‹ Histoire de la troisième république (volume 2)Chapitre 26 sur 145 · LES DEUX SCRUTINS · texte numérisé non relu

LES DEUX SCRUTINS

République, pour soq frère, pour le mÎDÏBtrede l'Intérieur, pour elle-même, et elle en sortait par le moyen le moins compromellant. C'est également un vole de lassitude que rendit le Sénat, après l'interpellation de H. Batbie sur la fermeture des Établissements libres où les congrégations dissoutes s'étaient reconstituées. Malgré H. Bocher qui défendit une fois de pluset trëséloquemment, comme toujours, la loi du 1S Mars 1850, l'ordre du jour pur et simple réunit 17 voix de majorité. Le Cabinet allait se trouver en présence d'une difficulté beaucoup plus grave que celles qu'il avait rencontrées depuis sa formation. Dans son discours du SI Janvier Gambetta avait dit : • Vous vous présenterez avec confiance au jugement du pays, quel que soit le procédé de consultation que vous adopterez pour interroger le suffrage universel. » La question du scrutin de liste ou du scrutin uninominal était, en efi'et, depuis longtemps posée et elle devenait brûlante il l'approche des élections générales. La doctrine du parti républicain n'avait jamais varié depuis 1848 : ses préférences étaient pour le scrutin de liste par département, et si le scrutin d'arrondissement l'avaitemporté en 187u ii l'Assemblée nationale, il n'avait dû cette victoire très disputée qu'à M. Dufaure qui s'était déclaré en sa faveur. Le scrutin d'arrondissement n'a ni tous les défauts que lui attribuent ses adversaires, ni toutes les vertus que lui attribuent ses partisans. Quant au scrutin de liste, nous lui reconnaîtrons toutes les supériorités que l'on voudra, mais en faisant cette réserve qu'il sera pratiqué par un Président du Conseil très inQuent, très populaire, très obéi qui dressera, non pas une liste, mais autant de listes qu'il y aura de départements, et qui saura dans chaque département faire taire les rivalités de clocher, imposer à ses partisans les sacrifices nécessaires et pratiquer ce large éclectisme, sans lequel il est impossible de faire sortir du pays une représentation vraiment nationale.

m LE MINISTÈRE DE JULES FERRY (33 Sept. 1880-11 Nov. 1881]

En théorie le scrutin de liste vaut mieux que le scrutin uninominal ; dans la pratique tout dépend de la main qui se sert de cet instrument, dangereux pour les maladroits.

Si à la question de scrutin ne s'était pas mêlée une question de personnes, la liste edtcertainementtriomphédans les deux Chambres. Mais les adversaires de Gambetta, peu soucieux au fond dumode de votation, uniquement préoccupés de ruiner h l'avance sa prétendue dictature, chercbèrent & opposer puissance à puissance, au chef de la majorité le chef de l'État dont les répugnances pour le scrutin de liste, quoique récentes, n'étaient un mystère pour personne. La lutte étant entre H. G&mbetla et H. Grévy, l'issue n'en était douteuse que dans la Chambre. On savait que plusieurs ministres étaient hostiles au scrutin de liste, on savait que la Gauche était très divisée sur la question, mais de longue date on connaissait l'influence persuasive du grand enchanteur et l'on pouvait tout attendre de son intervention dans le débat.

La proposition de H. Bardoux, en faveur du rétablissement du scrutin de liste, avait été déposée dés le mois de Juillet 188(1. La Commission chargée d'étudier cette proposition comptait 8 partisans du scrutin uninominal et 3 partisans du scrutin de liste. Lorsque le Président du Conseil comparut devant la Commission, pour faire connaître l'opinion du Gouvernement, il déclara qu'il resterait neutre, comme s'il était permis à un Cabinet responsable de rester neutre dans une affaire de cette gravité. M. Jules Pen-y donna de détestables raisons pour expliquer son abstention et celle de ses collègues : ils ne voulaient pas diviser la majorité en intervenant. Comme si la majorité n'était pas déjà divisée et profondément ; comme si la division ne devait pas se produire, encore plus grave, entre la Chambre et le Sénat ; comme si le divorce n'allait pas éclater entre l'élu du Parlement, M, Crévy, et l'élu de ta France républicaine,

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M. Gambella. Une dÉclaralion de fraoche hostilité au scrutin de liste, faite par H. Jules Ferry, eût mieux valu que sa déclaration de neutralité qui n'était qu'un aveu d'impuissance; elle eut peut-être modifié le vole de ta Chambre ; elle eût eu certainement, au point de vue de ia netteté des situations, de moins funestes conséquences.

Le 16 Mai, M. Boysset lut à la Chambre un rapport peu concluant contre le scrutin de liste, où des personnalités déplacées contre Gambetta tenaient lieu d'arguments. Le 19 Mai, la discussion commença par un discours de M. Bardoux, plein d'élévation et de mesure. M. Roger lui répondit avec beaucoup de force et de tact, sans se laisser entraîner aux récriminations de M. Boysset et Gambetta prit la parole. Aussi bien inspiré qu'en ses meilleurs jours, il fit entendre à ses collègues, sortis du scrutin d'arrondissement, tes plus dures vérités ; il leur montra, dans l'emploi du scrutia de liste, le seul moyen de relever le niveau de la représentation nationale et il termina par la célèbre adjuration du poète latin : « Et pr opter vitam Vivendi perdere causas. » « N'allez pas, pour vivre, perdre tout ce qui vaut que l'on vive. »

Personne ne répondit à Gambetta et i43 voix contre 235 décidèrent de passer à la discussion des articles ; l'article premier fut ensuite adopté par ^67 voix contre ^OS. Le scrutin de liste avait triomphe.

Le ^8 Mai, Gambetta était à Cahors et, dans un discours prononcé au concours régional de cette ville, il défenditchaleureusement l'institution sénatoriale. C'était d'une habile politique ; c'était une réponse à M. Barodet et à ses collègues (le l'Extrême Gauche qui avaient demandé, le 1^ Mars précédent, la suppression du Sénat ; c'était surtout une conviction bien arrêtée chez le Président de la Chambre et exprimée avec quelque solennité devant ses compatriotes.

144 LE MINISTÈRE DE JULES FERBV (23 Sept. I8S0-U Nov. t88t)

De retour à Paris, le 31 Mai, Gambetta iasiste ofQcieuseineat auprès de ses collègues pour que l'on ajourne la proposition de revision ; M. Barodet le demande lui-même. Ni H. Gambetta ni M. Barodet ne sont écoutés. La proposition est discutée; appuyée par MU. Clemenceau, Naquet et Madier de MonLjau, combattue par le Garde des Sceaux et le Président du Conseil, elle est rejelée par 245 voix contre 184, et ce vote prive Gambetta d'un puissant moyen d'action sur le Sénat qui désormais ne redoute plus rien pour lui-même.

La Commission sénatoriale du scrutin de liste ne comprenait qu'un membre favorable, H. Millaud, sénateur du Rhône. Elle ne jugea pas même nécessaire d'appeler devant elle le Président du Conseil; elle écouta avec complaisance deux de ses membres, HH. Cherpin et Oudet, alléguant, avec une convenance constitutionnelle douteuse, l'opinion bien connue du Président de la République, et elle chargea son rapporteur, H. Waddington, de conclure au rejet pur et simple de la proposition de loi votée par la Ctiambre. M. Waddington, • tempérament gris perle, comme son pantalon, » se montra pourtant plus agressif contre Gambetta que ne l'avait été M. Boysset àla Chambre des Députés. Il prétendit que le rétablissement du scrutin de liste aurait pour résultat de rouvrir la porte au plébiscite < sur un nom on sur une chose. • Sa principale objection contre ce mode de votation était enfantine. Le député, élu au scrutin de liste et au suffrage universel par le département tout entier, disait-il, aura une situation supérieure au sénateur, élu également par le département tout entier, mais au suffrage restreint. L'esprit de la Constitution, qui a voulu donner la prépondérance au Sénat, serait donc faussé.

Ces pitoyables raisons furent reproduites en séance par M. Waddington et par H. Jouin. Le scrutin de liste fut défendu par MM. Millaud et Dauphin. Hais la discussion

LE SCRl'TIN DE USTE REJETÉ 14S

était impuissaole & modiRer l'opiDion du Sénat dont un uiembre avait dît ce mot caractéristique : < Si j'avais appris ce matin la mort de Gambette, j'aurais voté ce soir le scrutin de liste. > Triste présage I Gambetta mourait, en effet, à dix-huit mois de là; le Sénat rétablissait le scrutin de liste, et la première application du système, faite à contresens, était la coadamoation formelle de ce mode de votation. Au mois de Juin 1881 le scrutin de liste fut repoussé par 148 voix contre 114: 43 sénateurs de Gauche, et parmi eux tous les amis personnels de H. Grévy avaient uni leurs voix à celles de la Droite. Au lendemain de ce vote, l'organe le plus accrédité des monarchistes, l'Union, écrivait: < L'événement aura eu t'heureux effet de jeter un trouble profond dans le Gouvernement de la République. > Et l'un des adversaires les plus intelligents de l'opportunisme et de son chef, M. Sigismond Lacroix, pouvait dire : * La défaite de M. Gambetta devant le Sénat, devant la Droite du Sénat ne le diminuera pas. > It n'y avait, en eiTet, de diminués que le Président de la République, le Cabinet et le Sénat lui-même.

Personne n'a mieux fait ressortir la faute capitale commise ce jour-là que l'étincelant polémiste dont nous citions tout à l'heure le mot spirituel et méchant sur M. Waddington. J.-J Weiss' a démontré surabondamment, dans une langue admirable de clarté et de verve, langue que les hommes politiques parlent et écrivent trop rarement, quel intérêt il y avait pour tous les partis à ménager la force gouvernementale énorme que M. Gambetta incarnait en lui avant le 9 Juin 1881 ; â quelle funeste inspiration on a obéi en rejetant une réforme utile et nécessaire, uniquement par acception de la personne qui la proposait et combien le

ËDs. Zevort. ^ Troisième République-

140 LE HINISTÈRE DE JULES FBRRÏ {i'i Sept. 1880-11 Nov. 1881)

Cabinet du 23 Septembre fut imprévoyant et impolitique, en se refusant & choisir entre Gambetta et ses adversaires sénatoriaux. L'attitude du Ministère n'eût eu un sens que s'il avait pu espérer gouverner sans Gambetta, en dehors de tui ou contre lui. Il rie le pouvait pas, et c'est parce qu'il ne le pouvait pas, parce qu'il n'osait plus aborder de face la Chambre des députés, à partir du 9 Juin, sans l'appui de Gambetta, qu'il a commis toutes les fautes dont nous présenterons l'énumération dans le récit de sa politique coloniale et de sa politique extérieure.

Entre la discussion sur le scrutin de liste à la Chambre et au Sénat, s'était placée une nouvelle interpellation sénatoriale sur la substitution, dans les hôpitaux de Paris, des infirmières laïques aux religieuses. L'interpellation s'adressait au directeur de l'Assistance publique, M. Cb. Quentin; mais le directeur de l'Assistance publique n'était pas sénateur et il ne put se défendre : sonchefhiérarchique, H.Constans, le défendit et sans succès, puisque le Sénat émit un blâme par 135 voix contre 120; ce vole n'eut pas plus d'effets politiques que celui qui avait atteint le ministre, dans l'interpellation qui visait H. Hérold.

Une seule nomination importante doit être rappelée, au mois de Juillet 1881 : celle de M. Camescasse comme préfet de police en remplacement de M. Andrieux. Le Gouvernement n'avait pas abandonné M. Andrieux dans ses démâtés avec le Conseil municipal, mais il avait saisi pour le remplacer l'occasion d'un dissentiment avec lui sur un point de doctrine : les pouvoirs respectifs de l'État et ceux du Conseil quant au budget de la police.

Le refroidissement, qui s'était fatalement produit entre le Président du Conseil et le Président de la Chambre après le 9 Juin, avait mis un véritable malaise dans le monde parlementaire. D'autre part la Chambre, dont les pouvoirs expi-

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