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CHAPITRE IV

LE MINISTÈRE GAMBETTA Du 14 HoTembr» ISSl au 30 Janvier 1682-

L'iipinion et le graml MiDÎsIère. — Les interpellalions sur la Tunisie .

— Le vote. — Offres faites à MM. <\e Freycincl et Léon Say. — Le Cabinet Ganibctla. — Lei noLiiiuations. — Les compéleucea adminïi- Iratives. — La Déclaration. — Accueil fait par la Chambre et Ip Sénat. — Le nouveau Ministère devant la Chambre. — La circulaire de M. Walileck -Rousseau. ~ Les micurs pariemenlnires. — Le scrutin d'arrondissement. — Le programme et les réfonnea du Cabinet.

— La politique tunisienne. — La politique égyptienne. — Le renouvellement sénatorial. — L'opinion et la révision. — Projet de révision partielle. — Crilique du projet. — La Commission des 33. — U. Gambetta devant la Commission. — Agitation dans les couloirs de la Chambre. — Le rapport de M. Andrieus. — Séance de 3li Janvier. — Discours de M. Ûambetta. — lléponse de M. Andrieux. — La priorité demandée pour le dernier paragraphe du projet de la Commission. — Cbule du Ministère. — Appréciation.

Nous avons vu que l'impopularité du Cabinet du â3 Septembre injuslifiée, absurde, mais d'autant plus leaace, avait été croissant pendant les vacances. Quand la nouvelle Chambre se réunit, le 28 Octobre, le Ministère qui avait présidé aux élections n'avait plus qu'une existence nominale et l'on s'attendait, dans le Parlement et hors du Parlement, h ce que le chef incontesté du parti républicain prît le pouvoir comme Président du Conseil ; l'on s'attendait aussi à ce qu'il s'adjoignît comme collègues le chef de l'anciçn Cabinet, M. Jules Ferry, qui avait manifesté l'intention d'être « son premier lieutenant, > le Président du Sénat, M. Léon Say, dont les sympathies pour la personne et ta politique de H. Gambetta étaient connues et, enfin, son ancien auxiliaire de la Défense Nationale, M. de Freycinet. On parlait couram-

BENRI BHISSON, PRÉSIDENT DE LA CUAUBEtU 167

ment de cette combinaison et ce fut une déception générale, quand la Chambre prîl séance, de constater que les choses étaient loin d'être aussi avancées.

Il fallut d'abord constituer un bureau. Pour sonder lea dis», positions de laCbambre, M. Gambetta manifesta le désir d'être élu Président provisoire : cette satisfaction lui fut accordée par 317 voix, malgré l'opposition tle l'Extrême Gauche. Le scrutin pour l'élection du bureau définitif donna les résultats suivants : M. Henri Brisson que recommandaient une droiture indexibie, une carrière politique sans défaillance, fut porté au fauteuil par347 voix,etMM. Philippoteaux, D^ves, Lepêre et Spuiler furent élus vice-présidents. Il n'y avait eu lutte que pour un des sièges de vice-présidents et M. Spuiler l'avait emporté sur M. Floquet. Les républicains modérés et la politique de M. Gambelta paraissaient donc avoir dans la nouvelle Assemblée une solide majorité. Les quatre séances qui furent consacrées à la discussion des interpellations sur les affaires de Tunisie n'étaient pas faites pour modifier cette impression, ni dans l'esprit de M. Gambetta et de ses partisans, ai dans celui de ses adversaires.

Cette discussion s'engagea le 5 Novembre, dans les conditions les plus bizarres. A qui s'adressaient les inlerpellateurs? Au Cabinet Ferry; mais le Président du Conseil avait eu soin de déclarer, avant toute discussion, que le Ministère se retirerait quel qu'en fût le résultat? Qui prit le premier la parole, pour interpeller M. Ferry? M. Ferry lui-même. Avec son courage habituel, doublé cette fois d'une véritable habileté, le Président du Conseil alla audevant des reproches que l'on pouvait adresser h sa politique et son discours dérouta un peu ses adversaires. Ils se ressaisirent aux séances suivantes et MH. Naquet et Clemenceau adressèrent au Cabinet démissionnaire de très justes critiques en termes relativement modérés. L'impres-

168 LE MINISTÉB8 GAMBKTTA {li Sov. l8«-!t0 Janv. 1M2)

sion produite sur la Chambre fut telle que M. Jules Ferry dut remonter h la tribune et refaire, le dernier jour de la discussion, UQ discours presque aussi développé que celui -du S Novembre. H. Gambelta avait songé un instant à prendre la parole pour faire un discours-ministre, pour exposer Il larges traits une politique gouvernementale : la discussion ne lui en fournit pas l'occasion. H. de Mun avait bien affirmé quele régime républicain ne pouvait pasavoirunepolitique extérieure honorable; mais celte injure et cette calomnie furent relevées par M. Henri Brisson, avec une si éloquente vigueur, aux applaudissements des trois quarts delà Chambre, qu'il n'y avait rien à ajouter el M. Gambetla garda le silence- Il faut le regretter : son intervention, à ce moment, aurait pu déchirer quelques voiles, éclairer H. Gambetta lui-même sur les vraies dispositions de la majorité. Un sent mot avait été dit, pendant ces quatre longues séances, vraiment politique et prophétique. M. Naquet avait déclaré, au milieu de l'incrédulité générale, qu'aucun des membres du Cabinet du 23 Septembre 1880 ne devait faire partie de )a nouvelle combinaison.

L'heure du vote était arrivée. L'enquête, demandée par l'Extrême Gauche et appuyée par la Droite, fut rejetée par 3â8 voix contre 16t . L'ordre du jour pur et simple, auquel M. Jules Ferry avait borné son ambition et qui était la seule solution logique de ce débat, fut ensuite repoussé par 312 voix contre 176 : Gambetta el ses amis se trouvaient dans la minorité. La majorité comprenait, outre les membres de l'Extrême Gauche et de la Droite, beaucoup de républicains modérés, liés par leurs engagements électoraux ou insuffisamment convaincus de la nécessité d'une politique coloniale un peu ferme et suivie. Après le rejet de l'ordre du jour pur el simple, 23 ordres du jour motivés sont successivement repoussés & mains levées : les spectateurs

L'OitfiHE DU JOUR GAHBETTA 161)

des tribuaes cootemptaient avec stupéfaction ce jeu des mains tour h tour levées et abaissées, qui se prolongea pendant plus d'une heure el qui eût clé d'un prodigieux comique s'il n'eût été inquiétant, s'il n'eût attesté, dans cette Chambre, née de la veille, une regrettable impuissance et un véritable aveuglement. Quelques députés, las de cet exercice, proposent la clôture, pour en finir, la clôture d'une discussion depuis longtemps épuisée : ils n'ont pas plus de succès que les auteurs d'ordres du jour ; par 28o voix contre 203 la Chambre se prononce contre la clôture. M. Andrieux et quelques-uns de ses collègues demandent le renvoi aux bureaux : ils sont encore moins écoutés : 361 voix contre 96 se refusent à renvoyer la question aux bureaux. Il n'y avait, & ce moment, plus rien & mettre aux voix : incohérente et ridicule, l'Assemblée n'avait plus qu'à se séparer; ni le Ministère, ni son Président ne tuî fournissaient la solution tant souhaitée, l'issue hors de celte impasse.

C'est alors que Gambetla parut, comme un sauveur, comme un Dieu, a-l-on pu dire sans exagération. Dès qu'il est aperçu, à l'entrée du couloir de gauche, un grand silence se fait sur tous les bancs; dès qu'il monte à la tribune, le silence redouble. En quelques paroles tristes et fières, il dit que l'ordre du jour pur et simple, voté par lui el parses amis, était la conclusion naturelle du débat; il ajoute que la France ne peut laisser protester sa signature placée au pied du traité du Bardo et il dépose cet ordre du jour qui reproduisait lextuellementlesderniersmotsdu discours de .M. Jules Ferry : > La Chambre, résolue à l'exécution intégrale du traité souscrit parla nation française, le li Mai 1881, passe à l'ordre du jour, » Par 3uo voix contre 68, cet ordre du jour est adopté. 11 y eut 124 abstentions. On a remarqué que ces 68 opposants et ces lâ4 abstentionnistes devaient se retrouver le 20 Janvier, dans le scrutin qui renversa le Ministère Gam-

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betta. Par malbeur, les 3bS ne devaient pas se retrouver tous parmi ses Gdèles.

Dans cette séance si confuse, la Chambre avait au moins fourni au chef de l'État une indication dont la netteté ne laissait rien à désirer : il la comprit et M. Gambelta, appelé k l'Elysée, fut chargé de constituer un Cabinet. Il ne laissa pas ignorer au Président de la République son intention de reprendre et de défendre la question du scrutin de liste devant le Congrès, s'il y avait revision. H. Grévy ne fit aucune objection et M. Gambetta se mit à l'œuvre '.

11 avait si peu de parti pris qu'il essaya d'abord, en toute sincérité, de constituer le grand Ministère que l'opinion attendait de lui, le Ministère des trois ou des quatre présidents. Dans le monde parlementaire comme dans le public, on caressait cette chimère de la réunion, dans le même Cabi< net, de toutes les illustrations du parti démocratique, de toutes les forces de la République, sans se demander si ces illustrations ne s'éclipseraient pas l'une l'autre, si ces forces ne se neutraliseraient pas mutuellement. Après les élections générales un grand Ministère serait constitué sous la direction de M. Gambelta et ce Ministère ferait de grandes cboses : cela était acquis; ces chimères défrayaient la polémique des journaux et les conversations des oisifs, sans parler des coulisses parlementaires. H. Gambetta entreprit donc la constitution du Cabinet désiré, voulu, annoncé, et il s'adressa en premier lieu à M. de Preycinet qui donna sa parole, pour la reprendre le lendemain, peut-être après une visite à l'Elysée. M. Léon Say, plus net, refusa dès le premier jour, sous prétexte de dissidences financières et économiques. Quant à M. Jules Ferry, M. Gambetta qui le jugeait diminué par le vole du 9 Novembre, ne devait s'adresser b.

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lui qu'en cas d'acceptation de MM. de Freycinet et Léon Say ; il ne lui fil donc aucune ouverture et le grand Ministère n'eut pas même un commencement d'existence. Reconnaissons qu'il serait excessif d'en faire remonter la responsabilité à H. Gainbetta. Reconnaissons aussi que M. de Freycinet et M. Léon Say furent bien inspirés en se dérobant; c'eût été une singulière adminialralion, peu iiomogëne et probablement impuissante, qu'une administration à trois ou à quatre têtes r on le vit bien après le 26 Janvier.

Dans les circonstances difficiles, M. Gambetta n'était jamais long à se décider. N'ayant pu parvenir k faire le Ministère des autres, il lit le sien et le 14 Novembre la première adminislration vraiment solidaire et homogène qu'ail eue la République, non pas seulement depuis le 30 Janvier 1879, mais peut-être depuis le 4 Septembre 1870, était constituée. Elle comprenait H ministres et 9 sous-secrélaires d'État. Deux nouveaux ministères étaient créés : celui de l'Agriculture pour M. Devès, et celui des Arts pour M. Anlonin Proust. Leurs noilëgues étaient MM. Campenon k la Guerre, Gougeard à la Marine, Paul Bert à l'Instruction Publique et aux Cultes (ce qui surprit un peu),Cazot à la Justice, Allain-Targé aux Finances, Waldeck-Rousseau à l'Intérieur, Rouvier au Commerce et aux Colonies, Raynal aux Travaux Publics, Cochery aux Postes et Télégraphes. M. Gambetta s'était réservé les Affaires Étrangères, Seuls MM. Cochery, Proust et Gougeard n'avaient pas de soussecrétaires d'Etat. M, Spuller était aux Affaires Étrangères, H. Blandinà laGuerre,M.Chaiamct à l'Instruction Publique, M. Hartin-Feuillée & la Justice, M. Leiièvre aux Finances, H. Hargne à l'Inlérieur, M. Gaze k l'Agriculture, M. Félix Faure au Commerce et M. Lesguillîer aux Travaux Publics.

On a dit bien dédaigneusement que M. Gambetta n'avait choisi pour collègues que des hommes de second plan :

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quelques-uns de ces hommes de second plan étaient, dans leur spécialité, des hommes de première valeur. Le capitaine de vaisseau Gougeard, un des héros de la bataille du Mans, avait acquis au Conseil d'Iotal une compétence indiscutable et chez lui l'administrateur valait le soldat. H. Paul Bert était un savant que sa qualité de rapporteur de la plupart des lois scolaires désignait pour le ministère de l'Instruction Publique; il est vrai que ses opinions anli-religieuses le désignaient moins pour le ministère des Cultes. M. Waldeck- Rousseau, dont l'intervention avait été si remarquée dans la discussion de l'essai de réforme judiciaire, était un avocat du plus grand avenir et d'un talent incontesté. M. Bouvier avait toute l'aptitude nécessaire pour diriger notre commerce ; sa souple intelligence, soutenue par une éloquence à la fois précise et chaleureuse, l'eût bien servi dans n'importe quel autre département ministériel. Kt parmi les sous-secrétaires d'État ni M. Spuller, ni H. Blandin, ni M. Félix Faure n'étaient indignes de collaborer à l'œuvre spéciale de leurs ministres respectifs ou à l'œuvre générale du Président du Conseil.

En France, où l'on avait espéré autre chose, on fut surpris en lisant la liste des nouveaux ministres el l'on parla de camaraderie et de coterie, parce que M. Gambetta avait appelé à ses cAlés quelques-uns de ses amis les plus chers. En Angleterre, où l'éducation politique est autrement avancée que chez nous, où les conditions d'exercice du régime parlementaire sont mieux connues, on fit plutôt bon ar.cueil au quatri<;me Cabinet de M. Grévy. En Europe on l'attendit h l'œuvre, ici avec espoir, I& avec crainte; maïs nulle part on ne montra la surprise efTarée qui s'empara d'un certain nombre de Français.

Durant ce Ministère si court, les faits importants ont été rares: aussi devrons-nous insister sur des événements qui

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