau la révision des lois constitutionnelles; elle fut repoussée par 396 voix contre 154.
La Chambre examina le budget de 1906 à partir du 6 novembre.
M. Plichon donna des chiffres intéressants :
Quand les électeurs nous ont envoyés ici en 1902, nous leur avions fait la promesse de voter le budget de 1903 sans emprunts ni impôts nouveaux. Or, depuis cette époque, le budget s’est augmenté de 172 millions, ce qui, au taux de 3 p. 100, représente un capital de plus de 5 milliards et demi.
Le nombre des fonctionnaires a augmenté d’une façon excessive, et ce développement du fonctionnarisme est funeste à l’initiative individuelle et déplorable pour les finances, car le budget des pensions civiles s’augmente d’autant (i).
(1) Pour la question des fonctionnaires, voir pages 101 et
En 1846, il y avait 33 p. 100 de commerçants patentés, aujourd'hui il y en a 39 p. 100, soit une augmentation de 15 p. 100 seulement. A la même époque, il y avait 189. 0UU fonctionnaires; aujourd’hui, on en compte 450.000, soit une augmentation de 150 p. 100 environ.
En 1872, les cabinets des ministres comprenaient 12 personnes. Aujourd’hui, il y en a 79, sans compter les attachés.
M. Merlou, ministre des finances, répondit :
Malgré le déficit de 1901, 1 ensemble des budgets des trois dernières années se soldait par un excédent.
Depuis le début de cette législature, la dette Vie s est accrue que de 36 millions par rapport au budget de 1902. Le budget de 1906 compte une augmentation de % millions. Mais cela tient à ce que le Parlement a voté diverses améliorations sociales, et cela lui fait le plus grand honneur.
M. Baudin, rapporteur général, ajouta :
Il n’est pas juste de critiquer l’œuvre du gouvernement et de la commission; le budget de 1906 ne vaut ni plus ni moins que celui des années antérieures, et il est profondément injuste de dire qu’il révèle une situation financière très mauvaise. Depuis 1898, les dépenses n’ont fait que s'accroître, sauf en 1903, mais les réductions faites cette année-là n'étaient pas des réductions acquises, on les a retrouvées sous forme de dépenses dans le budget suivant.
A propos du budget de la justice, M. Groussau signala les abus scandaleux auxquels donnait lieu la liquidation des biens des congrégations. Il demanda que les avances accordées aux liquidateurs fussent faites par un compte de trésorerie, suivant le contrôle légal réclamé par la Cour des comptes :
Un serrurier a demandé 1.300 francs pour avoir ouvert les portes d’une congrégation; les avoués sont invités à présenter des notes de frais hors taxe; des honoraires ont été réclamés pour la bonne direction de l'affaire; les liquidateurs, pour influencer les juges, ont choisi pour avocats, non seu-
lemenl les princes du barreau, mais encore les princes de la politique.
L'ensemble du budget de 1906 ne fut adopté définitivement que le li avril.
Démission du ministre de la guerre.
Remaniement ministériel (13 novembre 1905).
A la séance de la Chambre du 10 novembre, on vit M. Berteaux, après une discussion avec M. Ribot, quitter le banc des ministres et reprendre sa place de député. M. Jaurès demanda aussitôt des explications.
M. Berteaux dit que « après avoir vu, l'autre jour, le’ ministère soutenu par une majorité .composée d'hommes qui ont toujours combattu le ministre de la guerre », il avait résolu de: se retirer. « Dès mardi dernier, ajouta-t-il, j’étais décidé à quitter le pouvoir, car c’eût été conserver une situation humiliée. » Il espérait un débat sur la politique générale, mais la Chambre Bayant refusé, il ne voulait plus attendre.
M. Ilibot déclara :
Mes amis et moi ne pouvons accepter l'espèce de' leçon que M. Berteaux veut ncius donner. Il n’y a rien là qui soit contre sa personne. Mais ce que veulent tous ceux qui ont souci de la grandeur de la France, ce que nous voulons, c’est un ministre de la guerre- qui ne- soit qu’un ministre de la guerre. Nous ne voulons pas d’un ministre de la guerre qui aille dans tout le pays faire des discours politiques.
Je demande au président du Conseil d être le véritable chef de son cabinet et de ne tolérer 1 anarchie ni dans son cabinet, ni- chez ses préfets. A cette condition, nous lui continuerons notre confiance. Nous ne pousserons pas l’abné-
gation jusqu’à admettre que le gouvernement laisse l’anarchie dans son sein.
La Chambre vota, par 3,72 voix contre 126, cet ordre du jour de MM. Steeg et Dumont :
La Chambre, comptant sur le gouvernement pour faire aboutir en temps utile la séparation des Eglises et de l’Etat, et assurée qu’il s’appuiera uniquement sur la majorité républicaine, passe à l’ordre du jour.
A la suite de la démission de M. Berteaux, M. Etienne passa de l'intérieur à la guerre et fut remplacé à l'intérieur par M. Dubief, ministre du commerce. M. Trouillot, radical, devint ministre du commerce.
Le canal des Deux-Mers.
Depuis longtemps on proposait un canal reliant l’Atlantique à la Méditerranée, ce qui procurerait des avantages considérables à notre navigation, à notre commerce et à notre industrie et ce qui servirait aussi beaucoup à la défense nationale. Le 22 novembre 1905, M. Honoré Leyguès demanda à la Chambre l’exécution de ce projet longuement étudié par les commissions parlementaires. Il critiqua les conclusions de la commission de 1894 qui avait estimé la dépense à trois milliards, tandis que réellement elle pouvait être réduite de moitié.
M. Gauthier, ministre des travaux publics, répondit qu’il y avait vingt-cinq ans que cette question avait été soulevée. Toutes les commissions de la Chambre avaient repoussé les propositions dont el-
les étaient saisies. Encore en 1902, la Chambre s’en occupa, et M. Maruéjouls, comme ses prédécesseurs, jugea le projet irréalisable.
La Chambre renvoya la motion de M. Leygues à la commission des travaux publics par 277 voix contre
Cependant, beaucoup de savants ingénieurs ont persisté à croire le projet réalisable et ont regretté que le Parlement refuse toujours les crédits nécessaires. Cette entreprise aurait coûté moins cher que le canal de Panama et aurait eu les conséquences les plus heureuses pour la France.
La séparation des Églises et de l'Etat.
(Loi du 9 décembre 1905) (*).
Une proposition avait été déposée par M. Briand, député socialiste de la Loire, mais M. Bienvenu- Martin, ministre des cultes, soumit un autre projet de loi, le 9 février 1905, qui s’inspirait d’ailleurs beaucoup du précédent. La discussion commença a la Chambre le 21 mars et ne se termina que le 3 juillet.
M. Paul Deschanel se prononça pour une séparation inspirée d’un large libéralisme, d’un esprit de justice, car il seraitdndigne de la France de « l’exécuter comme une opération de guerre ». Cette réforme était fatale, « car la marche de Thistoire est certaine ».
A l’origine, le spirituel et le temporel sont confondus com-
(1) Voir page 282.
nie ils le sont encore dans l'islamisme; puis la religion se fait religion d’Etat; le clergé est d’ordre politique. Plus avant encore, les religions viennent à être reconnues par l’Etat; le clergé est organisé en service public, comme il l’est encore aujourdhui chez nous. Enfin, les deux domaines vont se distinguant de plus en plus, jusqu'à ce que les choses de la conscience soient indépendantes de la politique.
Ce dernier régime est aisé à établir chez les peuples où les diverses religions se font concurrence; il devient difficile si, comme en France, une seule religion représente 98 p. 100 de la population. Là, il faut prendre des précautions particulières, il faut un grand effort de sagesse pour accorder la liberté des cultes et les droits de l’Etat. L’immixtion de la politique dans la religion est odieuse. Elle corrompt la politique et la religion.
A l’inverse, l’ingérence de l'Etat dans les affaires ecclésiastiques n’est pas moins funeste. Elle jette le trouble dans la société civile et dans la société religieuse. Un Etat envahi, subjugué par la politique cléricale, est condamné à périr...
La grande erreur de la Constituante fut la constitution civile du clergé. La Convention, le Directoire ne purent résoudre la question de la neutralité de l’Etat. Le Premier Consul y réussit d’abord; en 1800, la pacification était faite et vous vous rappelez la phrase célèbre de M"" de Staël sur la liberté religieuse comme en Amérique. Personne ne songeait à un nouveau Concordat; personne, excepté Napoléon; le clergé aux mains des évêques, les évêques aux mains du pape, le pape aux mains de l’empereur : telle fut sa conception. Dans le Concordat, ce qui en fit la fortune, c’est le départ entre les deux domaines spirituel et temporel; ce qui en fit les parties bientôt caduques, re sont celles où, pour des fins profanes, les deux pouvoirs échangèrent quelques-unes de leurs attributions et abdiquèrent quelques-uns de leurs droits particuliers.
M. Desclianel ajouta qu'il fallait laisser les édifices du culte au clergé. Genève n'a-t-clle pas laissé les églises aux catholiques?
Gladstone n'u-l-il pas laissé les édifices du culte aux protestants d’Irlande? C est qu'il considérait que ces édifices n’ont pas seulement une valeur commerciale, mais qu’ils ont une valeur morale, qu’ils rappellent tout un monde de joies et d’espérances, un peu du ciel, qu’ils constituent en
444 msToinE de la troisième république
somme un patrimoine moral vis-à-vis duquel l'Etat n’a pas le droit d'intervenir...
L’Amérique n’est pas arrivée dîun seul coup à la séparation. Au début du siècle dernier, les catholiques ne pouvaient pas y obtenir un emploi; aujourd’hui, ils ont pu construire cent mille églises, qui ont une valeur de 700 millions.
D’après M. Deville, socialiste, la discussion à la Constituante, sur le retour à l’Etat des biens ecclésiastiques, démontre que les orateurs, même les modérés, admettaient la suppression de la rétribution des membres du clergé,, et Mirabeau l’appelait un acte de générosité. La Constituante a consenti à salarier le clergé qu’elle organisait, mais elle se réservait le droit de supprimer ces salaires. Jusqu’au Concordat, la propriété des édifices religieux appartint à l’Etat ou aux communes, et le budget des cultes n’eut jamais le caractère d’une indemnité. Cela résulte de l’étude des articles 13 et 14 du Concordat. Il ajouta que, d’après un document publié par Y Art sacré , association comprenant d’éminents catholiques, au lendemain de la séparation les catholiques pourraient disposer de 15 millions que produira la mense épiscopale, et de 90 millions, produit des biens et des recettes des fabriques. L’Eglise ne sera donc pas ruinée.
M. Charles Benoist combattit le projet qui créait ce dilemme : ou le prêtre ne sera pas libre, ou l’Etat ne sera pas le maître. « Votre régime de liberté est tempéré par 'des lois de police. Vous nous ramenez au régime des pragmatiques sanctions, à l’état de caprice et d’anarchie' qui régnait avant le premier concordat. »
M. Grousseau, conservateur, déclara qu’il n’avait
aucune confiance dans les disposions libérales du projet qui était « savant dans l’art de ménager les transitions ». M. Ranc a dit : soyons accommodants parce que nos concessions n'ont rien d’irréparable. C’est ainsi que M. Combes a déformé la loi des congrégations qui, d’après MM. W aldeck-Rou sseau et René Goblet, ne s’appliquait pas aux congrégations enseignantes. « Il n’y a pas en France le sens, la notion et la pratique de la liberté. »
M. Briand soutient qu'il n’y a pas pour le clergé de droit acquis. Je soutiens au contraire; que le budget des cultes est une dette contractée par l’Etat vis-à-vis du clergé. Cette dette, sauf rachat, doit durer autant que l’exercice du culte. J’en trouve la preuve absolue dans le décret de la 'Constituante du 20 avril 1790 concernant l’administration des biens du clergé mis à la disposition de la nation... Il s’agissait bien d’une dette et d’un engagement absolu que Mirabeau appelait une dette sacrée...
Vous voulez détruire la religion. Nous, nous voulons la conserver, parce qu’elle donne à l’homme l’amour de 1 a'bnêgation et du dévouement. Je voudrais qu’on épargnât à notre pays les dures épreuves qu’il a déjà connues, d’une persécution religieuse. Je refuse de m’associer à des projets, celui d’aujourdhui et ceux de demain que je prévois, qui n’aboutiront qu’à amener la guerre dans la nation, dans les communes, dans les foyers, et qui aboutiront aussi au despotisme de 1 Etat.
M. PLichon, libéral, jugea que le projet reproduisait la loi du 3 ventôse an III et entraînerait les mêmes désordres. Pendant les deux premières années, elle fut appliquée avec un esprit libéral, mais le Directoire recommença les persécutions religieuses.
Il réglementa la liberté, empêcha les sonneries des cloches, décida que les églises seraient mises successivement à la disposition des différents cultes, fit même fermer certaines églises dont les desservants avaient commis le crime
de célébrer trop ostensiblement la fcte de l’Epiphanie, c’està-dire la fête des rois.
La loi du 19 fructidor an V permit de déporter sans jugement les prêtres qui se seraient livrés à certaines manifetetations politiques. Une simple délation au bureau central entraînait la /déportation...
On exigea des prêtres le serment et les prêtres réfractaires durent se cacher dans les bois, dans les caves; ils étaient traqués comme des bêtes sauvages. L’exercice du culte fut entravé par le calendrier républicain. Le culte et les mariages ne pouvaient être célébrés que le décadi.
Le pays fut profondément troublé par cette guerre religieuse. Des protestations s’élevèrent sur tout le territoire. C’est dans cet état de désordre que Bonaparte trouva la France. Pour amener l’apaisement, il rapporta la plupart des mesures vexatoires prises soi-disant pour organiser la liberté, et fit appliquer la loi de l’an III dans un esprit impartial.
Il comprit tout de suite que 1 idée religieuse était une force avec laquelle il fallait compter et que la pacification reli- \ gieuse était indispensable pour rendre au pays toute sa force. C’est alors qu’il pensa à faire le Concordat, qui a donné cent ans de tranquillité religieuse au pays. Il comprenait qu il ne pouvait y avoir de morale sans religion; il a fait le Concordat pour ramener la paix religieuse...
Gambetta disait que la séparation serait la fin du monde; Jules Ferry disait qu’elle amènerait la guerre dans les foyers; M. de Pressensé lui-même se déclarait, autrefois, hostile à la séparation. La séparation ne se comprend qu’avec la liberté, et toute la liberté, comme en Hollande et aux Etats-Unis. Il est incroyable de penser que c’est la France qui fait la guerre religieuse.
M. Barthou demanda à la Chambre de voter, avant les élections, le projet qui montrerait au pays que la séparation donnait « la liberté de conscience et la liberté des cultes ». Il exposa le premier essai, peu concluant, de séparation, appliqué à partir de 1794. Le Concordat y mit fin et fut plus avantageux pour l’Eglise que pour l’Etat, qui payait toujours les frais de la guerre, mais qui n’avait jamais considéré
le budget des cultes comme une dette. Puis M. Barthou étudia les dispositions du projet de loi, et en critiqua quelques-unes. Il conclut qu'il fallait « assurer définitivement l’œuvre de laïcisation entreprise par le parti républicain ».
M. Denvs Cocliin soutint que le budget des cultes était une dette de l'Etat, comme le prouvait une lettre de Mgr Spina, délégué du pape, écrite à l’époque du Consulat. « Le Concordat a traversé le siècle dernier dans lequel on a vu des monarchies, des empires, deux républiques. N'est-il pas remarquable que, grâce à lui, pendant cette période agitée, les consciences n’aient jamais été troublées, et cela n’est-il pas l’indication la plus précise qu’il peut rendre encore d’émirients services? »
M. Raibcrli émit le même avis. « Le système nouveau dépouille l’Eglise et désarme l’Etat. » En faisant dépendre de la volonté de l’Etat, des départements et des communes, la jouissance des établissements du culte, le projet ne viole pas seulement le sentiment des familles et des habitudes séculaires, mais aussi les principes élémentaires du droit.
M. Ribot avait dit et était toujours d’avis « que le mouvement des idées modernes amènerait fatalement la séparation ». Mais une pareille transformation est difficile à faire dans un pays comme la France, où la liberté n’est pas suffisamment entrée dans les esprits et dans les mœurs. « Dans tous les cas, une œuvre semblable ne pourrait s’accomplir que de concert avec le chef de l’Eglise. » Il ne voulait pas d’une séparation inopinée, brutale, de représailles.
Toutes les nations catholiques, et même les nations protestantes, ont des, ambassadeurs auprès du pape; et nous, qui avons de si grands intérêts dans le monde, nous allons déclarer à toutes les puissances que la France n’est plus une nation catholique...
La Prusse, la llussie, n’ont-elles pas des représentants au Vatican ? Le roi Edouard VU, quand il va à Rome, n’apporte-t-il pas au chef de l’Eglise l'hommage de la nation anglaise ? Les Etats-Unis, qui depuis un siècle ont séparé l'Eglise de l'Etat, n’entretiennent-ils pas des rapports avec le Vatican ?
Si des nations protestantes conservent des relations avec Rome, c'est qu’elles se rendent compte de l'influence qu’exerce le pape dans l'univers entier.
M. Ribot conclut en ces termes : « L’attitude du pape vous permet de négocier avec lui... Assez de haines mortelles! Regardez l’intérêt de la France... »
M. Bienvenu-Martin, ministre de l’instruction publique et des cultes, défendit le projet qu’il affirma libéral : « Nous voulons la liberté absolue des cultes... »
Le budget des cultes n’a pas été institué comme le payement d’une dette, mais comme une rémunération d’un service. M. Ribot a paru l’oublier. Puisque nous enlevons au cülte son caractère de service public et que nous le transformons en service privé, il est évident que la rémunération de l'Etat doit disparaître. Je n’ai pas encore pu savoir avec une absolue exactitude à quel chiffre se monteraient les pensions et indemnités prévues par le projet de la commission. J’estime toutefois que ce chiffre s’élèvera à 14 ou 16 millions.
En somme, après la séparation, les cultes recevront de l’Etat autant qu’ils recevaient avant; les biens représentent plus de 300 millions et les établissements publics ont des ressources qui permettront de- subvenir aux frais du culte.
M. Briand, rapporteur, se déclara dispensé d’apporter de longs développements ' après les remarquables discours entendus.
L’Etat a le devoir de reprendre son entière indépendance en matière religieuse. Mais ce que la droite veut faire, c'est continuer sa prédominance et le concours de l’Etat à l’Eglise qui, depuis trente-quatre ans, a mis sa force et son influence au profit d’un parti politique contre les institutions républicaines. La seule Eglise qui aurait intérêt à la séparation, c’est une Eglise qui se renfermerait absolument dans son rôle spirituel. Cette Eglise n’existe plus; elle est morte, car personne n’est venu parler en son nom.
On est venu, je le sais, discuter le droit de l’Etat à supprimer le budget des cultes; on a invoqué, on a interprété les opinions de la Constituante. La Constituante n’a eu qu’une théorie, c’est que les biens de l’Eglise avaient toujours appartenu en propriété à la nation et en jouissance seulement à celle-ci; c’est que la nation avait le droit de les reprendre. Puis, comme elle considérait que la religion était un service public, elle a appointé les prêtres, mais comme tous les autres fonctionnaires, dont l’emploi peut être supprimé par elle.
Donc, la Constituante, en faisant faire retour à la nation des biens ecclésiastiques n’a opéré ni confiscation, ni expropriation. Elle n’a ni fait une faute, ni commis un quasidélit, créant un droit à réparation au profit du clergé. J’entends bien que nos adversaires ne veulent pas admettre cette thèse; que c’est pour eux le point sensible. Il n’importe. Le doute n’est pas permis.
M. Leygues exposa la situation qu’on allait créer clans les campagnes :
Nous sommes dans un pays qui. sur 38 millions d'habitants, compte 37 millions de catho'liques. Quelle est, sur la séparation, leur opinion? Que le projet de séparation présenté par la commission soit acceptable par les villes, toutes ou à peu près toutes en état de subvenir au culte, c’est possible; mais les campagnes vont être dans cette alternative : ou de supprimer bientôt l’exercice du culte faute de ressources, ou de s’imposer des charges nouvelles. Quelle est l’opinion de nos paysans sur la séparation? Il y a, en ce moment, entre le Parlement et eux, un très grave malentendu. Ils demandent à garder leur église et leur culte; à ne pas payer plus qu'ils ne payent pour leur culte; ils souhaitent la suppression du casuel et désirent que l'édifice du culte ne devienne pas une charge pour le budget communal :
Troisième République (I899-190T.). 29
enfin, beaucoup voudraient aussi que la politique lût interdite au clergé.
Que se passera-t-il demain avec les associations cultuelles? La presque unanimité des habitants entrera dans l’association, même les libres-p'enseurs, ceux qu’on appelle les indifférents, pour ne pas être soupçonnés de faire la guerre à la religion. Les commerçants se feront inscrire parce qu’ils ont besoin de tout le monde.
Quels seront les directeurs de l’association? Ce seront les catholiques les plus militants, et on aura constitué une puissance rivale de celle du maire et de la municipalité; on aura créé un élément de trouble perpétuel, on aura constitué un Etat dans un Etat.
Les associalions ainsi constituées auront un comité central à Paris qui obéira à un mot d’ordre; il n’est pas besoin de dire d’où il viendra. L’évêque disposera désormais de tous les biens. On aura mis aux mains de l’Eglise catholique une puissance qu’elle n’avait osé rêver. Ce nouveau régime sera cent fois pire que le Concordat.
M. Jaurès lui répondit :
S il est vrai que le paysan est attaché à certaines pratiques et à certaines habitudes, s’il souhaite que le prêtre devienne un fonctionnaire exclusivement payé sur les fonds de l’Etat, il n’en est pas moins vrai que le paysan républicain de France n'est pas si incapable d’éducation politique que vous paraissez l’imaginer. Il a une croyance dix fois séculaire, mais depuis des siècles aussi il a l’expérience du concours apporté par l’Eglise aux forces de conservation et de- réaction. Il a en particulier, depuis la Révolution, l’expérience de l’effort permanent de l’Eglise, dans la commune qu'il connait comme dans l'Etat qu’il devine, pour faire obstacle aux institutions de liberté de la République, de la démocratie, et peu à peu, il a tiré cette conclusion que, puisque l’Eglise combat la République, ce serait une duperie de lui maintenir la force d’argent et d’investiture morale que lui donne le Concordat. Voilà pourquoi la tentative faite pour opposer les campagnes aux villes dans cette question n’aboutira pas...
Aujourd'hui, c’est la loi qui amène à l’Eglise le grand troupeau des contribuables. Demain, il n’y aura plus de contribuables que les contribuables volontaires, et puisque le produit des biens de l’Eglise n’est que de 14 millions, les asso-
dations auront à trouver plus de 90 millions pour assurer la vie de l’Eglise. Il faudra, donc, si l’Eglise veut vivre, qu elle tienne compte des sentiments des fidèles.
M. Briand développa la même idée :
On a dit que, demain, l'évêque partirait en guerre contre la République; rien n’est moins vrai. Après la séparation, l’évêque ne sera plus le personnage qu’il est aujourd’hui; c’est de l’Etat qu il tire la plus grande partie de l’autorité dont il est investi. Après la séparation, il lui faudra vivre, et, pour vivre, il devra s’abstenir de heurter les fidèles, dont il devra tirer sa subsistance. Le pouvoir de l’évêque a pour armature l’Etat; demain, c’est avec son entourage de fidèles qu il devra vivre, c’est sur lui seul qu’il devra compter. Il n’aura aucun intérêt à brimer les consciences. Voilà la vérité, voilà les cas probables.
Au cours des débats, dans la séance du 15 mai 1905, M. Briand donna les explications suivantes :
On commet une erreur quand on veut assimiler les biens qui se sont constitués depuis le Concordat à ce qu’on appelle les biens d’Eglise. Depuis le Concordat, les paroisses, les menses épiscopales ont eu, de par la loi, le droit de constituer et de posséder des biens. L’Etat n’a aucun droit sur ces biens. Aux personnes morales qui les possèdent actuellement, vous substituez d autres personnes morales, et comme nous voulons vraiment la liberté des cultes et la liberté de conscience, nous donnons à ces personnes morales nouvelles, aux associations cultuelles, les ressources des établissements dont ils prennent la suite.
Le 3 juillet, la Chambre vota l’ensemble de la loi par 341 voix contre 233. Avant ce scrutin, M. Briand prononça un grand discours — qui obtint l’honneur de l’affichage — destiné à démontrer « l’esprit politique » et « l’esprit de justice » de la majorité. « La loi que nous avons faite, après cinquante séances consacrées à une discussion aussi ample, aussi courtoise, aussi consciencieuse que
vous le pouviez désirer, vous êtes obligés vous-mêmes (les membres de la droite) de reconnaître qu'elle est finalement, dans son ensemble, une loi libérale ». M. Paul Deschanel approuva cet éloge.
La discussion commença au Sénat le 9 novembre. M. de Lamarzelle combattit le projet et demanda le maintien du budget des cultes, car la Constituante a déclaré que les titulaires des biens ecclésiastiques ne pouvaient être dépossédés à moins d’être indemnisés. C’est ce qu’elle avait inscrit dans le décret du 20 avril 1790 : « Les biens ecclésiastiques sont mis à la disposition de la nation, à charge de subvenir aux frais du culte. »
■M. Vallé, président de la commission, répondit .
L’Etat n’a pas contracté de dette. S’il y avait eu une dette, on en aurait fixé le montant; or, cela n’a pas été fait. S'il y avait eu dette, on l’aurait inscrite au Grand-Livre. Or, vous no l’y trouverez pas. En 1791, on a jugé nécessaire de considérer le culte comme un service public; en 1795, on l’a supprimé; en 1801, on l’a rétabli; aujourd’hui, on veut le supprimer à nouveau en tant que service public. Notre droit est absolu.
Avant le vote sur l'ensemble, M. Méline protesta contre cette loi. Le devoir de la Chambre lui avait été tracé par M. Combes lui-même, « le jour où il disait que le Parlement ne pourrait aborder le problème de la séparation que lorsque les électeurs auraient manifesté clairement leur volonté ». Or, on ne les avait pas consultés comme l’Angleterre l’a fait avant de résoudre le grave problème du régime économique. La loi de séparation « a été votée avec trop de précipitation, les yeux fermés. Elle contient de véritables énormités juridiques... Elle donne la
liberté d’une main et la retire de l’autre; elle ne réalise pas la liberté. L'Eglise ne pourra plus désormais vivre qu’au jour le jour. Elle ne pourra recevoir de legs. C’est cependant une institution d’utilité publique au premier chef. Elle aura la charge des grosses réparations du culte et elle ne pourra acquérir la fortune nécessaire pour y faire face. Les associations cultuelles seront dans l'impossibilité de faire les dépenses indispensables ». L’orateur ne pouvait admettre les pénalités établies contre les prêtres et les membres des associations cultuelles. « Vous violez ici le droit commun de la manière la plus évidente », à la fois pour les peines et pour ’a juridiction. Le règlement des pensions n’était pas équitable.
On accuse le clergé de s’être jeté avec ardeur dans les luttes électorales et d’avoir combattu sans merci la République. Personne ne songe à nier le rôle qu'il a joué au 24 mai, au 16 mai, et pendant la campagne boulangiste. Les républicains ont été toujours unanimes pour repousser ces agissements. Mais peut-on ne pas reconnaître que, dans les années qui ont suivi l'aventure boulangiste, un changement très sensible s’était produit, sous l’influence des instructions du pape Léon XIII ? Le clergé avait mis une sourdine à ses manifestations et déjà l’on voyait se former derrière les militants un clergé nouveau, plus discret, plus réservé. 11 est probable que la loi va changer ces dispositions en sentiments belliqueux.
Il y a plus. Vous faites la loi pour punir le clergé et ce sont les catholiques que vous mettez à l’amende. Dans les campagnes, on s'imagine que la séparation c’est la suppression du casuel. Jugez quelle va être la désillusion de nos paysans quand le clergé va être obligé de lui demander des cotisations. Dans les petites communes pauvres, on ne pourra jamais trouver les sommes nécessaires, pour entretenir le culte. De nombreuses églises devront être fermées. Vous allez semer dans le pays des germes de mécontentement. Le clergé vous combattra, et il sera suivi de l’armée des fidèles.
Or, vous renoncez aux armes que vous fournissait le Concordat. Le pape nommera évêque qui il voudra...
Il y avait un moyen de sortir des difficultés où l’on se trouvait, si vous les jugiez insolubles : c’était de négocier un nouveau Concordat avec Rome. Vous vous seriez, ditesvous, heurtés à l’intransigeance de la cour pontificale. C’est une crainte chimérique. En tout cas, il fallait tenter l’épreuve. Si cette épreuve n’avait pas réussi, vous auriez pu faire la séparation en ayant le pays avec vous. Je crois, pour ma part, que d'ici à quelques années vous serez obligés de négocier avec Rome; mais d’ici là, il y aura eu des conflits entre Français, conflits funestes au pays, à son développement économique et politique.
Quand des points noirs surgissent de toutes parts à l’horizon, est-ce le moment de diviser les Français? Je n’insiste pas, et je laissç à votre patriotisme le soin de répondre à cette question.
M. Combes fit, au nom de la gauche démocratique. la déclaration suivante :
Nous nous sommes abstenus d’apporter le moindre changement au projet. Nous voulons, indiquer les motifs de notre attitude. Nous votons la loi telle qu’elle a été apportée par la Chambre, parce que nous avons hâte de mettre fin à la situation officielle des cultes reconnus et parce que nous la considérons comme une loi de liberté, de paix sociale et d’affranchissement moral. Nous la votons maintenant pour qu elle puisse être soumise au contrôle des collèges électoraux qui vont être réunis l’année prochaine. Mais nous n’entendons nullement abandonner le droit de corriger les défectuosités que démontrera l’expérience qui va commencer dès le début de l’année prochaine.
Le Sénat ne vota l’ensemble de la loi que par 181 voix contre 102. Elle fut promulguée ià la date du 9 décembre ( Journal officiel du 11).
Le Vatican publia un Livre blanc sur la séparation. La préface du document pontifical débutait ainsi :
La loi de séparation de l’Etat d’avec l’Eglise en France,
PRÉSIDENCE DE M. LOUBET ( 1 800- 1 Cx06)
qui entraîne avec elle la rupture du Concordat de 1801, a été promulguée au Journal o[iciel de la. République française le 11 décembre 1905. Les hommes politiques qui l’ont voulue à tout prix, n’ont cessé de répéter au Parlement et au dehors, que cette loi a été rendue inévitable par l’attitude du Saint-Siège. L’intérêt qu’ils ont à répandre cette opinion est évident. La France ne voulait pas de la séparation; la séparation, surtout si en pratique elle prend nettement un caractère de persécution, aura des conséquences non moins graves pour la France que pour l’Eglise. D’où 1 opportunité d’en faire retomber devant l’opinion publique la responsabilité sur le Saint-Siège. Mais, à la lumière des documents et des faits, il ne sera pas difficile de montrer à qui revient effectivement cette responsabilité.
Cette publication « n’avait point pour but de répondre à des injures personnelles, ni d’offenser qui que ce soit, et encore moins la nation française que le Saint-Siège considère toujours comme la fille aînée de l’Eglise ». Elle tendait uniquement à éclairer l’opinion publique, spécialement en France.
Le Saint-Siège affirmait qu’il avait' tout fait pour éviter la rupture, mais le ministère Combes y était résolu.
Dans l’application de la loi de 1901 sur les associations, M. Combes a manqué aux engagements pris par l’auteur de la loi, son prédécesseur, soit vis-à-vis du Saint-Siège, soit vis-à-vis des Chambres et de l’opinion publique. Il a transformé une loi de contrôle en une loi de proscription. Même abus de ,1a loi de 1901 contre les écoles, en dépit des déclarations répétées de YValdeck-Rousseau, que cette loi de 1901 ne touchait pas à celle de 1886 sur les conditions d’ouverture d’écoles, etc. Au reste, M. Combes finit par comprendre lui-même l’illégalité de ses mesures, puisqu’il obtint du Parlement le vote d’une loi consacrant sa politique d’ostracisme contre les religieux.
Le budget des cultes, sous le régime du Concordat, s’élevait à 42.lli.933 francs. La loi de sépara-
lion réduisit, pour 1906, les dépenses à la charge de l’Etat, à 33.825. 103 francs. Conformément à l’article 'il de cette loi, 8.289.530 francs furent répartis entre les communes au prorata du contingent de l’impôt sur la propriété non bâtie.
La question du Maroc. — Attitude menaçante de l’Allemagne. — Guillaume II à Tanger. — Démission de M. Delcassé. — M. Jaurès veut aller à Berlin. — Conférence internationale d’Algésiras.
Les conventions franco-anglaises du 8 avril 1904 fl) avaient mécontenté l’Allemagne qui s'inquiéta de l’union des deux nations et prit une altitude de plus en plus menaçante. Guillaume II débarqua à Tanger le 31 mars 1905. Il reçut un envoyé du sujtan. Aux délégués de la colonie allemande, il recommanda de « soutenir toujours les intérêts de la mère-patrie dans un pays libre ». Il partit au bout de deux heures. Une mission, dirigée par le comte de Tattenbach, ministre plénipotentiaire à Lisbonne, fut envoyée au mois d’avril pour conclure un traité de commerce avec le sultan. Le baron de Rosen fut nommé ministre d’Allemagne au Maroc.
On sut bientôt que cette machination avait été montée par M. de Holstein, premier conseiller rapporteur à la direction politique du ministère des affaires étrangères, ancien adjoint de Bismarck, très influent à la Wilhelmstrasse. Il dirigeait les campagnes de presse et exerçait beaucoup d’action sur la politique de son pays.
(1) Voit page 343.
PRÉSIDENCE DE M. EOUBET (1899 1906) 457
Les négociations de la mission française à Fez ne firent plus de progrès après celte intervention de Guillaume II; L’Angleterre n’hésita pas à donner tout son appui à la France. Son ambassadeur, sir Gerald Lowther, se rendit de Tanger à Fez le 19 mai •et fut reçu le 11 juin par le sultan Abd el Aziz. Mais ce dernier, dominé par la diplomatie allemande, accepta son projet d’une conférence internationale pour régler la question du Maroc.
A la Chambre, M. Delcassé, ministre des affaires étrangères, eut à défendre sa politique et les accords conclus dans l'intérêt de la France contre quelques députés, surtout contre M. Jaurès et l’extrême-gauche.
A la séance du 19 avril 1905, M. Archdeacon signala « les inconvénients d'un accord qui laissait en dehors de ses clauses les autres puissances intéressées ». « Comment pouvait-il (M. Delcassé) espérer décider le chef plus ou moins nominal de 10 millions de musulmans, et ces 10 millions de musulmans eux-mêmes,, à accepter une politique de pénétration et de réforme, si une seule des puissances intéressées dans des proportions considérables par son activité économique aux affaires du Maroc, non seulement refusait son concours et sa bienveillante neutralité, mais encore revendiquait contre nous le droit d’intervention directe? »
M. Jaurès soutint la même thèse : « Puisque vous preniez au Maroc l’initiative d’une politique nouvelle, qui pouvait modifier le statu quo au regard de toutes les puissances intéressées, puisque vous aviez Fini-
tiative de ce changement cle politique, vous deviez, prendre l'initiative des explications et des négociations. Il nous était impossible de pratiquer au Maroc la politique que vous faites sans l'assentiment préalable de toutes les puissances. C’est là qu’est votre erreur. Tant que vous vous obstinerez dans un parti pris de silence et d’étroitesse dans les vues, tant que vous le mettrez au-dessus de l’intérêt du pays, la question restera redoutable. »
M. Delcassé n'accepta pas cé blâme qui, en le mettant en posture humiliée, aurait justifié les prétentions de l’Allemagne.
Le 7 avril, j’ai dit que notre ministre à Fez avait terminé, dans les derniers jours du mois de mars, l’exposé général de nos propositions pour établir progressivement au Maroc, avec l’ordre et la sécurité, un état de choses meilleur dont profiteront tout d’abord les populations marocaines et en même temps les étrangers, à quelque nation qu’ils appartiennent, qui font des affaires dans ce pays. Après avoir pesé les considérations présentées par nous, le gouvernement marocain nous a annoncé, le 5 avril, qu il acceptait le principe de nos propositions et qu’il était décidé à discuter immédiatement chacune d’elles avec notre représentant. Cette discussion a commencé, et, à la date du 12 avril, date des dernières nouvelles que j’ai reçues de Fez, elle progressait d’une façon satisfaisante...
Quant aux réclamations qui se sont fait jour dernièrement au sujet de la répercussion possible de notre politique marocaine sur les intérêts étrangers, j’ai déclaré moi-même à l’ambassadeur d’Allemagne à Paris et fait savoir par notre ambassadeur à P'erlin que si un malentendu à cet égard pouvait subsister, j’étais prêt à le dissiper...
Je ne puis pas ne pas relever un passage du discours de M. Jaurès. Il m’a fait grief de n’avoir pas toujours répondu à certaines déclarations apportées par lui et il a donné à mon silence une interprétation que j’ai bien vu s’étaler dans les colonnes de divers journaux étrangers et que je ne puis admettre.
C’est que beaucoup plus qu’à des paroles je m’attache à
des actes. Ii me semble que l'homme qui a conclu sept traités d’arbilrage, qui a négocié avec l’Italie, avec l’Espagne, avec l’Angleterre des accords où chacun, moyennant des concessions sur des points secondaires, obtenait satisfaction pour ses intérêts essentiels, dont le premier soin a été de s’employer à mettre fin à la guerre entre l’Espagne et les Etats-Unis, dont il y a quelques mois les bons offices, reconnus à la fois par Pétersbourg et par Londres, n’ont pas été sans efficacité pour apaiser un redoutable conflit entre deux des plus grandes puissances de l’Europe, il me semble, dis-je, que les actes de cet homme ont plus de valeur que ses paroles pour caractériser sa politique.
Malgré ces explications, M. Deschanel, M. Hubert et M. Delafosse persistèrent à critiquer la conduite du ministre des affaires étrangères qui se refusa à poursuivre une telle discussion qu’il jugeait, à juste titre, fâcheuse pour notre prestige et pour nos intérêts.
L’Angleterre s’opposa tout d’abord au projet de conférence qui avait pour but, comme l’expliqua le Times du 16 juin, « de neutraliser la déclaration anglo-française du mois d’avril 1904 ». Lord Lansdowne garantit au gouvernement français l’appui de l’Angleterre pour l’exécution du traité du 8 avril 1904. Si la France avait aussi refusé d’admettre l’ingérence allemande, nul doute que celte manœuvre eût échoué. Mais l’empereur aurait-il accepté cet échec? Aurait-il déclaré la guerre, comme l’y poussaient le parti militaire et la presse allemande?
Le prince Radolin, ambassadeur d’Allemagne à Paris, qui eut une entrevue avec M. Rouvier, président du Conseil, dans les premiers jours de juin, lui déclara que l’Allemagne ne reculerait pas, s’il était nécessaire, devant une intervention armée. Il semble
qu'il lui ait en même temps signifié l'irritation que causait la politique de M. Delcassé à son gouvernement, qui désirait ne plus avoir de relations avec lui.
Le conseil des ministres, consulté par M. Rouvier, désavoua la politique du ministre des affaires étrangères — approuvée jusqu’alors — par crainte d’actes hostiles de l’Allemagne. M. Delcassé se vit oblige de donner sa démission (6 juin). Survenant dans de telles circonstances, elle causa une grande sensation en Europe. C’était une des plus cruelles humiliations subies par notre pays, le sacrifice le plus pénible qu’il eût été jusqu’alors obligé de consentir à la cause de la paix. M. Rouvier, responsable de cette détermination, assuma la tâche de diriger le ministère des affaires étrangères tout en conservant la présidence du Conseil (17 juin). M. Merlou, soussecrétaire d’Etat, remplaça M. Rouvier au ministère des finances.
Après ce grand succès obtenu par le comte de Bülow, chancelier d’Allemagne, Guillaume II lui donna le titre de prince.
Le prince de Radolin avait fait connaître au pré sident du Conseil que l’Allemagne n’admettait au Maroc qu’une police internationale et réclamait en même temps : l’indépendance du sultan, le maintien de la porte ouverte, l’établissement d’un contrôle international sur l’armée et la police, l’établissement d’une banque internationale. C’était exiger l’abandon de nos droits au Maroc et l’abolition de l’accord franco-anglais de 1904.
M. Rouvier remit une note le 21 juin. Le prince de Radolin lui donna, le 27, la réponse dont la Gazette
de Francfort publia un résumé. En voici les principaux passages :
La réponse allemande à la note française du 21 prend acte avec satisfaction du fait que Ta France a déclaré dans cette dernière qu’elle n’avait point l’intention de prendre la direction de la politique étrangère, de l’armée et des finances du Maroc et qu’elle voulait maintenir la souveraineté du sultan. Ce que l’Allemagne sait d’autre part et du sultan même sur les conditions effectivement posées à celui-ci par la France, signifie une situation particulière de la France au Maroc qui est incompatible avec la conférence de Madrid et qui ne saurait être reconnue à une seule puissance sans l’assentiment des autres puissances signataires.
I. Allemagne , conserve le point de vue qu’elle avait exprimé clés le début, à savoir qu’aucune puissance au Maroc, en dehors des droits et devoirs spéciaux que la France tire la proximité de sa frontière, ne peut prétendre à une situation privilégiée sans l’assentiment des autres puissances, et que la conférence proposée est le moyen nécessaire et pratique de s’entendre sur les privilèges que l’une ou l’autre puissance pourrait avoir de mener à bien au Maroc les réformes nécessaires.
Sur ces entrefaites, M. Jaurès se proposa de faire une conférence à Berlin, le 9 juillet, sur l’invitation des socialistes allemands, mais le chancelier, M. de Biilow, envoya une note 5 l’ambassadeur d’Allemagne à Paris pour notifier au député français l’interdiction de cette réunion parce que le gouvernement n'admettait pas qu’on portât la question de luttes de classes sur le terrain international, ni que s’exerçât une influence immédiate du socialisme sur la politique extérieure de l’empire. Le chancelier avait soin de déclarer : « Je n’aurais rien à objecter contre la personnalité de M. Jaurès; je l’estime comme orateur, j’apprécie ses opinions sur la politique étrangère, et il n’est pas rare que je me trouve d’accord avec elles. »
Pour affirmer l'entente franco-anglaise, une escadre de la Grande-Bretagne, sous les ordres de l’amiral May, vint à Brest (11 juillet) et envoya une délégation d’officiers à Paris à l’occasion de la fête nationale. Une escadre française se rendit à Portsmouth le 7 août et fut passée en revue par le roi Edouard VII. Une délégation d’officiers français reçut un accueil enthousiaste à Londres, prit part à un banquet au Guildhall et fut reçue à un déjeuner, par le roi, à Windsor, le 11. Une autre délégation, de sous-officiers et matelots, fut acclamée et fêtée par la population dans la capitale. Ces belles fêtes se terminèrent par un banquet offert aux officiers par le Parlement à Westminster (12 août).
Peu après, une escadre anglaise alla faire des exercices dans la Baltique et s’arrêta dans le port de Swinemünde le 27 et le 28 août. La presse d’outre- Rhin témoigna beaucoup d’humeur de cette manœuvre dans une mer qu’elle considérait comme allemande.
Après plusieurs entrevues de M. Rouvier et du prince de Radolin et après un échange de notes, un accord intervint que le président du Conseil fit connaître à la Chambre, le 10 juillet 1905, par une longue déclaration :
Notre ministre au Maroc avait pour mission, en se rendant à Fez au mois de janvier dernier, de faire connaître au sultan, au nom de la France, les réformes les plus propres à remédier à la situation troublée de son empire. Exposés dans leurs grandes lignes et à titre consultatif à une assemblée de notables, examinés très complètement de concert avec des plénipotentiaires désignés à cet effet, ces projets de réformes ne soulevèrent aucune fin de non-recevoir, aucune objection grave. Mais Sa Majesté chérifienne, après
avoir été mise au courant de ces négociations préliminaires, ■désira prendre l’avis des puissances étrangères et les invita, à cet effet, à se réunir en conférence internationale. L’invitation nous a été adressée à la date du 30 mâi. A la date du 6 juin, le cabinet de Berlin faisait connaître par une note au gouvernement de la République que la conférence lui paraissait le meilleur moyen de préparer ces réformes.
Le gouvernement, français répondit qu'il n’était pas opposé en principe à l'idée de la conférence, mais qu’il désirait, au- préalable, obtenir quelques garanties. Après des pourparlers, le prince de Radolin remit, le 8 juillet, une note confirmant « les « déclarations verbales aux termes desquelles il ne « poursuivra à la conférence aucun but qui compro- « mette les légitimes intérêts de la France au Maroc, « ou qui soit contraire aux droits de la France résul- « tant de ses traités ou arrangements et en harmonie « avec les principes suivants :
Souveraineté et indépendance du sultan ;-
Intégrité de son empire; \
Liberté économique, sans aucune inégalité;
Utilité de réformes de police et de réformes financières dont l’introduction serait réglée pour une courte durée par voie d’accord international;
Reconnaissance de la situation faite à la France au Maroc par la contiguïté, sur une vaste étendue, de l’Algérie et de l’empire chérifien, et par les relations particulières qui en résultent entre les deux pays limitrophes, ainsi que par l’intérêt spécial qui s’ensuit pour la France à ce que l’ordre règne dans l’empire chérifien. v ,
En résumé, il résultait de cette déclaration du président du Conseil, que la principale et la plus lourde des exigences de l’Allemagne était acceptée ; la question du Maroc — déjà réglée par des accords entre les nations intéressées — était soumise à une conférence internationale pour permettre au gouvernement
de Berlin de s’immiscer, sans aucun titre, dans le règlement intervenu. A cet effet, la souveraineté et l'indépendance du sultan étaient proclamées avant toute décision de cette conférence. L’altitude énergique de l’Angleterre n’avait pas été imitée par le ministère Bouvier et son appui déclaré n’avait pas été mis à profit.
La situation était alarmante; il apparaissait que notre « ennemi héréditaire » cherchait l'occasion de nous dominer moralement, même le prétexte d'un conflit entraînant la guerre, que voulaient le parti militaire, les pangermanistes et la presse germanique.
Le 1er août, M. Rouvier remit un projet de programme pour la conférence. L’Allemagne ne répondit que le 26 : ce programme était accepté en principe, mais sous réserve de modifications.
Pendant ces négociations, traînées en longueur intentionnellement à Berlin, la mission du comte de Tattenbach agissait avec énergie et rapidité au Maroc pour assurer des avantages à l’Allemagne. Dès le mois de juillet, ce diplomate obtenait la concession des travaux de construction d’un môle à Tanger; puis, au mois d'août, des terrains aux environs de cette ville, en garantie d’un emprunt de dix millions de marks fait par le sultan à des banques allemandes. Et tous les résultats gagnés n’étaient pas divulgués. Le gouvernement français se vit obligé de protester contre ces empiétements (notes des 29 et 31 juillet, et 1er août). De Berlin, on répondit, le 4 août, qu'on attendait des rapports demandés au comte de Tattenbach.
Encouragé par l'Allemagne, le sultan nous manifesta son mauvais vouloir. D’après des traités anciens, les sujets français n’étaient justiciables que de nos consuls, dispositions qui s’appliquaient naturellement aux indigènes algériens. Un caïd emprisonna cependant un Algérien et M. Saint-René Taillandier, ministre de France, n’obtint pas qu’il fût relaxé, malgré plusieurs démarches. Finalement, le sultan refusa net de faire droit à sa réclamation. Il ne céda que le 31 août, sur une menace de rupture; mais, en nous rendant le sujet algérien, il fit remettre une lettre « dont ni les termes ni les réserves ne pouvaient être acceptés », disait une note officielle. Il fallut un ultimatum. Le grand vizir présenta alors des excuses, annonça la révocation du caïd coupable et paya 1 indemnité exigée (septembre 1905).
Le docteur Rosen, nouveau ministre d’Allemagne au Maroc, passa par Paris et discuta les questions en litige avec M. Revoil, ancien ministre à Tanger et ancien gouverneur général de l’Algérie, délégué par le gouvernement français (7-28 septembre). Ces négociations aboutirent à une convention franco-allemande qui compléta celle du 8 juillet. La ville d’Algésiras était choisie comme lieu de réunion de la conférence, si l’Espagne y consentait. Pour l’emprunt, un accord s était établi entre le groupe des banques allemandes et le consortium des banques françaises qui conservait son droit de préférence. Cet emprunt serait « remboursable sur le prochain souscrit ou par les voies et moyens de la banque d’Etat » qui avait , été prévue. Pour le môle du port de Tanger, une compagnie française ayant été « au-
Troisième République (1S99 190G).
torisée à étudier les travaux » demandés par le gouvernement marocain à une maison allemande le 26 mars, on examinerait les titres de cette compagnie française; mais, « à moins quelle ne présente des titres identiques à ceux de la compagnie allemande, celle-ci exécuterait les travaux ».
Un programme, établi par les deux gouvernements, fut ensuite remis au maklizen qui donna son adhésion (16 octobre). M. Saint-René Taillandier quitta Fez le 26 octobre.
Une interview du prince de Bülow, chancelier de l’empire allemand, publiée dans le journal français le Temps, au mois de septembre 1905, expliqua sans détours les raisons de la brutale intervention de l’Allemagne au Maroc. En voici les principaux passages :
Il y a, dans les incidents auxquels a donné lieu depuis bientôt six mois l’affaire marocaine, deux choses distinctes à considérer. Le Maroc est la première, la politique générale est la seconde. Au Maroc, nous avons des intérêts commerciaux importants. Nous avons tenu et nous tenons à les sauvegarder. Sur le terrain général, nous avons été obligés de répondre à une politique qui tendait à nous « isoler » et qui, à cette intention avouée, empruntait, vis-à-vis de nous, un caractère nettement hostile .
Je ne veux pas revenir sur le passé, mais je crois qu’entre deux grands peuples unis par les liens d’unè haute culture intellectuelle et morale, rien ne vaut une explication franche. Quand la France s’est entendue avec l’Angleterre d’abord, avec l’Espagne ensuite, au sujet du Maroc, j’ai dit au Reichstag que je me reîusàis à considérer que ces accords eussent une pointe dirigée contre l’Allemagne. A cette affirmation optimiste on a inutilement infligé un démenti en affectant d’ignorer l’Allemagne et de se passer d’elle. Inutilement aussi, on a imprimé à des événements en soi fort acceptables et dignes même d’approbation, tels que le rapprochement franco-italien ou le rapprochement francoanglais, une allure antiallemande. 11 ne pouvait nous convenir de nous résigner à ce prétendu isolement. Je ne crois
pas qu’aucune grande puissance s’y fût prêtée. L’affaire marocaine était la manifestation la plus récente et la plus caractérisée de cette politique; elle a été pour nous l’occasion d’une riposte nécessaire .
Je vous ai parlé librement, car la franchise est, à mon sens, la meilleure des politiques. Je vous ai dit l’origine de notre différend', le juste mécontentement de l’Allemagne de se voir systématiquement laissée de côté, l’impossibilité où nous étions — où tout autre eût été à notre place — de tolérer qu’on annonçât notre isolement, c’est-à-dire notre diminution matérielle et morale. Nous avons répondu dans la forme que nous offraient les circonstances. Il a pu y avoir, de part et d’autre, des heures désagréables; mais, somme toute, un conflit inutile a été évité et la paix a été maintenue : c’est l’essentiel.
tes importantes déclarations prouvaient que M. Rouvier, président du Conseil, avait cédé à une pression de l’Allemagne — véritable ultimatum — quand il avait avec 1 assentiment du conseil des ministres obligé M. Delcassé à donner sa démission. « La paix avait été maintenue », comme le disait M. de Bülow, mais à quel prix pour la France! Il ressort aussi d une dépêche adressée par M. de Bülow au prince de Radolin, le 22 mai 1905, que M. Rouvier communiquait directement avec la chancellerie allemande, à 1 insu de M. Delcassé, ministre des affaires étrangères, et qu il avait « désapprouvé la manière d agir de ce dernier ». ( Livre blanc publié par l'Allemagne le 8 janvier 1906.)
Dans ces pénibles circonstances, l'altitude de l’Angleterre, dirigée par un roi loyal et énergique, fut pour notre pays un puissant réconfort. Cette grande nation n’eut pas un instant d’hésitation et montra qu’elle était résolue à nous soutenir dans la défense de nos droits et, s'il était nécessaire, à se
ranger à nos côtés au cas où l’Allemagne, croyant l'instant propice, profiterait de ce prétexte pour nous attaquer.
L’Allemagne n'avait démasqué ses projets hostiles avec tant d'audacieux cynisme que parce quelle jugeait la Russie impuissante depuis ses défaites et livrée à l’anarchie par des troubles sans cesse renaissants, sans doute suscités ou tout au moins entretcnüs par le formidable service d’espionnage que le gouvernement allemand avait organisé dans le monde entier.
Le 16 décembre 1905,. M. Rouvier lut à la Chambre une déclaration .sur les négociations entre la France et l'Allemagne, affirmant encore que notre pays n’avait jamais menacé les droits et les intérêts des autres puissances au Maroc. « Mais, ajoutait-il, ce que nous avons le devoir de motitrer à la conférence, c’est la qualité spéciale de nos droits et l’importance de nos propres intérêts. »
La conférence cl’Algésiras s’ouvrit le 16 janvier 1906. Douze puissances y .prirent part. La France était représentée par MM. Revoil et Régnault; l’Allemagne, par MM. de Radowitz et de Taltenbach; la Grande-Bretagne, par sir Nicolson et M. G. Lowther; l’Espagne, par le duc d’Almodovar; la Hollande, par le baron Testa; les Etats-Unis, par M. White, ambassadeur à Rome, et par son ministre à Tanger. La Russie, l’Italie, l’ Autriche, le Portugal et la Suède désignèrent leurs représentants accrédités à Madrid. Le Maroc avait aussi des délégués. La présidence fut donnée au duG d'Almodovar del Rio,
ministre des affaires étrangères et représentant de l'Espagne.
M. Revoit approuva le discours inaugural du président et demanda aussitôt qu’on prit pour base des réformes projetées « le triple principe de la souveraineté du sultan, de l'intégrité de ses Etats et de la porte ouverte », auquel se rattachaient, en matière économique, ceux de « l’adjudication pour les travaux publics et de l’interdiction de l'aliénation des services publics au pr.ofit d’intérêts particuliers ». C’était la confirmation des déclarations faites en France par M. Rouvier. L’Allemagne usa de tous les subterfuges et employa tous les moyens dilatoires pour faire traîner les pourparlers en longueur, dans l’espoir de lasser notre patience et de provoquer un incident qui lui permettrait une rupture qu’elle semblait rechercher, en présence de l’approbation qu’accordait la majorité de la conférence 'à la politique franche de la France, surtout soutenue par les représentants de la Grande-Rretagne, de la Russie et des Etats-Unis, même, d’une façon plus discrète, par ceux de l'Italie, de l'Espagne et du Portugal. Il y eut, à certains moments, une grande tension de rapports entre M. Revoit et M. de Radowitz qui manifestait ouvertement son hostilité et qui se servait des délégués marocains pour tendre des embûches à notre représentant.
A cette heure critique, M. Jaurès profita de la discussion des douzièmes provisoires, dans la séance du 13 février 1906, pour protester contre l’attitude du représentant de la France à Algésiras, qui résistait aux prétentions de l’Allemagne. C’était, d’après
lui, une grave faute. « Cette misérable question du Maroc » risquait « de précipiter deux grandes na^ lions l'une sur l'autre ». M. Rouvier, président du Conseil, lui répondit qu’il y avait « accord entre le pays et le gouvernement. La France est profondément attachée à la paix, mais à la condition qu’elle sauvegarde ses droits et sa dignité ». Il ajouta :
Ne vous êtes-vous pas demandé, monsieur Jaurès, si votre langage mallait pas, de l’autre côté de la fronlière, faire naître un doute sur la communauté de sentiments entre le gouvernement et l’opinion? Vous êtes-vous demandé, si ce doute venait à naître, s’il serait de nature à fortifier notre autorité, à faciliter les négociations?
Pour éviter la rupture que désirait l’Allemagne, M. Revoil dut arriver à l’extrême limite des concessions, ce qui ne parut pas encore suffisant à M. de Radowitz. Les discussions particulières entre les représentants français et allemands cessèrent alors, M. Revoil ayant déclaré qu’il soumettrait les différends au sujet de l’organisation de la police à la conférence qui en délibéra à partir du 26 février 1906. La France, bien appuyée par la Grande-Bretagne et la Russie, obtint finalement l’acceptation des conditions suivantes par l’Allemagne le 31 mars : les troupes de police (2.000 à 2.500 hommes) seraient formées avec des Marocains, encadrées par 16 à 20 officiers espagnols et français, 30 à 40 sous-officiers espagnols et français, et commandées par des caïds marocains. A leur tête serait placé un inspecteur général qui serait un officier supérieur suisse, dont les rapports seraient soumis au corps diplomatique- Cette « organisation » extravagante avait évidemu-
ment pour but de susciter des conflits, de nous créer des embarras continuels qui permettraient à l’Allemagne d’intervenir. Les huit ports où devait fonctionner cette police étaient ainsi répartis : à l’Espagne seule, Tétuan et Larache; à la France et à l’Espagne, Tanger et Casablanca (police mixte); à la France seule, Mogador, Saffî, Mazagan et Rabat. Cet arrangement n’était valable que pour cinq ans.
La conférence ajouta une déclaration relative aux services publics, qui ne pourraient pas être aliénés au profit d’intérêts particuliers, et aux travaux publics, qui seraient toujours soumis à l’adjudication publique, sans acception de nationalité. Il en serait de même pour tous les marchés relatifs aux concessions et aux fournitures d’Etat.
Le protocole fut signé le 7 avril 1906. M. Bourgeois, successeur de M. Rouvier aux affaires étrangères, fit connaître aux Chambres les dispositions de Y Acte général de la conférence d’Algésiras qui devait être soumis à la ratification des Parlements, ce qui se fit en France au mois de décembre. Voici les principales explications de M. Bourgeois :
Dans le préambule de cet acte, la conférence donne tout d’abord son adhésion aux principes que nous avions admis nous-mêmes comme le point de départ de toutes les réformes : souveraineté du sultan et intégrité de son empire. Elle donne, sous ces conditions, une garantie internationale aux plus pressantes de ces réformes : à la répression de la contrebande, à la création de nouvelles ressources, à l’organisation douanière.
Dans le domaine économique, elle maintient sans aucune inégalité le principe de la liberté commerciale. Elle laisse hors de toute discussion et de tout examen les droits qui nous appartiennent dans notre région frontière et qui sont
du ressort exclusif de nos arrangements directs avec lé maghzen.
Elle reconnaît les services rendus par les capitaux français au crédit de l’empire, et les titres qui nous appartiennent de ce chef en donnant à la France et au groupe de ses nationaux une place, sinon aussi large que nous l’avions souhaitée d’abord, du moins prééminante encore dans l’organisation de la Banque d’Etat. Elle réserve d’ailleurs et garantit expressément les gages qui ont été stipulés pour les porteurs français dans le contrat de 1904.
Enfin elle reconnaît notre situation politique spéciale en nous appelant « à venir en aide au sultant dans l’organisation de la police », et, en n’associant à nous, clans cette tâche, aucune autre puissance que notre voisine et amie l’Espagne, dont nous avions déjà constaté les intérêts et les droits particuliers .
L’intérêt spécial de la France au Maroc a été reconnu depuis la clôture de la conférence, notamment par l’Allemagne, dans les termes les plus nets et les plus satisfaisants .
La question du Maroc n’était pas réglée par ce compromis, œuvre de transaction provisoire, pour apaiser un conflit aigu que l’Allemagne se proposait de rouvrir à un autre moment, plus propice, quand elle sentirait la France plus désorganisée et affaiblie, surtout moins soutenue par d’autres puissances.
L’alerte de 1905. — Imprévoyance.
Situation critique de la France.
La France avait couru le risque d’être attaquée et avait subi une humiliation: Et ni le Parlement ni l’opinion — mal éclairée — ne semblaient avoir conscience du péril de la veille qui pouvait renaître d’un moment à l’autre. Cependant les avertissements ne manquaient pas, et des patriotes clairvoyants signalaient que l’antimilitarisme, le pacifisme, la folie
du désarmement, affaiblissaient la patrie et créaient un danger permanent, en offrant à nos ennemis la tentation d’une guerre facile et fructueuse.
Guillaume II, poussé par le parti militaire et par les pangermanistes, ne dissimulait plus ses projets belliqueux. Le 26 octobre 1905, à un dîner de gala, offert par le roi de Saxe, à Dresde, il déclarait que « l’empire allemand devait se développer dans le sens qu’il avait déjà esquissé », et que l’homme allemand pouvait regarder dans les yeux, « la visière levée, avec un libre courage », le premier qui s’aviserait de se mettre sur son chemin et de le troubler « dans la légitime réalisation de ses intérêts ». Accentuant encore cette menace, il prononçait les paroles qui suivent, le lendemain, dans un dîner officiel, après l’inauguration d’un monument élevé au maréchal de Moltke : « Nous avons vu dans quelle position nous sommes vis-à-vis du monde; par conséquent, hourra pour la poudre sèche et l’épée aiguisée, pour le but reconnu et les forces toujours tendues, pour l’armée allemande et l’état-major général! » Non content de ces défis, Guillaume II disait, dans son discours du trône, le 28 novembre, que le prince de Bülow avait averti notre ambassadeur que les affaires du Maroc « étaient mauvaises, tout à fait mauvaises », et qu’il avait conseillé à la France « de ne pas persister à suivre un chemin bordé de précipices et même d’abîmes ».
Et notre pays ne paraissait pas s’alarmer de ces signes précurseurs de guerre, de cette mentalité haineuse.
Cependant, des voix s’élevaient pour le tirer de sa torpeur. Comme l'avait déjà fait M. Deschanel le 13 janvier 1905, le comte- d'Alsace, député républicain des Vosges, disait à la Chambre son effroi de voir notre frontière de l’Est enserrée par un afflux grossissant de régiments allemands, tandis que les nôtres étaient de plus en plus faibles. Les compagnies d’infanterie, dont l’effectif aurait dû être de 175 hommes, n’en comptaient que 140; en 1904, elles n’en avaient que 120. Présentement, à Toul et à Nancy, les compagnies ne comptaient que 90 hommes! Nancy, sans fortifications, n’était pas en état de résister. Que pourrait faire la division qui la protégeait? Paris était à la merci d'une attaque foudroyante de l'ennemi, car il n'existait que les divisions de Verdun, Saint-Mihiel, Nancy et Remiremont; derrière elles, il n’y avait à peu près rien. L’Allemagne possédait cinq places fortes de premier ordre : Metz, Strasbourg, Coblentz, Mayence et Cologne, cinq places de second ordre, quatre têtes de pont et un réseau stratégique de chemins de fer qui lui permettait de jeter en quelques heures des forces écrasantes sur notre territoire (séance du 28 février 1905).
M. Pierre Baudin, ancien ministre, ne se montrait pas moins inquiet. Il jetait, au mois de septembre 1906, un cri d’alarme en voyant l’imprévoyance du Parlement et des gouvernants, dans un livre qui passa inaperçu parce qu'on n.’en parla pas, pour ne pas troubler les affaires, la quiétude des dirigeants et du public W.
(1) L 'Alerte, par Pierre Baudin (1906).
« Nous voici, disait-il, revenus aux bergeries et au bon temps du pacifisme », quoique l’alerte soit d'hier. Pourtant « l’Allemagne considère la guerre contre l’Angleterre comme inévitable, et elle regarde la France comme l'instrument de l'Angleterre, landis que nous sommes tout à la paix, elle est tout à la ° uerre... Sans doute il faut attribuer aux savantes
manœuvres des journaux qui tous, ou presque tous, acceptent la discipline de la volonté impériale, 1 état d’esprit belliqueux de la masse. Mais rien n autorise à penser que la masse et le souverain renoncent d’ici longtemps à cette attitude menaçante. En cet état, il suffirait d’un incident pour provoquer la guerre, et l'incident est en germe un peu partout... Et l’incident n’cst-il pas aussi en germe dans cet orgueil exaspéré, insolent, maladif, qui est comme l’abcès du patriotisme allemand et que cultivent et nourrissent à 1 envi non seulement les écrivains patentés, les journalistes officieux, mais les lettrés, les savants et, à peu d exceptions près, tous ceux dont les noms font autorité? »
M. Baudin ajoutait qu’il insistait sur une vérité aussi évidente parce que le pays était « travaillé par une propagande dangereuse, parce que, à côté des hommes stupides qui conseillent la désertion, il se trouve des hommes de l’élite pour conseiller la dimi nution des dépenses militaires. Parce qu’il y a au Parlement des hommes irresponsables qui disputent les crédits nécessaires à l’entretien des stocks de guerre. Parce que ces idées qui travaillent obscurément les esprits les plus calmes aboutissent à des discussions incohérentes au sein du Parlement et
même au sein dq gouvernement; parce que, au cours des dernières années, des crédits dont la nécessité s’imposait ont été refusés à la guerre et que l’alerte, enfin, nous a surpris dans une situation périlleuse ».
En effet, la brusque menace de l’Allemagne, qui troubla un peu notre béatitude pacifiste, intervint au moment où, par suite d'économies néfastes, réalisées aux dépens de la défense nationale, notre armée se trouvait dépourvue d'effets militaires, de cartouches, d’armes, de munitions d’artillerie, etc. (1).
Le mal était si grand, le déficit si apparent, qu’il fallut bien l'avouer. M. Ivlotz, rapporteur du budget de la guerre pour 1906, reconnut la déplorable situation de nos places fortes et de nos arsenaux, l'insuffisance de nos approvisionnements, mais il s’efforça d’enlever toute responsabilité au Parlement qui, disait-il, « n’avait jamais marchandé son concours aux ministres de la guerre » (débats sur le budget de la guerre à la Chambre; séances du 27 février, du 1er et du 2 mars 1906). Et comme il fallait un responsable, il imputa la faute tout entière au général André qui « avait d’autres soucis que la défense nationale ». Il ajouta :
Il ne fit rien pour faire aboutir les propositions formulées par la commission présidée par le général Hervé et instituée par son prédécesseur. Celle-ci avait cependant reconnu, après une étude minutieuse, que, pour mettre nos quatre grandes places de l’est, Belfort, Epinal, Toul et Verdun, à la hauteur des derniers progrès réalisés par l’industrie, il était indispensable de leur consacrer 90 millions; elle avait également montré que, pour permettre d’effectuer en toutés
(1) Voir les précisions dans notre chapitre sur l’armée, pages 527 et suivantes.
circonstances le ravitaillement de nos armées d opérations, il fallait exécuter de nombreux travaux tout à faits urgents dont elle avait dressé la liste exacte. Ce programme était resté absolument lettre morte. Non seulement le général André n’avait pas réclamé les sommes qui étaient nécessaires, mais il avait laissé périmer une partie des crédits qui avaient été votés par les Chambres. C’est ainsi que de 1901 à 1904, il avait été fait pour 7 millions d’annulation de crédits!
Pendant cette même période, les comptes que le ministre de la guerre doit fournir au Parlement avaient été présentés d’une manière incomplète ou inexacte. Le général André, confondant sans cesse dans sa comptabilité les approvisionnements nécessaires pour la mobilisation, les fixations budgétaires et les quantités existantes, avait pu, sans qu’on s’en aperçût, puiser dans la réserve de guerre, domaine sacré, constitué avec tant de peine par ses prédécesseurs et qui eût dû rester intangible. Les prélèvements effectués de cette façon ne se montaient pas à moins de 15 millions, rien que pour les vivres et l'habillement!
M. Ivlotz devait être félicité de dévoiler courageusement tout le préjudice causé à l’armée, par conséquent à la France, non seulement dans le domaine matériel, mais encore dans le domaine moral par les théories et les menées antimilitaristes, qu'il stigmatisa, malgré les protestations de M. Jaurès. Mais il y avait une responsabilité qu'il passa sous silence parce que, membre du Parlement, il ne pouvait la dénoncer. Oui avait constamment choisi les ministres de la guerre parmi les hommes politiques, au lieu de désigner des généraux, de vrais soldats, se consacrant exclusivement à leur charge militaire? Qui les avait obligés à n’être que des serviteurs dociles des majorités inconstantes, sans leur laisser aucune initiative? Oui les avait sans cesse changés sans leur permettre d’exécuter des réformes sérieuses, de longue haleine, des plans bien étudiés?
M. Ivlotz comprenait d’ailleurs si bien la cause de ce mal, qu'il concluait qu’il fallait centraliser sous une direction unique — il aurait dû ajouter permanente — les trois ministères militaires : guerre, marine et colonies. Et son rapport, très remarquable, bien documenté, avouait l’organisation défectueuse de la défense nationale, « le défaut d'harmonie des divers services et le manque d’ajustement des divers éléments de l’armée », aussi le manque « d’unité de vue et de direction au ministère de la guerre », l’absence d’autorité responsable, le danger de n’avoir aucune organisation des pouvoirs publics pour le temps de guerre, enfin « l’insouciance qui caractérise malheureusement trop le monde politique ».
Le Parlement était donc dûment averti et ne péchait pas par ignorance, mais seulebaent par « insouciance » quand il ne remédiait pas à cette périlleuse situation.
Les grèves en 1905 (*). — Emeutes.
Les grèves continuèrent à être nombreuses et prirent de plus en plus un caractère de violence parce qu’elles étaient soulevées et conduites par des révolutionnaires qui se souciaient peu d’obtenir des améliorations au sort de la classe ouvrière et qui ne cherchaient qu’à provoquer des révoltes et des désordres dans un but politique, pour obéir à des intérêts internationalistes.
Le 29 mars, les ouvriers peintres d’une usine de
(1) Voir pages 69, 258 et 349.
Limoges se mirent en grève parce que leur patron, M. Haviland, n’avait pas obéi à une mise en demeure de renvoyer un contremaître. Les autres patrons, par esprit de solidarité, fermèrent leurs ateliers. Dans dix-neuf usines le travail cessa. Des troubles obligèrent le maire, puis le préfet, à appeler la troupe. Le 15 avril, un escadron de cavalerie dut dégager l’usine Touze, dont le directeur avait été blessé, ainsi que son gendre. L’usine de M. Haviland fut incendiée. On pilla une boutique d’armurier. Une bombe fut lancée contre la demeure de M. Chazal, directeur de l’usine Haviland. Les grévistes demandèrent au préfet le renvoi de la troupe et la mise en liberté des perturbateurs arrêtés, dangereux malfaiteurs. Sur son refus, les désordres recommencèrent le 17 avril. Les manifestants refusèrent de se disperser, malgré les sommations, attaquèrent la cavalerie et tirèrent avec des revolvers sur l'infanterie qui riposta. Il y eut un ouvrier tué. De son côté, la troupe eut 8 officiers et 60 soldats blessés. Les patrons acceptèrent les conditions des ouvriers et le travail reprit le 25 avril. L’entrée officielle du général Tournier, nommé commandant du 12e corps d’armée, fut l’occasion de scènes de violence commises par les révolutionnaires qui, le 1er mai, recommencèrent leurs désordres, encouragés par l'altitude passive des autorités 9).
Une grève des dockers à Nantes entraîna aussi des
(1) Le général Tournier avait été mis en disponibilité, sous le ministère Combes, à la suite d’une plainte des francs-maçons de Clermont-Ferrand. A Limoges, la municipalité socialiste n’assista pas à la réception officielle. »
émeutes. Ils obtinrent 55 centimes par heure au lieu de 50, la journée de dix heures de travail l’été, de huit heures et demie l’hiver, avec repos les dimanches et les jours de fête (19 avril).
Pendant le mois de mai, les désordres continuèrent à Limoges. Les carriers et les ouvriers du bâtiment se mirent à leur tour en grève. Le ministère se vit contraint de retirer au maire, M. Lahussière, député socialiste, favorable aux grévistes, ses pouvoirs de police, qui furent confiés au préfet. M. Delanney, préfet de la Corse, remplaça M. Cassagneau à la préfecture. Des mesures énergiques, enfin ordonnées par le gouvernement, mirent un terme aux scènes tumultueuses.
A Lyon, le 19 mai, éclata une grève singulière : celle des sergents de Aille qui se plaignaient de leur chef, lieutenant-colonel de gendarmerie, et qui demandaient une augmentation de salaire, une indemnité de logement, la suppression des amendes et l’autorisation de se former en syndicat. Le 19, M. Alapetite, préfet du Rhône, révoqua les membres du bureau qui avait formulé ces revendications. MM. Gourju, sénateur, et Cazeneuve, député, intervinrent en faveur des grévistes. A la Chambre, M. Augagneur interpella le gouvernement, le 23 mai. M. Rou- A’ier répondit :
Aucun gouvernement ne peut tolérer une grève de la part de dépositaires de la force publique. U s’agit d’une mutinerie. Si nous cédions, il serait absolument impossible au gouvernement d’assurer le maintien de l’ordre public. La nation tout entière, la République, a plus besoin d’ordre que toute espèce de gouvernement parce que, seul, l’ordre dans la liberté permet le progrès. Le gouvernement républi-
cain ne peut pas tolérer l’anarchie dans les fonctions publiques.
La Chambre approuva ce langage énergique par 504 voix contre 75. Les agents lyonnais reprirent leur service après avoir obtenu deux concessions importantes : la réintégration de tous les agents révoqués et l’amélioration de leurs retraites.
Une grève de plusieurs semaines dans le bassin minier de Longwy fut cause de rixes entre les ouvriers qui ne travaillaient pas et ceux, très nombreux, qui avaient continué leur service. La troupe dut intervenir et un gréviste reçut, dans une bagarre, un coup de lance d’un dragon (12 septembre). Les journaux socialistes prirent texte de cet accident pour attaquer l'armée et s’indigner de ce qu’elle fût mêlée aux conflits des travailleurs G). M. Berteaux, ministre de la guerre, s’empressa de se rendre à Longwy pour faire une « enquête personnelle », ne semblant pas accorder sa confiance aux autorités militaires. Il s était fait précéder par un révolution naire notoire, antimilitariste avéré, Maxence Roldes. Ce dernier organisa, pour l’arrivée du ministre, une manifestation des grévistes qui défilèrent devant M. Berteaux avec le drapeau rouge, en chantant Y 1 nier nationale. Le résultat de cette « enquête » fut un blâme pour le général Michal, commandant le 20° corps d armée, — qui se trouvait aux grandes manœuvres lors de cet événement, — parce que les cavaliers étaient porteurs de la lance, leur arme bâ¬
ti) Le dragon Raclot, aulenr de l’accident, fut traduit devant le conseil de guerre du Gc corps qui l’acquitta (23 novembre).
Troisième République (189M906'.
bituelle. Un lieutenant de cavalerie fut aussi mis en non-activité parce qu’il s'était servi d'uno cravache pendant la lutte. Depuis quelques années, les gouvernants affirmaient de plus en plus le principe que la troupe devait recevoir les injures et les coups sans répondre. Aussi, dans toutes les émeutes, les soldats étaient-ils blessés en grand nombre.
Les socialistes interpellèrent à la Chambre le 3 novembre. M. Vaillant protesta contre l’expulsion du citoyen étranger Cavalazzi qui avait fomenté les troubles. M. Lebrun, progressiste, s’étonna que M. Roides, attaché au cabinet du ministre de la guerre, n’eùt pas même vu le préfet, ni aucun personnage officiel. M. Berteaux assura que ce dernier n’était pas attaché à son cabinet. Il ajouta qu’il n’avait salué que la bannière du syndicat, non le drapeau rouge. La Chambre vota l’ordre du jour pur et simple.
Au mois de novembre, éclata une grève à l’arsenal de Brest dont la cause mérite d’être retenue, car elle était un symptôme- alarmant de la mentalité de la classe ouvrière, égarée par une abominable propagande, et, en particulier, de l’état d’esprit des ouvriers des arsenaux de l’Etat. Un ouvrier, nommé Pengam, ayant fait, dans une réunion tenue en ville, une conférence antimilitariste, l’amiral Péphau, préfet maritime, le punit d’un mois d’exclusion. Il y eut aussitôt une réunion de protestation et cinq autres ouvriers, pour leurs propos menaçants, furent frappés de la même peine. Les syndicats des arsenaux de Cherbourg, Lorient, Rochefort, La Piochelle et Toulon se solidarisèrent avec le syndicat de Brest et préparèrent la grève générale qui fut déclarée le
15 novembre. M. Thomson, ministre de la marine, s’entremit et, après plusieurs conférences, obtint par des promesses quelle cessât le 16. Mais, après un congrès des ouvriers des arsenaux, tenu à Paris le 22, ceux-ci présentèrent leurs « revendications » au ministre : 1° réintégration des camarades exclus par les autorités maritimes; 2° paiement des journées d’exclusion de ces camarades; 3° retrait des punitions infligées par l’amirauté de Brest; 4° punition des officiers de ioul grade ayant occasionné le con-
iut, ' -
Le 14 novembre, M. Rouvier, président du Conseil, avait déclaré au Sénat : « J'ignore si la grève des arsenaux se produira, mais ai-je besoin de déclarer que le gouvernement tout entier n’admet pas que les ouvriers de 1 État, employés à un service intéressant la défense nationale, puissent se mettre en grève? » Ce langage de sagesse patriotique ne concordait malheureusement pas avec les concessions continuelles consenties aux révoltés antimilitaristes et antipatriotes. M. Jaurès n’admit, pas la thèse de M. Rouvier et la combattit à la tribune de la Chambre, le 17 novembre. « Il y a une loi, dit-il au gouvernement, qui permet à tous les salariés de se mettre en grève. De quel droit le leur interdisez-vous et où saiiêteia cette affirmation de votre politique? Voulez-vous faire des ouvriers des arsenaux des continuateurs des forçats de jadis? Allez-vous interdire aussi le droit de grève aux employés des chemins de fer?... Vous vous effrayez de l’action d’ensemble des syndicats, vous vous effrayez de voir la classe ouvrière se lédércr? Eh! que font donc les ouvriers.
sinon prendre exemple sur les patrons? N’avcz-vous pas le syndicat général des compagnies de chemins de fer, les syndicats nationaux et internationaux de patrons? » La Chambre approuva le gouvernement par 445 voix contre 85.
L’union des syndicats de la Seine voulut tenir, le 14 décembre, un meeting à la Bourse du travail pour protester contre l’emprisonnement, de deux de ses membres, Bousquet et Garnery, poursuivis pour antimilitarisme. M. de Selves, préfet de la Seine, l'interdit, ce qui occasionna encore des désordres.
Explorations scientifiques. — Le docteur Charcot.
Le duc d’Orléans et le commandant de Gerlache.
Le 23 août 1903, le docteur Jean Charcot partit du Havre sur le Finançais, petit navire spécialement construit pour une expédition dans l’océan Glacial antarctique, atteignit Hushuaia, petit port argentin sur le rivage méridional de la Terre de Feu, puis fit voiles vers les terres antarctiques, au sud du nouveau monde. Le Français longea les Shetland du Sud, dépassa l’île Basse (Low Island) et, après une station dans la baie des Flandres, contourna l’île Wieneke, passa à travers les glaces le long de la terre de Graham jusqu’à hauteur du petit archipel Biscoë. Pour hiverner, il fallut revenir en arrière jusqu’à l'île Wendel où l’expédition resta neuf mois (avril-décembre 1904). Le 25 décembre, le Français se dirigea vers la terre Alexandre-Ier, pénétra dans le détroit de Schollaert, qui sépare l’île Anvers de l’île Brabant. Il ne put briser la glace pour atteindre la terre
Alexandre-l", rebroussa chemin, remonta le long de la côle occidentale de la terre de Graham, revint dans le détroit de Gerlache, puis, à travers l'océan Glacial antarctique, gagna Puerto-Madryn, petit port de la Patagonie argentine, où il arriva le 4 mars 1905. Les membres de cette expédition, qui supportèrent de grandes souffrances, exécutèrent de nombre#, travaux scientifiques et rapportèrent beaucoup de renseignements importants sur l’océanographie, l’hydrographie, la météorologie, l’électricité atmosphérique, le magnétisme, la gravitation terrestre, l’histoire naturelle, etc.
Une autre exploration remarquable fut celle du commandant de Gerlache et du duc d’Orléans qui, sur la Belgica, partirent de Tromsœ au mois de juin. Ils se dirigèrent vers le Spitzberg, puis vers la côle orientale du Groenland qu’ils atteignirent le 26 juillet; ils abordèrent aux îles Koldewey (découvertes en 1870 par l’explorateur allemand de ce nom). La Belgica arriva au cap Bismarck. Les explorateurs constatèrent que ce cap n’appartenait pas au continent groenlandais, mais faisait partie d’une grande de qui fut dénommée Terre de France. L’expédition ne put dépasser le 78°10’ de latitude, à cause d’une formidable banquise, et revint par l’Islande. Elle rapporta de nombreuses observations scientifiques, après 75 sondages exécutés entre le Groenland et le Spitzberg, ainsi qu’une collection d’animaux arctiques1.
Evénements divers de l’année 1905 en France et à l’étranger.
FRANCE
A l’Académie française, élection de M. Etienne Lamy (8 juin).
Le 1er avril, la justice opéra des perquisitions au domicile du capitaine retraité Tamburini, à Courbevoie, inculpé de complot militaire. On y trouva 500 uniformes. On découvrit aussi des cartouches dans un autre local. La 9e chambre correctionnelle jugea, au mois de mai, cette affaire dont on avait fait grand bruit et qui, à l’audience, apparut sans importance, presque ridicule. Bunau, le principal inculpé, était en fuite. Il ne restait que les capitaines en retraite Tamburini et Wolf-Volpert, avec un employé de commerce danois, un jeune garçon épicier et un révolutionnaire. Tous ces prévenus bénéficièrent de la loi d’amnistie.
Le 21 août, la cour criminelle du Congo, siégeant à Brazzaville, condamna deux fonctionnaires coloniaux, Toqué, administrateur-adjoint de 3* classe, et Gaud, commis de lro classe, chacun à cinq ans de réclusion pour actes de cruauté et crimes commis sur des noirs dans le Haut-Chari.
Le président de la République présida la fête fédérale de gymnastique à Bordeaux et inaugura le monument de Gambetta (24 avril).
Le roi d’Angleterre Edouard VII, après un voyage en Algérie, arriva à Paris et se rendit à l’Elysée où fut donné un dîner de gala en- son honneur (30 avril).
Les manifestations du 1er mai n’occasionnèrent pas de troubles, excepté à Toulon, où les ouvriers de l’arsenal, qui avaient travaillé, furent molestés; les officiers furent injuriés et menacés.
Dans un grand banquet à Saint-Etienne, présidé par M. Brisson, et auquel assistaient 40 sénateurs ou députés, M. Briand, après avoir fait l’apologie de la loi de séparation, dont il était le rapporteur, se loua de l'alliance des socialistes et des radicaux (Ier octobre).
Le prince de Bulgarie revint à Paris. Dans un dîner de gala à l'Elysée, le 16 octobre, des toasts chaleureux furent de nouveau échangés. Le 18, il y eut en son honneur une revue des troupes à Yincennes.
Georges Ier, roi de Grèce, se trouva à Paris du 4 au 12 novembre. Le roi de Portugal, dom Carlos, arriva le 22.
Le Sénat rejeta le système de la régie du gaz par la ville de Paris le 8 décembre (153 voix contre 125).
Dans une manœuvre, à Bizerte, le sous-marin le Farfadet coula, et 14 marins périrent (6 juillet).
Aux termes des lois du 13 juillet 1905 et du 20 décembre 1906, aucun paiement ne put être exigé, ni aucun protêt dressé le lendemain des fêles légales tombant un vendredi ou la veille des fêtes légales tombant un mardi.
La loi de finances, du 12 juillet 1905, réorganisa les justices de paix. Elle diminua le nombre des petits procès portés devant les tribunaux civils de lre instance et en confia la solution aux juges de paix dont elle augmenta les traitements. La compétence civile de ces magistrats s’étendit à un grand nombre
d'affaires concernant les hôteliers, les voyageurs, les propriétaires, les locataires, les gens de travail, les loyers, les fermages, etc. Elle maintint un juge de paix par canton.
La loi du 15 juillet 1905 réorganisa la composition du bureau de jugement des conseils de prud'hommes et modifia la juridiction d’appel.
Un conflit se produisit à Caracas, au mois de décembre, entre M. Taigny, chargé d'a-ffaires de France, et M. Castro, président de la République du Vénézuéla. Ce dernier se décida, sur nos représentations énergiques, à retirer une note offensante et l’incident fut considéré comme clos (17 décembre).
Fondation de la ligue de Y Action française pour le rétablissement de la royauté. M. Henri Vaugeois est nommé président (9 mars).
Le marquis de Segonzac, envoyé en mission au Maroc par un comité d’études constitué à Paris, fut fait prisonnier par des tribus de la région de l'Oued- Draa (mars). Il recouvra la liberté après deux mois de captivité, moyennant le paiement d’une rançon de 1.700 douros (8.857 francs).
La promenade du bœuf gras, à Paris (centième anniversaire), se fit le 9 avril avec un cortège de 400 chevaux et 1.800 personnages costumés.
La chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Paris prononça la réhabilitation de l’ancien ministre Baïhaut, condamné pour les affaires de Panama.
ÉTRANGER
Allemagne. — Le kronprinz épousa, le 6 juin, la •duchesse Cécile de Mecklembourg-Schwerin, née en
Pendant la guerre russo-japonaise, l’Allemagne avait manifesté îles sentiments favorables à la Russie et plusieurs fois offert ses bons offices au gouvernement de Saint-Pétersbourg. Au moment où s’ouvrirent des négociations de paix entre les deux puissances belligérantes, il y eut une entrevue de Guillaume II et Nicolas II sur le yacht Hohenzollern, près de Pile de Bjoerko, en face de Cronstadt (23 et 24 juillet). Les résultats n’en furent pas révélés, mais la presse allemande en affirma la grande importance. En 1918, on a su, par une divulgation du gouvernement bolchevick de Moscou, que Guillaume II avait circonvenu Nicolas II et qu’il avait obtenu sa signature pour un traité « d'alliance défensive », qui pouvait être dénoncé avec un préavis d’un an. Le comte Lamsdorf, ministre des affaires étrangères, éclaira bientôt l'empereur de Russie qui fit connaître à Guillaume II, par son ambassadeur à Berlin, qu'aucune suite ne pouvait être donnée à ce traité. L’audacieuse habileté de l’empereur d’Allemagne échoua finalement devant la loyauté inébranlable de Nicolas II qui maintint sa politique d'alliance avec la France.
Angleterre. — Sir Francis Bertie, le nouvel ambassadeur envoyé à Paris, fut reçu par le président de la République le 23 janvier.
Un traité anglo-japonais, renouvelant l'alliance conclue en 1902, fut signé le 12 août 1905 et publié le 27 septembre. Il avait une durée de dix ans. Il stipulait que, « en cas d’une attaque non provoquée ou d’une action agressive » contre l’une des deux nations, « l’autre viendra immédiatement à son secours ». La Grande-Bretagne reconnaissait au Japon « le droit de prendre en Corée telles mesures... qu’il croira convenables et nécessaires...... Le Japon reconnaissait à son alliée le droit de prendre, « à proximité de la frontière de l’Inde, telles mesures qu’elle jugera nécessaires pour sauvegarder ses possessions ». Ce traité empêchait désormais la Russie de continuer sa politique d’expansion en Extrême- Orient et lui interdisait toute entreprise contre les Indes; il empêchait aussi l’Allemagne de continuer ses empiétements en Chine, surtout dans le Chan- Toung. Mais, grâce aux explications fournies par lord Lansdowne à la Russie, cette puissance accepta cette situation nouvelle et ne se laissa pas entraîner à une alliance avec l’Allemagne, malgré les avances persistantes de Guillaume II.
Le cabinet Balfour remit sa démission le 4 décembre. Sir Henry Campbell Bannerman, chef du parti libéral, constitua le nouveau ministère. Dans un discours, ce dernier dit : « Après presque vingt ans de gouvernèment tory, il faut faire crédit de quelque temps au gouvernement libéral qui arrive aux affaires. »
Espagne. — Mis en minorité, le cabinet Villaverde donna sa démission (20 juin); il fut remplacé par lë
ministère Montero Rios qui se retira au mois de décembre. Un autre cabinet fut formé par M. Moret, chef de la droite libérale.
Etats-Unis. — M. Charles Bonaparte, avocat, petit-fils de Jérôme Bonaparte, ancien roi de Westphalie, fut nommé secrétaire d’Etat, au département de la marine.
Grèce. — M. Théodore Delyanni, président du Conseil depuis le 27 décembre 1904, fut assassiné (18 juin). 11 avait été 24 fois ministre.
Luxembourg. — Le grand-duc Adolphe de Luxembourg mourut dans son château de Hohenburg en Palatinat le 17 novembre. Le prince Guillaume, son fils, âgé de 53 ans, lui succéda.
Italie. — Le cabinet Giolitti donna sa démission (4 mars). Un ministère présidé par M. Forlis le remplaça et démissionna à son tour le 18 décembre.
Au mois de septembre, un tremblement de terre ravagea la Calabre où régna une affreuse misère.
Le gouvernement prit des mesures énergiques contre la propagande antimilitariste, sévit contre les journaux coupables, interdit les réunions publiques, lit des perquisitions et procéda à des arrestations. Le mal se trouva bientôt enrayé (octobre).
Japon. — L’annonce de la paix conclue avec la Russie causa une vive effervescence dans le peuple japonais, mécontent des concessions consenties. A lolcio éclata une émeute. Des mesures énergiques rétablirent l’ordre (5, G et 7 septembre).
Une convention sino-japonaise fut signée le 14 dé-
cembre. Le Japon eut le bail de la péninsule de Ivouang-Toun jusqu’en 1923; il obtint la voie ferrée au sud du Chan-Toung, la Chine devant racheter la section septentrionale à la Russie en 1906 ou plus tôt s’il était possible.
Suède et Norvège. • — Les dissentiments qui troublaient depuis longtemps la politique intérieure du royaume de Suède-Norvège eurent leur dénouement en 1905. Le 7 juin, le Parlement norvégien déclara dissoute l’union des deux pays établie en 1814. Un plébiscite en Norvège donna 368.200 voix pour la séparation et 184 contre (13 août). Cette rupture ne s’accomplit qu’après de pénibles débats. Enfin un accord fut signé à Carlstad le 23 septembre et ratifié par les deux Parlements. Le roi Oscar déclina l’offre du trône de Norvège pour un de ses fils (7 juin-27 octobre). Le gouvernement provisoire choisit alors le prince Charles de Danemark, petit-fils du roi Christian IX et gendre du roi d’Angleterre, qui accepta et qui. fut élu par le Storthing norvégien le 18 novembre. Il prit le nom de Haakon VIL
Suisse. — Les travaux du tunnel du Simplon, commencés en 1898, furent achevés en 1905. Il mesurait 19.903 mètres et se classait le premier du monde par sa longueur, car le Saint-Gothard avait 14.998 mètres, l’Arlberg 10.248 mètres, le Mont-Cenis 12.233 mètres. En 1906, la Suisse commença le percement du Loetschberg, qui devait mesurer 14.605 mètres.
Mexique. — - Le président Porfîrio Diaz, qui avait été élu la première fois en 1876, n’avait cessé d’exercer ses fonctions que de 1880 à 1884. Pendant cette
courte période, M. Gonzalez le remplaça, sous sa surveillance. Le général Diaz, qui avait un véritable consulat à vie, devait achever sa septième présidence le 30 novembre 1910, mais il annonça qu’il se représenterait pour la 7e fois, quoique âgé de 80 ans.
Russie. — Les revers de l'armée russe provoquèrent des mouvements insurrectionnels. Il y eut des grèves dans les grandes villes, surtout à Saint-Pétersbourg, où un agitateur, le pope Gapone, entraîna la foule au Palais d'Hiver pour parler au tsar. Le 22 janvier, plus de 100.000 personnes prirent part à la manifestation qui occasionna, pendant deux jours, des conflits sanglants avec la police et la troupe. Le Messager du gouvernement annonça 76 morts et 233 blessés. Cet événement provoqua des meetings de protestation dans quelques grandes villes d’Europe. A Paris, une réunion se tint à Tivoli- Vaux-Hall, où des députés socialistes, surtout M. Jaurès, prononcèrent des discours contre le tsar. A la sortie, une bombe, lancée par un inconnu, blessa plusieurs personnes. Au mois de février 1905, le grand-duc Serge, passant en voiture près du Kremlin, à Moscou, fut tué par une bombe. On ne découvrit pas les assassins.
Au mois de mars, Nicolas II adressa un manifeste au peuple russe et un rescrit au ministre de l'intérieur pour annoncer l'organisation d’un gouvernement constitutionnel. La réforme projetée subit de longs retards par suite des influences contraires qui agissaient sur l’esprit indécis du tsar. Le 1er avril,
M. Bouliguine, qui s’efforçait d’ajourner la convocation de la Douma, première assemblée parlementaire, fut remplacé au ministère de l’intérieur par le général Trépoff. M. Chipai et le prince Troubetzkoï créèrent un parti modéré, s'appuyant sur les classes moyennes et intitulé « nationaliste-progressiste ».
Le traité de Portsmouth humilia le peuple russe dont le prestige militaire était compromis, dont la politique asiatique, poursuivie pendant des siècles, était ruinée. Il en résulta une violente irritation contre les gouvernants, taxés d’incapacité, surtout contre la bureaucratie vénale et routinière. Les nombreux partis révolutionnaires exploitèrent cet état d’esprit et fomentèrent partout des troubles. Dans la mer Noire, les marins du cuirassé Kniaz Poiemhine se mutinèrent à la fin de juin, massacrèrent leurs officiers et conduisirent ce navire à Odessa. L’escadre de la mer Noire partit pour les ramener, mais un autre cuirassé, le Georgi Pobiedonostze[, renforça les insurgés, et, devant l’attitude inquiétante des autres équipages, il fallut rentrer précipitamment à Sébastopol. Le Georgi Pobiedonostzef se soumit aux autorités d’Odessa le 1er juillet. Le Kniaz Potemkine se rendit à Constantza où les 700 marins abandonnèrent le navire et se réfugièrent en Roumanie (8 juillet). Dans toute la Russie éclatèrent des désordres et des grèves. Le comte Chouvalof, préfet de Moscou, fut assassiné.
Le 19 août, une loi établit une assemblée nationale, annoncée au peuple par un manifeste du tsar. Il y eut une Chambre élue par trois classes d’électeurs (propriétaires fonciers, électeurs urbains, pay-
sans) cl placée à côté du Conseil de l’empire. La Chambre élue était dénommée Gosoudartsvennaïa Douma (Conseil impérial). C’était la fin du régime autocratique — quoique les lois fussent toutes soumises au tsar qui les acceptait ou les rejetait — parce que la Douma avait l’initiative des projets de loi et pouvait interpeller les ministres sur leurs actes illégaux.
A partir du 7 octobre, des grèves d’un caractère révolutionnaire éclatèrent à Moscou, qui se trouva privée de communications. Ce mouvement s étendit jusqu’à Pétersbourg. Les chemins de fer ne fonctionnèrent plus. La grève devint générale et engloba même les employés des ministères. Dans des meetings révolutionnaires était prêchée partout l’insurrection. L’anarchie gagnait tout l’empire et l'on put craindre un moment sa subversion totale. Le gouvernement désorienté n’osait prendre aucune décision dans le sens des concessions ou dans celui de la répression. Enfin, le 30 octobre, un manifeste du tsar annonça qu’il accordait la liberté de conscience, de parole, de réunion, d’association; aucune loi ne serait appliquée sans l’approbation de la Douma d’Etat; le droit électoral serait élargi par « l'ordre de chose législatif nouveau ». M. Wilte fut nommé président du Conseil; le comte Lamsdorf prit les affaires étrangères.
Les populations de Finlande se révoltèrent le 1er novembre, chassèrent les fonctionnaires russes et réclamèrent l’exécution clc la déclaration du 27 mars 1809 que le gouvernement russe ne respectait plus. Le tsar fit droit aux principales demandes des Etats finlandais (4 novembre).
Le cabinet Witte modifia dans un sens plus libéral la loi du 19 août 1905 et fixa à 600 le nombre des membres de la Douma. Un oukase du 8 décembre accorda la liberté de la presse.
Il y eut une sédition des marins de Cronstadt le 11 novembre; une autre à Sébastopol sur le cuirassé VOlchakolf , le 26.
Les émeutes continuèrent toute l’année, généralement précédées de grèves. Le 3 décembre, il y eut la grève générale des postes et télégraphes, puis ce fut la grève des chemins de fer (20 décembre) et le chômage des ouvriers.
Un régiment se mutina à Moscou le 16 décembre,
A Varsovie, le Buncl, groupement des socialistes juifs, excita l'insurrection.
La grève générale, ordonnée par le comité central des ouvriers, commença le 23 décembre. La révolution éclata à Moscou dans la nuit du 22 au 23 et des combats se livrèrent dans les rues. Les troupes employèrent de l’artillerie. Après une lutte terrible, l’ordre se trouva rétabli le 29.
Les 49 membres du comité exécutif révolutionnaire de Pétersbourg furent arrêtés dans la nuit du 25 au 26 à la suite de la découverte d’un complot. Des perquisitions et des arrestations nombreuses, ainsi que des mesures militaires rapides, empêchèrent dans la capitale les mêmes événements qu’à Moscou.
A la fin de l’année, les grèves étaient en# décroissance et le ministère Witte avait maîtrisé les tentatives révolutionnaires.
Au mois d’octobre, l’empereur avait adressé aux
diverses puissances une invitation à une nouvelle conférence de la paix, à La Haye.
Nécrologie de l’année 1905.
Janvier. — Cardinal Langénieux. — Louise Michel, révolutionnaire. — Pouillet, ancien bâtonnier des avocats. '
Février. — Barrias, statuaire. — Mazeau, homme politique, ancien président de la Cour de cassation. — Germain, financier, ancien député, directeur du ( redit lyonnais. — ( harles Gaulhiot, professeur et géographe (son nom a été donné à une île sur le Niger, à un mont en Guyane et à un pic en Indo-Chine).
Docteur Juglar, de 1 Académie des sciences morales et politiques. — Marcel Schwob, littérateur. —
< hassepot, armurier, contrôleur principal, inventeur du fusil modèle 186G.
Mars. — Antonin Proust, ancien député, ministre des beaux-arts dans le cabinet Gambetta. — Barbey,
sénateur, ministre de la marine de 1887 à 1892.
Guillaume, sculpteur, directeur de l’Académie de France à Borne de 1891 à 1904, membre de l'Académie des Beaux-Arts et de l’Académie française. — Jules Thomas, sculpteur. — Jules Verne, romancier scientifique. ( hambareaud, président de la chambre criminelle à la Cour de cassation.
Avril. — Mgr Favier, vicaire apostolique de Pékin, mandarin de lre classe, qui servit avec succès les intérêts français en Orient. — Paul Lefebvre de Laboulaye, ancien ambassadeur à Madrid (1885) et à Saint-
Troisième République (I8!91!)0(i).
Pétersbourg (1SS9-1891). — Colonel Renard, directeur du parc d’aérostation militaire de Chalais depuis 1878; il créa, avec Krebs, le premier dirigeable, la France, cpii évolua et revint à son point de départ (9 août 1884). — Général Laplace.
Mai. — Baron Alphonse de Rothschild. — Paul Dubois, sculpteur, conservateur du musée du Luxembourg (1873), membre de l’Académie des Beaux- Arts (1876). — Coppolani, délégué en Mauritanie, où il fut tué. — Mgr Balain, archevêque d’Auch. — Emile Jonas, compositeur, professeur au Conservatoire. — Maxime Lisbonne, ancien membre de la Commune. — Poidatz, ancien directeur du Malin. — Potier, ingénieur et physicien, de l’Académie des sciences.
Juin. — Duc d’Audiffret-Pasquier, gendre de Casimir-Péricr (père du président de la République), député en 1871, travailla à la restauration de la monarchie sous la présidence de Mac-Mahon, puis accepta les lois constitutionnelles à partir de 1875, président de l’Assemblée le 15 mars 1875, élu sénateur inamovible, puis président du Sénat (mars 1876); membre de l'Académie française en 1878. — Général Lallement, ancien commandant du 4e corps. — Julia Pingard, chef du secrétariat de l’Institut.
Juillet. — Elisée Reclus, géographe. — Henner, peintre. — Lieutenant Grillières, explorateur, mort dans le Yunnan. — Léon Achard, ténor de l’Opéra. — Arton, condamné pour les affaires de Panama; tombé dans la misère, il se suicida. — Général Castex, ancien directeur de l’infanterie. — Mokrani, chef
<!e l’insurrection arabe de 1870, gracié en juin 1904.
— Schlumbergcr, ancien ingénieur en chef de la marine.
Août. — - Bouguereau, de T Académie des Beaux- Arts. — Jules Oppert, orientaliste, professeur. — - Général Pierron, ancien professeur de l'Ecole de guerre, écrivain militaire de vaste érudition, auteur de plusieurs ouvrages remarquables parmi lesquels il faut citer Les méthodes de guerre, La stratégie et la tactique allemandes au début du xx® siècle. ■ — Soulacroix, baryton de l’Opéra-Comique.
Septembre. — Eugène Yeuillot, journaliste. — Comte de Brazza, explorateur, ancien gouverneur du Congo. — Général Thibaudin, ministre de la guerre en 1883. — - G. Cavaignac, député (1882), ministre de la marine (1892), ministre de la guerre (1895 et 1898).
— Galli-Marié, cantatrice. — • René Goblet, avocat, procureur général (1870), député (1871), ministre de l'intérieur (1882), de l’instruction publique (1885), président du Conseil (1886-1887), ministre des affaires étrangères (1888-1889), sénateur (1891). — Général Carrey de Bellcmare, ancien commandant du 9e corps et inspecteur d’armée. — Ephrussi, directeur de la Gazette des Beaux-Arts.
Octobre. — J.-M. de Hérédia, de l’Académie française. — Docteur Bayol, gouverneur honoraire des colonies, sénateur (1903). — Général marquis d’Abzac, chef de la maison militaire du maréchal de Mac- Mahon, président de la République. — Abbé Lanusse, aumônier de Saint-Cyr.
Novembre. — Rambaud, professeur et historien,
ministre de l’instruction publique de 1890 à 1898, de l’Académie des sciences morales et politiques. — Charles Buloz, fils du fondateur de la Revue des Deux-Mondes, qu’il dirigea après sa mort, de 1877 à T893. M. Brunetière le remplaça en 1893. — Charpentier, éditeur. — Crauk, sculpteur.
Décembre. — Général Saussier,ancien gouverneur de Paris et ancien vice-président du conseil supérieur de la guerre. — Paul Meurice, le dévoué compagnon de \7ictor Ilugo. — Zadoc-Kahn, grand rabbin de France.
Renouvellement triennal du Sénat (7 janvier 1906).
Un tiers du Sénat (série B, de la Haute-Garonne jusqu’à l’Oise, avec Constantine et la Martinique) fut soumis au renouvellement. Sur 103 sénateurs élus, on compta 43 radicaux, 26 républicaips de Y Union républicaine, 2 socialistes (parti jusque-là non représenté), 5 nationalistes, 10 progressistes, 1 libéral, 16 membres de la droite. Xa majorité gagna 3 sièges.
Session parlementaire de 1906.
Elle commença le 9 janvier. M. Fallières fut réélu président du Sénat par 173 voix sur 248 votants.
A la Chambre, M. Paul Doumer obtint encore la présidence par 287 voix contre 269 accordées à M. Sarrien.
La 89 législature allait prendre fin; les élections législatives étaient fixées au G mai. La majorité voyait avec appréhension approcher cette date, car elle sentait que l'opinion lui était défavorable. Elle s’adressait en vain au ministère pour obtenir un programme et la promesse d’un vigoureux appui. M. Rouvier demeurait dans l’expectative, ne voulant pas prendre de responsabilités, ni influencer le sentiment public. Aussi sa chute fut-elle résolue et accomplie peu après l’élection présidentielle, le 7 mars.
Election présidentielle (17 janvier 1906).
Les pouvoirs de M. Loubet, élu président de la République le 19 février 1899, expiraient le 18 février. Il avait annoncé qu’il ne se représentait pas. Les candidatures paraissaient nombreuses au début. On citait celles de MM. Rouvier, Combes, Bourgeois, Deschanel, Berteaux et enfin celles des présidents de la Chambre et du Sénat, MM. Doumer et Fallières. Bientôt, on vit les efforts des partis se porter uniquement sur ces deux derniers candidats. Le 16 janvier, tous les sénateurs et députés des divers groupes républicains furent convoqués par la gauche démocratique et YLJnion républicaine du Sénat. Sur 71/ membres invités, 649 se réunirent et votèrent sans discussion. M. Fallières obtint 416 voix et M. Doumer 191; 42 se dispersèrent sur divers noms.
Le lendemain, l’Assemblée nationale s’assembla à Versailles. M. Antonin Dubost, vice-président du
Sénat, remplaçant le président, proclama le résultat du scrutin :
M. Fallières, 449 voix;
M. Doumer, 371 voix;
Divers, 28 voix.
Les suffrages exprimés étant 848, la majorité absolue 425, M. Fallières fut proclamé élu.
M. Antonin Dubost, à la tête du bureau de l’Assemblée, s’empressa de féliciter le nouveau président. Après lui, M. Rouvier témoigna sa satisfaction et celle de tous les ministres. M. Fallières exprima « son émotion et sa gratitude » de cette manifestation républicaine. « Je serai, clit-il, le scrupuleux observateur de la Constitution. » M. Doumer lui apporta aussi ses félicitations.
M. Fallières donna sa démission de président du Sénat le 13 février, et n’entra à l’Elysée, pour prendre ses fonctions, cjue le 18, au moment du départ de M. Loubet qui s’installa rue Danton.
LA CONQUÊTE DE L’AFRIQUE
Les traversées de l’Afrique.
On croyait généralement que Livingstone avait traversé l’Afrique le premier. M. Paul Barré fit., le 23 avril 1897, une conférence à la Sorbonne, au Congrès clés sociétés savantes, et soutint que le célèbre explorateur ne venait qu'au 5e rang Les traversées antérieures à celles de Livingstone avaient été niées par les Anglais, mais des preuves avaient été déjà apportées au congrès de Newcastle en
D’après M. Barré, celte traversée de l'Afrique avait été exécutée trente et une fois dans l'ordre suivant :
1° Bornemann, Allemand, de Tripoli au lac Tchad et au bas Niger (1800-1801).
2° Saldanha da Gama, Da Costa et les frères Pombeiros, Portugais, d’Angola au bas Zambèze (1802-
3° J. Coïmbra, Portugais, de Mozambique à Benguela (1838-1818).
4° Silva-Porto, Portugais, de Benguela à Bovouma (1852-1856).
5° David Livingstone, Anglais, de Loanda à Ouilimane (1854-1856).
(1) \ oir Présidence Carnot, page 297.
0° G. Rolilfs, Allemand, de Tripoli au golïe de Guinée (1865-1867).
7° Cameron, Anglais, de Bagamoyo à Benguela (1873-1875).
8° Stanley, Anglais, de Bagamoyo à Cabinda (1874-1877).
9° Serpa-Pinto, Portugais, de Benguela à Port- Natal (1877-1879),
10° Mattêucci et Massari, Italiens, de Souakim au bas Niger (1880-1881).
11° Wissmann, Allemand, de Loanda à Saadani
12° Buonfanti, Italien, de Tripoli aux rivières du Sud (1881-1883).
13° Arnot, Anglais, de Port-Natal à Benguela (1882-1884).
14° Capello et Ivens, Portugais, de Mossamades à Quilimane (1884-1885).
15° Gleerup, Suédois, de l’embouchure du Congo à Bagamoyo (1883-1886).
16° W. Junker, Russe, du Caire à Zanzibar (1879- 1886).
17° Oscar Lenz, Autrichien, de rembouchure du Congo à Quilimane (1885-1887).
18° Wissmann, Allemand, de, l'embouchure du Congo à Quilimane (1885-1887).
19° Stanley, Anglais, de l'embouchure du Congo à Bagamoyo (1887-1889).
20° Emin, Autrichien, clu Caire à Zanzibar (1876- 1889).
21° Trivier, Français, de Loango à Quilimane (1888-1889).
LA CONQUÊTE DE l'aFRIQUE 505
22° Montcil, Français, du Sénégal à Tripoli (1800-1892).
23° Johnston, Anglais, de Benguela au bas Zambèze (1891-1892).
24° Lionel Dècle, Français, du cap de Bonne-Espérance à Zanzibar (1891-1894).
25° Von Gotzen, Allemand, de Pangani à l’embouchure du Congo (1893-1894).
26° Moray, Belge, de Zanzibar à l’embouchure du Congo (1893-1895).
27° Glave, Anglais, de Zanzibar à l’embouchure du Congo (1893-1895).
28° Miot, Belge, de Zanzibar à Borna (1893-1896).
29° Maurice Versepuy et de Romans, Français, de Zanzibar à l’embouchure du Congo (1895-1896).
30° Descamps et Chargois, Belges, de l’embouchure du Zambèze à celle du Congo (1893-1896).
31° Hourst, Français, du* Sénégal au bas Niger (1895-1896).
Stanley et Wissmann ont seuls traversé l’Afrique deux fois. Les dernières explorations ont été facilitées par les précédentes et les difficultés sont devenues de moins en moins grandes.
Missions Cazemajou et Gentil.
Après l’exploration fie l'administrateur Gentil du Congo au Tchad (1895-1897), le capitaine du génie Cazemajou dirigea une mission du Niger au lac Tchad, organisée par le Comité de l’Afrique française. Il partit de Sono le 11 août 1897 et arriva à
Say, au mois d'octobre. Il dut livrer de durs combats avec sa petite troupe» 11 fut tué le 5 mai 1898T à Zinder, au nord du Sokoto, région placée peu après dans notre' sphère d’influence par la convention franco-anglaise du 14 juin 1898.
Le Baguirmi avait été mis sous le protectorat de la France par la mission Gentil qui, au mois d’octobre 1897, pénétra dans la région conquise par Rabah, dont les guerriers se retirèrent. Mais quand la mission rentra à Massénva, les bandes reprirent Goulféï et Ivoussouri en se livrant à des représailles sur les populations. M. Gentil ayant abandonné Massénva pour se rendre au Gribingui, le 21 novembre, Rabah chassa de sa capitale notre protégé Caourang, sultan du Baguirmi.
Au mois de mai • 1899, l’administrateur Bretonnet pénétra dans cette région. Il fut attaqué à Niellim par Rabah, le 17 juillet. Le chef de la mission, le lieutenant Braun, un maréchal des logis et 27 Sénégalais furent tués. L’explorateur de Béhagle, qui dirigeait une autre mission, purement commerciale, se rendit à Dikoa, la capitale de Rabah. Celui-ci l’emprisonna et, quelque temps après, le fit pendre par son fils Fad’el Allah.
Des renforts, commandés par les capitaines Robillot, Julien de Cointet et de Lamothe, arrivèrent à la mission Gentil et permirent d’attaquer Rabah à Kouno, le 29 octobre 1899 et de mettre ses troupes en déroute. On incendia cette localité. La faiblesse des effectifs empêcha la poursuite vers Dikoa où se retirait Rabah. On attendit d’autres missions qui étaient en route.
LA CONQUÊTE DE L AFRIQUE
Vers le Tchad. — Missions Voulet-Chanoine et Foureau-Lamy.
Après l’échec cle la mission Cazemajou, une autre expédition avait été envoyée, sous les ordres des capitaines Voulet et Chanoine, pour explorer les régions comprises entre le Niger et le Tchad O), Le 18 octobre 1898, le capitaine Chanoine partit de Djenné, sur le Bani, avec 360 tirailleurs, pour atteindre Say par voie de terre, tandis que le capitaine Voulet gagnait Tombouctou et Say par le Niger, avec des chalands portant le matériel. Le 2 janvier 1899, les deux troupes se réunirent à 150 kilomètres en amont de Say. Elles étaient accompagnées de nombreux cavaliers auxiliaires. Cette mission partit de Say dans les premiers jours de mars et repoussa les attaques des Djerma et des Touareg. Le capitaine Voulet fut blessé à la cuisse. Elle arriva à Falakari le 30 avril.
Une autre mission était partie de Biskra (Algérie) le 24 septembre 1898, sous la direction du commandant Lamy et de l’explorateur Foureau, ayant pour objectif la région du Tchad, en passant par l’Aïr. Elle parvint à traverser le Sahara, où avait péri le lieutenant-colonel Flatters, en 1881.
Un des officiers de la mission Voulet-Chanoine, le lieutenant Peteau, la quitta à Say et dénonça aux
(1) Ces deux officiers avaient déjà, en 1890-1897. accompli une mission qui avait eu de très beaux résultats; ils avaient empêché les Anglais et les Allemands, en les devançant, de nous supplanter au Mossi, an Gourounsi et au Gourma. (Voir Présidence Carnot, page 301.)
autorités militaires des actes de cruauté. Le gouvernement envoya le lieutenant-colonel Ivlobb, pour procéder d’abord à une enquête, ensuite pour prendre le commandement. Le lieutenant Meynier lui fut adjoint. Le lieutenant-colonel Ivlobb, avec une escorte de 50 hommes, arriva à Falakari le 22 juin. La mission Voulet-Chanoine, changeant l’itinéraire prescrit, avait marché vers l’est, traversé le territoire anglais, évité la ville de Sokoto et était entrée dans le Damergou, territoire français. De même, la colonne Ivlobb coupa au plus court et suivit ses traces. Averti de son arrivée, le capitaine Voulet, d’accord avec le capitaine Chanoine, songea d’abord à s’enfuir, fl changea brusquement d’idée et, le 14 juillet, alla, seul Européen, avec 100 noirs, à la rencontre du lieutenant-colonel Klobb, qu’il trouva à Diankori, près de Tessaoua et, là, ordonna une fusillade qui tua le lieutenant-colonel et blessa le lieutenant Meynier. Cet acte inouï, de folie furieuse, est unique dans notre histoire coloniale.
Les deux capitaines, après ce crime, voulurent continuer leur route, mais ils furent abandonnés des autres officiers et des sous officiers, puis, bientôt, des tirailleurs, qui tuèrent Chanoine le 16 juillet et Voulet le lendemain.
Toute la troupe se regroupa en ordre à Nafouta, sous le commandement du lieutenant Pallier. La mission occupa Zinder le 29 juillet et retrouva les restes du capitaine Cazemajou. Le lieutenant Pallier partit le 4 septembre. Il laissa les lieutenants Joalland et Meynier avec le sergent Boutel à Zinder, pour assurer la possession du pays.
LA CONQUÊTE BE I. AERIQUE
Groupement des missions. — Colonne Lamy.
Rabah est tué.
La mission Foureau-Lamy, qui était arrivée du nord par le Sahara, et la mission Joalland-Meynier (ancienne mission Youlet-Chanoine) opérèrent leur jonction vis-à-vis Koussouri, sur la rive gauche du Chari, le 21 avril 1900. M. Gentil les rejoignit et organisa aussitôt une colonne d’opération, placée sous les ordres du commandant 'Lamy (au total, 700 soldats, 30 chevaux, 1.500 auxiliaires du Baguirmi et 4 canons). Le 22, cette colonne attaqua Rabah, qui se trouvait avec ses troupes (comprenant 5.000 hommes, 600 chevaux et 3 canons), à 5 kilomètres au nord-ouest de Koussouri. Après un combat acharné, qui dura près de trois heures, un réduit fortifié, sur lequel s’appuyait l’ennemi, fut enlevé à la baïonnette. Les troupes de Rabah furent mises en déroute, moi a elles exécutèrent un retour offensif qui occasionna la mort du commandant Lamy et du capitaine de Cointet. Rabah était grièvement blessé. Un tirailleur l’atteignit et lui trancha la tête. La mort de ce chef intrépide et sanguinaire qui terrorisait depuis vingt ans les populations du Soudan égyptien au Sokoto, entraîna la soumission de toute la contrée.
M. Gentil, commissaire du gouvernement au Chari, organisa le pays. Il fortifia les postes français du Baguirmi avec l'aide du sultan Gaourang. Au Bornou, il utilisa l’administration établie par Rabah, mais en plaçant les fonctionnaires indigènes sous la direction des officiers coloniaux. Il rentra
ensuite en France (janvier 1901). La France occupait enfin les territoires du lac Tchad, où se trouvait désormais assurée la jonction de ses possessions de l'Algérie, du Soudan et de celles du Gabon et d i Congo.
Le lieutenant-colonel Destenave succéda à M. Gentil et prit le commandement de la région du Chari, réorganisée par le décret du 5 septembre 1900, sous la dénomination de « territoire militaire des pays et protectorats du Tchad ». (Voir page 517.)
Le fils aîné de Rabah, Fad’ el Allah, avait reconstitué des bandes dans le Bornou. Il avait chassé le sultan de Dikoa. Le lieutenant-colonel Destenave partit de Fort-Lamy, le 6 août 1901, avec 500 hommes en trois colonnes. Le capitaine Dangeville, avec une de ces colonnes, surprit, dans son retranchement de Goudjba, Fad’ el Allah qui fut tué (23 août). L'autre fils de Rabah, Niebe, se rendit le surlendemain avec 1.500 hommes. L’ennemi eut 500 hommes et 100 chevaux tués. Le Chari se trouva pacifié.
Le lieutenant-colonel Destenave dirigea d’autres opérations dans le Kanem, à l’est du lac Tchad, contrée que l’accord franco-anglais du 21 mars 1899 nous avait reconnue. Le capitaine Millot (tué) et le capitaine Truffert infligèrent deux sanglants échecs aux Touareg (novembre 1901). Le 20 janvier 1902, le lieutenant-colonel Destenave défit encore les Touareg mahdistes à Bir-Allali. Il installa deux postes, à N’Gouri et à Dagana, pour garantir la liaison avec ceux du Chari.
LA CONQUÊTE DE L AERIQUE
Déclaration franco-anglaise de 1899.
Sanglants combats au Ouadai.
La « déclaration additionnelle du 21 mars 1899 à la convention franco-anglaise du 14 juin 1898 » détermina les sphères d’influence des deux nations on Afrique. A l'Angleterre était laissé le bassin du Ail, à la France, le bassin oriental du Tchad. La région du Ouadai, avec les Etats voisins du Kanem et du Borkou, qui nous étaient concédés, avait une étendue considérable, mais comprenait de vastes espaces désertiques et ne comptait pas plus de trois millions d’habitants. Lord Salisbury apprécia cet accord en disant qu'il laissait « au coq gaulois beaucoup de sable à gratter » (1).
Nos officiers s’efforcèrent de pacifier et de mettre en valeur ces régions. Après bien des luttes, Abccher, la capitale du Ouadai, fut enlevée, le 2 juin 1909, par une colonne que commandait le capitaine Fiegenschuh, qui fut blessé. Nos troupes (180 tirailleurs et artilleurs avec 50 auxiliaires) partirent du poste cl’ Ati le 22 mai, battirent, le 1er juin, à Djohamé, les bandes ouadaïennes et bombardèrent ensuite Abecher qui capitula. Le sultan Doudmourrah s'enfuit.
La colonne Fiegenschuh fut encore attaquée par Doudmourrah à Bir-Taouil, dans le Massalit, le 4 janvier 1910 et, inférieure en forces, fut massacrée (2). 11 ne s’échappa que quelques tirailleurs.
(1) Voir, page 344, les avantages obtenus par les conventions franco-anglaises du 8 avril 1904.
(2) Le Dar-Massalit, district de faible étendue, est limité
Le 7 avril 1910, une colonne, commandée par le capitaine Chauvelot et comptant 200 tirailleurs et 50 auxiliaires infligea une sanglante défaite à Guéréda, dans le Dar-Tama, à 500 guerriers venus du Darfour, qui s'enfuirent en déroute après avoir perdu 200 hommes tués dont plusieurs chefs importants.
Mais, pendant ce temps, Doudmourrah avait organisé dans le nord une nouvelle attaque.
Le lieutenant-colonel Moll avait été nommé commandant militaire du Tchad et était parti de Fort- Lamy avec deux compagnies de renfort au mois d'août. Arrivé à Abecher, il demanda au gouverneur général Merlin l’autorisation — qui fut accordée — de châtier les Massalits. Il réunit à Bir-Taouil 300 hommes avec une section d’artillerie et marcha sur Dridjelé, résidence de Tadjeddine,' sultan du Massalit. Il livra, le 9 novembre 1910, un terrible combat aux bandes de Tadjeddine qui fut tué et de Doudmourrah qui fut blessé. L’ennemi s’enfuit après avoir laissé sur le terrain 600 morts et 3 étendards. Cette victoire nous coula cher : le lieutenant-colonel Moll, les lieutenants Jolly et Brûlé, 4 sous-officiers- et 40 tirailleurs furent tués, 73 hommes blessés. Le capitaiûe Chauvelot prit le commandement de la colonne qu'il ramena dans l’Ouadaï.
Les opérations continuèrent en 1911. Des renforts arrivèrent. Le colonel Largeau remplaça le lieutenant-colonel Moll. Nos succès' entraînèrent Doud-
au nord par le Dar-Tama. pacifié, à l'ouest et au sud par la région du Bat.ha et le Dar-Sila oui nous sont soumis. A l’est, le Dar-Massalit touche au Darfour.
LA CONQUÊTE DE L’AFRIQUE
mourrah à faire sa soumission au mois d'octobre, et il fut amené à Abecher. On l'interna à Fort-Lamy avec sa famille.
Félicitations à nos officiers et à nos explorateurs.
La Chambre, bien inspirée, reconnut le mérite et l'héroïsme de nos officiers et de nos explorateurs. Dans sa séance du 1er juin 1899, elle vota, presque à l’unanimité, la motion suivante de MM. Etienne, Perrier et Rozet : « La Chambre adresse ses félicitations au général Gallieni et à ses collaborateurs, aux membres de la mission Liotard et Marchand et à tous les explorateurs qui ont étendu le domaine de la France en Afrique. » Toujours hostiles aux exploits militaires qui augmentaient à la fois le domaine de la France, sa richesse et son prestige, les socialistes refusèrent de s’associer à ce vote.
La navigation du Niger. — Mission Lenfant.
L'accord franco-anglais du 14 juin 1898, pour la délimitation des territoires du Niger, avait accordé à la France la cession à bail, pour trente ans, de deux enclaves sur le bas Niger, afin que la navigation — qui devait être libre d’après l'Acte général de Berlin de 1885 — ne fût plus entravée. En 1900, une commission, dirigée par le commandant français Toutée et par le colonel anglais Lugard, détermina ces deux enclaves : l’une sur la branche Forcados, l’autre devant Badjibo.
Troisième République (1F991Î0 !).
Une mission, sons les ordres du capitaine Lenfant, partit du Havre le 29 janvier 1901, avec 10.000 caisses de vivres et des chalands en bois et en acier, pour essayer de ravitailler par le Niger le 3e territoire militaire de l’Afrique occidentale, comprenant la région de Zinder, du Niger au lac Tchad. Cette mission arriva le 21 février à Forbados-River, le 18 mars à Lokodja, et le 2.5 à Geba, d’où elle atteignit Badjibo. Les enclaves furent organisées.
La mission se trouva à Gaya, le premier poste français, le 7 mai. De là. elle fît parvenir les approvisionnements au colonel Pcroz, commandant le 3e territoire militaire.
Ces beaux résultats, obtenus à une mauvaise époque, où les eaux du Niger étaient basses, démontraient que cette voie était la meilleure pour gagner Say. Le transport par Kaves, avec des porteurs, coûtait quinze fois plus. Mais le Niger, où des enclaves n’étaient acquises que pour trente ans, ne pouvait être admis comme voie définitive; il n’était, qu’une voie provisoire, en attendant la construction des chemins de fer reliant nos colonies au Niger (1L
Occupation de la région du Touat.
Des opérations dans le Touat s’exécutèrent à partir du mois de janvier 1900. Pour les faciliter, on prolongea la voie ferrée du Sud-Oranais. Nos troupes occupèrent In-Salah, Igli et le Tidikelt. Ces
(1) Voir Présidence Carnot, page 374.
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progrès permettaient de relier le Nord africain au Soudan français.
Organisation des territoires du sud de l’Algérie.
Un régime spécial avait été reconnu nécessaire pour les régions du sud différentes des autres parties de l’Algérie par le climat, par la nature du sol, parles coutumes des tribus. Le décret du 14 août 1905 compléta la loi du 24 décembre 1902 qui avait créé les Territoires du sud de l’Algérie, les avait dotés de la personnalité civile en leur accordant un budget spécial et l’autonomie. Ces territoires furent placés, par ce décret, sous la dépendance du gouverneur général qui disposa des troupes. Aucune expédition au delà des territoires ne devait être engagée sans l’ordre du gouvernement transmis par le gouverneur.
Les Territoires du Sud furent divisés en quatre parties : 1° le territoire d’Aïn-Sefra, 2° celui des Oasis (louât, d idikelt, Gourara avec Adrar pour chef-lieu), 3° celui de Ghardaïa, 4° celui de Touggourt.
La loi du 30 mars 1902 avait organisé les troupes sahariennes. Le décret du 1er avril 1902 créa des compagnies des oasis, auxquelles un décret du 22 avril 1904 ajouta la compagnie de la Saoura et un décret du 7 juin 1904, la compagnie de Colomb.
Le décret du 1er août 1905 réorganisa ces troupes d après les données de l’expérience acquise. Il supprima la compagnie du Gourara et maintint quatre compagnies portant le nom du territoire auquel elles
étaient affectées : 1° la compagnie du Tidikelt, 2° la compagnie du Touat (pour les oasis Touat-Gourara), 3° la compagnie de la Saoura, 4° la compagnie de Colomb. Ces forces se recrutèrent parmi les hommes de troupe des corps de l’Algérie et parmi les indigènes des régions sahariennes, ou, à défaut, parmi les indigènes des hauts plateaux.
Des changements furent encore apportés à cette organisation par les décrets des 9 août 1910, 5 septembre 1914 et 27 septembre 1915.
Un décret, du 10 mars 1916, créa une compagnie saharienne dans le Sud tunisien, qu’un autre décret, du 4 novembre 1919, supprima.
En dernier lieu, le décret du 4 novembre 1919 a décidé que les compagnies sahariennes, organisées par la loi du 30 mars 1902, seraient au nombre de quatre : 1° la compagnie d’Ouargla, 2° celle du Tidikelt, 3° celle du Touat-Gourara, 4° celle de la Saoura.
Les compagnies sahariennes d'Ouargla et du Tidikelt sont spécialement chargées de l’occupation et de la défense du territoire des oasis sahariennes, tel qu’il a été fixé par le décret du 10 avril 1907.
La compagnie saharienne du Touat-Gourara est spécialement chargée de l’occupation et de la défense du groupe d’oasis du Touat-Gourara.
La compagnie saharienne de la Saoura est chargée de l’occupation et de la protection du territoire de l’annexe de Beni-Abbès-Saoura.
L’essai des méharistes avait commencé en 1902 et, après des déboires dus à l’ignorance de l’emploi du chameau, — animal qui, contrairement à l’opinion répandue, n’est pas sobre, est très délicat et meurt
LA CONQUÊTE DE l' AFRIQUE
facilement, — on avait fini par obtenir de très bons résultats pour la pacification des régions du Sahara et pour la liaison de nos colonies d'Afrique, où l’on finit par entretenir 2.000 méharistes (en Algérie, au Tchad et en Afrique occidentale) (L). La police du Sahara qui fut si longtemps inaccessible, se trouva assurée. Dans le Sahara central, les chefs touareg avaient renoncé à toute résistance en 1910, et un service postal régulier fonctionnait de Tombouctou à In-Salah en passant par le Hoggar.
Organisation du territoire du Tchad.
Le territoire des pays et protectorats du Tchad fut l’objet d’une nouvelle organisation le 14 janvier 1915. Puis, un décret du 17 mars 1920 en fit une colonie relevant du gouvernement général de l'Afrique équatoriale. Il cessa d’être territoire militaire parce que le gouvernement estima la pacification assez avancée pour qu’on put substituer le régime civil au régime militaire.
Cette réforme porta à quatre le nombre des colonies du groupe de l’Afrique équatoriale, non compris le Cameroun : 1° Gabon; 2° Moyen-Congo; 3° Oubanghi-Chari; 4° Tchad.
(1) Près de 20.000 chameaux ont néri dans l’expédition du Touat en 1901. Lire, sur cette cpiestion, l'intéressant ouvrage du capitaine Douchez (librairie Laroze, 1910).