‹ Histoire de la troisième république (volume 2)Chapitre 30 sur 145 · FIN DE LA CIIAJUBRE DE · texte numérisé non relu

FIN DE LA CIIAJUBRE DE

Le Cabinet présidé par M, Jules Ferry méritait mieux que la brève et dédaigneuse oraison funèbre qui lui fut faite, même par les journaux républicains modérés. En dehors des grandes lois votées défini tivement sous ce Ministère, le renouvellement de la Chambre ds ISll et l'expédition de Tunisie restent des titres sérieux à la reconnaissance nationale. La Chambre de 1877, élue en pleine lutte et pour la lutte, avait été incapable de former une majorité et de faire vivre un Ministère. A cette Assemblée, plus ardente que sage, plus révolutionnaire que gouvernementale, le pays sauraitil substituer une Assemblée animée à la fois de l'esprit de progrès et de l'esprit de conservation républicaine ? Le Cabinet lui en fournit les moyens par la neutralité qu'il sut garder, par le respect de la liberté électorale dont il ne se départit jamais. Sous sa direction, la France fit un pas immense dans la voie démocratique et, de ce progrès, il faut savoir gré au Gouvernement qui l'a rendu possible.

Il faut aussi lui savoir gré de l'établissement en Tunisie d'un régime qui n'offre pas les inconvénients de l'annexion pure et simple et qui n'impose pas d'aussi lourdes charges. Sans doute on peut discuter la politique qui a consisté à détourner momentanément nos regards de la trouée des Vosges; on peut soutenir qu'il était possible d'établir en Tunisie un condominium franco-italien analogue au contrôle an glo- français en Egypte et, par suite, de ne pas nous aliéner les sympathies italiennes. Mais ce n'est pas en iSM , c'est en 1878 que la faute fut commise, si faute il y eut, et HH. Ferry et Barthélémy Saint-Hilaire pouvaient difQcilement revenir en arrière, en deçà de MM. de Freyeinct et Waddington. Aux questions engagées il fallait donner une solution et l'agitation dans le monde musulman, dont les troubles de la Khroumirie ne furent qu'un incident, avait commencé avant le Congrès de Berlin, dès la guerre Russo*

104 LE MINISTÈRE DE JULES FEBRV (M Sepl. 1880-li Xov. 1881)

Turque. Au lieu de se laisser hypnotiser par notre frontière béante, M. Jules Ferry comprit qu'il y avait pour nous d'autres champs d'activité ; il conçut pour la France tout uo plan d'extension coloniale : cette conception n'est pas d'un homme d'État vulgaire.

Malheureusement M. Jules Ferry ne sut faire partager ses convictions ni à la majorité des Français, ni à la majorité de la Chambre. Trop certain que si ses projets étaient connus ils ne seraient pas approuvés, dans l'élat de pusillanimité oii nous avaient mis nos désastres, il ne les avoua jamais qu*& moitié. 11 fit la guerre sans ladéclarer, il engagea les dépenses sans le dire, il annexa des territoires à la France en déguisant l'annexion sous le nom de protectorat. Il traita les représentants du pays comme de grands enfants auxquels on ne révèle que des parcelles de vérité, et les Français comme une masse ignorante, incapable de comprendre certaines nécessités, de s'associer à une politique ferme et hardie. M se délia des élus, il se déQa des étecleurs ; pour tout dire, il se défia un peu de lui-même, se sentant mal soutenu par en liaut et miné par en bas. Il lui fallut une véritable force d'âme, une persévérance et une ténacité remarquables pour aller droit son chemin dans une région si nouvelle pour lui. Aussi l'homme parlementaire par excellence ne put-il agir avec un peu de suite et de liberté qu'en l'absence du Parlement, dans ce véritable interrègne qui s'étend entre la séparation de la Chambre de iSll et la réunion de la Chambre de 1881. Qui peut dire quelle conséquence auraient eues et la facile répression des Khroumirs et le traité du Bardo si vivement obtenu, el la Tunisie si aisément protégée, si M, Jules Ferry n'avait pas eu, grâce au renouvellement de la Chambre, la possibilité de gouverner durant trois mois à l'abri du contrôle législatif?

Nous avons relevé toutes les fautes commises par H. Jules

ns DU HLNISTÈRB JULES KERRY I6S

Ferry durant son premier miDistëre, II faut ajouter â sa décharge que la priacipale responsabilité n'en retombe pas sur lui. Les conditions les plusélénientAires de bon fonctionnement du régime parlementaire imposaient au Président de la République, pour la présidence du Conseil, un choix que le Président de la République ne voulut pas faire. A défaut de l'homme en qui s'incarnait la démocratie, & la fois triomphante et assagie, à défaut de Léon Gambetta, Jules Ferry était plus désigné qu'aucun autre par son courage, parle sentiment qu'il avait des nécessités gouvernementales, par sa conception hardie et prudente ti la fois de la politique extérieure. En dehors du mode de scrutin pour l'élection des députés, il n'était en dissentiment avec Gambetta sur aucune question fondamentale et, quand le scrutin de liste eut été rejeté par le Sénat, il comprit si bien l'utilité de l'alliance avec Gambetta, qu'il fit au Président de la Chambre des avances signiiicalives, qu'il calqua son programme sur le sien, qu'il adopta son projet de revision limitée.

Quand la France eut à choisir entre la politique de la Gauche républicaine et celle de l'Union républicaine, entre Jules Ferry et Léon Gambetta, elle donna, par les élections géuérales, le même nombre de soldats aux chefs de ces deux grands groupes parlementaires. Leur politique étant la même, leur idéal de gouvernement identique, leur patriotisme égal, c'est au chef de l'État qu'il appartenait, dès son avènement au pouvoir, de faire l'unité, de confondre la Gauche républicaine et l'Union républicaine dans un grand parti de gouvernement, qui existait virtuellement dans la Chambre de 18'', comme dans la Chambre de 1881, que Gambetta seul avait pu dégager dans la Chambre de 1877, que Ferry seul, après la disparition de Gambetta, devait pouvoir dégager dans la Chambre de 188 i.

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