CHAPITRE II
LE PREMIER MINISTÈRE DE FREYCINET Da 38 IMcambro 1879 an 33 Saptembre 1880.
La crise iniDistérielle. — Causes de sa durée. — M. de Freycinet. — Les Douveaux luinistres : MM. Cazot. Mognin. général Firre. Varroy. — Les sous-Eccrétaires d'Etal. — L'Union républicaine dans le nouveau Cabiuet. — La Déclaration du 16 Jauvier. — Défaut de cohésion daus les majorités des deux Chambres. — Le Gouvernement occnlle. — Louis Ulnoc pose la question de l'amnietie. — Discours de M. de Freycinet, — Altitude de M. Spuller el de IX'nion républicaine après le ppjet de l'suinlstie. — Ganibella reprend la question au mois de Juin. — Son discours du 20 Juin. — La Chambre el le Sénat se déjugeai. -~ La distribution des drapeaui. — Le It Juillet à Paris. — Les fête» de Cherbourg. — La presse française, la presse allemande et les craintes de guerre. — Les premiers actes du nouveau Ministère. — Le début de la session de 1880. — Première délibération sur le droit de réunion. — Mort de Montalivel, Jules Favre et Bersot. — Nos relalioDii commerciales devant la Chambre. — Réorganisation de lélat- Diajor. — Léon XIII et le divone. — Itéo ionisation de l'administration centrale des Affaires Étrangères. — La politique extérieure de H. de Freycinet. — Le Parlement hors session. — L'interpellation Godelle. — Les grades de l'armée teiTitoriale. — Retraite de M. Lepére. — Proposition Louatalot et interpellation Clemenceau. — Suppression de la lettre d'obédience. — Abrogalion de la loi sur le repos du dimanche. — L'Etat obandoone la gérance du Salon. — Lois sur les débits de boissons et sur le colportage. — Elections aux rA>nscils généraux du 1" août. — Le budget de IHttI . — La loi sur le Conseil supérieur devant le Sénat. — Discours de J. Ferry le 30 Janvier. — Modincalions introduites par le Sénat dans le texte volé par la Chambre. — Le premier Conseil supérieur et lo réforme de lenseignemenl secondaireen 1880. — La loi sur la liberté de l'enseignement supérieur devant le Sénat. — Upposition de la Droite et du Centre Gauche dissident. — L'article 7. — Discours de Jules Ferry. — Discours de Freycinet et de Dufaure — Rejet de l'article 1. — Adoplion de la loi au Sénat et à la Chambre. — Ordre du jour du 16 Mars a la Cbombre. — Décrets du ï9 Mars. — Rôle de M. de Freycinet après l'exécution du décret contre les Jésuites. — Crise ministérielle. — L'œuvre du premier Ministère de Freycinet.
Eq dehors du monde parlementaire, la chute du Cabinet WaddingtOD produisit une impresaioo de surprise, parce
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que peu de persounes en pénélrèreitt les motifs. On avait bien vu le Ministère s'égrener, pei-dre un à ua plusieurs de ses membres. On avait vu aussi que H. Waddingtonse retirait sans avoir été mis en minorité par la Chambre et surtout sans qu'aucun membre de celte Chambre opposât un programme nouveau au programme de l'ancienne administration. Comme il arrive toujours en pareil cas, lorsque la Chambre n'a pas fourni d'indications bien précises au chef de l'État et surtout lorsqu'elle ne lui en a fourni aucune, la crise ministérielle fut longue. Le chef incontesté de la majorité conseatirail-il à prendre la direction des affaires? A cette question que tout le monde se posait périodiquement, sans se demander si des offres formelles étaient faîtes à l'intéressé, s'il était pressenti par qui de droit, la réponse fut proniple et non équivoque : Gambelta restait au poste où l'avait appelé la confiance de ses collègues. A défaut de Gambelta, Jules Ferry était plutôt désigné, puisqu'il s'agissait surtout d'aboutir, de faire voter les lois en suspens et particulièrement les lois scolaires. Mais Jules Ferry ne fut pas plus pressenti que Gambelta, peut-être parce qu'on le trouvait trop engage dans la lutte contre le cléricalisme. Bestait donc H. de Freycinet, figure énigmatique, qui, par extraordinaire, n'inspirait une insurmontable défiance ni au Centre Gauche ni & l'Union républicaine de la Chambre, peut-être parce qu'il n'avait ni opinion bien arrêtée, ni programme bien déCni. Le premier de ces groupes lui savait gré des déclarations très modérées qu'il avait faites à mainles reprises depuis deux ans- ; le second était plein d'indulgence pour l'ancien collaborateur de Gambetta pendant la Défense Nationale. IndifTérent aux nuances, sceptique en matière de politique pure, au poinl d'hésiter de bonne foi entre deux hommes aussi dissemblables que M. Léon Say et M. Floquet, peut-être parce qu'il comptait sur sa puissance de séduction
LES UrNISTHES DU 28 DÉCKHBtlE (il '
pour dominer I'ud et l'autre, très apprécié de M. Grévy, M. de Preycînet se trouvait naturellement porté à la Présidence du Conseil et il reçut la missioa de choisir ses collègues.
Il ne se sépara que de ceux qui ne voulurent pas rester aux affaires avec lui : M. 'Waddîngton, H. Le Royer, H. Léon Say, H. Gresley, et il leur donna pour successeurs MM. Cazol, Hagnin et Farre, prenant pour lui-même la succession de M. "Waddiogton et laissant ik M. Varroy le portefeuille des Travaux Publics. Les six ministres conservés étaient, avec H. de Freycinel lui-même, MM. Cochery, Tirard, Jules Perry, Jauréguiberry et Lepëre. Le Cabinet était complété par la nomination de six sous-secrétaires d'État : MH. Marlin-Feuillée à la Justice, Gonstans ft l'inlérieur, Wilson aux Finances, Turquet aux Beaux-arts, Sadi Carnot aux Travaux Publics et Cyprien Girerd à l'Agriculture et au Commerce. Le rapprochement de tous ces noms produit & distance un singulier effet. On dirait une gageure ; ces hommes, très honorables, très connus, très compétents et notoirement républicains formaient une réunion, une juxtaposition de ministres plutôt qu'un vrai Cabinet. On pouvait adresser à l'administration de M. de Freycinet les mêmes reproches qu'à l'administration précédente. D'abord, c'était le Ministère Waddington, sans M. Waddinglon. En second lieu, c'était une combinaison mal venue, sans signification bien précise ; pour employer le vilain mot dont tout le monde se servit pour la désigner, c'était un replâtrage ; M. Clemenceau disait même le replâtrage d'un replâtrage. Enfin ta Gauche un peu avancée, l'Union républicaine, y restait, après comme avant le 3S Décembre, représentée par le seul M. Lepère. Aucun compte semblait n'avoir été tenu des indications fournies par la Chambre à plusieurs reprises, ni de ses répugnances ni de son très vif désir de progrès et de
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réformes. Ce premier Ministère de H. de Preycinet était, si l'on peut dire, adéquat à la majorité sénatoriale et, par suite, il restait en deçk de l'opinion de la majorité républicaine de la Chambre. Le défaut était d'autant plus grave que le Cabinet allait suivre, en définitive, celte majorité de la Chambre, au lieu de la guider, lut emprunter les principaux articles de son programme et faire, avec le personnel du Centre Gauche et de la Gauche républicaine, la politique de l'Union républicaine. Sur un seul point, les lois scolaires, ministres et majorité étaient bien d'accord et c'est justement cette question des lois scolaires qui devait montrer que le Ministère n'était pas d'accord avec lui-même.
Dans la Déclaration, qui fut lue seulement le 16 Janvier, après des scrutins assez pénibles pour la constitution du bureau dans les deux Chambres, M. de Freyctnet affirma que la formation du nouveau Cabinet, sans impliquer l'abandon d'une politique prudente et mesurée au dedans et au dehors, promettait une marche décidée dans la voie « des réformes nécessaires et des améliorations successives. » La réorganisation de la magistrature était annoncée, ainsi que la réforme du personnel administratif. Les dispositions du projet sur le droit de réunion, déposé par l'ancien Cabinet, étaient acceptées par le nouveau. Un projet de loi sur la presse serait préparé. L'exécution du programme des travaux publics précédemment entrepris serait continuée. Le régime douanier de la France devra être réglé et la délibération des lois militaires h&lée. Pour assurer l'accomplissement de cette œuvre, M. de Freycinel faisait appel à ce qui lui manquait le plus h lui-même, èi l'esprit de suite, de décision et de méthode; pour amener l'apaieement dans les esprits, il promettait un Gouvernement libéral, capable de fonder une République dans laquelle tous tes Français feraient successivement leur entrée. Quant aux lois scolaires,
LE GOUVERHEHBNT OCCULTE 63
le Hinistëre ne les avait pas oubliées ; elles restaient soumises BU Parlement et seraient complétées par une loi sur l'enseigaement primaire, conrorme aux aspirations du pays.
Aucune discussion e[ aucun vote ne suivirent la lecture de la Déclaration ; mais ii la Chambre on essaya de s'entendre sur la rédaction d'un programme minimum qui serait imposé au Cabinet et de cimenter les différentes fractions de la majorité en vue d'une action commune : ces deux tentatives échouèrent également. Sods le Hinistëre de Preycînet les positions respectives du Cabinet et de la majorité restèrent ce qu'elles étaient sous le Ministère Waridington : il n'y eut pas plus de cohésion dans l'un que dans l'autre. Le Ministère gouvenia au jour le jour et la Chambre lui donna des majorités de rencontre, souvent marchandées. Même désunion dans la majorité sénatoriale, qui se révéla lors de l'élection d'un sénateur inamovible, en remplacement de M. de Montalivet : le docteur Broca, candidat des Gauches, ne fut élu qu'au second tour, par 140 voix contre 133 données h M. Betolaud, auquel s'étaient ralliés M. Dufaure et 17 membres du Centre Gauche, le plus voisin du Centre Droit. Les républicains catholiques, plus catholiques que républicains, avaient voté contre M. Broca, comme ils devaient voter contre l'article 7.
Est-il juste d'attribuer à ce que MM. de Broglte et Clemenceau appelaient « le Gouvernement occulte, » c'est-â-dire k H. Gambelta et h son entourage, l'impuissance où vont se débattre le Hinistëre et la majorité, le Ministère de Preycinet comme le Ministère Waddioglon et comme le Ministère Jules Ferry qui lui succédera? H. Gambetta est-il responsable de l'instabilité ministérielle qui a signalé les quatre premières années de la Présidence Jules Grévy? A aucun degré. Porté au fauteuil, avec l'assentiment de M. Grévy lui-même, H. Gambetlau'en restait pas moins le chef et l'ins-
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pirateur du groupe )e plus imporlant de la majorité républicaine, et ce groupe n'avait qu'une représentation insuffisante dans la combinaison du 38 Décembre contnte dans celle du 4 Février. Nous savons bien que H. Gambetta gardait soq immense popularité dans le pays, son inRuence sur la grande masse du parti républicain dans la Chambre élue en 1877 et son action personnelle sur tous les ministres. H n'avait pourtant pas la responsabilité du pouvoir. Il restait, comme il l'a dit souvent, à sa place, & son rang, et s'il exerça Jamais une dictature, ce ne fut que celle de la persuasion, permise h tous. Dès cette époque, il y avait, non seulement dans la presse monarclUste et dans la presse radicale, mais aussi dans l'entourage immédiat de l'Elysée, un parti qui était hostile h Gambetta, qui le combattait sourdement et dont les attaques deviendront de plus en plus vives après la chute du Ministère de Freycinet. En tout cas, on ne comprit pas plus, à l'Elysée, le 28 Décembre que le 4 Février, que i'climination presque totale des membres de l'Union républicaine et de leur glorieux chef créait une situation parlementaire intenable, empêchait la constitution d'un Cabinet homogène, faussait tous les ressorts du Gouvernement.
La question de l'amnistie, mieux qu'aucune autre, fit ressortir la faiblesse el l'indécision du Ministère qui se déjugea complètement & cinq mois de distance. Louis Blanc, l'historien savant autant que passionné de la Révolution, le théoricien absolu de l'Extrême Gauche, avait déposé le 2i Janvier une demande d'amnistie plénière. Nous avons indiqué précédemment l'état de la question. En dehors des membres de la Commune, il n'existait pour ainsi dire plus de victimes de l'insurrection, vierges d'antécédents judiciaires (294 seulement). Même pour ceux qui avaient été condamnés avant le 18 Mars pour crimes ou délits (509), le Gouvernement était disposé ii aller aussi loin que possible
l'amnistie plëhière en février <:5
dans la voie des grâces. Aussi, lorEque les bureaux discutèrent la demande de Louis Blanc, les ministres-députés se prononcèrent-ils énergiquement contre te principe de l'aniDistie plénière. Les bureaux nommèrent seulement trois membres favorables à l'amnistie plénière et huit opposants : parmi ceux-ci était M. Andrienx, l'élu de la démocratie radicale du Rhftne. Lorsque la proposition vint en discussion devant la Chambre, le ii Février, le Gouvernement se monira très ferme, très résolu et fit entendre, par l'organe du Président du Conseil, un discours qui semblait clore & tout jamais la •|uestion de l'amnistie. Après avoir nettement et formellement repoussé la proposition Louis Blanc, M. de Freycinet donna les motifs de son refus. II n'y avait pas à invoquer de considérations d'humanité, l'amnistie, h la différence de la grAce, étant faite pour la société et non pour les individus. L'amnistie, avant d'élre accordée, doit avoir cause gagnée dans l'esprit de la majorité ; le ministre affirme qu'il n'en est pas ainsi au moment où il parle et que l'amnistie plénière, loin de manquer au pays, l'inquiète : le pays y verrait la marque d'une politique moins prudente et moins ferme. Tant que l'amnistie sera présentée comme une réhabilitation et demandée avec des paroles de haine, le Gouvernement la repoussera. D'ailleurs n'est-elle pas réclamée par ceux qui refusent habituellement leurs suffrages au lionvernement ? Or, elle ne sera possible que lorsque le Cabinet, appuyé sur une puissante majorité, aura une force morale incontestée. Que les signataires de la proposition s'entendent donc pour faire la cohésion du parti républicain dans la Chambre et hors de la Chambre. M. de Freycinet terminait éloquemment en adjurant tous les républicains de s'unir & lui pour construire des chemins de fer, creuser des ports, bâtir des Écoles, améliorer les tarifs de douanes, dégrever les impôts, en un mot augmenter, par tous les Em. Zevort. — TroisJËme Itépublique. tu. — 5
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moyens possibles, la prospérité matérielle et morale du pays. « Peul-étre alors, au sein de cette France tranquille, apaisée, prospère, unie dans la République, un Gouvernement fort de votre contiance, justifiée par les gages répétés de modération, de sagesse et de fermeté qu'il aura pu donner, ce Gouvernement sera en droit de se lever et de dire : les mesures hardies que vous nous aviez conseillées et que nous avions toujours jugées dangereuses pour la République, le moment est venu de les réaliser. »
On est frappé, en relisant les discours de M. de Freycinel, de l'abondante variété de ses vues, de la souplesse de son éloquence, de la merveilleuse limpidité de son langage. Son talent rappelle celui deTliiers, mais il est plus correct, plus académique. L'ingénieur est plus littéraire que l'historien. Les deux hommes d'ailleurs, s'ils se ressemblent en quelques points comme orateurs, difTërent profondément comme chefs de Gouvernement. Autant M. Thiers s'obstinait dans ses idées, autant H. de Freycinet semblait peu tenir aux siennes ; autant la personnalité du premier était prépondérante, autant celle du second tenait peu de place et semblait effacée : elle était comme sa parole, un peu féminine et raffînée, souple et flexible mais nullement envahissante.
Sans s'opposer en principe à l'octroi d'une amnistie plénière, M. de Freycinet faisait de cette concession une question d'opportunité. La Chambre se rangea a son avis et repoussa la proposition Louis Blanc par 316 vois contre 115. On comptait dans la majorité S33 républicains dont 47 membres de l'Union républicaine. Quelques jours après le vote, dans une séance tenue par ce groupe, son président, M. Spuller, engageait ses collègues & prêter leur concours au Cabinet. » Pour répondre, leur disait-il, au vœu le plus manifeste et le plus légitime du pays, nous avons é. constituer, à soutenir, à faire fonctionner le Gouvernement que nous avons établi; or, par
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une véritable contradiction, il en est qui seraient parfois leatéa de contester, sinon de refuser, au nom de certaines tendances, à ce Gouvernement de leur choix, la force et les attributs nécessaires à tout Gouvernement qui veut vivre, se faire obéir, imposer à ses adversaires le respect et la crainte. » Ces sages conseils, émanant de l'ami le plus intime de Gambetta et qui reflétaient sàremenl sa pensée, furent applaudis comme ils le méritaient. Ils ne furent pas toujours suivis dans la pratique.
Quatre mois s'écoulent entre le rejet de l'amnistie plénière et la reprise, par Gambetta lui-même, de la proposition Louis Blanc. A son instigation une réunion officicutie des présidents des deux Chambres et des présidents des groupe» républicains du Parlement a lieu au ministère des Affaires Etrangères. M, de Freycinel est hésitant. M. Léon Saj, arguant du peu de temps qu'il a passé h la tête du Sénat, décline l'invitation qui lui est faite de prendre le premier la parole. Gambetta, en quelques mots, amène tout le monde à son opinion, et le Gouvernement converti dépose sur le bureau de la Chambre un projet de loi amnistiant, outre les condamnés de 1870-1871, tous les auteurs de crimes ou de délits commis jusqu'au 19 Juin 1880. La discussion s'ouvre le surlendemain, sur un rapport favorable de M. Jozon. M. Casimir- Périer combattit l'amnistie avec les arguments qu'avait employés M. de Freycinet le li Février précédent. H. de Freycinet la défendit mollement. M. de Cassagnac, plus modéré que d'habitude, Ht observer, non sans hnesse, que si la majorité du H Février avait ubangé, le Président du Conseil du li2 Février devait faire place h un autre homme poHtii^ue, h celui que tout le monde désignait comme le véritable agent de cette volte-face de la majorité el du Gouvernement.
C'est après ce discours que Gambetta descendît du fauteuil et réapparut à lu tribune. En quelques paroles
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paroles très nettes ildélinit son rôle dans la discussion : il n'est pas au-dessus du Gouvernement, mais au poste où la confiance de l'Assemblée l'a appelé ; s'il le quitte un instant, c'est pour ne pas regarder, égoïsie et intlifférenl, ce que font les autres, sans y prendre sa part de collaboration. Il faut faire l'amnistie, malgré l'élection Trinquet, parce qu'il y a un moment où, coûte que coûte, dans un pays de suffrage universel, de disputes ardentes dans les comices électoraux, il faut jeter un voile sur les crimes, les défaillances, les lâchetés et les excès communs. II faut la faire le plus tôt et le plus loin possible des élections générales, pour empêcher les adversaires de la République de l'exploiter ; il faut la faire parce que, si la France ne se passionne pas pour l'amnistie, elle est fatiguée, exaspérée d'entendre constamment se reproduire les débats sur l'amnistie, parce qu'elle demande à ses gouvernants de la débarrasser « de ce haillon de guerre civile, m parce que la question n'est pas mûre, mais « pourrie, » parce que l'amnistie n'inquiétera pas l'Europe et surtout parce que, à la veille du 14 Juillet, du jour ou l'armée, « suprême pensée, » reprendra ses drapeaux « hélas si odieusement abandonnés, » il faut mettre la pierre tumulaire de l'oubli sur les crimes et les vestiges de la Commune, il faut que tous sentent qu'il n'y a qu'une France et qu'une République.
Cette éloquente et vigoureuse apologie, que nous résumons Froidement, mais sans oublier un seul des arguments de l'orateur, entraîna le vote de la Chambre. Par 312 voix contre 126 le projet du Gouvernement fut adopté et immédiatement porté au Sénat, où il fut combattu par H. Jules Simon, défendu par HM. de Freycinet, Tirard et Hébrard, et repoussé par 145 voix contre 133. Fort heureusement pour le Gouvernement et pour l'amnistie, la Haute Assemblée ne voulut pas opposer un A'e«cto t>08 auxSlâ députés qui s'étaient prononcés pour ie projet : elle adopta, par 143 voix contre 138, un
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amendemeat transactionoel de M. BozérJan qui permit de retourner devant la Chambre. Celle-ci reprit à son compte un amendement de M. Labiche que le Sénat avait repoussé et le Sénat, cédant une fois de plui, finit par accepter, à l'importante majorité de 166 voix contre 97, un texte qui n'excluait de l'amnistie que 14 personnes.
L'amnistie de Louis Blanc, de Victor Hugo et de Gambelta, l'amnistie plénière était donc faite. Quels en furent les résultats ? Ils ne répondirent pas entièrement à l'attente de ses partisans ni ne justifièrent toutes les craintes de ses adversaires. Ceux qui revenaient en France après dix ans de bagne, de déportation ou d'exil, et qui n'avaient rien appris ni rien oublié, se montrèrent peu reconnaissants du grand acte de clémence et de pardon dont ils avaient bénéficié -, mais ils ne firent courir aucun danger b l'ordre public, et l'opinion resta fort indifférente à certaines rentrées tapageuses, préparées avec une savante mise en scène. Le seul résultat appréciable de l'amnistie fut d'enlever aux intransigeants une plate-forme électorale ; il est vrai qu'ils en trouvèrent immédiatement une autre i la revision et la suppression du Sénat qu'ils exploitèrent, du reste, avec peu de succès aux élections partielles ou aux élections générales. Pour toutes ces raisons Gambetta, avec son sens politique si affiné, avait été bien inspiré en fermant le livre de la guerre civile et en le fermant au bon moment, à la veille du 14 Juillet 1880, de la date enQn adoptée pour la célébration de la fête nationale.
L'anniversaire de la prise de la Bastille avait été choisi pour la remise à lous les régiments des drapeaux destinés à remplacer ceux que Bazaine avait livrés à l'ennemi. Entouré des ministres, des présidents des deux Chambres, de tous les membres du Parlement, M. Jules Grévy adressa de nobles et patriotiques paroles à l'armée, que la France entière accueillit avec une allégresse émue.
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u Le Gouvernement de )a République est heureux de se trouver en présence de celle armée vraiment aationale, que la France forme de la meilleure partie d'elle-même, lui donnant toute SB jeunesse, c'est-à-dire ce qu'elle a de plus cher, de plus généreui, de plus vaillant, la pènétranl ainsi de son esprit et de ses sentiments, l'animant de son ftme et recevant d'elle-même, en retour, ses Gis élevés à la virile école de la discipline militaire, d'où ils rapportent dans la vie civile le respect de l'autorité, le sentiment du devoir, l'esprit de dévouement, avec cette (leur d'honneur et de patriotisme et ces mâles vertus du métier des armes, si propres à faire des hommes et des citoyens... La France vous conQe, avec ces nobles insignes, la défense de son honneur, de son territoire et de ses lots. •>
Il était difficile de mieux caractériser l'armée nouvelle, sortie des entrailles de la nation et si heureusement réorganisée, au prix de dix ans de travail et de sacrifices. Paris s'était rendu en foule & Longctiamps, pour assistera cette émouvante cérémonie, où il avait apporté plus et mieux que la curiosité qu'il accorde d'habitude aux spectacles militaires. Au retourdu bois de Boulogne, en pénétrant au cœur de la cité, l'on était moins frappé du pavoisement de la voie triomphale que des modestes décorations des rues étroites, où l'on s'avançait sous un véritable dôme de fleurs et de bannières. Peu soucieux de l'anniversaire évoqué, le peuple ne comprenait qu'une chose : c'était bien sa fête que l'on célébrait et il y mettait toute son âme. On ressentit, ce jour-là, un peu du grand souffle et de l'ardente fraternité de la Fédération du siècle dernier. Paris a eu depuis bien des 14 Juillet : aucun n'a ofl'ert ce caractère ; et dans les grandes villes, dans les petites, dans les campagnes, même oubli momentané des divisions, même enthousiasme, même sympathie communicalive.
LA HEHtSE DES DRAPI^AUX 71
Après l'armée, la marine. Les fêtes île Cherbourg, au mois d'Août, furent comme un prolongement de celles de Paris. Le même personnel des chefs clus de la nation et des hauts fonctionnaires de l'État y figurait, et la joie populaire fut aussi grande. Mais la presse intransigeante y jeta sa note discordante, et, fait plus grave, la presse étrangère d'oulre- Rhin trouva, dans les journaux français, des motifs d'accusation contre Gambelta et des griefs contre la France. L'attitude oaturellement exubérante de Gambetla contrastait trop avec l'altitude volontairement effacée de M. Léon Say et avec l'attitude correcte jusqu'à la froideur de M. Jules Grévy, pour ne pas être exploitée par l'opposilton radicale. De quelques paroles dites dans un banquet, de quelques propos plutdt familiers, on concluait b des prétentions à la suprématie. Gambetta dut se justiHer, se laver de ces ridicules accusations; il le Ht publiquement, vigoureusement, rappelant les vraies règles constitutionnelles à ceux qui avaient établi une hiérarchie fantiisisle des trois Présidents. Les accusations cessèrent ou, plutôt, elles se produisirent sous une forme nouvelle et plus perlidemenl. M. Grévy, en toute circonstance, répétait ce qu'il avait dit le U Juillet, que noire politique était et voulait rester pacifique. H. Gambetta, qui n'était pas tenu à la même réserve, avait dîl à Cherbourg : n Si nos cœurs battent..., ce n'est pas pour un idéal de sanglanles aventures, c'est pour que ce qui reste de la France reste entier, et pour que nous puissions compter sur l'avenir, poursavoir s'il y a unejustice immanente dans tes choses, qui vient & son jour et à son heure. » La forme n'était pas heureuse, mais il fallait toute la mauvaise foi des journaux d'Extrême-Gauche et d 'Extrême-Droite pour voir dans ces paroles une menace de guerre, et il fallait toute la haine, doublée de peur, de la Gazette de l'Allemagne du JVord pour rappeler, b propos de ce discours, les violences
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historiques de Louis XIV et de Napoléon 1". La République française riposta hrulSilemtnl a \aGazetle de l'Allemagne du Nord que ses terreurs étaient simulées, qu'elles n'avaient d'autre but que d'agir sur l'opinion allemande, de la préparer â de nouveaux sacrifices, destinés à augmenter des armements déj^ formidables.
Le récit des discussions relatives à l'amnistie et des fêles auxquelles l'adoplion de l'amnistie donna tout leur éclat nous a conduit & la fin du mois d'Août D^tiO, presque à la veille de la chute du Cabinet. Il nous faut reprendre maintenant, au jour le jour, l'bistoire du Ministère de Freycinet et relater des événements non pas de moindre portée, mais de moindre retentissement. Nous ne romprons de nouveau l'ordre chronologique que pour rejeter à la Qn de ce chapitre les deux grandes lois d'enseignement, en leur accordant la place prépondérante qu'elles mérilent et qu'elles ont tenue en réalité sous cette administration.
Les premiers jours de l'année 1880 furent consacrés à l'installation du nouveau Cabinet et, comme de coutume, h des mouvements préfectoraux et judiciaires. Le premier comprit 18 préfets et 61 sous-préfets; le second, 36 membres des parquets. Il n'est pas jusqu'au minisire de la Guerre, le général Farre, qui n'ait osé porter une main bardie sur l'arche sainte des bureaux de la Guerre. Dès louverturc de la session ordinaire, la vie parlementaire fut assez active. M. Duvaux avait déposé une proposition abrogeant la loi de 1874surraumônerie militaire : le ministre y adhéra formellement. Un autre membre du Gouvernement, H. Hagnin, montra la même netteté et la même décision : en réponse à une interpellation de MM. Lenglé et Haentjens, il revendiqua pour le ministre l'initiative et la responsabilité des
LE DROIT DE RÉL'NIÛN TH
conversions. H. Jules Ferry, lors de la discussion en première délibération de la proposition Camille Sée, ne fut ni moins ferme ni moins affirmatif dans son opposition aux interuaU déjeunes filles. « Les établissements à créer sont des externats, disait l'article 2, Des internats pourront y étre annexés sur la demande des Conseils municipaux et après entente entre eux et l'État. » La Chambre adopta la proposition par 347 voix contre 123.
Le Gouvernement montra plus de timidité et d'hésitation dans la dissuasion du projet de loi sur le droit de réunion, bien que le ministre charf^é de porter la parole en son nom, H. Lepère, appartînt au groupe de l'Union républicaine. La Commission et son rapporteur, M. Naquet, soumettaient à la Chambre un texte très large qui supprimait l'autorisation préalable et la remplaçait par une déclaration faite au maire, vingt-quatre heures avant la réunion et signée d'un seul citoyen. Le maire donnait récépissé de la déclaration; s'il le refusait, un récépissé de télégramme ou la déclaration de quatre témoins pouvaient le remplacer. Le délai de vingtquatre heures est réduit à deux heures et la déclaration est supprimée, si la réunion doit se tenir dans une com< muue de moins de 3000 habitants, si elle doit être électorale, si elle est provoquée par un sénateur, un député, un conseiller général ou un conseiller d'arrondissement dans la circonscripfion qui l'a élu. Les organisateurs ou les assistants ont le droit de modifier, en cours de séance, le caractère de la réunion. Les réunions sur la voie publique »ODt interdites. Le président de la réunion peut être désigné par te signataire de la déclaration ou élu en séance. L'autorité peut déléguer un fonctionnaire de l'ordre administratif ou de l'ordre judiciaire, investi du droit de dissolution, dans les cas suivants : st le président fait défaut, si un tumulte le produit, si la réunion se tient sur la voie publique.
74 Le MINISTÈRE DE FBEÏCINET (28 Dec. 1879-23 Sept 1880)
Ni le Cabinet W&ddingtoQ ni le Cabinet de Freycinet n'acceptèrent ce projet qui leur semblait contenir des dispositions incompatibles avec le maintien de l'ordre public. Ils se rallièrent à un projet beaucoup plus restrictif que combattit Louis Blanc, partisan de la liberté absolue, Bans limites de réunion cl d'association. Un membre de l'Extrême Cauche, M. Madier de Montjau, et un membre de la Gauche radicale, H. Brisson, s'élevèrent contre la thèse de Louis Blanc. H. Madier de Hontjau, opportuniste pour une fois, n'admettait qu'un droit de réunion prudemment limité. M. Henri Brisson craignait que la liberté d'association ne profilât qu'au cléricalisme, qu'il définissait ainsi : « C'est un ennemi qui se place volontairement en dehors de la société française, qui tend h nous faire revenir sur tout notre droit civil et successoral, sur les plus solides conquêtes de la Révolution française, conquêtes que vous voulez assurément maintenir contre le spectre en question. » La définition convenait mieux à l'ullramontanisme militant qu'au cléricalisme, appellation vague et trop compréhensive. Après le rejet, par 304 voix contre 130, du système de Louis Blanc, le Ministère se Ct mettre en minorité, par 362 voix contre I6i, en demandant que l'objet de la réunion fût précisé dans la déclaration ; en revanche il obtint, par 257 voix contre 180, l'interdiction des clubs, c'est-à-dire des réunions à caractère permanent.
Le mois de Janvier vit disparaître trois hommes politiques d'inégale valeur et d'inégale notoriété qui, tous les trois, avaient contribué à l'établissement du nouveau régime par une adhésion opportune, par la collaboration & la Constitution ou par les luttes soutenues contre le régime précédent. M. deMontalivel, l'ancien ministre et l'historien de Louis-Philippe, est le type de ces conservateurs ralliés & la République, qui, à la lumière des événements, ont reconnu l'impossibilité