‹ Histoire de la troisième république (volume 2)Chapitre 4 sur 145 · DÉMISSION RE H. DE HARCÈBE · texte numérisé non relu

DÉMISSION RE H. DE HARCÈBE

uae Commissioa d enquële ; cette faute commise, il fallait délier la laogue des fonctionnaires, afin que l'enquête pût se faire et la vérité éclater. Les maladresses gouvernemeataies avaient fourni matière h de nouvelles attaques de la Lanterne et le 1" mars H. Lisbonne demanda au ministre de l'Intérieur quelles mesures l'enquête prématurément clôturée lui avait suggérées. M. de Harcëre répondit èloquemment et victorieusement, au sujet de l'accusation personnelle dirigée contre lui « d'être enchainé par des liens inavouables dans des compromissions malhonnêtes. » Sa réponse fut moins heureuse sur l'objet même de l'interpellation: l'impossibilité où les commissaires enquêteurs, sénateurs et députés, avaient été mis de découvrir la vérité. Un député à la parole froide et incisive, qui va jouer dans l'oppositioD un grand rôle et un rôle néfaste pour le pays, à partir de cette époque, M. Clemenceau, doué d'un redoutable talent de démotisseur, mit en pièces l'argumentatton du ministre. La Chambre eut h se prononcer entre l'orateur de l'Extrême Gauche qui déposait un ordre du jonr de bl&me et le ministre de l'Intérieur qui réclamait un ordre du jour de confiance. Elle crut sortir d'embarras en votant l'ordre du jour pur et simple qui a toujours la priorité ; elle aboutit exactement au même résultat que si elle avait volé l'ordre du jour de blâme : M. de Marcëre résigna ses fonctions le jour même et entraîna dans sa chute le Préfet de police, H. Albert Gigot.

H. de Harcère fut remplacé par M. Lepêre; H. Develle, sous-secrétaire d'Ëlat à l'Intérieur, par H. Martin Feuillée, et M. Albert Gigot par M. Andrieux. En eux-mêmes ces choix étaient bons, même celui de M. Andrleux, représentant des électeurs radicaux de Lyon, qui avait eu le courage de se prononcer énergiquement contre l'amnistie pléniëre. Mais l'interpellation Lisbonne avait révélé une désorganisation

10 LB MimSTËRË WADDINCTON (4 Kév.-iS Décembre 18"!>)

inquiétante des services de la Préfecture de police el le vote de l'ordre du jour pur et simple indiquait une regrettable absence de cohésion dans la majorité. Elle était sans cUef depuis que Gambetta était monté au fauteuil. Pas un des membres du Cabinet n'avait une autorité suffisante pour la guider. Le Cabinet lui-même, composé d'individualités brillantes, de spécialistes remarquables était une réunion de ministres plutôt qu'un tout homogène et compact. Il était impossible que le Cabinet tout entier n'eût pas connu et approuvé les mesures prises par M. de Marccre ; par suite, il était inadmissible que M. de Marcëre quittât seul le Cabinet. Cet ancien magistrat, dont l'avènement à la vie politique datait de DJ'I, avait tenu presque sans interruption le portefeuille de l'Intérieur de 1876 à 1879. C'est lui qui avait constitué toute l'administration préfectorale, qui l'avait peuplée de républicains aussi fermes que modérés après la mort de H. Ricard. Il avait eu le mérite plus rare de donner à tous ses subordonnés les instructions les plus nettes, les plus précises, en même temps que les plus libérales. Pas un préfet, pas un sous-préfet ne sortait de la place Beauvau sans emporter dans son département ou dans son arrondissement les conseils de direction politique les plus sages et les moyens les plus pratiques de parer aux difficultés administratives, petites ou grandes.

H. Lepëre, le vieux lutteur de l'époque militante, malgré les service!) qu'il avait rendus h la République et les sympathies unanimes qu'il rencontrait dans le Parlement, n'eut pas beaucoup plus d'influence que son prédécesseur sur la majorité. On le vit bien, dans TaiTaire toujours pendante des poursuites contre les deux Cabinets du 16 Mai et du '23 Novembre. M. Brissoa que l'intégrité de son caractère, la fermeté de ses convictions et de ses principes, son éloigaement pour toutes les intrigues, avaient fait choisir c

l'enquête sur le le «ai 17

rapporteur de la CommissioD d'enquête, déposa son travail sur le bureau de la Chambre le 8 Mars, tl se divisait en deui parties bien distinctes ; pour la période du 16 Mai au 33 Novembre, le rapporteur oe reprocbait aux ministres que des abus de pouvoir et la résurrection de la candidature officielle ; pour la période du !à3 Novembre au 13 Décembre, il signalait, h la charge du Ministère Rochebouet, une tentative d'attentat ayant pour objet de changer la forme du Gouvernement. André Daniel ■ prétend que la lecture de cette seconde partie du rapport de M. Brisaon* « produisit sur tous les bancs une impression indéniable de déception ». Si la Chambre s'attendait à des révélations foudroyantes elle dot, en effet, être déçue. Rien n'était inattendu, dans le rapport de H. Brisson, mais tout y était éloquemment signi- Bcatif. Les dépêches échangées par le Président du Conseil, ministre de la Guerre, du i7 Novembre au 13 Décembre, avec les généraux commandant & Marseille, à Lyon, à Bourges, à Rouen, révèlent à n'en pas douter l'organisation d'un complot. Toutes les mesures projetées, tous les ordres donnés sont autant de non-sens, si les unes et les autres ne sont pas préparatoires d'un attentat. On ne fera croire k personne que la mobilisation, que les instructions hâtives données aux jeunes soldats de la classe 1876 étaient de simples précautions, commandées par la plus élémentaire prudence, h la veille d'une nouvelle dissolution de la Chambre. La seule énumération des dépêches du général de Rochebouet, y compris celle du 13 Décembre, ajournant tous préparatifs de départ, était le plus formidable des uctes d'accusation. D'ailleurs, s'il n'y avait pa^ eu complot, le rédacteur en chef du Soleil, M, Hervé, au courd d'une polémique ullé-

(l) André Daniel. L'année politique. 187'J, p. 83. Paris. G. Charpentier, [i] Voir appendice I.

Edo. Zevort. — TroJBième Itëpublique. m. — 3

18 LE HINISTÈRB WADDINGTON (4 FéT.-M Uécemtire ISTtj

rieare avec la presse légitimiste, aurait-il pu écrire cette phrase : « Nous avons été accusés de défection, presque de trahison, parce que nous avons conseillé, parce que nous avons demandé de ne pas continuer une lutte qui ne pouvait plus se poursuivre sur le terrain de la loi et qui, sur un autre terrain, aurait été aussi dangereuse que coupable ». ? Peut-on nier que les inspirateurs et les ministres du Maréchal aient fait au moins quelques pas sur l'autre letfain .*

H. Brisson concluait à la mise en accusation, devant le Sénat, des Ministères de Broglie et de Rochebouet. Ces conclusions furent combattues par M. Léon Renault. Il reconnut qu'il y avait présomption sufTisanle de culpabilité et qu'une condamnation pouvait être obtenue du Sénat, mais il niait qu'il y eût un intérêt public, sérieux et indéniable, & intenter ce procès politique ; il signalait le danger qu'il y aurait « à pénétrer au sein de l'armée », pour dégager l'impression produite en 1877, par les ordres venus d'en haut. Le rapporteur répliqua, avec une grande vigueur dialectique, que l'accusation portée contre les ministres, d'avoir songé ii l'emploi de la force pour faire violence à la volonté nationale, était la plus grave que les détenteurs du pouvoir pussent encourir; que l'attentat n'avait pas été consommé, par une circonstance indépendante de la volonté de ses auteurs, parce qu'ils n'avaient pu arracher au chef de l'Ékat le signal qu'ils attendaient ; que le Code pénal avait été fait pour punir non pas seulement les subalternes, mais les vrais coupables, ceux qui abusaient de leur situation pour conspirer contre les institutions du pays.

Par l'organe de M. Waddinglon le Gouvernement exprima la crainte que ce procès ne fit perdre iila Chambre on temps précieux et posa la question de conQance, à la grande indignation de MH. Floquet et Madier de Monljeu. L'intervention gouvernementale, la crainte d'une crise ministérielle déci-

l'ordre du jour rameau 10'

dèrent la Gbambre : par 3t7 voix contre IStf la mise en accusation fut repou!»9ée. Ce vote équivalait h une ordonnance de non-lieu. Hais la Chambre, après avoir rendu ce non-lieu el après avoir écarté du même coup la question ministérielle, se déjugea immédiatement, en inOigeant à ceux qu'elle venait d'absoudre unordre du jour de flétrissure dont elle ordonna l'afTicbage dans toute la France. H. Clemenceau, avec sa logique accoutumée, avait montré k la Chambre la contradiction oii elle se laissait entraîner ; rien n'y fil, et ilT voix contre 145, ces dernières de l'Extrême Gaucbe, se prononcèrent pour l'ordre du jour de M. Rameau '. La Droite s'élait abstenue en masse.

Les ministres, atteints par l'ordre du jour, publièrent dès le surlendemain (15 mars) une protestation qui reproduisait presque mot pour mot le discours de M, Clemenceau. Celle du Cabinet du 16 Mai était signée de 7 noms, celle du Cabinet du 23 Novembre de 4 noms seulement: ceux des fonctionnaires anciens ministres que la Hépublique magnanime avait laissés ou remis en place, malgré leur culpabilité, reconnue par M. Waddington lui-même, ne signèrent, comme M. Brunet, que parce qu'ils se savaient protégés par l'inamovibilité. Quant aux anciens ministres députés, ils n'avaient cru devoir répondre ni à M. Brisson, ni à H. Waddington, ni à M. Rameau. Leur silence fut jugé sévèrement par leurs anciens complices, aussi sévèrement que leur protestation tardive. Il se trouva, par une singulière ironie, que les auteurs du 16 Mai et les conspirateurs du i3 Novembre oe rencontrèrent qu'un défenseur et bien inattendu : le député de Montmartre, M. Clemenceau.

Cette question des poursuites, soulevée 18 mois seulement après l'événement, passionna médiocrement l'opinion ;

(1) Voir appendice 11,

tO LE uiKlSTÈftE WADDINGTON (4 FÉV.-28 Décembre 1879)

dès qu'elle Tul tranchée, la Cbambre aurait pu aborder les grandes réformes dontGambetta avait tracé le programme et que M. Waddiogtou avait indiquées comme but & bod activité. Mais une question de révision constitutionnelle fut posée le ii Mars et ne reçut de solution que le 33 Juillet.

L'article 9 de la Constitution de ISTS fixait à Versailles le siège du pouvoir exécutif et des deux Chambres. MM. Spuller et Tirard, dès le 39 Mars 1818, M. Larocbe-Joubert, le 27 Février 1879, avaient proposé la revision de cet article. Le fi mars, H. Méline présentait & la Cbambre un rapport favorable à la revision et le lendemain, par SIS voix contre 138, la Cbambre adoptait une résolution conforme. Seul le Centre Gauche avait fait de l'opposition et subordonné le retour & Paris au rattachement k l'État des services de la Préfecture de police. Saisi de la question par M. Peyrat, le Sénat se montra peu disposé & suivre la Chambre dans la voie oîi elle voulait s'engager, et M. Laboulayese fit l'organe des craintes de la Haute Assemblée, dans un rapport qui lut déposé sur le bureau le 39 Mars. Rédigé avec la plus grande modération ', plein de ce bon sens incisif qui était la marque du talent de H. Laboulaye, ce rapport aurait certainement décidé le rejet de la résolution. Pour éviter un échec, le Gouvernement demanda l'ajournement de la discussion, qui fut volé par 159 voix contre 136. Quand la question revînt devant le Sénat, 3 mois plus tard, MM. Waddington et de Preycinet insistèrent pour l'adoption d'une résolution conforme à celle de la Chambre et obtinrent le vote qu'ils désiraient en posant la question de confiance : la réunion du Congrès fut décidée le 13 Juin par 1S3 voix contre 133 et, six jours après, les deux Chambres s'assemblèrent à Versailles. Elles furent présidées par H. Martel, assisté des autres

(I) Voir appeadi<-c Itl.

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