‹ Histoire de la troisième république (volume 2)Chapitre 39 sur 145 · ENSEIGNEMENT SECONDAIRE SPÉCIAL 23S · texte numérisé non relu

ENSEIGNEMENT SECONDAIRE SPÉCIAL 23S

rières eccIésiasUques. Celte disposition autorise les plus graves abus, parce qu'il est impossible de surveiller ces Écoles clandestines et de s'assurer que les enfanls qui les Tréquentenl se destinent au sacerdoce.

Tant que l'on n'aura pas apporté ces modifications à la loi du IS Mars 1830, on n'aura pas * coupé dans la racine les germes du divorce intellectuel et moral entre les niasses populaires et les classes dirigeantes, qui menacerait, en se développant, de miner par la base l'établissement républicain. >

M. Jules Ferry compléta l'œuvre de ses six mois de ministère par une réforme de l'enseignement secondaire spécial, qui compléta, en la modifiant sur des points importants, la réforme que Victor Duruy avait entreprise en i865. Comme M. Duruy, M. J. Ferry estimait qu'une portion notable de la population scolaire, qui n'a pas le loisir de suivre jusqu'au bout les études classiques, qui n'aspire pas aux professions libérales, peut trouver dans un enseignement spécial des leçons qui lui permettront plus tard de rendre d'utiles services dans les carrières industrielles, commerciales et agricoles. Cette population plus pressée trouvera au sortir des classes primaires une année préparatoire, puis deux séries d'études superposées, un cours moyen de trois ans, un cours supérieur de deux ans qui la conduiront à un baccalauréat de l'enseignement spécial. Sans doute, dans le cours moyen et dans le cours supérieur, on devait munir les élèves de notions pratiques et immédiatement utilisables, mais on devait aussi leur donner un peu de cette culture « désintéressée et supérieure qui est le but et l'honneur de l'enseignement secondaire; » en un mot, pour mieux distinguer l'enseignement spécial de l'enseignement primaire supérieur, on le calquait trop sur l'enseignement secondaire classique. Le Conseil supérieur avait exprimé le vœu que l'enseigne- BiKi. ZevoHT. — TrolBlËme népublique. m. — ih

2Z6 LE SECOND HINtSTÉRB DE FftËVCIKËT (30 Janv..7 Aoûl liSi)

ment spécial eût son personnel et ses établi ssements distincts : ce vœu ne s'est jamais réalisé.

Cette réforme très intéressante avait un grave défaut : l'enseignenient spécial, en réalité, ne différait de l'easeignement classique qu'en un point; on n'y faisait ni grec ni latin. Hais la méthode était la même, la direction était la même, l'examen final était le même. Pourquoi deux enseignements si exactement semblables, s'ils ne s'adressent pas h la même population d'élèves, si l'a clientèle du spécial n'est pas la clientèle du classique ? La réforme de 188i était certainement un progrès sur la réforme de 18C5 ; mais on avait perdu une fois de plus l'occasion de se prononcer sur des questions primordiales et qui n'ont pas encore reçu de solution. L'enseignementsecondaire doit-il être un ou double? La séparation entre les deux clientèles doil-elle se faire au commencement des études secondaires ou èlre retardée de deux ou trois ans et doit-elle se faire suivant les aptitudes et non plus suivant les caprices individuels ?

Toute la politique extérieure du Cabinet du 30 Janvier se résume dans les négociations relatives à la question d'Egypte ; ces négociations furent ininterrompues du ^0 Janvier au i9 Juillet et le ministre des Affaires Étrangères eut maintes fois l'occasion de faire connaître son sentiment sur l'Egypte et sur le rôle de la France dans la vallée du NiL II fut, en eifet, interrogé ou interpellé par MM. Delafosse et Francis Charmes le 23 Février, par H, Villeneuve le U Mai, par M. Delafosse pour la seconde fois le \"^ Juin, par M. Casimir-Périer le '2t Juin, par M. Lookroy le W Juin, par le même députe le C Juillet. De plus, la Chambre eut à se prononcer les 18, 23 et "29 Juillet sur des demandes de crédits pour les affaires d'Jligypte, et le Sénat le 25 Juillet. 11 était

ARABI BEÏ ET LES KOTABLES Hl

donc facile à H. de Preyctaet, s'il avait eu une polîlique égyptienQc, de l'exposer dès'le premier jour et de la suivre, ea lui faisant subir les modiOcaLioas imposées par les événements, politique de l'alliance à deux, ou de l'alliance à six, politique d'inlervenlion ou de non -intervention, politique favorable au parti uatioual égyptien ou au khédive. Halheureusement, du réuit des événements et des réponses faites par le ministre aux dates indiquées, ressortira ia preuve manifeste que H. de Freycinet n'eut pas de politique égyptienne, qu'il vécut au jour le jour, & l'extérieur comme & l'intérieur, préparant par ses hésitations, par ses incertitudes, par ses nolontés, comme disait Gambetia, la fin du condomiaium et presque la ruine de notre influence en Egypte. C'est surtout dans la direction des ÂiTaires Étrangères que le Cabinet du 30 Janvier se distingua du Cabinet du 14 Novembre et c'est en Egypte que M. de Freycinet commit la faute irréparable qu'aucun patriote ne saurait lui pardonner.

Chérif-Pacha, successeur de Riaz Pacha, n'avait pas tardé & reconnaître l'impossibilité de concilier les prétentions parlementaires des notables, soutenus par le parti militaire et par Arabi Bey, avec les exigences du contrôle européen. Les notables réclament le vote du budget égyptien : Cbérifle leur refuse, mais l'intervention menaçante d'Arabi l'oblige à donner sa démission. Il est remplacé comme premier ministre par Mahm ou d-Baroudi- Pacha et Arabi devient luimême minisire de la Guerre (i Février), H ah mou d-Baroudi essaya de donner à la Chambre le vote du budget, sans toucher aux conventions internationnales relatives au contrôle. H. de Bligniëres, le contrôleur français, jugeant que celle révolution intérieure modifiait les conditions où devaient s'exercer ses fonctions, donna sa démission le ti Février et fut remplacé par H. Brédif. Le contrôleur anglais fut main-

"lis LE SECOND NintSTBRE DE FHEïCtNET (30 JaQV.-7 Auùl 18SS]

lenu et M. Gladstone déclara aux Communes que le Gouverneoieat de la Reine ne pouvait que voir avec sympathie l'ëlablissement d'institutions libres ea Egypte. De son côté la Porte regardait avec condescendance les progrès du mouvement national.

C'est dans ces conditions que H. de Freycinet fut interpellé par M, Delafosse le 23 Février. M. Delafosse lui demanda quelle serait son attitude en face de la Porte et en face de la révolution parlementaireégyptienne. Il répondit que le Cabinet de Mahmoud-Baroudi ne présentait évidemment pas autant de garanties de solidité et de régularité qu'un Cabinet fransaie; aussi songeait-il, d'accord avec l'Angleterre, h avoir un échange de vues avec l'Europe, au sujet de l'Egypte ; & pressentir les puissances au sujet d'une solution qui d'ailleurs n'était pas immédiatement nécessaire. H. de Freycinet ajouta qu'il avait donné à notre agent en Egypte l'ordre d'observer très attentivement les faits et de défendre la situation prépondérante de la France et de l'Angleterre, maintenue et reconnue par l'Europe. Quant au mouvement égyptien, H par quelques calés, il parait être national. »

Ainsi, accord avec l'Angleterre, prépondérance anglo-frani;aise en l'Egypte, sans exclure l'Europe, cette politique ressemblait fort à celle de Gambetta : elle n'eu différait que par les avances encore timides faites au parti national que Gambetta n'avait jamais pris au sérieux.

M. Francis Charmes monte & la tribune, après le ministre des Affaires Étrangères, pour lui demander, non pas ce qu'il fera, mais ce qu'il ne fera pas. Ce qu'il ne devait faire & aucun prix, d'après M. Charmes, c'était d'encourager une intervention armée de la Turquie en Egypte, même avec une escorte franco- an glaise. Une intervention turque en f^gypte suKxcilerait le fanatisme musulman et enflammerait tous les éléments d'incendie, répandus en si grand nombre sur

LE COMPLOT DU 10 AVRIL i¥.)

Dotre territoire, de la Tripolitaine au Maroc. Le ministre ne répliqua pas el le débat prit fia sans ordre du jour.

Arabi ne fît plus parlerde lui pendant plusieurs semaines ; mais le 10 avril on apprit qu'il avait découvert un prétendu complot, formé contre lui par les ofQciers circassieus, jaloux des officiers indigènes auxquels Ar&bî réservait grades et avancement. Le complot éventé, Arabi convoque une Cour martiale qui s'entoure du plus grand secret et, au bout d'un mois, inflige des peines sévères aux personnes arrêtées le 10 Avril, à celles qui sont restées libres et que l'on accuse de complicité et même h des Égyptiens habitant l'étranger. La sentence est tellement inique que le Khédive refuse de la ratifier el consulte la Porte sur la décision qu'il doit prendre. Avant l'arrivée de la réponse attendue de Constantinople, les consuls de France el d'Angleterre obtiennent du Khédive une commutation de peine. Les ministres et Arabi essayent de faire revenir le Khédive sur sa décision, en appellent à l'Assemblée des notables qu'ils convoquent proprio molu et annoncent ouvertement leur intention de déposer Tewfik.

M. Villeneuve interroge, le 11 mai, H. de Freyclnet sur cette situation : la réponse du ministre est d'un vague inquiétant. Il affirme que la France conservera sa situation prépondérante, qu'elle agira d'accord avec l'Angleterre et d'accord avec l'Europe; mais il ne dit rien d'une intervention française qui, dès lors, peut paraître nécessaire; il ne dit rien surtout d'une possibilité d'intervention turque. D'après le passé, d'après l'attitude de M. de Freycinet en 1880, dans le conflit gréco-turc, on pouvait, on devait croire qu'il était plus opposé que personne à cette intenenlioo de la Porte en Egypte.

La Porte jouait alors un jeu double avec l'Egypte ; l'ambassadeur d'Allemagne & Constantinople lui ayant conseillé

330 LE SECOND MINISTÈRE DE FREVCIHET (JOJanT.-T Août IKBS]

de ne rien tenter au Caire, sans s'être entendue avec l'Angleterre et la France, elle laissa Arabi se proclamer le défenseur du Sultan cootre les étrangers et en même temps elle encouragea le Khédive à se défaire d'un Ministère rebelle. Le Khédive docile refusa de recevoir les notables et rompit avec ses ministres. L'escadre anglo-française avait l'ordre de se rendre à Alexandrie, quand Arabî et le Khédive, hésitants et lâches, chacun de son côté, se réconcilièrent le 14 Mai, sur l'initiative du consul général de France. En notifiant l'envoi de leur escadre, les deux puissances avaient invité la Turquie à s'abstenir de toute démonstration analogue. Dès le lendemain, la Turquie répondait en revendiquant non pas seulement la suzeraineté, mais la souveraineté de l'Egypte, < partie intégrante de l'Empire ottoman, > et en notiflant aux ministres du Khédive qu'elle considérait leurs actes comme inconstitutionnels. Arabi, comme s'il avait été averti en *ecret que ces menaces n'étaient ni sincères ni sérieuses, résistait aux consuls généraux qui l'engageaient à démissionner et poussait activement les préparatifs de résistance h une intervention élrangère.

On voit quelle faute les An gto- Français avaient commise en engageant le Khédive à céder : il avait perdu toute autorité, Arabi était devenu plus arrogant que jamais et l'on s'habituait peu à peu, en Egypte et en Europe, à la perspective d'une intervention de la Porte. Une démarche maladroite de H. Sienkiewicz et de Sir E.-B. Malet précipite les «vénements. Le 55 Mai, appuyés par l'escadre combinée, ils demandent l'exil d'Arabi. L'agitateur proteste contre l'immixtion (les étrangers dans les affaires égyptiennes, donne sa démission et fait appel à la Porte. Sa démission n'était qu'une feinte : le Khédive, menacé de déposition, cède au parti révolutionnaire (le 57), Arabi rentre triomphant au ministère (le 58; et Sir E.-B. Malet conseille au Khédive de

INTERPELUTtON BU '" JDIN 231

9*adresserà UPorte,au nom de laquelle Arabi prêlendait agir, et de lui demaader l'envoi en Egypte d'un commissaire turc.

Cette fois les consuls n'avaient pas obéi à leurs inspirations personnelles, comme ils l'avaient fait le 14 Mai. Leurs Gouvernements étaient avertis et consentants, puisque dès le lendemain, le âd Mai, les ambassadeurs de France et d'Angleterre à Constantinople requéraient le sultan d'intervenir au Caire par voie de représentation ; puisque la France proposait la réunion d'une Conférence européenne pour une échange de vue sur les affaires d'Egypte, le 31 Mai, et que, le même jour, les ambassadeurs des grandes puissances à Constantinople appuyaient la démarche faite le 29 par les représentants de la France et de l'Angleterre.

C'est en face de cette situation, si complètement modifiée dans l'espace de quinze jours et un peu troublante pour ceuxqui ne regardent pas de très près aux affaires extérieures, que se trouvait la Chambre des députés le l"" Juin. Elle était appelée h dire son sentiment sur la politique du Gouvernement, qu'interpellait pour la seconde foie H. Delafosse. Les erreurs et les maladresses de M. de Freycinet étaient manifestes : il avait été trop peu soucieux des intérêts français eu Egypte, aux yeux des partisans d'une politique plus active, comme Gambetta et ses amis: il s'était trop avancé, aux yeux des partisans de l'abstention quand même, comme H. Clemenceau et les membres de la Gauche radicale ; il avait tour à tour écarté et réclamé l'intervention turque et enfin il s'était mépris sur la nature, l'influence et l'aulorilé du parti national et d'Arabi.

M. Delafosse, qui ne voyait de solution aux difficultés que dans l'intervention turque, reprocha à M. de Freycinet de l'avoir longtemps combattue, au point de la rendre inefficace le jour où elle deviendrait nécessaire : or, ce jour était venu. Le ministre répondit qu'il avait vainement essayé du concert

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anglo- français et du concert européen et ilajoula que jamais il ne consentirait & une expédition militaire française. Celle déclaration fait bondir M. Gambetta à la tribune ; il reproche au ministre de sacriQer la dignité de la France. M. de Freycinet réplique qu'il ne consentira pas à une action isolée de la France, mais qu'il acceptera sa part • des charges, des responsabilités et des décisions, * si la Conférence les lui impose. M. Ribot demande si l'on acceptera tout de la Conférence, même l'abrogation des firmans de 1873 et de 1879. M. de Freycinetrépond que l'indépendance de l'Égyple sera sauvegardée. M. Clemenceau, qui est venu à la séance avec l'intention de voter pour le Gouvernement, ne peut le faire après ce qu'il a entendu : il demande l'ordre du jour pur et simple qui est rejeté par ^99 voix contre 169. Un ordre du jour de confiance, proposé par M. Sadi-Camot, réunit 383 voix contre 67 ; 187 députés s'abstiennent d'approuver cette politique d'abdication et de défaillance.

Le mois de Juin est rempli par les fastidieuses négociations relatives à la Conférence, par lei> vaines discussions de Coustantinople, par le dramatique événement du 11 Juin à Alexandrie, par les questions de MM. Tenot, Casimir- Pérîer et Lockroy, les 13, 33 et 3^ Juinà Paris.

Le l''~ Juin, Paris et Londres invitent les Cabinets des grandes puissances à réunir leurs ambassadeurs en Conférence â Constantinople, pour régler la question Égyptienne. Tous les Cabinets acceptent, moins la Turquie : elle notifie le 3 Juin aux puissances l'envoi en Egypte de Dervich Pacha qui a mission de rétablir l'ordre et de ralTermir le Khédive. Dervich arrive le 7 à Alexandrie, gagne le Caire et, le 11, 300 Européens sont massacrés h Alexandrie, dont 4 Français. L'escadre anglo-frani^'alse, qui se trouvait en rade, ne fit rien pour empêcher le massacre. Interrogé à la Chambre et au Sénat H. de Freycinet. tout en déplorant l'accident, le

COHFËRBHCB DE COKSTAMTINOI'LE 233

réduisit aux proportions d'une rixe entre nationalités ennemies. Leiendemain, 12 Juin, H. Hancini révélait à la Chambre italienne que les Quatre ne voyaient pas sans une certaine jalousie la prépondérance des Deux en Egypte. A Londres l'opposition conservatrice revendiqua fièrement pour l'Angleterre la faculté d'agir seule, au mieux de ses intérêts. En Egypte Arabi envoya des troupes à Alexandrie ; Dervich et Tewfik s'y transportèrent avec les consuls généraux et les contrôleurs, sans parvenir à rassurer les Européens qui se réfugièrent à bord des navires en rade.

La Turquie refusant de prendre part à la Conférence, les puissances passèrent outre. Quelles instructions le représentant de la France à Constanlinople, le marquis de Noailles, avait-il reçnes? M. Casimir- Perier le demanda le 22 Juin à M. de Freycinet qui répondit évasivement. H. de Noailles poursuivrait, d'accord avec les puissances, le statu quo ante , et la France se séparerait du concert européen, si sa dignité l'exigeait. Le lendemain ÎS Juin, la Conférence tenait sa première réunion, pendant que la France et l'Angleterre autorisaient leurs consuls généraux à quitter le Caire, où depuis le 17 Juin Dervich avait installé un nouveau Ministère, présidé pas Ragheb Pacha, avec Arabi ii la Guerre. Le 28, lord Dufferin proposait à la Conférence de confier le rétablissement de l'ordre en Egypte à un corps de troupes ottomanes, encadrées de troupes anglaises et franijaises : si la Turquie n'agissait pas, l'Angleterre aviserait. La Turquie inquiète se montra disposée h entrer en relations avec la Conférence ; mais, fidèle h sa politique dilatoire, elle s'abstint de donner une réponse immédiate.

Dans les ports de la Méditerranée on armait fébrilement et H. de Freycinet, interrogé sur ces armements, le 26 Juin et le 6 Juillet, répondait & H. Lockroy que la France devait se préparer à toutes les éventualités. Le 8 Juillet, il dépo-

234 LK SECOND MINISTÈRE DE FREVCINBT (30 Janv.-T Aoùl 188!)

sait à la Chambre une demande d'ouverture de crédits destinés à couvrir ces armements. Quel était leur but ? Jamais M, de Freycinet ne fut aussi obscur dans les explications qu'il donna à la Chambre. Il ne s'agissait que de prendre " une mesure de précaution, de prudence, de prévoyance. « D'ailleurs, le Parlement serait toujours consulté.

Le dénouement approche : passons rapidement sur les derniers incidents de cette triste histoire. Le II Juillet, un mois jour pour jour après le massacre d'Alexandrie, la llolte anglaise, dont la flotte française vient de se séparer, bombarde Alexandrie. Le 15, la Conférence invite la Turquie à intervenir en Egypte ; le 17, elle est saisie par la France et par l'Angleterre d'une demande tendant à assurer la protection du canal de Suez ; le 19, la Porte adhère h la Conférence et, le 36, elle accepte le principe de l'intervention en Egypte : il était trop tard ; l'Angleterre refusa, le 30 Juillet, d'évacuer l'Egypte pour faire place aux troupes turques. Ce sont les tergiversations de M. Freycinet, dans la dernière et décisive quinzaine de Juillet, qui l'avaient décidée à agir seule.

Ces tergiversations furent mises en relief par la discussion qui s'ouvrit à la Chambre, le 18 Juillet, sur les crédits destinés aux alTaires d'Egypte, Tous les orateurs critiquèrent la conduite du ministre des Affaires Étrangères. Celui-ci, sans se défendre pour le passé, affirma encore une fois qu'il ne voulait pas engager l'avenir, qu'il ne demandait pas à la Chambre son consentement pour une action quelconque. Il s'agissait tout uniment de mettre la flotte en état. Personne ne pouvait se refuser à voter dans ces conditions : les crédits furent accordés par 434 voix contre 64 et soumis à la ratiOcation du Sénat.

Le rapporteur de la Commission sénatoriale, M. Schérer, concluait au vote des crédits, mais dressait un réquisitoire véritable contre le Gouvernement, contre le manque

RAPPORT DE H. SCIIËRER 233

d'unité de sa conduite, contre l'absence d'une politique intelligible, contre les tergiversations ai funestes à la solidité de nos relations étrangères et surtout contre une préoccupation exagérée de la situation parlementaire. « Le plus sdr moyen de s'assnrer une majorité, disait M. Schérer, c'est encore la netteté des vues et l'autorité des convictions, u Et il rappelait la célèbre parole de M. firisson : • La grande misère de notre lemps est la crainte des responsabilités, u U aurait pu ajouter qu'on gouverne moins l'opinion en la suivant qu'en la formant et qu'on ne la forme que par l'énergie des initiatives.

Après ce rapport, après les discours de HH. de firoglie et Waddington et le vole des crédits par SOS voix contre S, le Cabinet était frappé & mort : il vécut encore 4 jours.

Le rapporteur du Sénat et M. Waddington, en manifestant le regret que M. de Freycinet n'eût pas suivi la même ligne que M. Garabetta, s'étaient montrés favorables à une politique d'actioD. Est-ce l'attitude du Sénat qui modifia les dispositions de la Chambre et qui réveilla ses anciennes animosités contre M. Gambetla et contre la politique d'aventure, comme disait H. Gatineau? La Commission de la Chambre, saisie d'une nouvelle demande de crédit de 9 millions, pour l'envoi de 4.000 hommes de troupes de marine qui devaient occuper exclusivement l'ancien isthme de Suez, rejette successivement la non-intervention, l'intervention et tes crédits. Dans le débat qui s'ouvrit le 29, M. Achard, un député radical, et M. de Freycinet furent les seuls à défendre les crédits. M. de Freycinet soutint cette thèse que la protection du canal par la France n'avait rien d'inquiétant pour le maintien de la paix et posa nettement la question de confiance. M, Laisant, H. Langlois, M. Hadier de Montjau attaquèrent les crédits pour les mêmes motifs : on ne savait ni d'oîi l'on partait, ni où on allait. H. Clemenceau résuma ainsi son opinion :

236 LE SECOKD mSISTÉRB DE FHEÏCISET (30 Janv.-T Août I88i)

■ Est-ce la paix? Non, puisque l'on envoie des troupes. Estce la guerre ? Non, puisqu'on ne se battra pas, » Personne ne répondit à M. Clemenceau. Les urnes circulèrent et 417 voix contre 75 renversèrent le Cabinet du 30 Janvier. La journée du 39 Juillet était autrement humiliante que celle du â6 Jan vier, la chute de M. de Freycinet autrement profonde que celle de Gambetta.

Nous n'avons pas mentionné à sa date, le 45 Avril, un événement qui devait avoir ultérieurement d'importantes conséquences, l'occupation de Hanof par un corps français. C'est que les ordres en vertu desquels cette occupation s'était faite avaient été donnés par le Cabinet du 14 Novembre.

Ainsi le grand Ministère, celui qui contenait tous les chefs de la République, moins M. Gambetta; celui sur la durée, sur la solidité et sur l'œuvre duquel on avait fondé tant d'aspoir, avait vécu moins de six mois et mal vécu. La loi du âS Mars I88â, si justement célébrée par M. Mundetia, reste seule à son actif. Toutes les autres réformes attendues. réclamées par la démocratie, il les avait essayées et toutes avaient avorté. Sans doute, la Chambre est en partie responsable de cet avorlement, mais le Cabinet ne sut ni discipliner, ni diriger la Chambre, et, dans le Cabinet, M. de Freycinet était particulièrement impropre au rôle de Président du Conseil. Sa merveilleuse intelligence, sa prodigieuse habileté de parole, sa puissance de travail lui ont permis de rendre en sous-ordre de signales services ; son ïndilTérence en matière de politique pure, son scepticisme ont alTaibli d'avance son autorité, et, sans autorité, il est impossible d'agir sur le petit groupe de collègues qui forment un Ministère, à plus forte raison sur les grandes réunions d'hommes qui constituent une Assemblée. Tout le monde s'en rendait bien compte, chacun voyait le défaut de la cuirasse et devinait que ce galant homme, au caractère insaisissable, n'aurait de

CUITTE DU CABINET DU 30 JANVIER ÎZl

prise ni sur ses smis politiques ni sur ses adversaires ; tout le monde aussi se laissait prendre à cette aménité de manières, à cette voix blanche, k cetleéloquence un peu froide, mais aussi lucide que celle de Thiers.

Le jour venu d'une crise, quand il fallait s'arrêter à un choix qui ne fût absolument antipathique à personne, qui ne mécontealAt ni la Gauche ni la Droite, qui parût h tous la moins mauvaise des solutions, on pensait inévitablement îl H. de Freycinet. Du moment 0(1 il prenait le pouvoir, il n'y avait plus de Gouvernemeat : mais certains parlementaires s'accommodent assez bien de l'absence de Gouvernement. Et quand l'anarchie avait duré six mois ou un an, énervant à la fois le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif; quand des blessures cruelles avaient été faites au prestige de la France, quand son bon renom avait été compromis, les mêmes parlementaires qui avaient applaudi ft l'avènement de H. de Preycinet, qui avaient tout obtenu de lui, oubliaient soudain leur rft\e de protecteurs hautains, pour devenir les plus dédaigneux des adversaires, les plus déclarés des ennemis. Le 33 Septembre 1880, U. de Freycinet était descendu du pouvoir avec quelque dignité ; le 29 Juillet 1884, il en était renversé par la presque unanimité de la Chambre. Son second Ministère avait duré six mois. Quel acte, quelle œuvre le recommandent? L'historien qui voudra faire l'apologie ou seulement l'histoire de cethomme politique devra passer rapidement sur les périodes où il a été aux affaires et insister sur celles où il est rentré dans le rang. Dès qu'il a repris sa place dans la majorité gouvernementale, il s'y montre d'une correction impeccable.

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