INTERPELLATION DU 38 JUILLET
raient t« 14 Octobre et qui était tenue dans l'ignorance de la date des élections générales, se montrait agitée et nerveuse. Aussi éprouva-t-elle ud véritable soulagement, lorsque H. Clemenceau interpellaH. Jules Ferry sur ce sujet palpitant, le 38 Juillet. A la question de H. Clemenceau, posée en termes modérés, le ministre répondit que la fixation des élections était une des prérogatives essentielles du pouvoir exécutif; il ajouta que le Gouvernement avait décidé de fixer les élections générales & une date aussi rapprochée que possible du 31 Août. Celte nouvelle surprit tout le monde : l'appel, par le général Farre, d'une partie des réserves de l'armée active au mois d'Aoât, avait fait croire que les élections n'auraient lieu qu'en Septembre. M. Clemenceau remonte & la tribune, adresse une violente apostrophe au Gouvernement et dépose un ordre du jour déclarant que * la fixation inattendue des élections générales à une date très rapprochée, alors que la convocation des réservistes indiquait une date ultérieure, aurait le caractère d'une surprise et constituerait une manœuvre électorale. > M. Jules Ferry oppose à M. Clemenceau une demande d'ordre du jour pur et simple : on vote, et l'ordre du jour pur et simple réunit seulement 214 voix contre 201. La majorité comprenait 4 ministres, 6 soubaecrélaires d'État et 3 membres de la Droite. Telle fut la dernière bataille livrée par le Cabinet du 33 Septembre devant la Chambre de 1877. Avec 7 voix déplacées, le Ministère était en minorité et forcé de se retirer, à la veille de ta consultation du eorps électoral, l'acte le plus important d'un régime qui repose sur le suffrage universel. Le lendemain de cette pauvre victoire, qu'un Gouvernement plus fier eût considérée comme une défaite, le Président du Conseil faisait, par décret, convoquer les électeurs pour le 31 août.
11 n'y eut pas trace de pression, voire d'ingérence officielle
1M LE MINISTÈRE DE JULES FBRRV (23 Sept. IgSO-U Nov. ISSI)
dans les élections du SI Août. Immédiatement après la séparation des Cliambres le ministre de l'Instruction Publique adressait aux recteurs une circulaire qui fut comme le type des documents semblables adressés par les autres oiinistres à leurs subordonnés. La réserve la plus scrupuleuse était recommandée au corps enseignant et aux administrateurs. On ne songe pas à réduire les maîtres au rùle de spectateurs indifTérents des grands débats oii l'avenir du pays est engagé, mais le Gouvernement ne veut, en aucun cas, a aucun degré, faire de l'instituteur un agent électoral & son usage, ni souffrir qu'il devienne de gré ou de force l'agent électoral de qui que ce soit.
Les élections de 1881 furent donc entièrement libres. Elles se distinguèrent encore des élections de 1877 h un autre point de vue : la période électorale, grâce en partie à son peu de durée, fut absolument calme et pacifique. Les partis et te Gouvernement attendirent, pour adopter un programme, que Gambetta eût formulé le sien. 11 le fit dans son discours de Tours et il serait naîf de s'étonner que le discours de Tours ne soit pas calqué sur le discours de Cahors : les graves incidents que nous avons rappelés les séparent. Le chef de la majorité demande donc une revision partielle de la Constitution, portant uniquement sur le mode de recrutement et les attributions du Sénat, l'élection des sénateurs inamovibles par le Congrès, la réforme judiciaire, la décentralisation administrative, la suppression du volontariat d'un an, la réduction du service militaire, l'impôt sur le revenu, le maintien mais aussi l'exécution intégrale du Concordat, la suppression des biens de main-morte; & l'extérieur, la politique des mains nettes et des mains libres. On voit quelle était la modération du programme que Gambetta avait défendu, sur • le Mont Aventinde la démocratie, • dans la première circonscription de Belleville. Il était intéressant
LA HIltlSION I HtTIGÉE ■ 14!l
d'apprendre comment le Gouvernement accueillerait la partie la plus hardie et la plus neuve de ce programme, la revision et, dans la revision, ce point unique : le nombre des délégués sénatoriaux de chaque commuae proportionné au nombre de ses habitants.
Il l'accueillil vraiment Tort bien. Dans son discours de Nancy, prononcé le 10 Âoilt, Jules Ferry se déclara pour la revision : il la voulait seulement i tempérée, » « partielle, * « mitigée, » « amiable, » « de gré h gré, » et surtout h opportune. H II déplora les votes du Sénat sur l'obligation et la laïcité. Cette grande réforme avait, en effet, été ajournée à une autre législature parce que Jules Simon, transformant le Sénat eu Concile et lui arrachant un Credo, avait fait accepter par la Haute Assemblée, à la majorité de 139 voix contre 126, h un acte de respect et d'adoration envers la divinité, ti La majorité de la Chambre qui pensait, comme H. Jules h'erry lui-même, que l'on ne met pas Dieu aux voix, rejeta l'amendement sénatorial. Hais M. Jules Ferry, qui avait laissé une majorité sénatoriale se former contre le scrutin de liste, étaît-il autorisé à se plaindre qu'une majorité, composée & peu de chose près des mêmes éléments, se fût formée contre la plus importante des lois scolaires ?
A Nancy comme h Paris le Président du Conseil recommandait l'union aux républicains et lançait celte affirmation inattendue et un peu risquée, que la Gauche républicaine et l'Union républicaine constituaient un des meilleurs ménages parlementaires que l'on pdt rencontrer. En somme le Président du Conseil avait capitulé devant le Président de la Chambre dont il disait ailleurs qu'il serait au besoin « son premier lieutenant. xAprës le discours de Nancy, un journal pouvait écrire ces mots : « Le seul homme qui pût contenir l'envahissante fortune de H. Gambetta a fait sa soumission. » Tous subissaient soa influence, à part un petit groupe de répu-
150 LE HtntSTÊEIB DE JO'LES PERKV [23 iiepl. 1880-14 Nov. tSSl)
blicains d'Estréme Gauche qui demandaient, avec H. Glémeaceau, la suppressioa du Sénat, du PrÉsideat de la République, du budget des Cultes. Ce groupe contenait momentanément les violents par l'exagération de son programme ; mais les violents ne devaient pas tarder à se détacher de H. Clemenceau comme ils se détachèrent de M. Gambetta, le 17 Août, à Charonne. Les « esclaves ivres » empêchèrent le grand orateur de se faire entendre et inaugurèrent ces réunions tapageuses, ce régime « de servitude par la violence, » qui est la négation même de la liberté.
Elu dans la première circonscription de Belleville, mis en ballottage dans la seconde, Gambetta se désista dans ci:lle-ci, entre le premier et le second lourde scrutin. C'était sa réponse à ceux qui l'avaieut accusé de vouloir se faire plébisciter. Quelques-uns de ses accusateurs, élus à Paris au premier tour, maintinrent au second leur candidature en province et furent élus, ce qui était d'ailleurs fort légitime et ne mettait nullement en péril les institutions républicaines.
Aux élections des 21 Août et 4 Septembre 1881, plus de 5 millions de sulTrages furent accordés aux républicains, contre 1.700.000 aux moaarchisles de toutes nuances. La Chambre de 1877 avait compté au maximum 394 républicains contre 141 réactionnaires; le nombre des républicains, après les élections générales de 1881, fut porté à 4€7 et celui des réactionnaires réduit à 90. H. Jules Ferry avait prédit juste : l'opposition avait perdu plus de cinquante voix.
Le mois de Septembre aurait été très calme, en l'absence de tout événement politique un peu notable, sans les discours que prononcèrent au Neubourg H. Gambetta, à Saint- Dié M. Jules Ferry et sans le Manifeste lancé par l'Extrême Gaucbe contre le Ministère. Au Neubourg M. Gambetta engageait ses auditeurs et tout le parti républicain h marcher d'une manière pondérée et modérée. Il déclarait qu'il serait
HAMriiSTe DE l'ëxtrémb gaucue 151
peu sage de remettre en questioa, dès la renlrée de la Chambre, la législation électorale. Â Saial-Dié H. Jules Ferry laissait percer son désir de rester au pouvoir, après l'éclatante manifestation du suffrage universel qui pouvait s'interpréter comme une approbation de sa politique.
MM. Deiattre et Louis Blanc avaient demandé au Président du Conseil, vu la gravité renaissante des alTaires d'Afrique, de convoquer les Chambres. M. Jules Ferry s'y refusa, parce qu'il existait deux Chambres des députés, celle de 1877 qui devait vivre Jusqu'au 14 Octobre et celle de 1881 qui vivait virtuellement depuis les scrutins du 21 Août et du 4 Septembre : or l'existence de deux Chambres des députés équivalait & l'absence totale de Chambre et c'était le Gouvernement qui s'était, par sa faute, placé dans celte situation inextricable. Au sortir de l'entrevu&que le Président du Conseil leur avait accordée, les délégués de l'Extrême Gauche résumaient ainsi, dans un Manifeste peu patriotique à leurs électeurs, la politique du Cabinet Ferry : * L'embrasement de l'Afrique n'est pas le seul malheur qui soit sorti de cette fatale expédition de Tunisie. A qui est-il nécessaire d'apprendre qu'elle risque de briser les liens qui nous unissent à l'Italie ; qu'elle a inquiété l'Espagne ; qu'elle a éveillé les défiances de l'Angleterre ; qu'elle nous a présentés à l'Europe comme toujours tourmentés par l'esprit de conquête et que là est le secret de l'artiGcieux empressement mis par M. de Bismarck & l'encourager ? »
Etudions donc d'un peu près la politique extérieure qui provoquait de si amères, de si injustes critiques. Nous avons indiqué les changements introduits dans le personnel de l'administration centrale par M. Barthélémy Saint- Hilaire. Avec ces changements avaient coïncidé l'envoi de
15^ LE MINISTÈRE DE JULES FERRY (SI Sept. IBSO-14 Kov. ISSl)
M. de Mouy comme mioistre de France h Athènes et celui d'un député, M. fioissy d'Anglas, comme ministre de France au Mexique. Les relations diplomatiques avec ce pays, interrompues depuis la malheureuse guerre de Napoléon 111, se trouvèrent reprises, Au même moment se place l'occupation j>ar l'Angleterre des Nouvelles-Hébrides que le vice-am<rat Dupelit-Thouars avait visitées en 1877 et qu'il pouvait occuper alors aussi facilement que le fit l'Angleterre trois ans f)lus tard; mais l'opinion en France avait une défiance maladive de tout ce qui ressemblait à une conquête raéme pacifique, sans argent dépensé ni sang versé, et le Gouvernement n'était autorisé h sortir de son recueillement que pour jouer sa partie dans le concert européen, aux conditions fixées par le Congrès de Berlin.
La question d'Orient en était toujours au même point. Le 23 Septembre et le 4 Octobre 1880, la Porte faisait au sujet ijes affaires d'Arménie, du Monténégro et de la Grèce des réponses qui semblaient un défi ft l'Europe. Huit jours plus tard le vent avait changé, les dispositions étaient plus con- «iliantes et, par la Note du là Octobre, la Turquie s'engageait à livrer Dulcigno au Monténégro.
Hais la Turquie, avec l'appui secret de M. de Bismarck, ne faisait une concession sur un point que pour résister sur un autre ; elle se refusait à exécuter les décisions de la Conférence de Berlin, relatives au tracé turco-grec. Dervich Pacha, chargé de remettre Dulcigno aux Monténégrins, ne s'acquittait de sa mission que le HG Novembre, malgré la Ligue albanaise, et la flotte internationale, qui n'attendait que ce prétexte, se disloquait. La question grecque revenait encore au premier plan. M. Barthélémy Saint-Hilaire, pour en finir, proposa un arbitrage aux puissances : la Porte refusa de s'y soumettre, le sultan réunit les ambassaiJeurs des puissances à Constantinople pour s'entendre direc
LA MISSION THOHASSIN 1S3
tement avec eux et la solution fut de nouveau reculée. C'est alors que furent publiées, dans les journaux de Vienne et de Londres, trois circulaires de M. Barthélémy Saiat-Hilaire des 24 et 28 Décembre 1880 et 7 Janvier 1881 ; elles étaient conçues en ternies peu sympathiques pour la Grèce dont la France avait embrassé chaleureusement la cause sous les deux Ministères précédents. Ce revirement amena une interpellation de M. Anlonin Proust h la Chambre, suivie d'un ordre du jour approuvant la politique de paix pratiquée par le Gouvernement (7 Février 1881). Quinze jours après, nouvelle interpellation provoquée celle- Ib par la publication au Livre Bleu anglais de deux lettres d'Edwin Corbelt, ministre d'Angleterre à Athènes, qui donnaient des détails sur la vente de 30.000 fusils fram^ais aux Crées et sur la mission projetée du général Thomassin. L'interpellation Devès se termina par le vote de l'ordre du jour pur et simple. Nous ne l'avons rappelée que pour signaler le discours que pronomja Qambetta, sur une mise en demeure courtoise de M. Pascal Duprat. Le Président de la Chambre se défendit d'avoir exercé la moindre action sur le Ministère en fonctions el sur celui qui l'avait précédé. Il avait certes des opinions personnelles sur la politique extérieure, mais il s'imposerait la plus grande réserve, jusqu'au jour où il conviendrait à son pays de le désigner nettement pour un autre rôle.
Une troisième interpellation faite au Sénat par le duc de Broglie sur le même sujet le 34 Février, une quatrième h la Chambrepar M. Clemenceau le 5 Mars, avança peu la question grecque. Au mois de Mai seulement, par une convention en date du a, la Grèce accepta le tracé modifié par la Conférence de Constantinople. Cette convention prescrivait aux Turcs d'évacuer, dans le délai de cinq mois, les territoires cédés à la Grèce. Dès lors l'attention de notre oflice des Affaires
Id4 le HINISTÈRE de JULES TEtlBY (£3 Sepl. 1880-14 Hov. ISBl) Étrangères pouvait se reporter de l'Orient sur l'Afrique et de la politique extérieure sur la politique colooiale.
Maîtresse de l'Algérie, la France ne pouvait se désinléresser de ce qui se passait dans la Tunisie qui n'est qu'un prolougemeut de l'Algérie ; nous avons, en effet, 300 kilomêlres de frontières communes avec la Tunisie et nous possédions pour 100 millions de francs de la dette luDisIennequi s'élève à 125 millions. Nos intérêts dans la Régence étaient énergiquement défendus par notre consul général, H. Rouslan.Ceux de l'Italie l'étaient avec plus d'àpreté encore par son consul, H. Massio. A son instigation une délégation de la colonie italienne de Tunis avait été saluer le roi Humbert à Palerme, lors de son premier voyage en Sicile. H. Hassio avait de plus très habilement exploité l'émotion qui s'était emparée du monde musulman, depuis la guerre des Russes contre les Turcs, enveloppé d'intrigues compliquées le Bey Mohammed esSadocket poussé ce souverain, absolu mais faible, à refuser toute faveur et toute justice à nos nationaux. Uno Société marseillaise acquiert-elle le domaine de l'Enfida, un juif de Gibraltar, Joseph Lévy, sujet anglais, prétend exercer sur l'Enfida le droit de Cheffaa et il faut recourir au Cheikh-ul- Islam, qui, de Constantinople, déclare la Société marseillaise légitime propriétaire. Battu sur ce terrain, M. Massio cherche à nous faire retirer les travaux de chemin de fer qui nous ont été concédés. La Société Bdne-Guelma reçoit l'ordre de ne pas poursuivre la ligne de Tunis à Sousse. Avec une Chambre qui redoutait jusqu'aux apparences d'une guerre, ces manquements à la parole jurée, auraient pu rester impunis, ces violations de contrats auraient pu durer )ong< temps, malgré les énergiques réclamations de M. Roustan, si le Bey, mieux obéi chez lui, avait au moins réussi à empêcher les incursions des tribus de la frontière sur le territoire algérien.
LA KROUHIHIE 155
Les plus indépeadaDtes de ces tribus, et aussi les plus pillardes occupaieQl une région montagneuse, la Khroumirie, comprise, au oord-ouesl de la Régence, entre la Hedjerdah et la mer. Leurs incursions dans les cercles de la province de Coastantine les plus rapprochés de la frontière étaient constantes et toujours accompagnées d'actes de banditisme, de rapines et d'enlèvement de bestiaux. Le 30 et le 31 mars elles pénétraient en force sur notre territoire et livraient, au sud de la Calle, b. quelques compagnies rassemblées h la hdte, un combat en régie qui durait plusieurs heures. Il était temps d'aviser. Le Gouvernement français lut, le 4 Avril, au Sénat et à la Chambre des Députés, une Déclaration où il annonçait que toutes les mesures étaient prises pour mettre Qn à une situation intolérable. La Déclaration rencontra un assentiment unanime. Au Luxembourg comme au Palais-iBourbon, on crut évidemment qu'il s'agissait de quelques mesures de police, de quelques opérations de gendarmerie ; le Gouvernement le crut comme les Chambres, et ni ce jour-lfa, ni lorsqu'il demanda pour ces opérations un crédit de 6 millions qui fut accordé sans marchander, il ne fut parlé de guerre, de conquête ou d'annexion. Le II Avril, en réponse à une interpellation de M. Janvier de la Motte, le Président du Conseil répète qu'il ne poursuit pas de conquête, et la Chambre par SU voix contre 124 lui vote un ordre du jour de pleine confiance. Le 12 Mai, au moment même oii H. Roustan et le général Bréarl étaient encore au Bardo, il répudie une fois de plus tout projet d'annexion et le 19 Hai le traité de Kasar-Said ou du Bardo est voté à l'unanimité dans les deux Chambres, après des réserves vagues, timides de HM. Clemenceau, Deiafosse et Cunéo d'Ornano à la Chambre, de H. de Gonlault-Biron au Sénat.
On le voit, dès le premier jour, le Gouvernement s'est
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défendu de vouloir et de faire la guerre. Si le géaéral Faire réunit en trois .semaines uoe armée de ^6.000 hommes, ce n'est pas pour faire la guerre, c'est pour replacer des tribus rebelles eous l'autorité du Bey. On a même offert au Bey de coopérer avec ses troupes au rétablissement de l'ordre ; il a refusé et protesté; malgré lui et sans lui nos soldats n'en poursuivent pas moins l'œuvre cummeacée qui doit être tout h son profit aussi bien qu'au nôtre. Jusqu'à la fin de l'expédition, même dans ses discours du mois de Novembre, H. J. Ferry a affirmé le caractère pacifique de notre intervention, et il ne pouvait pas faire autrement, puisque la Constitution de ISTii subordonnait toute déclaration de guerre au consentement du Parlement.
Or l'opposition du Parlement français h la guerre était plus à craindre que celle de l'Europe à notre expansion coloniale. La lettre de lord Salisbury du 7 Août 1878 laissait carte blancbe & notre Gouvernement et, bien avant les engagements des 30 et 31 Mars, il aurait pu réprimer les brigandages des Kbroumirs et les menées des Italiens. Les protestations de la Porte, revendiquant sur la Régence une suzeraineté qu'elle n'avait jamais exercée de fait, n'étaient pas plus redoutables que celles du Bey lui-même se réclamant de cette suzeraineté. Il suffit, pour les arrêter et répondre aux Notes des il Avril et 3 Mai, que M. Tjssot tint un langage très ferme â Constantinople. Le 7 Mai, il déclara que la France verrait un casiis belli dans l'envoi des navires ottomans à la Goulette ; les navires ottomans ne partirent pas. Quant 6 l'Italie, ses réclamations, plus bruyantes, eurent le même insuccès. Il était diiîicjle de prendre au sérieux les craintes d'une puissance qui ne s'était jamais inquiétée de la présence des Anglais à Halte et qui se disait menacée par celle des Français à Bizerte et à Tunis. Quant à prétendre que notre action en Tuaisie a précipité
LE CÉNÉHAL BRÉART AU BARDO 1<>7
l'Italie dans laTriple Alliance, c'est une oTilmiatioa gratuite : l'union de l'Italie avec l'Allemagne et l'Autriche se serait faite, même si nous n'avions pas été & Tunis ; elle se serait faite, peut-être plus vite encore, si nous avions laissé l'influence italienne anéantir la nâtre dans la Régence.
Le Gouvernement fran(,'ai s, rassuré sur les dispositions de l'Europe, put agir énergiquement, dans la période qui s'étend du 30 Mars au 12 Mai 1881. Avec l'armée qu'il avait su réunir sans recourir h la mobilisation, sans appeler les réservistes et sans trop dégarnir l'Algérie, il entoure la Khroumirie, où nos troupes, sous le commandement des généraux Delebecque et Logerol, ne rencontrent guère d'autres diflicuUés que celles qu'offre le terrain. Elles en triomphent, et pendant que les deux colonnes se réunissent dans . la vallée de la Medjerdafa, le général Bréart, parti de Bizerte avec une simple escorte, rencontre M. Roustan aux portes de Tunis, se rend avec lui auprès du Bey et lui impose le traité du Bardo qui établit le protectorat français dans la Régence, Mohammed es Sadock terrorisé proteste, pour la forme, mais signe : « puisqu'il ne peut pas faire autrement » (n Mai 1881).
A la Qn du mois de Mai 1881 tout était donc heureusement terminé, au triple point de vue de l'action militaire, des conséquences diplomatiques et de l'effet produit sur le Parlement et sur l'opinion. Malheureusement les événements qui s'étaient accomplis dans la Régence eurent leur contrecoup inévitable dans l'Algérie et en particulier dans la province d'Oran. Là vivait et s'agitait un Arabe fanatique, Bou Amema, né vers 1840, & Figuig, qui avait fait souvent le voyage de La Mecque en passant par Tunis et qui devait sa célébrité à ce pieux pèlerinage, peut-être plus encore à ses talents comme ventriloque et comme prestidigitateur. CKÎl vif, airsoumois, geste prompt, caractère sarcastique, parlant
138 LE MINISTÈRE DE JULES FERBV (23 Sept. 1880-11 Nov. 1881)
bien l'espagnol et l'italien, comprenant le français mais ne le parlant pas, Bou Amema, thaumaturge et soldat, illuminé et pratique, avait plus de qualités qu'il n'en rallait pour entrainer à sa suite quelques milliers de bandits et de fanatiques. Il bat l'estrade dans la région comprise entre Saïda, Frenda, Tiaret et Geryville, rencontre les troupes du colonel Innocent!, les disperse, va massacrer les Espagnols qu'il surprend sans défense dans les chantiers d'alfa de Saîda, échappe au colonel Hallaret envoyë à sa poursuite et disparait dans le Sud-Ouest, aux confins de la province d'Oran et du Maroc.
A ces nouvelles, l'émotion fut immense en Algérie el en France. On fit retomber toute la responsabilité de ces malheureux événements sur le gouverneur général, H. A. Grévy, quiavaitété informé, dès le commencement de l'année 1880, des mouvements qui se préparaient dans le Sud-Oranais et qui n'avait rien fait pour les prévenir. A la Chambre, en réponse à l'interpellation des députés algériens, à l'acte d'accusation irréfutable dressé par H. Henri Brisson ■ contre tous ceux qui avaient été mêlés à cette affaire, le Président du Conseil, pour couvrir M. Albert Grévy, rejeta toute la responsabilité sur les chefs militaires. Par 249 voix contre H9 la Chambre accorde la priorité à un ordre du jour présenté par MM. Jacques et Gaslu, exprimant le vœu que l'on assure désormais la sécurité de l'Algérie. On peut croire que cet ordre du jour va être adopté. A la surprise générale, la Chambre le rejette par 236 voix contre 230 et donne 349 voix contre 171 à un ordre du jour de M. Méline, ainsi libellé : u La Chambre, confiante dans la fermeté du Gouvernement pour prendre les mesures nécessaires & la sécurité de l'Algérie et déterminer les responsabilités encou-
(I) Appendice VI.