‹ Histoire de la troisième république (volume 2)Chapitre 35 sur 145 · LE CONDONINIL'H EU EGYPTE · texte numérisé non relu

LE CONDONINIL'H EU EGYPTE

fiée, le régime des capUulatiODs subsiste « < France élail une sorle de Turquie, incapable de faire autre chose en Tunisie que ce qu'aui'ateot fait les Turcs '. » Il convient donc d'établir le protectorat. H. Gambelta eut l'occasion de s'en expliquer le 1" Décembre à la Chambre, en réponse à HM.Delafosse,Pellelaa, Wilsoo et Clemenceau; le 10 Décembre au Sénat, en réponse au duc de Broglie, et la fermeté de ses déclarations, outre qu'elle eutraîna le vote des crédits supplémentaires nécessaires pour l'expédition de Tunisie, produisit une sérieuse impression sur l'Europe. L'Italie et la Turquie rouvrirent immédiatement les négociations avec la France. Libre d'agir, M. Gambetta procède b. la réorganisation financière par le rachat de la Dette, à la réorganisation judiciaire, à l'installation d'un comité français de contrôle pour les travaux publics et à l'établissement d'une gendarmerie indigène.

L'avènement de U. Gambetta aux AlTaires Étrangères que la presse monarchique et la presse intransigeante avaient représenté depuis longtemps comme une menace pour la paix, avait au contraire été accueilli avec satisfaction par l'Europe. Sa politique extérieure, pacifique avec dignité, n'était de nature h inquiéter personne !i l'étranger, et à l'intérieur elle devait satisfaire tous les patriotes par sa netteté, sa fermeté et sa suite. C'est surtout en Egypte, où le condominium était compromis par les incidents que nous avons racontés et en particulier par les émeutes des colonels, par la réunion imminente des notables, qu'il fallait agir avec autant de prudence que de décision. H. Gambetta, avec une remarquable clairvoyance, comprit que le seul moyen, & ce moment précis, de sauvegarder notre inlluence sur le Nil élail de lier partie aussi étroitement que possible avec l'An-

{1) Gabriel CliGirmes, la Tunisie, Paris, CalmanQ-Lévy.

84 LE MINISTÈRE GAMBETTA (14 .Nov. 188i-30J»nï. 1*82)

gleLerre : l'accord avec celte puissance avait à ses yeux le triple avantage de laisser aux deux nations la prépondérance en Egypte, d'opposer un obstacle insurmontable aux velléités d'iuter\'ention de la Porte et de rassurer tous nos rivaux par celte alliance avec un paya éminemment pacifique. Toutes les négociations de M. Gambetta avec lord Lyons, toutes celles de M, Challemel-Lacour avec lord Grauville tendirent & oe but et aboutirent à la rédaction d'une Note écrite ft Paris le 30 Décembre, transmise immédiatement & Londres, communiquée le 7 Janvier au Khédive. On lisait dans la Note : « M. Sienkiewicz agent et consul géné- « rai de France et Sir Edward Malet consul général d'Anglen terre, feront simultanément â Tewfik-Pacha la déclara- » lion que les Gouvernements français et anglais cousi- « dèrent le maintien de Son Altesse sur le trône, dans les « conditions qui sont consacrées par les firmans des sulq tans et que les deux Gouvernements ont ofliciellement

• accceplées, comme pouvant seul garantir, dans le pré- < sent et pour l'avenir, le bon ordre et le développement H de la prospérité générale en Egypte, auxquels la France

• et l'Angleterre sont également intéressées. • La Note continuait en affirmant que la France et l'Angleterre resteraient unies pour faire face aux périls que le Gouvernement du Khédive pourrait avoir & redouter. Cet accord, s'il avait été maintenu, eûtprévenu l'échec diplomatique & jamais regrettable de 1882. M. Gambetta avait trouvé le meilleur moyen, le seul efllcace de suivre le conseil que M. Thiers lui avait donné, quelques jours avant sa mort : * Surtout, n'abandonnez jamais l'Egypte, > et, par surcroit, de réaliser la seule politique vraiment nationale, d'avoir le seul rôle qui convienne & la France sur le Nil et la Mer Rouge.

La session des Chambres avait été close le 16 Décembre 1881 et, à part la courte émotion provoquée par l'acquitte-

RENOUVELLEMENT SÉNATORUL DE 1883 .1H5

ment de V /ntramigeant et de H. Rochefort, rien ne troubla la période qui s'étend de la séparation au renouvellement sénatorial du H Janvier 1882. La nomination de 66 républicains et de 13 monarchistes, sur 79 sièges & pourvoir, la quadruple élection de H. de Freycinet et l'élection de H. Labordère à Paris signalèrent cette journée électorale qui fut un nouveau triomphe pour la République. Presque tons les sénateurs républicains avaient été élus sur ce que l'on a appelé le programme de Seine-el-Oise, c'est-à-dire sur la profession de foi de JJH. Léon Say, Ferayet Gilbert-Boucher, candidats sénatoriaux dans ce département. Le programme de Seioe-et-Oise admettait l'extension de la base électorale du Sénat, des modifications à l'institutiou des sénateurs inamovibles et la limitation exacte des attributions budgétaires de la Chambre Haute. Tous ces changements impliquaient une révision constitutionnelle, mais une revision très atténuée, comme celle que M. Jutes Ferry avait acceptée avant les élections générales et que 331 députés avaient fait figurer sur leurs professions de foi.

Il n'y avait pas eu dans le pays de mouvement général en faveur de la revision et le plus influent des Journaux républicains modérés, le Journal des Débals, la combattait comme inopportune, bien qu'elle eût servi de plateforme électorale à H. Léon Suy. On avait pu regretter, dans le courant de 1881, certains votes du Sénat contraires & ceux de la Chambre : les élections du 8 Janvier avaient fait entrer dans le Sénat assez de républicains pour que cette dissidence ne fât plus h craindre et, en même temps, elles avaient enlevé leur principal argument aux révisionnistes trop pressés. Au lendemain de ce renouvellement partiel et total des deux fractions du Parlement, le moment était aussi mal choisi que possible pour tenter une revision constitutionnelle. Jamais le chef du parti républicain, l'inventeur

18G LE KINISTÈRE GAMBEtTA {U Nov. 1881-30 Janv. 1882)

el le défenseur de la politique opportuniste, ne s'eal montré plus inopportun et il a semblé à beaucoup de ses amis qu'il n'avait choisi cette question entre toutes, pour livrer sa grande bataille, qu'alin de tomber plus sûrement.

C'est une revision partielle que proposait M. Gambelta, le 14 Janvier, en stipulant dans l'exposé des motifs que le Congrès ne pourrait délibérer que sur les matières préalablement discutées dans l'une et l'autre Chambre el sur lesquelles elles se seraient exprimées dans un sens conforme & la revision. Cette revision doit porter en premier lieu sur les modes d'élection des deux Chambres, en second lieu sur la nature des attributions budgétaires du Sénat. Le Gouvernement, au lieu de diminuer le domaine constitutionnel au profit du domaine législatif,, faisait passer la loi électorale de la Chambre des députés, en tant qu'affirmation du principe du scrutin de liste, dans le dnmaineconsliLutionnel, pour mettre, disait-il, notre système de votation à l'abri de toute modification hasardeuse. En ce qui concerne le Sénat le mode adopté en 1873 devait être conservé, avec augmenlation du nombre des délégués de chaque commune, proportionnellement au nombre des électeurs inscrits et élection de 75 sénateurs, non plus inamovibles, mais temporaires, par un Collège national, composé des membre» des deux Cbambres réunies en Congrès. Les attributions du Sénat en matière budgétaire doivent être ainsi fixées : il n'a qu'un droit de contrôle et ne peut en aucun cas rétablir un crédit supprimé par la Chambre des députés. En dernier lieu la disposition sur les prières publiques est effacée, comme étrangère à une loi constitutionnelle.

Certes beaucoup de points dans ce projet de revision prêtaient à la controverse : la limitation de la revision devait déplaire aux partisans du droit absolu du Congrès; l'inscription du principe du scrulin de liste au frontispice de la loi

LA COHUISSION DES TREKTE-TROIS lOl

cODstitutionnelle était contestable ; l'élection des inamovibles confiée à un véritable Congres, que l'on appelait Collège national, était dangereuse, cette Assemblée réunie exclusivement pour voter pouvant être tentée de légiférer ou même de reviser; en dernier lieu la délimitation entre les attributions budgétaires du Sénat et celles de la Chambre était bien difficile & établir. Ces réserves faites, il faut reconnaître que le projet était sérieux, sage dans son principe, sage aussi dans quelques-uns de ses détails et qu'il méritait d'être étudié sérieusement. La Commission de 33 membres qui fut chargée de l'examiner se composait presque exclusivement d'amis de l'Elysée, d'adversaires personnels de M. Gambetta ou de partisans avérés du scrutin uninominal. Dès qu'elle fut nommée chacun fut fixé sur le sort de la revision et sur le sort du Cabinet.

C'est le 19 Janvier que la Commission avait été nommée. Le lendemain son président, M. Hargaine, invitait le Président du Conseil è venir défendre devant elle le projet de revision. Le dialogue suivant s'engagea, après quelques explications préliminaires fournies par H. Gambetta, à la demande de M. Margaine.

M. Andrieiex. — Le droit d'interpréter la Constitution n'appartient qu'au Congrès.

M. Gambetta- — Je ne comprends pas ce que serait un Congrès d'interprétation.

M. Louis Legrand et M. Barodel. ~ Nous demandons à H. te Président du Conseil ce qui se passerait, au cas où le Congrès voudrait sortir des matières délimitées par l'accord préalable des deux Chambres.

M. Gambetta. — Tout ce qui se ferait en dehors de cet accord serait illégal. Le Congrès se placerait dans une situation révolutionnaire.

M. Louis Legrand. — Où sérail alors la sanction?

188 LE HtNISTËBE GAHBETTA (U :to\. ]8t(l-30 JsBV. 1883)

M. Gambelta. ^ Je ne puis pas répondre. Ce serait au Président de la République, gardien de la Constitution, àaviser.

M. Clemenceau. — 11 faudrait que le Président de la République trouvât un ministre pour contresigner.

M. Gambetla. — On trouverait toujours un ministre.

M. Louis Legrand. — C'est l'insurrection organisée.

La séance est levée après ce court dialogue, où le Président du Conseil a fait preuve d'une si parfaite correction conslilutionaelle. Les membres de la Commission se répandent dans les couloirs, en proie & la plus vive agitation. L'excellent et candide colonel Langlois, pile comme un mort, prononce des propos incohérents. « C'est un coup d'Etat, s'écrie t-il, c'est la Révolution dans la rue I Où en sommesnous? C'est le monde renversé, je marcbe sur la tête I » Les autres membres de la Commission fontéchoâ M. Langlois el parlent couramment de coup d'Etat, de dictature, d'insurrection organisée.

Le lendemain le journal qui reflète la pensée deM.deFreycinet, La France, déclare que le maintien de H. Gambelta au pouvoir serait un danger public el celui qui est l'organe de l'Elysée, La Paix, écrit ces paroles :... « Au ministre des coups d'Etat il faudrait un Président de la République qui fût un homme & coups d'Etat. Et, heureusement pour la France, ce n'est pas M. le Président de la République, u

En dehors de la Chambre quelques hommes avaient gardé tout leur sang-froid. Le SI Janvier, M. John Lemoione, faisant allusion au krach de H. Bonloux el de l'Union générale, disait dans le Journal des Débals : ■ 11 serait malheureux que le monde politique se laissât prendre par le delirium tremens qui a saisi le monde des affaires el pourtant nous ne pouvons nous défendre d'une certaine inquiétude, en voyant l'accès auquel s'est livrée la Chambre des Députes. La discussion révèle un profond état d'anarchie. •

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