‹ Histoire de la troisième république (volume 2)Chapitre 48 sur 145 · LES CONVENTIONS 2K · texte numérisé non relu

LES CONVENTIONS 2K

faites. Ses critiques ne furent pas détruites par )e ministre; ses avertissemeats ne furent pas entendus : ils étaient pourtant dictés par le patriotisme et non par l'esprit de parti. II avait fallu le déCt^iL pour rendre possible la conversion de 18t<3 : avant cette date les Chambres s'étaient montrées hostiles & une mesure qui pouvait diminuer leur popularité. Ces craintes d'ailleurs étaient chimériques, puisque les remboursements ne dépassèrent pas 95.340 francs pour un capital converti de 6 milliards 790 millions.

Les négociations avec les Compagnies de Chemins de fer, entamées dès le mois de Mars par M. Raynal, ratifiées parles Chambres au mois de Juillet, ne devinrent déQailives que par la loi du 20 novembre 18S3. Les conventions de 1863 donnaient aux Compagnies 8.3(K> kilomètres à construire, leur cédaient2.6â3 kilomètres en exploitation et leur confirmaient la concession de 2.000 kilomètres déjà exploités par elles. Dans la discussion devant la Chambre les conventions, vivement attaquées par MH. Allain Targé, Camille Petletan et WilsOD, furent habilement défendues par le ministre et par le rapporteur, H. Rouvier, puis par HM. Léon Renault, Grauz, Baïhaut et Loubel. L'entente avec tes Compagnies s'imposait, l'État voulant, dans un intérêt politique et économique à la fois, continuer les travaux commencés et ne pouvant persister dans les émissions de rente comme celle qui avait été décidée par la loi du 11 Juin t8T8. Toutes les conventions réunirent une majorité de plus de 300 voix h la Chambre des députés ; seule la convention avec l'Orléans ne fut adopté que par 206 voix contre 94. Au Sénat il n'y eut pas d'opposition sérieuse. En résumé les Compagnies sont déclarées concessionnaires de 12.t>87 kilomètres de chemins de fer. Elles doivent fournir l'outillage, le matériel roulant et une subvention de 2.S00 francs par kilomètre : leur concours pécuniaire s'élève en totalité à 60^ millions. Ei«. Zevokt. — Troisième République. ik. — l'J

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Le dividende des actionnaires est fixé & un taux à peine égal et même parfois inférieur au dividende touché avant 1883. En cas d'insuffisance de produit la garantie de l'État intervient ; en cas d'excédent il est atTecté au remboursement des avances faites parl'État k titre de garantie. Dans la situation où l'exécution du plan Freycinel l'avait placé, il était difficile que l'État obtint plus et mieux que les conventions de 1883. Les Compagnies ont bien été garanties contre le rachat, contre l'absorption de leurs réseaux parl'État, mais elles ont dû accepter la construction de lignes improductives, l'augmentation considérable de leur dette envers l'État et la réduction ou l'immobilisation de leur dividende. En outre l'État sera possesseur, dans un avenir assez rapproché, d'un réseau ferré de près de 45.000 kilomètres dont les frais de premier établissement seront amortis et qui lui procurera chaque année une ressource de plusieurs centaines de millions. Le moment sera peut-être venu, pour lui, alors, d'amortir sérieusement sa Dette.

Comme la réforme économique, la réforme judiciaire occupa presque toute l'année 1883. du 10 Mars, date du dépôt du projet par M. Martin-Feuillée, au 30 Novembre, assigné comme terme aux trois mois de suspension de l'inamovibilité. Le travail de la Commission, la discussion de la Chambre et du Sénat remplirent toute la lin de la session ordinaire et le Cabinet du 21 Février eut le mérite de faire aboutir cette grave question. Ses visées, du reste, étaient modestes : l'expérience du passé et d'un passé récent l'avait empêché l'aborder la réforme par ses grands cdiés et la connaissance Ju milieu parlementaire, la crainte des élus du scrutin d'arrondissement l'avaient détourné à la fois de modifier les conditions d'un recrutement soumis à l'arbitraire gouvernemental, comme aussi de supprimer tous les tribunaux de clocher, refuge d'un trop grand nombre de magistrats

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inoccupés, médiocres et mal payés. Dans un pays oii la rapidité des communications a décuplé, où les routes et les ehemins de fer ont rapproché les juges de tous les justiciables, où il eût été facile d'organiser un système de magistrats ambulants, comme y avait songé H. Dufaure, qui ne péchait pas pourtant par excès de témérité réformatrice, les petits tribunaux sont restés aussi nombreux qu'au commencement du siècle, époque de leur création, et l'heure d'une réduction ne semble pas prochaine. La question connexe de l'extension de la compétence des justices de paix semble tout aussi éloignée d'une solution ; elle avait été disjointe du projet de M. Martin-Peuillée, comme celle des assises correctionnelles.

Le projet du 10 Mars, très inférieur à la proposition déposée après la chute du Cabinet Gambetta parU. Martio-Feuillée lui-même, ne comportait que la suspension de l'inamovibilité, un relèvement des traitements, une réduction du personnel, sans diminution du nombre des tribunaux ou des cours, et la création d'un Conseil supérieur de la magistrature, pourvu d'attributions disciplinaires. La discussion dura du 24 Mai au 5 Juin & la Chambre. HM. Ribot et Gobiet dirigèrent, contre ce qu'ils appelaient une loi d'expédients, non de réforme, les plus vives critiques et ilrent entendre les plus éloquentes protestations. Le Garde des Sceaux et le rapporteur, H. Jules Roche, se gardèrent bien de les suivre sur ce terrain. Us se contentèrent de montrer que les magistrats eux-mêmes avaient rendu la réforme nécessaire en se mêlant de politique, en se mettant en étal d'hostilité contre les institutions établies, en se faisant les orateurs et les meneurs de coteries frondeuses, en dirigeant une petite guerre d'épigratnmes et d'insinuations calomnieuses contre le Gouvernement. La Chambre donna raison au Garde des Sceaux : elle introduisit seulement dans son projet les amen-

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déments de MH. Saiat-RoiDine et B. Raspail. Le premier déclarait incompatibles les mandats électifs et les fonctions judiciaires; le second écartait de la magistrature les membres des Commissions mixtes de l'Empire.

La Commission sénatoriale se montra beaucoup plus radicale que ne l'avait été la Chambre des députés ; elle fixait le nombre de juges (3) et de conseillers (ù) nécessaires pour la validité des jugements dans les tribunaux et dans les cours, décidait que le nombre des admissions à la retraite égalerait celui des suppressions opérées, faisait disparaître 43 tribunaux de première instance et remplaçait le Conseil supérieur par la Cour de cassation. En séance du Sénat les tribunaux supprimés furent rétablis, l'amendement Saint- Romme fut repoussé, avec le conseutement du Président du Conseil, et le paragraphe 2 de l'article 15 du projet, celui qui était relatif aux éliminations à opérer dans la magistrature assise ou debout, fut adopté è la faible majorité de 3 voix, par 133 suffrages contre 130, après une pathétique protestation de M. Jules Simon.

C'est M. Jules Ferry qui répondit au second discours de M. Jules Simon, en posant la question de gouvernement avec une grande hauteur. Le Garde des Sceaux avait répondu au premier, h celui où le chef du Centre gauche dissident, avec une vivacité qui n'était pas dan s son caractère et qui jurait avec sa manière oratoire habituelle, avait qualifié la loi de loi de colère et d'expédient, de loi odieuse. Revenant & son naturel, M. Jules Simon disait plus finement : « C'est une réforme pour faire sortir de la magistrature les magistrats qui n'ont pas votre opinion . » Quand on se sépare de son parti, sur une question de cette importance, on est fatalement amené & rompre avec lui sur presque toutes les autres. Sans doute on reste libéral, mais en quelle compagnie! avec tous ceux qui n'attendent qu'un retour de fortune pour

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donner le coup morlel k la liberlé. Les services émioeota que rendit è. la République H. J. SimoD, au plus fort de l'agitation boulangîste, n'ont pu effacerenlièrement la faute politique qu'il avait commise, ni faire oublier l'attitude prise par lui, en quelques circonstances décisives pour l'avenir des institutions dont il avait été le fondateur. Il agit et il parla plutôt en philosophe spéculatif qu'en homme d'État mêlé à la lutte ; il se réfugia dans sa tour d'ivoire, au lieu de rester dans la forteresse assiégée et de faire tête è l'ennemi. Non, ripostait M, Hartin-Peuiltée à H. Jules Simon, il n'est pas exact de prétendre que nous ne réformons rien : nous réduisons te personnel et nous élevons les traitements. Si nous sommes obligés d'attendre l'extinction des magistrats pour faire des remplacements, la réforme est ajournée de dix ans, de quinze ans, rendue impossible et la magistrature, grflce à son inamovibilité, se trouve placée au-dessus du pouvoir législatif, impuissant et annulé. H. Harlin-Peuillée promettait d'appliquer la loi sans rancune et sans faiblesse et portait, dans une phrase incidente, ce coup droit aux adversaires du Cabinet, membres du Centre gauche dissident et à leur éloquent porte-paroles : a II y a quelque chose au-dessus du talent, c'est l'énergie des convictions et du caractère. »

Le 31 Juillet, l'ensemble de la loi réunissait 144 voix contre 129. Porté dès le lendemain à la Chambre, le projet l'ut soumis & la Commission qui proposa l'adoption pure et simple du texte sénatorial. H. Jolibois demandait l'ajournement à la rentrée ; 286 voix contre 133 repoussÈrent sa demande et les 10 premiers articles furent votés assez facilement. C'est alors que M. Clemenceau intervint et réclama le rétablissement de l'amendement Saint-Romme dans la loi. Toute modiûcation au texte adopté par le Sénat devant entraîner l'ajournemeat et peut-être l'avortement de la

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réforme, M. Jules Ferry combat la demande de M. Clémen- , ce&u; il obtient gain de cause par tlo voix contre 197 et l'ensemble est enfin volé par âS9 voix contre 32. La question des incompatibilités n'était qu'ajournée : elle revint le même jour sur le tapis, à propos d'une interpellation de M. Gaillard, de Vaucluse, sur un substitut d'Orange candidat â la députation. H. Jules Ferry avait promis quelques jours auparavant, au Sénat et le jour même h la Chambre, de présenter un projet sur les incompatibilités. Il repoussa l'injonction un peu comminatoire que lui adressait M, Ribot et fit adopter l'ordre du jour pur et simple par 256 voix contre 177. Promulguée le 30 Aoât, la loi laissait au Gouvernement une marge de 3 mois pour la réforme. Elle s'accomplit du 30 Août au 30 Novembre et porta sur plus de 500 magistrats. Bien que tous les choix du Gouvernement n'aient pas été également heureux, que quelques magistrats, médiocres mais complaisants, aient été préférés à quelques hommes de valeur, au caractère indépendant, on ne peut méconnaître l'impartialité relative que le Garde des Sceaux apporta dans le plus grand nombre des nominations.

Le Gouvernement avait eu surtout le mérite d'aboutir, de débarrasser l'ordre du jour des deux Chambres d'une question décidément épuisée. Au lieu de reprocher au Cabinet d» a Février de n'avoir pas fait une réforme organique de la magistrature, il serait plus équitable de tenir compte à la République de sa longanimité. Elle a fait ce que n'avait fait avant elle aucun Gouvernement ; elle a toléré pendant treize ans une magistrature hostile et, lorsqu'elle a enlln procédé.^ la réforme, elle n'a en général écarté que ses adversairesdéclarés, conservant tous ceux qui avaient gardé une correction apparente et leur donnant comme une nouvelle investiture.

Les vacances de 1883, qui s'étendirent du 2 Août au23 0e-

HODIFICATIONS MINISTÉRIELLES 395

tobre, furent signalées au début' par le succès des républicaÎDs auï élections (léparlemeD laies des là et 19 Août. Après les ballottages du 19 Août les républicains figurèrent dans les Conseils généraus au nombre deâ.f 39 contre 869 conservateurs de toutes nuances; ils gagnèrent la majorité dans huit départements. Un seul socialiste avait réussi & se faire élire, dans la Nièvre.

Le Cabinet s'était modlQé partiellement : le 9 Août M. Ch. Brun, ministre de la marine, démissionnaire pour raisons de santé, avait été remplacé par le préfet maritime de Toulon, le vice-amiral Peyron. Quelques semaines plus tard, le 28 Septembre, un ancien membre du Cabinet Gambetta, U. Félix Faure, était adjoint au vice-amiral Peyron comme sous-secrétaire d'État des Colonies. Le 19 Octobre un décret rendu sur sou initiative constituait un Couseil supérieur des colonies.

Rien n'avait troublé ta tranquillité de ces vacances parlementaires; la polémique même des journaux, à la suite de la mort da comte de Chambord (24 Août), avait passé inaperçue, quand des attaques, des insinuations, des intrigues dont le foyer était dans l'entourage du Président de la République, vinrent provoquer contre le Ministère une agitation toute de surface qui, sans compromettre nos relations extérieures, porta quelque atteinte h notre réputation de courtoisie internationale. Le roi d'Espagne, Alphonse \II, à la suite de la conclusion d'un traité de commerce entre son pays et l'Allemagne, avait donné suite à un projet dès longtemps arrêté de voyager en Autriche et en Allemagne. Dans le cours de ce voyage il Qt savoir officiellement au Gouvernement français qu'il arriverait le 39 Septembre à Paris, pour en repartir le 1" Octobre. A Berlin, Alphonse XII avait accepté, ad honoretn, le titre de colonel d'un régiment de uhians qui tenait garnison à Strasbourg. Quand, le 29 Sep-

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(embre, Alphonse XII sortit de la gare du Nord, oii le Président de la République l'avait reçu entouré de tous les ministres, moins le général Thibaudin, il .fut accueilli par une bordée de sirOets. Cette déplorable manifestation se reproduisit dans de moindres proportions quand Alphonse XII se rendit h. l'Elysée. M. Grévy dut se transporter & l'ambassade d'Espagne pour adresser au roi des excuses très dignes que relata le Journal officiel, et Alphonse XII consentit & ne pasabrég;er la durée de son séjour à Paris. Il y avait parmi les manilestants des misérables, comme le dit au roi le Président de la République; il y avait aussi des gamins et des badauds en grand nombre, sans parler des patriotes naïfs qui croyaient, en sifQanl un roi allié de la France, venger les désastres de l'Année Terrible; il y avait enfin des adversaires du Cabinet que âè perfides excitations avaient entretenus dans un déplorable étal d'esprit. La Petite France de Tours, la France, {'Evénement et autres journaux, dévoués JL l'Elysée ou inspirés par M. Wilson, avaient laissé entendre que le Président de la République était opposé aux préparatifs faits à Paris pour la réception d'Alphonse XII. On insinaait que le Cabinet était divisé à cet égard, el le général Thibaudin, en s'abstenanl de se joindre & ses collègues le jour de la réception, avait donné quelque créance à ce bruit. Après les regrettables incidents du 29 et du 30 Septembre M. Jules Ferry eiigea et obtint que M. Wilson renonçât au moins officiellement & la direction politique de la Petite France et il demanda la retraite du ministre de la Guerre que le Président de la République accorda sans opposition. Le 9 Octobre l'ancien ministre de la Guerre du Cabinet G&mbetta, le général Campenon, prit la succession du général Thibaudin et M. J. Caslmîr-Périer fut nommé sous-secrétaire d'État à la Guerre. 11 avait exercé les mêmes fonctions à l'instnic tioa Publique, sous U. Jules Ferry. Député démissionnaire

JULES FERRY A ROUEN ET AU HAVRE â97

après les décrets sur les princes-officiers, il avait été réélu aans opposition par sod aDcienne circoDscription de l'Aube. Avec l'instiact d'un véritable bomnie de gouvernemeot H. Jules Ferry savait s'entourer, quelle que fût leur origiae, de tous ceux qui devaknt plus tard jouer un rôle important dans les destinées de la République. D'autres choix uoq moins heureux doivent être signalés k ce uiooient : M. Barrère fut nommé chargé d'aiTaires en Egypte et H. Lavertujon le remplaça h. la Commission du Danube. Le général Forgemol de Bolsquenard, que la campagne de Tunisie avait mis en relief, fut appelé au commandement du onzième corps. U. Poubelle, qui devait trouver un modus vivendt fait d'opportunes concessions, de fermes résistances et de spirituelles réparties, avec le Conseil municipal de Paris, fut appelé à la ïVéfecture de la Seine.

La solution donnée aux incidents qui avaient marqué le séjour d'Alphonse Xll en France avait vivement irrité les radicaux, qui tentèrent, pour la première fois, de mêler te chef de l'armée aux querelles politiques. Dans un Manifeste anonyme, ils représentèrent la retraite du ministre de la Guerre comme une offense au sentiment national et une revanche du parti royaliste. M. Jules Ferry répondit à cette attaque dans les deux discours qu'il prononça le 13 Octobre à Rouen et le 14 Octobre au Havre. Dans le premier, il fit une allusion très digne à la visite d'Alphonse Xll et à la réparation que la France lui avait accordée; dans le second, il revint sur cette idée qui lui était chère, qu'un Gouvernement même autoritaire pouvait être un Gouvernement réformateur et progressiste.

La session extraordinaire de 1883, dans les deux Chambres, fut consacrée presque exclusivement à la discussion des lois d'affaires et du budget de 1884. La Chambre procéda à la deuxième délibération sur la loi d'organisatioa

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municipale et rej'ela les amendemenU tendant soit à établir uae Borled'auloQomie communale, soitè. instituerune mairie centrale à Paris. Elle vola une propositron enlevant aux fabriques le monopole des inhumations ; discuta en première délibération, le projet d'org;anisalion sur l'enseignement primaire public, en seconde le projet sur les sociétés de secours mutuels et adopta le projet sur les incompatibilités parlementaires. Le projet d'ajournement des élections municipales Tut voté, le a Décembre. La loi sur les élections des juges consulaires avait été promulguée le 8 du même mois. Au Sénat, après la deuxième délibération sur les livrets ouvriers, vint la première sur le crédit agricole mobilier, puis le rejet d'une proposition de M. Bérenger sur la recherche de la paternité. La Haute Assemblée perdit, le 14 Décembre, l'un des membres qui l'honoraient le plus par la fermeté de leurs opinions, Henri Martin, le populaire historien de l'ancienne France, l'auteur non moins apprécié d'une histoire de la France contemporaine jusqu'en 1875, qu'anime un souffle de libéralisme ardent. MN. de Pressensé, Campenon et Jean Macé entrèrent au Sénat comme inamovibles : l'excellence de ces choix, que n'auraient probablement pas faits les électeurs départementaux, inspire quelques regrets pour la suppression qui se préparait à ce moment des sénateurs élus par le Sénat. Le principe de l'inamovibilité était contestable, mais non pas celui de l'élection par le Sénat qui n'a donné que d'excellents résultats, même quand la majorité appartenait & la Droite. 11 a fait entrer au Luxembourg des hommes comme les BulTet, les Broca, les Berthelot et quelques autres qui sont l'honneur d'une Assemblée. Le niveau du Sénat ne s'élève certainement pas. depuis que le suffrage restreint le recrute surtout parmi les anciens députés. Les sénateurs le recrutaient autrefois parmi les illustrations de la politique, des sciences ou des lettres.

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Le Cabinet, déjà modifié pendant les vacances parlementaires, subit un nouveau changement le iO Novembre. M. Challemel-Lacour, que sa sanlé avait déjà contraint à abandonner l'ambassade de Londres, dut renoncer aux fonctions plus absorbantes encore de ministre des Affaires Étrangères. Après avoir aidé Jules Ferry h. jeter 1 es bases de notre nouvel empire colonial, il résislaà ses sollicitations, à celles dfi tous ses amis et tl rentra dans le rang. Il renoni;a même pour plusieurs années à la tribune. Le Président du Conseil prit le portefeuille des Affaires Étrangères et confia celui de l'Instruction Publique el des Beaux-Arts à M. Fallières qui avait fait preuve, dans le Cabinet Duclerc, de solides qualités gouvernementales et d'un réel talent d'exposition. H. Jules Ferry n'avait hésité pour ce portefeuille, qu'il avait fait sien, qu'entre M. Fallières et M. Spuller, l'ancrea soussecrÉlaire d'État de Gambetta aux Affaires Étrangères,

La discussion du budget de 1884 offrit, à peu de chose près, les mêmes incidents que celle du budget précédent. M. Tirard n'avait déposé le projet de budget ordinaire que le 3 Mars et le projet de budget extraordinaire, dont l'économie dépendait du vote des conventions, qu'h la rentrée d'Octobre. L'évaluation nouvelle imaginée par M. Léon Say pour le budget ordinaire avait donné d'importants mécomptes : les recettes des onze premiers mois de 1883, bien que supérieures de 34 millions aux recettes correspondantes de 1882, étaient inférieures de S5 millions aux évaluations de la loi de Finances. Le ministre dut présenter un projet rectificatif, opérer de notables économies sur les dépenses des ministères, et prélever 1o millions sur la Caisse des retraites pour la vieillesse, sans lui faire rien perdre, en lui concédant en échange 1S millions de rente amortissable. Le projet de budget ordinaire dépassait de 24 millions les trois milliards. Quant au projet de budget extraordinaire, qui

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comportait i65 millioDs pour les travaux publics, 30 millions pour la Caisse des Écoles, âO pour celle des chemiDs vicinaux, il devait nécessiter un emprunt de 3S0 millions en 3 p. 100 amortissable.

Dans la discussion du budget des recettes H. Henri Germain proposa vainement le relèvement de certains impt^te, en particulier de ceux qui pèsent sur l'alcool et sur le tabac. Au budget des dépenses, article 1" du chapitre des Cultes, on se compta, comme d'habitude, sur la séparation des Églises et de l'État : elle fut repoussée par 360 voix contre 143. Le traitement de l'archevêque de Paris fut ramené de 45.000 à IS.OOO francs, par l'adoption d'un amendement de M. Jules Roche. Les bourses des séminaires furent supprimées, après lecture par H. Lefèvre d'un manuel h l'usage des «lèves-confesseurs. Notre ambassade au Vatican, combattue parHM. Raspail et MadîerdeMontjau, habilement défendue par M. Spuller, fut maintenue par 3^0 voix contre l'I.

Au Sénat la Commission des Finances ne fut en mesure de présenter son rapport que le â2 Décembre et l'Assemblée décida de ne voter, avant'1884, que le budget ordinaire ; quelques-uns de ses membres et non des moindres MM. Bocber, d'Audiffret-Pasquier et Buffet, s'abstinrent même de prendre part à la discussion. Le dissentiment annuel avec la Chambre se produisit, le Sénat ayant rétabli les bourses des sémtfiaires et le traitement de l'archevêque Paris. M. Jules Ferry n'obtint l'acceptation de ces décisions par la Chambre qu'en promettant de préciser les attributions financières du Sénat lors de la revision constitutionnelle et de proposer l'abrogation des bourses des séminaires. Le ministre ayant eu 80 voix de majorité (:265 contre \iilt) sur cette question, oti ta jilus grande partie de la Chambre était manifestement d'un autre avis que le sien, on peutdire que l'année 1883 se termijiaillieureusement pourle Cabinetdu âl Février: lamajorité

de la Chambre l'avait fidèlement soutenu pf'ndaiit plus de dix mois. Le fait mérite d'être noié.

C'est la politique coloniale plutdt que la politique extérieure qui eut une grande activité en 1883, dans la première période du Ministère Ferry. Une seule question, celle de la triple alliance, est, à proprement parler, une question de politiqne extérieure. D'après les révélations du Times les pourparlers pour la conclusion de la triple alliance auraient commencé au mois d'Avril 1882 et abouti au mois de Novembre de la même année. Le 13 Mars suivant M. Mancini, minisire des AiTaires Étrangères d'Italie, dans un discours à la Chambre, avait laissé entendre qu'une alliance, pacifique d'ailleurs, unissait son pays à l'Autriche et à l'Allemagne. Un article de la Gazette de l'Allemagne du Nord qu'inspirait M. de Bismark parut une confirmation de l'aveu de H. Mancini. Le 14 Avril M. Tisza, président du Conseil, déclara & la Chambre des députés de Peslh que tout le monde était d'accord pour maintenir la paix et M. Gladstone, aux Communes, qu'il n'avait point d'inrormalion particulière. Le duc de Broglieadressa, lel"Mai,unequestiOQàM.Challemel- Lacour sur ce sujet délicat. Le ministre des Aiîaires Étrangères fit une réponse merveilleuse de hauteur sereine, de tine ironie et en même temps de prudente politique. Il montra la France ayant trop vécu et trop soulTert, ce qui revient au même ; la France vaincue, mais se relevant et trouvant dans son énergie, dans sa volonté, dans son travail, dans son indomptable espérance de quoi se maintenir debout au rang que les siècles lui ont assigné; la France condamnée par sa position géographique & entretenir à grands frais une force défensive considérable, par la nature des choses à être toujoui-s en vedette. Un tel pays, entouré

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d'États jeHnes,ambilieux et ombrageux, ne peut se faire d'illusions sur les dispositioas qui régnent au dehors à son égard ; ces dispositions lui commandent d'être attentif et il l'est, fort de ses intentions paciRques, de son bon droit, de sa raison et de sa bonne conduite qui sont aussi une dé* fense.

G'étaitia politique du recueillement, mais du recueillement éveillé que soutenait M. Ghallemel-Lacour et le duc de Broglie lui-même n'aurait pu en pratiquer une autre sur le continent. Ailleurs nos coudées étaient plus franches et le Cabinet du H Février, pour maintenir à la France le rang qui lai appartient, dans les questions oii nos intérêts ou notre honneur sont engagés , favorisa l'expansion française sur tout le globe, au Sénégal, au Congo, & kfadagascar, au Tonkin.

Au Sénégal, noire influence ne pouvait s'étendre que par la jonction de nos établissements de la côte avec la vallée du Niger. Le Parlement avait volé en IK81 la construction de deux chemins de fer, l'un de Dakar & Saint-Louis, l'autre de Médine k Bafoulabé. Ce dernier, exécuté par l'État, avait coûté 16 millions et menaçait d'en absorber ii. Une demande de crédit de 4.t)77.000 francs, pour le tronçon de Kayes à Bafoulabé, combattue par M. La Vieille, défendue par le Président du Conseil, fut votée par 273 voix contre 101, le 3 Juillet 1883.

Au Congo nos progrès dataient du Ministère Duclerc. Une loi de 188i avait alloué à M. Savorgnan de Brazza 1. 373.000 francs pour assurer le ravitaillement de nos stations, l'entretien d'un transport el l'achat de cadeaux diplomatiques. De vieilles armes avaient été promises

H. de Brazza pour le Lroc. Sous le Ministère Ferry un projet de loi, volé le 19 Haï, lui assura 100.000 fusils h percussion, tj. 000 armes de modèles divers, 2.000 sabres,

L AMIRAL riBHRI! A MADAGASCAR 303

1.000 haches, de la poudre et des capsules. Grâce à ces ressources H. de Brazza put s'emparer de Punlo-Negra h l'embouchure du Niari, et s'établir dans cette région malgré lea protestations platooiques d'un stationnaire portugais. La baie de Loango, oii avait débarqué M. de Brazza, est à une quarantaine de lieues au nord de l'embouchnre du Congo, qui sera toujours la grande route commerciale de l'Afrique occidentale.

A Madagascar comme au Congo M. Duclerc avait montré un peu plus d'énergie que son prédécesseur et rompu les négociations avec les Hovas, après la non-acceptation de ruilimatum qu'il avait notifié à leurs ambassadeurs. Le 16 Mai l'amiral Pierre, après avoir détruit les postes hovas établis sur le territoire des Sakalaves, occupa Hajunka où il laissa garnison. Il se rendit ensuite devant Tamatave et demanda à la reine Ranavalo de reconnaître les traités que nous avions conclus en 1841 avec le gouvernement hova, d'accorder un régime équitable à nos nationaux possesseurs de terres en territoire hova, et lînalement de nous payer une indemnité d'un million el demi. L'amiral Pierre, n'ayant pas obtenu de réponse, prit Tamatave le 13 Juin, Foulpointe, Mohambo, Ténerife et y perçut les droits de douane. Une attaque des Hovas se produit contre Tamatave: il la repousse facilement. Un missionnaire protestant, Schaw, intrigue avec les Hovas : il l'expédie en Europe. Malheureusement ce hardi et habile marin est forcé par ta maladie de quitter Madagascar : il expire sur le navire qui le ramené en France. L'amiral Galiber, qui le remplace, maintient les Français à Tamatave. Quant à l'aiTaire Shaw, elle fut réglée par voie diplomatique : une indemnité de 33 000 francs fut accordée par la France au missionnaire expulsé. C'est sans doute, dans le but d'obtenir ce résultat que le Times, au mois d'Août, avait qualifié d'expéditions de flibustiers les entre-

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prises de la France au Congo et h Madagascar, Il appliquait la même qualification à notre entreprise au Tonkin, où nous poursuivions simplement l'exécution des traités et des conventions que, depuis 1874, les Cabinets qui avaient pre'cédé celui du 21 Février laissaient trop dans l'oubli, par une crainte pusillanime des puissances étrangères. Ces puissances ne pouvaient et ne voulaient faire, là comme ailleurs, que d'inutiles récriminations diplomatiques.

Depuis le traité que la France avait conclu en 1874 avec l'empereur d'Annam, ni l'attention du public ni celle des gouvernants ne s'étaient portées sur les droits que nous assurait ce traité, et par suite sur les devoirs qu'il nous imposait. De 1874 à 187!) ni le duc Decazes, ni M. Waddiagton ne s'étaient occupés du Tonkin; l'attitude de M. de Freycinet en 1880 avait été plus énergique, mais M. Barthélémy Saintliilaire, en 1880-1881, était retombé dans les anciens errements d'indifférence et de mollesse. L'importance de nos intérêts dans l'Indo-Chine n'avait échappé ni à Gambetta, ni à H. de Freycinet, ni à H. Duclerc qui avait projeté, avec l'amiral Jauréguiberry, l'envoi de forces sérieuses au Tonkin, où le commandant Rivière, avec une poignée d'hommes, résistait à la fois aux mandarins annamites, aux pirates désignés sous le nom de Pavillons Noirs ou Jaunes, et aux Chinois, plus ou moins réguliers, encadrés dans les troupes annamites ou dans les bandes des Pavillons.

Étroitement bloqué dans Hanoï, Rivière ne parvenait qu'à force de courage et d'audace à se donner de l'air. Au mois de Mars, mandarins et Pavillons lui barraient le Fleuve- Rouge, essayaient de l'écarter de Nam-Dinh qu'il occupait le 2T, et, te ^8, plus de 4.000 hommes dirigeaient contre Hanoï une attaque difficilement repoussée. Telle était ta situation militaire en face de laquelle se trouvait le Cabinet Ferry,

La situation diplomatique était encore plus compliquée :

RAPPEL DE H. BDL'RÉE d05

notre ministre à Fékin, M. Bourée, se laissait endormir par le GouTemement chinois, lui faisait des concessions qui n'étaient payées d'aucune concession en retour, reconnaissait ses prétentions sur t'Annam et le Tonkin et renommait h tous les avantagea que nous tenions du traité de 1874. Interrogé au Sénat, le 13 Uars, par M. de Saint-Vallier, H. Chatlemel-Lacour répondait que nous étions décidés à mettre un terme à l'intolérable situation qui nous était faite. M. Bourée était rappelé, remplacé par M. Tricou, notre ministre au Japon, et une demande de crédit de 5 millions était déposée sur le bureau de la Chambre, !i la rentrée des vacances de P&ques. Le projet de crédit vint en discussion le 1S Mai devant la Chambre et le iS Mai devant le Sénat. Attaqué très vivement par MM. Delafosse, Georges Perrin et l-'rédéric Passy, il fut défendu par M. Challemel-Lacour qui prouva sans peine que Tu-Duc, l'empereur d'Annam, avait violé constamment et impunément le traité de 1874; qu'il avait sollicité contre nous l'intervention des Pavillons Noirs, réveillé les prétentions assoupies de la Chine et que, rester inactifs en face de ces attaques, c'était accréditer, dans le monde asiatique où l'on n'estime que ta force, l'idée que nous étions incapables de protéger notre colonie de la Cochinchine. Les crédits furent votes à la Chambre par 351 voix contre 48, au Sénat par !2I5 voix contre 3.

Ce vote qui n'était pas définitif, la loi devant retourner à la Chambre, était bien tardif. Les incidents du mois de Mars auraient dû éclairer te Gouvernement sur la gravité de la situation ; mais le Gouvernement, attentif seulement aux négociations et croyant que tout se résoudrait par la diplomatie, chargea notre consul général à Bangkok, M. Uarmand des fonctions de commissaire général civil au Tonkin et fut surpris, comme tout le monde, par la catastrophe du 19 Mai dont la nouvelle ne se répandit à Paris que le 26 Haï. Ed<;. Zevoht. — TroUiëme Képublique. m. — 20

306 LE DEUXtÈHB UINISTÉRE J. FERRV (21 Fév. 1883-6 Avril 1885)

Rivière était rentré à Hanoï le â Avril, après son expédition de Nam Dinli ; il y avait passé plus d'un mois, dans une tranquillité relative. Le 9 Mai, le cercle des Annamites et des Pavillons Noirs avait semblé se resserrer et s'épaissir autour de la ville : le commandant résolut de le forcer et, le 18 Mai au soir, il prépara une, sortie qui s'accomplit te 19 de grand matin. Arrivé & 4 kilomètres au Nord-Ouest de Hanoï, Rivière est entouré par des ennemis invisibles qui criblent sa petite troupe de coups de fusil ; il réussit à faire mettre un canon en position ; l'ennemi se rapproche, enveloppe le commandant et ses compagnons qui succombent, accablés par une masse sans cesse grossie tie Pavillons Noirs. Les débris de la petite colonne regagnent Hanoï, sans être sérieusement poursuivis. Les 400 hommes de Rivière avaient eu affaire â 15.000 soldats; Rivière, 3 ofUciers et 39 soldats étaient tués; le commandant Berthe de Villers, 6 ofTiciers et 44 soldais étaient blessés. En même temps que la nouvelle de cet échec, le â6 Mai, celle du départ de M. Rheinart était arrivée à Paris : notre représentant à Hué avait quitté la capitale de l'Annam. Le sentiment patriotique fait l'union et la Chambre des députés vote, à l'unanimité de 494 voix, les crédits pour le Tonkin.

Le 3 Juin, Itl. de Saint-V allier interroge de nouveau le Gouvernement sur le Tonkin. Il attribue notre échec au rappel de M. Bourée et M. Challemel-Lacour refait l'historique de l'arrangement sans valeur conclu par H. Bourée avec le vice-roi de Petcliili ; il prouve â nouveau que cet arrangement déchirait purement et simplement le traité de 1874. Le rappel de M. Bourée n'avait aucun rapport avec la catastrophe du 19 Mai. L'unique cause de la mort du commandant Rivière, c'était l 'insuffisance de ses troupes : les premiers renforts français n'arrivèrent à Hanoï que le l"" Juin. Deux mois se passent encore, après le 19 Mai, sans nou-

U. CaALLEMliL-LACOUR ET LE UAROUIS t'SENG 307

vesux incidents au Tonkîn et sans interpellation à la Chambre. Le 10 Juillet, MM. Granet et Delafosae interpellent encore une Toia le Gouvernement et chacun d'eux préconise son plan d'occupation. M. Granet recommande la concentration de quelques soldats sur les points stratégiques et la revision du traité de 1874; M. Delafosse insiste pour une combinaison analogue au traité Bourée. Le ministre, qui se fait moins d'illusion que ses contradicteurs, reconnaît que nous faisons la guerre à l'empire d'Annam et & ses soldats, les Pavillons Noirs. M. Challemel-Lacour avait raison de parler avec cette franchise, mais il ne dissipait pas enliërement l'équivoque qui avait tant pesé sur l'expédition de Tunisie : la guerre contre tes Pavillons Noirs, même soldés par Tu-Duc, était-elle une vraie guerre, & déclarer constitutionnellement, ou une sjmple opération de police ? réclamait-elle une force militaire sérieuse et une flotte imposante, pour agir 6 la fois contre l'Annam et la Chine, ou seulement quelques troupes de gendarmerie? La Chambre « confiante dans la prudence et la fermeté du Gouvernement, » comme le disait l'ordre du jour qu'elle vota par 362 voix contre 78, n'obtint pas de réponse à ces questions. Elles ne furent pas élucidées non plus dans la séance du Sénat du ti Juillet, où le duc de Broglie n'obtint de M . Challemel-Lacour que des explications assez vagues. L'embarras du Gouvernement se comprend. Son incertitude égalait celle des députés, des sénateurs et du public et elle était entretenue par les communications contradictoires qu'il recevait du marquis T'Seng, ambassadeur du Céleste- Empire il Paris. Le 9 Mai le marquis T'Seng déclarait à notre ministre des Affaires Étrangères que la Chine, suzeraine de l'Annam, ne pouvait se désintéresser de ce qui se passait dans l'Annam et au Tonkin. Le 21 Mai il affirmait qu'il n'y avait pas de réguliers chinois au Tonkin. Dès lors ses communications s'arrêtent. La catastrophe du 19 Mai

308 LE DRUXIÉME HINIfiTÉBE J. KKBRÏ (il l-èï. 1883-6 Avril I88Ô) se produit, puis les autres faits de guerre que nous avons relatés, puis la sortie heureuse du colonel Badens h Nam- Dinh le 19 Juillet et, le i Août, le marquis T'Seng reprend la conversation interrompue depuis plus de deux mois et demande à notre Gouvernement la conclusion d'un armistice. Six jours après, le 8 Août, il avoue la présence des troupes chinoises au Tonkin et le 18 Août il remet k M. Challemel-Lacour un mémorandum réclamant l'évacuation du Tonkin par dos troupes.

Ces variations de ta Chine, son ingérence dans une aiTaire qai ne regardait que la France, avaient inspiré des résolutions énergiques au Gouvernement français. Le jour même où le marquis T'Seng remettait son mémorandum à M. ChallemeULacour, l'amiral Courbet, à la tète d'une magninque escadre, se présentait à l'entrée de la rivière de Hué : le âO Août, il faisait enlever tes forts par ses compagnies de débarquement et le â5 Août M. Karmand imposait à l'empereur le traité de Hué. Le protectorat de la France sur le Tonkin et sur l'Annam était confirmé ; la province de Bin- Thuan était cédée à la Cochinchine ; les forts de Thuan-An et la ligne de Voung-Qhiona étaient occupés par nous; les troupes annamites étaient rappelées du Tonkin ; les porta de Xuanday et de Tourane ouverts au commerce européen; l'administration des douanes annamites contiée & la France.

Ce coup d'audace accompli, l'amiral Courbet avec son escadre aurait pu imposer la paix k la Chine par une simple démonstration sur ses côtes ; mais le Cabinet français, reculant devant une démarche aux apparences trop belliqueuses,condamnaTamiral etsonescadreàune inutile croisière le long des côtes du Tonkin et de l'Annam, pendant que tes négociations se poursuivaient èi Paris et que la lutte se continuait au Tonkin contre les Pavillons Noirs, contre les

LE GÉNÉRAL BOUËT RËMl-LACÉ £l09

Chinois et aussi contre les soldats annamites, rappelés à Hué en vertu du traité du io Août, mais conservés au Tonkin par les mandarins. La prise de HaiDzuong.le 15 Août, n'avait pas été une compensation sufliEante à l'échec que le général Bouët avait éprouvé te même jour devant Son-Tay.

Placé à la léte de troupes qu'il jugeait insuffisantes en nombre, le général s'établit & Palau, au confluent du Day et du Fleuve Rouge, le 2 et le 3 Septembre, et s'abstint de tout acte d'hostilité jusqu'à l'arrivée des renrorts qu'il attendait. Notre situation était encore alTaiblie par les dissentiments qui régnaient entre le général, l'amiral Courbet et le commissaire général civil, H. Harmand. L'envoi en mission par M. Harmand du général Bouët et son remplacement par le colonel Bichot n'étaient encore qu'une solution provisoire. Le colonel Bichot ne fit rien non plus dans le courant d'Octobre contre les réguliers chinois qui occupaient les deux places de Son-Tay et de Bac-Ninb. Quant aux négociations à Paris, elles n'avaient pas été suspendues par les événements maritimes et militaires de l'Annam et du Tonkin ; la conversation avait continué entre le marquis T'Seng et M. Challemel- Lacour et elle allait bientôt s'engager & Pékin entre M. Pâtenôtre, successeur de M. Tricou, et le Gouvernement chinois.

Telle était la situation lorsque la session parlementaire se rouvrit te 23 Octobre. Huit jours après, une discussion qui dura deux jours s'engageait à la Chambre. L'opposition formula ses griefs par la bouche de MM. Granet, Georges Perin et Clemenceau et compara l'expédition du Tonkin à celle que la République venait de faire en Tunisie, à celle que le second Empire avait faite au Mexique. H. Challemel-Lacour répondit à H. Granet, M. Jules Ferry & MM. Perin et Clemenceau et un nouvel ordre du jour de conQance, voté par 825 voix contre 155, après que le général Gampenon eût déclaré que la mobilisation n'était nullement compromise

31 0 LE BEvxikue ministère l. FBRtty (ii Fév. 1883-6 Avril 1885

par l'envoi des renforts au Tonkin, vint permettre au Cabinet de faire un nouvel acte de vigueur.

L'amiral Courbet commandant la division navale du Tonkin, placé èi la lèle des troupes de terre, avait quitté le Bayard, son vaisseau amiral, le 36 Octobre et s'était transporté b Hanoï. Un seul acte est à signaler pendant le mois de Novembre : le 13, une attaque des Pavillons Noirs contre Hai-Dzuong est repoussée. Courbet, muni de pleins pouvoirs depuis le départ de M. Uarmand, ne put attaquer Son-Tay €|u'après un nouvel échange de notes entre le marquis T'Seog et M. Ferry. Le 5 Novembre le marquis T'Seng s'était dit autorisé par son Gouvernement à négocier avec le Gouvernemenl français et, le 26 Novembre, il avait renouvelé l'aveu de la présence des réguliers chinois à Son-Tay et à Bac-Ninh et déclaré que la Chine considérerait toute attaque contre ces places comme un casus belli. M. Jules Ferry, qui tenait le portefeuille des AITaires Étrangères depuis le 20 Novembre, avait répondu au marquis de T'Seng que la France, déclinant toute responsabilité en cas de conflit, poursuivrait l'exécution de son plan au Tonkin. La Chambre des députés s'était émue et H. Clemenceau avait voulu interpeller le Gouvernement sur l'échange de notes entre la France et la Chine. Le Président du Conseil avait fait ajourner cette interpellation au moment où seraient discutés les nouveaux crédits demandés pour le Tokin. Cette discussion eût lieu du ~ au 10 Novembre. Après que MM. Rivière, Delafosse, Pellelan, Andrieux et Clemenceau eurent vivement combattu la politique suivie au Tonkin, que cette politique eut été défendue par MH. Léon Renault, Antonin Proust et Ferry, et que MM. Francis Charmes et Ribot eurent pris une position intermédiaire entre les adversaires et les partisans de l'expédition, les crédits furent votés par 373 voix contre 139 et l'ordre du jour de confiance adopté par 308 voix contre 201.

COURBET EMPORTE SON-TAY 3i 1

Quelques jours après, le 15 Décembre, M. Jules Ferry demandait à la Chambre un nouveau crédit de iO millions à imputer sur le budget de 1884. Ces ressources devaient permettre de porter à tS.OOO hommes le corps d'occupation du Tonkin. La Chambre vota les 0) millions par 327 voix contre 154. Avant que les deux demandes de crédit n'eussent été votées par le Sénat on recevait la nouvelle d'un important succès de l'amiral Courbet au Tonkin.

Dans la nuit du 15 au 16 Décembre l'amiral, avec les tirailleurs algériens et l'infanterie de marine, enlevaitles forts de Phu-Sa, puis Son-Tay que ses défenseurs évacuaient en désordre. L'amiral a raconté en ces termes ce beau fait d'armes : n Phu-Sa et Son-Tay ont leur place marquée dans nos plus glorieux souvenirs. Le corps expéditionnaire du Tonkin, composé d'éléments divers mais animés du même soufQe, a accompli des prodiges de valeur... La France doit être flère de ses enfants. L'honneur de ses armes ne pouvait être confié â de plus vaillants soldats. » Le vote du Sénat, malgré les critiques du duc de Broglie, fut rendu k la presque unanimité, par 207 voix contre 6. Le maréchal Canrobert au Sénat, comme tSs' Freppel à la Chambre, s'honora en votant les crédits.

A l'extérieur comme à l'intérieur l'année 1883 se terminait donc bien pour le Cabinet du il Février et pourtant il encourait quelques reproches. On a dit, avec beaucoup de sens, que les ministres sont de véritables chefs qui, n'ayant à conduire que des volontaires, doivent à chaque instant et sous peine de subir des désertions, justifier la concepLioa et rexécution de leurs plans. Or, il est certain que le Cabinet Ferry, fort d'une majorité conriante de 280 à 300 voix, n'a pas laissé suffisamment entrevoir l'usage qu'il voulait faire de cette confiance, ni le but auquel il tendait. A l'intérieur il savait parfaitement Jusqu'où il voulait aller ; à l'extérieur il

^1^ l.B DKUXlÈHi; MINISTÈRE J. KËKHV (21 Vif. IHM3-(i Avril lSg:>l

s'est laissé surprendre par les événements el c'est peu à peu tour à tour avançant et reculant, attendant l'inspiration des députés et des sénateurs, au lieu de leur imposer une direclion, qu'il s'est laissé entraîner à la conquête du Tonkin et à la guerre avec la Chine, conquête à demi avouée, guerre k moitié reconnue. La conception primitive, le plan iuitial, la prévoyance, en un mol, ont certainement fait défaut; d'où l'incertitude, les hésitations et l'insuffiBance des moyens employés. De même avec l'opinion, il est dangereux de ruser, de ne pas déclarer hautement oii l'on va ; sans révéler ce qui doit rester secret, ce que l'on ne peut faire connaître aux Français sans l'apprendre en même temps aux étrangers, il convient de s'assurer la collaboration du public, comme celle de ses représentants, en lui montrant à l'avance l'intensité de l'elTort qui lui sera imposé. Les hommes éclairés ont compris et approuvé la politique d'extension coloniale du Cabinet Jules Ferry ; beaucoup de Français l'ont bldmée, parce qu'ils n'ont pas été Qxés, dès le début, sur le résultat à atteindre et sur l'importance des sacrifices à consentir ; les uns et les autres sont d'accord pour critiquer les voies que l'on a suivies cl les moyens que l'on a employés. Héme pour cette première et brillante période de son existence, qui s'étend du 21 Février au 31 Décembre 1883, le Cabinet de M. Jules Ferry n'échappe pas à toute critique.

En 1884, la première partie de la session d'hiver, du 8 Janvier au 8 Avril, fut marqué par deux caractères très particuliers : tes discussions fmancières ou économiques remplacèrent les discussions de politique pure et le nombre des lois promulguées fut infime, en comparaison du nombre de celles qui furent l'objet de délibérations des deux Chambres. La prédominance des lois d'affaires indiquait à la

LE BUDGET DE IHK'i Al' SÉNAT SIZj

fois la Ra de la période de lutles pour la vie et la stabilité acquise parle Goiivernemeatque dirigeait un Cabiivet modéré, loyal et progressiste. Le petit nombre de lois promulguées attestait un abus de riniliative parlementaire et une méthode vicieuse de travail. Trop de questions élaienl abordées à la fois, au moins àla Chambre. Quand ces questions, propositions ou même projets de lois rencontraient une trop vive opposition ou avaient été dénaturés par l'adoption d'amendements incohérents, leurs auteurs se gardaient bien de demander qu'ils revinssent en discussion : les cartons de la Chambre ou du Sénat leur procuraient un repos éternel.

Le Sénat entreprit le 18 Janvier la discussion du budget ordinaire de 1384 qu'il n'avait pu aborder au mois de Décembre 1883. Les orateurs de la Droite s'élevèrent avec raison contre la permanence de ce budget extraordinaire, qu'on ne pouvait alimenter qu'avec des ressources d'emprunt. M. de Freycinel jusUiia une fois de plus son plan qui avait, selon lui, le mérite de perfectionner notre outillage commercial. Le rapporteur, H. Dauphin, et le ministre deB Finances reconnurent que le budget extraordinaire devait être réduit et il le fut, en effet, puisque le ministre des Travaux Publics ne demanda que 136 millions en 1884, au lieu de 461 en 1883. L'emprunt de 350 millions en 3 p. 100 amortissable du \i Février 1884 eut peu de succès et le Gouvernement décida de demander les â08 millions du budget extraordinaire de 1 885 à l'émission d'obligations ou bons du Trésor & court terme.

L'émission des bons du Trésor & court terme était encore un emprunt, mais un emprunt moins dangereux que celui auquel l'État avait eu recours en 1883, en convertissant en rentes 3 p. 100 amortissables une somme de l.iOO millions des dépôts de Caisses d'épargne. Cette consolidation équivalait à un emprunt nouveau, sans extinction de la première

314 LE DEDXIËHIi MINISTÈRE J. FERRV (21 Fiv. 1883-6 Avril 1885)

dette. L'emploi faitpar l'État des fonds des Caisses d'épargae, de la Caisse des dépôts et consignations et des fonds des communes constitue des emprunts dissimulés.

Les discussions d'ordre économique avaient commencé dès le 14 Janvier par le rejet d'une proposition d'enquête économique de H. Galla, député mooarcbisle de ï*aris. Dix jours plus tard un député de la majorité, H, Langlois, interrogeait le Gouvernement sur son programme économique. M. Jules Ferry contesta qu'il y eût une crise économique particulière à la France, et traça très nellement les limites de l'intervention de l'État en ces matières. L'État, disail-il, m'apparait comme le surintendant naturel le plus compétent de la prévoyance sociale. Comme sanction de l'interpellation la Chambre adopta un ordre du jour de MM. Roger et Rouvier approuvant la politique économique du Gouvernement et, par âSi voix contre ÏÎ49, elle vola, sur la pi'oposition de M. Clemenceau, la constitution d'une Commission d'enquête que H. Ferry avait déclarée inutile. La Commission, composée de 44 membres dont 35 ministériels, cboisit H. Spuller comme président et entendit de longues dépositions de patrons et d'ouvriers parfaitement contradictoires.

Dans les conflits entre le capital et le travail, le Gouvememenl s'inspira des plus sages principes de neulralité : son intervention dans la grève d'Anzin garantit la liberté et la sécurité de ceux des ouvriers qui n'avaient pas voulu faire cause commune avec les grévistes. M. Clovis Hugues interpella le Gouvernement sur l'envoi des troupes à Anzin. La Chambre, par 3â5 voix contre 6â, approuva la conduite du Cabinet.

Parmi les nombreuses et très importantes lois qui furent discutées dans le Parlement pendant l'hiver de 1884, conseils de prud'hommes pour les ouvriers mineurs, cris séditieux, écoles d'enfants de troupes, organisation de l'ea-

LA LOI DU 31 MARS I6S4 31a

seigDement primaire, ventes judiciaires d'immeubles, avancement dans l'armée, recrutement, deux seulement furent promulguées : \e i\ Mars, la ioi sur les syndicats professionnels, à la suite de nombreux voyages de la Chambre au Sénat et du Sénat h la Chambre et, le 4 Avril, la loi sur l'organisation municipale. La loi du 4 Avril établissait la publicité des séances des Conseils municipaux, réforme qui parut audacieuse, plus encore que l'octroi aux maires de larges pouvoirs admnistratifs et qui, dans la pratique, n'ofTrit pas d'inconvénients appréciables. On n'en pourrait dire autant des droits de police conférés aux maires. Dans les petites communes ces magistrats, avec le secours du seul garde champêtre, se trouvèrent impuissants contre les auteurs de crimes ou de délits, qui ne redoutent que les gendarmes, et particulièrement désarmés contre les vagabonds qui sont la terreur des campagnes.

Par la loi du 31 Mars, les syndicats ou associations professionnels, même de plus de vingt personnes, exerçant la même profession, peuvent se constituer sans autorisation du Gouvernement. Ils ne peuvent s'occuper que des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles. Les administrateurs ou directeurs de syndicats doivent être français et jouir de leurs droits civils. Les syndicats régulièrement constitués peuvent se concerter pour l'étude et la défense de leurs intérêts, mais les unions syndicales ne peuvent posséder aucun immeuble ni ester en juittice. Au contraire, les syndicats peuvent ester enjuslice, employer les sommes provenant des cotisations de leurs membres et posséder les immeubles nécessaires à leurs réunions, à leurs bibliothèques et à l'ins- IructioQ professionnelle ; ils peuvent également constituer entre leurs membres des caisses de secours mutuels et de retraites. Tout membre d'un syndical peut s'en retirer à tout instant et rester membre de la société de secours mutuels ou

31t> LE DEUXtÉHE MINISTÈRE J. FERRV (£1 Fèv. 1883-8 Avril 1885)

de la caisse de retraite à laquelle il a conlribué par un versement de fonds ou une cotisation. En 1884, il n'y avait que 370 syndicats professionnels. En 1890 une publication officielle, le Bweau des associations professionnelles, accusait 3.107 syndicats professionnels dont 1.004 de patrons, 1 .0^6 d'ouvriers et 97 mixtes. A la même époque les 910 syndicats agricoles groupaient 600.000 membres d'après les estimations les plus sérieuses, et ce chilTred'abérents agricoles était encore faible, comparé à celui des 5.674.000 exploitalions de la France. La loi de 1884 qui a produit de tels résultats en produira de plus importants encore, quand la capacité industrielle et commerciale aura été accordée aux syndicats professionnels.

Le succès de la loi du ii Mars d'une si grande portée, comme celui de la loi du 4 Avril, qui constituait un véritable Code municipal sous le régime duquel nous vivrons sans doute longtemps, et qui fait chaque jour ses preuves, était dû à la ténacité du ministre de l'Intérieur, M. Waldeck- Rousseau. Ces deux lois, avec les conventions et la réforme de la magistrature dont le Cabinet du il Février avait le droit de s'enorgueillir, n'avaient pu aboutir que grâce à l'accord des (Ihambres avec le Gouvernement et aussi à la stabilité du Ministère.

Les résultats à l'extérieur n'étaient pas moins notables. Le 13 Mars, le général de division Millot avec ses deux brigadiers, de Négrier et Briëre de l'isle, s'emparait de Bac- Ninb presque sans perte et une seule forteresse du belta, Hong-Uoa, restait au pouvoir de l'ennemi. A Madagascar, où l'amiral Galiber n'occupait que quelques points de la côte, la Cbambre aurait voulu une politique plus active : elle le manifesta en adoptant, le 24 avril, par 437 voix sur 463 votants, un ordre du jour de M. Boissy d'Anglas.

Pendant les vacances parlementaires, du 8 Avril au

ÉLECTIONS UUKICIPALES DES l ET 1 1 MAI 317

20 Mai, la France achevait la conquête du Delta, le 13 Avril, par la prise de Hong-Uoa, el le 11 Mai elle signait avec la Chine le traité de Tien-Tsin qui mettait fin au dilTérend entre tes deux puissances. La France s'engageait â protéger contre toute attaque les frontières delà Chine limitrophes du Tonkin ; la Chine s'engageait fa évacuer te Tunkin et à respecter les traités faits ou fa faire entre la France et l'Annam. La frontière méridionale de la Chine était ouverte au commerce.

A l'intérieur le Cabinet avait remporté un autre succès : aux élections municipales des 4 et 11 Mai, le nombre des républicains radicaux diminua, celui des républicains opportunistes augmenta, celui des conservateurs resta sensible ment le même. La composition du Conseil municipal de Paris fut à peine modifiée : on y compta 34 autonomistes, 34 républicains opportunistes ou indépendants, 10 réactionnaires et 2 socialistes.

Le 17 Mai, un changement fut apporté au Cabinet : M. Margue, sous-secrétaire d'Etal fa l'intérieur, démissionnaire, fut remplacé par H. Laroze, député de la Gironde.

Le 24 Mai, presque au lendemain de la réouverture de ta session, le Gouvernement avait déposé un projet tendant i la revision des lois constitutionnelles. 11 tenait ainsi ses engagements et il les tenait è l'heure choisie par lui : le â7 Mars précédent, il avait fait rejeter l'urgence sur une proposition de revision intégrale déposée par M. Burodet. Du 24 Mai, date du dépôt, au 9 Décembre, date de l'adoption définitive par la Chambre de la loi électorale du Sénat, près de sept mois s'écoulèrent et la revision constitutionnelle fut la grosse question de la politique intérieure de la France en 1884, question toute pacilique d'ailleurs et qui ne passionna pas l'opinion. Marquons, au début, les principales étapes de la revision. Le â3 Juin la discussion du projet commence à

318 LE DEL'XIÉHB HIKISTÉRB 1. FERRV (^1 Pév. 1883-S Avril 1885;

la Chambre ; le 3 Juillet, il est adopté ; du U au 29 Juillet, il est discuté au Sénat; le 31 Juillet, la Chambre adopte le projet modifié par le Sénat ; du 4 au 13 Août, le Congrus se réunit à Versailles; le 14 AoOt, la loi constitutionnelle revisée est promulguée; du 4 au 10 Novembre, le Sénat discute et adopte la loi qui règle son recrutement; cette loi vient en discussion le t9 Novembre devantla ChambrequJ adopte, le 2 Décembre, le sulTrage universel pour les élections sénatoriales; elle fait retour au Sénat qui l'amende du 6 au 8 Décembre et, le 9 Décembre, elle' est enRn adoptée par la Chambre, dans les termes oii l'a volée le Sénat.

Le Gouvernement proposait de soumettre à la révision l'arlicle 8 de la loi du 35 Février 1875, relative à l'organisation des pouvoirs publics concernant la revision; les articles J et 7 de la loi du 24 Février 1875, relative à l'organisation du Sénat concernant l'élection des sénateurs et l'article 8 de !a même loi concernant la présentation et le vote des lots de finances ; enQn, le paragraphe 3 de l'article 1" de la loi constitutionnelle du 16 Juillet 1875 concernant les prières publiques. Sur le premier point le Gouvernement voulait faire décider par le Congrès que la révision ne pouvait porter sur la forme républicaine; sur le second il proposait de faire passer la loi électorale du Sénat du domaine constitutionnel dans le domaine législatif; sur le troisième il proposait de donner h la Chambre des députés le dernier mot, après deux délibérations, quant aux crédits supprimés par elle; sur le quatrième, il voulait faire disparaître de la Constitution la clause relative aux prières publiques. La revision qu'il proposait était donc doublement limitative, par indication d'articles et par indication de solutions.

La Commission de 22 membres, élue par la Chambre pour l'examen de la revision constitutionnelle, adopta le projet de M. Jules Ferry en y ajoutant un paragraphe qui fixait le délai

LA BEVISIO^ CONSTITUTIONNELLE 319

dans lequel les élecleura devaient être convoqués après tiisaolution de la Chambre. En séance, H. Goblet reprit la formule du 26 Janvier 1882 : elle fut repoussée par 283 voix contre 229. L'élection du Sénat au suiTrage universel direct réunit 23S voix contre 265. Un amendement de M. Andrieux, excluant de la Présidence de la République les membres des familles ayant régné sur la Chambre, fut accepté par H. Jules Ferry et adopté. Le droit de dissolution de la Chambre par le Sénat fut maintenu, à la majorité de 273 voix contre 301. L'ensemble du projet fut adopté par 403 voix contre 106, l'Exlrème Gauche ayant renoncé à son opposition ( pour aller à Versailles. >

La Commission sénatoriale comptaitl8 commissaires dont 9 hostiles au projet et 9 favorables, ces derniers avec la réserve que le Sénat aurait des garanties contre les pouvoirs illimités du Congrès : elle décida de ne point comprendre l'arlicle 8 de la loi du 24 Février 1875 sur les attributions Qnaucières du Sénat parmi les articles à reviser. Le Sénat ratifla cette suppression et vota le projet par 161 voix contre 116. Le 30 Juillet, M. Jules Ferry déposa sur le bureau de la Chambre un texte identique k celui que le Sénat avait adopté : les partisans de la revision illimitée furent encore battus par 273 voix contre 234 et l'ensemble fut voté par 285 voix contre 183, Le texte accepté différait du projet gouvernemental par l'absence de l'article 8 et par la latitude laissée au Congrès de retirer de la Constitution les articles relatifs au recrutement du Sénat ou de les y maintenir.'

La première séance du Congrès, le 4 Août, signalée au début par un épouvantable tumulte, fut perdue en motions de l'Extrême Gauche et de la Droite qui furent toutes repoussées. Le Président du Conseil ne put déposer qu'& la Un de la journée le projet de revision. Ce projet disait dans son article 1" qu'en cas de dissolution de la Chambre les col-

:iîO LE DEUXIÈME MISISTKRG J. FEBBV (il Fév. 1883-6 Avril 1885)

lèges électoraux seraient réunie dans le délai de deux mois ; dans son article i, que les motions de révision devaient être prises & la majorité absolue des membres composant le Congrès et que la forme républicaine du Gouvememenl ne pouvait être soumise à revision ; dans son article 3, que la loi électorale du Sénat n'avait plus ie caractère constitutionnel ; dans son article 4, que les prières publiques, édictées par la loi du 16 juillet l87o, perdraient également le caractère constitutionnel. Le projet Tut renvoyé à une Commission de 30 membres, élus au scrutin public, qui choisit H. Dauphin pour président et M. Gerville-Réache pour rapporteur. Après trois jours d'obstruction, du fait de la minorité, la discussion générale s'engagea et fut sans intérêt, la question étant depuis longtemps épuisée; l'article premier réuait 5^3 voix contre 139, l'article deux, malgré les protestations de H. Bocher et de Mf Preppel, S9i ; l'article trois 494, et l'article quatre 531 . Le 13 Août M, Le Royer proclama l'adoption de l'ensemble par 309 voix contre lli et déclara close la session de l'Assemblée nationale.

Le 16 Aoât, le jour même de la clôture de la session ordinaire de 1884, M. Marti n-Feuillée déposait sur le bureau du Sénat le projet de réforme électorale de cette Assemblée. Ce projet maintenait les inamovibles qui ne devaient être remplacés qu'au fur et h mesure des extinctions par le Sénat et par la Chambre réunis en Congrès et substituait à l'égalité de représentation des communes dans le collège électoral du Sénat la proportionnalité des délégués v&riant de 1 hiO suivant le nombre des conseillers municipaux qui dépend lui-même de la population de la commune. La Commission repoussa le mode de recrutement bizarre que le Gouvernement avait proposé pour remplacer les inamovibles : leurs sièges, en cas de vacances, furent attribués aux départements proportionnellement h leur population. De plus, la

lE SÉNAT ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL 321

CommisBion augmenta dans une certaine mesure le nombre des délégués attribués aux villes populeuses. Devant le Sénat la discussion aboutit au vote imprévu d'un amendement de H. Lenoel, qui substituait aux inamovibles des sénateurs élus pour neuf ans par le Sénat seul. Ce système n'avait aucun des avantages de l'inamovibilité, que M. Sehever déreadit éloquemmeat, et il avait le tort d'ouvrir dans le projet une brèche par oii pourraient passer les fantaisies de la Chambre.

Non contente de modiRer l'échelle de proportionnalité admise par le Sénat, de fason & donner moins de délégués aux communes de moins de 1.500 habitants et &en donner un plus grand nombre aux communes populeuses, la Chambre, par 269 voix contre S15, prit en considération un amendement de H. Achard qui supprimait les inamovibles. Le lendemain, elle émettait un vote contraire par 263 voix contre ^4, elle introduisait la question des incompatibilités dans la loi électorale du Sénat, par 252 voix contre 239, et enfin, sur la proposition de H. Ploquet, elle faisait élire le Sénat au suffrage universel par 267 voix contre 250. Après deux jours de désarroi dans le monde officiel, M. Jules Ferry vint annoncer ^ la Chambre qu'il porterait au Sénat le projet ainsi dénaturé et qu'il se représenterait à la Chambre avec le dernier mot de la Haute Assemblée.

Le Sénat rejeta sans scrutin le principe du suffrage universel et adopta par 136 voix contre 24 lu loi électorale qui fut immédiatement reportée & la Chambre : celle-ci se déjugea par 280 voix contre 227 et repoussa définitivement l'amendement Ploquet. Le soir même la loi était promulguée (9 Décembre) et les élections sénatoriales de Janvier 1881, reculées de quelques jours, purent avoir lieu conformément au nouveau système.

Telle fut la fin de cette agitation révisionniste qui avait Edc. ZevoHT. — Troisième République. m. —31

322 LE DEUXIÈME MINISTÈRE J. FBHBÏ (2i FÈï. 1883-8 Avril 1885)

occasioané la cbute du Cabinet du 14 Novembre 1881, qui avait gêné les deux Cabinets suivants, qui avait mis plusieurs fois en minorité le Cabinet Ferry devant la Chambre ou devant le Sénat et qui aboutissait, en somme, à des modifications constitutionnelles peu importantes. Le seul résultat k retenir, c'était le fait même d'un changement dans la Constitution, opéré par révision et non pas par révolution. La clause de revision, introduite dans la Constitution de 187S par les monarchistes, tournait ainsi au profit de ia République et les républicains, en la faisant disparaître de la Constitution revisée, ne donnaient pas plus de solidité à la République : ils constataient seulement, ce que nul n'ignorait, qu'ils étaient en majorité dans les deux Chambres. Le jour oii la majorité serait monarchiste, au Sénat et h la Chambre, par une résolution concertée et identique, prise au Luxembourg et au Palais Bourbon, elle pourrait reviser dans le sens monarchique, tout aussi légalement que la majorité de 1884 a pu reviser dans le sens républicain. A l'usage, la Constitution de 1884 avait paru plus souple que ne le pensaient ses adversaires et ses partisans eux-mêmes ; au Congrès, les craintes de revision illimitée, que l'on avait pu concevoir, avait été écartées : l'union de la majorité avait été assez forte pourrésister & tous les empiétements des partis extrêmes sur les articles réservés elles difilcultés ne s'étaient produites, pour l'application des principes adoptés à Versailles, que dans le domaine législatif, c'est-à-dire là où elles sont beaucoup moins redoutables.

En dehors de la revision il n'y eut de questions importantes, pendant la session ordinaire d'été, que celles du recrutement militaire et du divorce. Celle du recrutement militaire fut seulement abordée h la Chambre, au mois de Juin ; celle du divorce fut tranchée, après des délibérations brillantes au Sénat et une dernière discussion & la Chambre,

LA LOI DU 27 JUILLET I8KI Zti

le 19 Juillet : la loi fut promulguée le il Juillet. Comme M. Léon Renault à la Cbarabre, M. Naquet avait été au Sénat le principal artisan du succès de la loi. Au tableau encbanleur du ménage uni, qu'avaient présenté HH. J. Simon et Allou, il avait opposé le tableau moins séduisant du ménage troublé par suite des désordres de l'un des conjoints. Il avait surtout réfuté, avec une science incomparable, les objections de tous les adversaires juridiques du divorce. La loi du 27 Juillet 1884 abrogeait celle du 8 Mai 1816 et rétablissait les dispositions du Code civil, & l'exception de celles qui sont relatives au divorce par consentement mutuel. Elle apportait à un certain nombre d'articles les modifications suivantes : la femme peut demander le divorce pour cause d'adultère du mari; la condamnation de l'un des époux h une peine affliclive et infamante est pour l'autre époux une cause de divorce ; dans le cas de divorce pour cause d'adultère, l'époux coupable ne peut se remarier avec son complice ; la séparation de corps qui a duré trois ans peut être convertie en jugement de divorce.

Bien que le nombi-e des divorces ait augmenté en France, depuis 1884, il ne dépasse pas le niveau atteint dans les pays voisins. Le recours au divorce, très remarqué dans les débuts et qui faisait un peu scandale, passe maintenant à peu près inaperçu, quand la rupture ne se produit pas entre personnes d'une grande notoriété, parce que la loi insensiblement pénètre dans les mœurs. La situation est plus franche, plus nette, plus morale entre époux divorcés qu'entre époux se parés judiciaire ment ou séparés à l'amiable ; elle est surtout préférable pour les enfants, M. Léon Renault l'a éloquemment démontré. Quels sentiments doit éprouver dans le régime le plus éloigné du divorce, dans la séparation à l'amiable, un lils qui passe avec sa mère, restée digne et ilère dans sa solitude désolée, la plus grande partie de l'an-

324 LE DEOSIÈHB HIHISTÈBE J. FERRY (*l Péï. 1R83-6 Avril 1885}

née et qui de loin en loiu, pendant quinze jours ou pendant un mois, est conQé comme & regret à l'homme qui est pour lui un inconnu, un indilTérent? Soyez certain qu'à mesure qu'il grandira, le (ils se sentira plus loin du cœur de cet homme ; il comprendra, il jugera, el le jour où il aura compris et jugé, l'arrêt sera sans appel. Une rupture absolue ne vaut-elle pas mieux que des entrevues écourtées et pénibles, que des baisers marchandés et qui sonnent faux ? Le divorce seul permet cette rupture ; sa réintroduction dans le Code civil reste un des meilleurs titres législatifs de la Chambre élue en 1881 et du Sénat renouvelé en 1882.

Parmi les discussions d'ordre économique qui marquèrent la fin de la session ordinaire, la plus importante fut celle sur le régime des sucres. Les droits sur les sucres abaissés en 1880 furent relevés et, sous l'influence d'un ministre protectionniste, H. Héline, les sucres bruts étrangers furent surtaxés de 4 francs à leur entrée, ce qui constitua une faveur de 14 millions de francs pour les fabricants de sucre indigËne. La Chambre vota encore une forte surtaxe sur les vins dont le degré alcoolique est supérieur à 12 degrés, que le Sénat ne laissa point passer.

Signalons enfin, dans un ordre d'idées tout différent, pendant la session, la prise en considération d'une proposition de H. Constans, tendant k rétablir le scrutin de liste, qui réunit l'énorme majorité de 416 voix contre KO el, à la Qn des vacances, le 14 Octobre, l'entrée de M. Rouvierdans le Cabinet, en remplacemant de M. Hérisson, démissionnaire. Le Cabinet par cette nomination devenait politiquement plus homogène et économiquement plus divisé ou, tout au moins, plus incertain dans sa doctrine, le nouveau collègue du ministre de l'Agriculture étant un libre -échangiste avéré. Le 14 Novembre, le ministre du Commerce faisait décréter l'Exposition universelle du centenaire.

LE BUDGET &E 1885 â'iS

Dès la rentrée d'Octobre l'opposition avait questionné le Gouvernement sur la crise commerciale que l'épidémie cholérique avait aggravée, et H. Jules Ferry avait fait espérer un léger relèvement des droits sur le bétail et sur tes céréales. Une interpellation de M. Tony R«villon sur la crise ouvrière se termina, après une réponse de M. Waldeck- Rousseau, par l'ordre du jour pur et simple. Quelques lois d'alTaires furent adoptées. On réduisit les frais de vente judiciaire des immeubles inférieurs à :S00 francs. Le fonctionnement des conseils de prud'hommes, que la grève des prud'hommes patrons entravait en certaines villes, fut garanti. Le Sénat vota une loi sur les sociétés par actions, qui donnait aux obligataires un droit de contrôle sur la gestion de ces sociétés.

La discussion du budget de 1885 avait commencé & la Chambre au milieu de Novembre. Le Gouvernement avait déposé un projet qui s'élevait h 3.048 millions en receltes et en dépenses et qui ne s'équilibrait qu'au moyen de relèvements de taxes. La Commission du budget avait opéré sur les dépenses une économie de 61 millions, mais le service de la garantie d'intérêts aux Compagnies de chemins de fer, prévu à 6 millions, dut être fixé b i9 et les recettes des premiers mois de 1884, comparées & celles de 1883, faisaient craindre uu déficit de 84 millions. On trouva des ressources dans une nouvelle réduction de dépenses de 3 millions et demi, dans l'assimilation du re'gime douanier de l'Algérie à celui de la France, dans l'application plus stricte aux congrégations des droits établis en 1880 par la loi du â8 Décembre, et en affectant au budget 21 millions provenant de l'ancienne Caisse de dotation de l'armée. La Commission fixa le budget extraordinaire b. \9o millions : le Gouvernement demandait 17 millions de plus. Le budget de 1885, dont l'équilibre avait été si difficilement obtenu, fut attaqué vivement par l'oppo-

326 LU DeUXIÉaiE MINISTKRI; J. ferry (si Fév. 1883-6 Avril 188S)

aîtion de Gauche et de Droite et péaiblement défendu par HH. Tirard, Jules Roche, rapporteur gcDéral, et Loubet. Dans la discussion des chapitres ta Chambre supprima les Facultés de théologie «catholique, malgré le Gouvememeat ; elle Tola 1.150.000 Trancs pour les instituteurs, encore malgré le Gouvernement. Le budget ne fut voté par la Chambre que le SO Décembre et le Gouvernement demanda au Sénat de ne voter que les recettes du budget ordinaire, fixées à 3.004 millions. La loi des recettes fut promulgu'ie le 27 Décembre. M. Tirard avait déposé h. la Chambre, le 27 Décembre, une demande de crédits de 1.033 millions pour les dépenses des trois premiers mois de IS85 : te soin de la répartition était laissé aux ministres sous leur responsabilité. Ce système fut adopté, malgré la vive et très Juste opposition de UM. Clemenceau et Ribot à la Chambre, Buffet et Léon Say au Sénat.

La politique extérieure de la France, dans la seconde partie de l'année 18IJ4, fut singulièrement active. Dans une Note du 17 Juin, en réponse à une Note de Lord Granville, qui cherchait les bases du rétablissement de l'accord anglo-français en Egypte, M. Waddington avait fait bon marché du condominium, reconnu Toccupalion anglaise dans la vallée du Nil et accepté comme des concessions sérieuses des affirmations vagues sur la neutralisation du canal et sur les attributions de la Commission de la Dette. Une interpellation fut déposée à la Chambre le 26 Juin. M. Jules Ferry affirsia que l'Angleterre évacuerait l'Egypte à la date promise, en 1888, et que la France se rendrait libre d'engagements à la Conférence de Londres, qui s'ouvrait le 28 Juin, pour statuer sur les Qnanccs égyptiennes. L'ordre du jour pur et simple fut voté à l'unanimité.

LA POUTIQUE EXTÉRIEURE EN 1884 Hâ3

A Londres H. Waddîngton et H. de BligniÈres combattirent les projets de réforme proposés par l'Angleterre et le mois de Juillet se passa sans qu'on fût tombé d'accord. Le 2 Août la Conférence fut rompue et l'entente du 17 Juin annulée par le fait. Le 18 Septembre suivant Nubar Pacha annonçait aux commissaires de la Dette que les sommée aiTeclécs & l'amortissement seraient consacrées jusqu'au 25 Octobre aux besoins généraux de l'Administration égyptienne. Le 25 Septembre la France, l'Allemagne, l'Autriche et la Russie protestaient contre celte violation des engagements internationaux.

A Londres comme au Caire on avait remarqué le rapprochement qui s'était manifesté entre l'Allemagne et la France ; ce rapprochement provoqua le consentement de la France k la Conférence qui se réunit à Berlin le 15 Novembre, pour assurer la liberté commerciale dans les bassins du Congo et du Niger et iixer les conditions d'occupation de l'Afrique occidentale par les puissances européennes.

La France en 1884 avait poursuivi son œuvre civilisatrice dans les autres parties de l'Afrique : une loi du 31 Mars avait approuvé la convention financière conclue avec le Bey de Tunis pour la conversion de la Dette et le 2 Août un décret beylical avait accordé la compéleuce à nos tribunaux dans tous les procès civils et commerciaux entre Européens et indigènes.

A Madagascar, où la Chambre avait montré par le vote non marchandé d'un crédit de S millions, le 21 Juillet, qu'elle aurait volontiers été plus vite et plus loin que le Gouvernement, le général Miot avait occupé Vohémar le 6 Décembre.

L'intérél de ces questions s'efface devant l'intérêt mêlé d'inquiétude qu'offrit, & partir du mois de Juin, la question du Tonkin. Avec un très fier sentiment de la dignité et de

328 LE DEUXIÈME MINISTÈBE J. FERRÏ (H Fév. 1883-fl AviiUBSS)

l'honneur de la France M. Jules Ferry apportait à la direction de nos afTaires extérieures une préoccupation presque obsédante de nos afTaires intérieures, de la répercussion que devaient avoir au Palais Bourbon les moindres incidents qui s'accomplissaient sur le Fleuve Rouge ou sur les côtes de ia Chine. De plus, la nécessité où il se trouvait, comme Président du Couseit, de diriger toute notre politique, de répondre h des interpellations incessantes, de faire face k des adversaires infatigables, l'empêchait d'accorder toute sa puissante attention aux ennemis du dehors, sur le compte desquels il se faisait quelques illusions. Il ne prenait pas assez au sérieux le Chinois soldat, il prenait trop au sérieux le Chinois diplomate, surtout quand ce diplomate concluait avec nous un traité désavantageux pour lui. Cette erreur d'appréciation e;ipli([ue en partie la gravité que prirent subitement les affaires du Tonkin.

Le traité de Tien-Tsin venait d'être signé ; le 6 Juin une nouvelle convention, complétant et modifiant celle de Hué, était conclue par H. Patendtre avec l'Annam ; le 17 Juin, un traité de Protectorat entre la France et le Cambodge nous donnait la haute main sur l'administration du Cambodge. L'évacuation du Tonkin par les troupes chinoises devait commencer le 20 Juin. Ce jour même, une colonne fransaise, la colonne Dugenne, chargée d'occuper Lang-Son, fut surprise à Bac-Le : elle perdit 13 hommes dont un ofGcier, et eut plus de 40 blessés. Ce guet-apens demandait une réparation. M. de Semallé remit au Tsong-Li-Yamen un ultimatum réclamant une indemnité de 350 millions et l'amiral Courbet fut chargé d'appuyer avec son escadre M. Patenôtre qui était envoyé à Pékin. Il pénétra le 17 Juillet dans la rivière Min, qu'il mit en état de blocus, au lieu d'exiger la remise immédiate de Fou-Tcheou et de Nankin, mesures audacieuses, qui auraient peut-être coupé court à

COURBET ET LESPES EN CHINE dï9

toute velléité de résistance, mais que le Gouvernement français refusa d'autoriser, dans la crainte de s'aliéner les grandes puissances et surtout d'engager la guerre sans avoir obtenu l'approbation des Chambres.

Le 5 Août les Français, sous le commandement du contreamiral LespëB, étaient pourtantamenés à bombarder Kelung dans l'ile Pormose ; le Gouvernement s'en expliqua dans la séance de la Chambre du 14 Août, où fut discutée la demande d'un crédit de 38 millions déposée depuis te 30 Mai et obtint un ordre du jour de conQance volé, il est vrai, par 173 voix seulement contre 50, par suite de l'abslentionde la Droite. Au Sénat tout le monde fut d'accord, comme le disait M. de Saint- Val lier, pour défendre le drapeau menacé et les crédits furent votés le 16 Août par \9A voix contre une.

C'est avec la force très relative qui lui donnaient la belle majorité du Sénal et l'absence de quorum 6 la Chambre que M. Jules Ferry dut engager, en pleines vacances parlementaires, une véritable guerre sur terre et sur mer. Les plénipotentiaires chinois avaient rompu les négociations engagées à Shang-Haîavec M. Palenôlre. Le 9 Août le Cabinet français notifia au Tsong-Li-Yamen un ultimatum réclamant 80 millions et une réponse daus les 48 heures : le Gouvernemeut chinois pour toute réponse ayant donné l'ordre à son ambassadeur à Paris de quitter la France, l'amiral Courbet détruisit l'arsenal de Fou-Tcheou, ses ouvrages formidables et 32 navires chinois dans les journées du 33 et du 34 Août. A Paris l'Extrême Gauche demanda par lettre au Président de la République de convoquer les Chambres; U. Grévy se contenta de renvoyer la lettre de M. Barodet au Président du Conseil et les opérations militaires reprirent le 3 Octobre, sans que ton fûl en guerre.

Courbet occupa Kelung et mit l'ile Formose en état de

330 LE DEUXIÈME MimSTÉRE J. FERRV (i\ Fév. Ig8;(-S Avril I8SÏ)

blocus. L'amiral Lespès échoua dans une tenlalive contre Tamsui où il perdît 17 hommes, 50 blessés et dut se rembarquer. Au Tonkin, où le général HÎUot avait été remplacé par le général Briére de l'isle, le général de Négrier battit les Chinois àKep le 8 Octobre et le colonel Donnier s'empara de Chu, H. Jules Ferry olTrit h la Chine de signer la paix sur ia base de l'occupation de Kelung par la France : ses ouvertures ne furent pas accueillies-

Le 26 Novembre, dans la discussion d'une demande de crédit de 16 millions portant sur l'exercice 1884, la Chambre entendit un long exposé de la politique suivie au Tonkin et en Chine que lui présenta U. Jules Ferry et auquel il donna pour conclusion le dépôt d'une demande de crédit de 43 millions portant sur l'exercice 18S5. La Commission qui présenta son rapport le lendemain, sans méconnaître l'importance des expéditions navales, aurait voulu que, pour contraindre la Chine à l'exécution intégrale du traité de Tien-Tsin, on commençât par occuper les provinces septentrionales du Tonkin. Après un discours très violent de M. Clemenceau, un discours plus calme de H. Goblet qui reprocha au (^binet de faire la guerre sans demander au Parlement les moyens de la faire et un discours de M. Ribot, qui déclara que l'on pouvait voter les crédits sans accorderla confiance , les deux crédits de 16 et de 43 millions furent, en effet, votés, mais l'ordre du jour de MH. SpuUer et Sadi- Carnot, adopté par 292 voix contre 176, fut muet sur la question de conQance.

Quand les crédits vinrent en discussion devant le Sénat, le 11 Novembre, on savait que la médiation de l'Angleterre avait échoué et que la Cour de Pékin refusait d'exécuter le traité de Tien-Tain. L'amiral Jaurès, rapporteur de la Commission sénatoriale, réclama un vote aussi large que possible pour réconforter le corps expéditionnaire. Après un duel

HteuLTATS DE L'aNNÉE PARLEMENT AWE 'Xi\

eotre le duc de Broglie et M. Ferry, où le duc de Broglie apporta de floes épigrammes, M. Ferry des afOrmalioas un peu hasardées et uoe défense vigoureuse, le Sénat vola les deux crédits par 191 et 189 voix contre une.

C'est dans ces conditions, beaucoup moins favorables que celles de 18H3, que se terminait l'année 1884 pour le Cabinet du 21 Février. Le Cabinet avait duré près de deux ans, malgré de nombreux échecs parlementaires dans la discussion constitutionnelle, malgré de nombreuses déceptions dans son entreprise coloniale et des déboires dans sa politique extérieure. Uais, & la suite de toutes ces luîtes, il était certainement affaibli ; la majorité, encore Qdële, ne le suivait plus qu'avec un certaine résistance ; elle votait encore par discipline, parce que l'honneur de la France était engagé : la confiance n'était plus aussi entière que l'année précédente. On sentait que le moindre accident pouvait désagréger les forces sur lesquelles s'appuyait le Président du Conseil. Ce n'est pas de l'opposition de Droite ou d'Extrême Gauche que venait le danger; il venait du parti gouvernemental luimême, de ces 300 ministériels qui semblaient un peu las et comme surpris de leur longue sagesse. Les uns ont une tendance à retourner au radicalisme ; les autres, sans aller jusqu'à la Droite, se séparent du Hinislëre sous couleur de libéralisme et le gros du parti, après ■ii mois de coniiance, n'est pas encore fait it un rôle un peu nouveau pour lui. Les ministériels reconnaissent le courage, le sang-froid et l'esprit gouvernemental du Président du Conseil, mais leurs relations avec lui sont un peu froides. Bien différent de Gambetta, gai, bon enfant, aimable, « doué d'un charme social', » M, Jules Ferry n'attire pas et ne sait pas retenir ceux qui ne demanderaient qu'à être soutenus et encouragt's.

'Joiinuil tin Goiicoiirl, l. VI, p. IM. Paris, Cliariicnlier, tM9ï.

33â LE DEUXIÈME MINISTÈRE J. FtRRV (21 Fév. 1SS3-6 Avril I&8S)

Les hommes comptent peu pour lui, mais les idées et les principes. Aussi inspire-Uil le respect plutôt que l'affection. Caractère viril, ème fortement trempée, il est comme l'image austère du pasteur de peuples, mais du pasteur énergique, rude en apparence, qui ne laisse rien paraître de ce qu'il ressent et qui suit sa voie sans défaillance, en grand serviteur de l'État, indifférent aux défections comme il est insensible aux adhésions intéressées, uniquement préoccupé de poursuivre et d'achever son œuvre. Il a écrit quelque part qu'il se faisait gloire du titre de Tonkinois; il était fier aussi du titre d'homme de gouvernement qu'un autre Vosgien, son collègue dans le Cabinet du ii Février, devait plus lard mériter, lui aussi, mais en acceptant des concours que Jules Ferry eût peut-être répudiés.

A l'intérieur, les trois premiers mois de 188S, les derniers du Ministère Ferry, offrent peu d'événements intéressants, en dehors des élections sénatoriales, du vote du budget de 1S85, des relèvements de tarifs et du rétablissement du scrutin de liste par la Chambre des Députés.

Le 3 Janvier le Journal Officiel avait annoncé le remplacement du général Campenon, démissionnaire, par le général Lewal. Le 14 Janvier, au lendemain de l'ouverture de la session, M, Raoul Duval interpella le Gouvernement sur le changement du ministre de la Guerre. La réponse de U. Jules Ferry laissa entendre que le général Campenon aurait voulu limiter au Delta l'occupalion du Tonkin. Son successeur, comme le Gouvernement et comme les Chambres, voulait étendre cette occupation jusqu'aux frontières de la Chine que le traité de Tien-Tsin nous avait assurées. L'ordre du jour pur et simple fut volé, par i80 voix contre 225, sur ^'interpellation Raoul Duval.

ÉLECTIONS SÉNATORIALES DE JA^VIBR IKS:^ SS^i

L'ouverture de la session avait été de pure forme : 6 peiae constituées, Chambre et Sénat s'étaient ajournés jusqu'^ l'issue des élections sénatoriales. La nomination des délégués municipaux avait eu lieu le âl Décembre ; celle des sénateurs eut Heu le 25 Janvier. II y avait à pourvoir, en dehors de la Guadeloupe et de la Réunion, h 87 sièges dans 41 départements. Sur ses 87 sièges 4b étaient occupés par des républicains et 42 par des monarchistes : le soir du 55 Janvier, 67 appartenaient aux républicains et 30 aux monarchistes. La Droite sénatoriale, réduite à 67 membres, avait perdu ses principaux chefs HH. de Broglie, de Fourtou, Brunetetde Parieu. La Gauche n'avait éprouvé d'échecs sensibles que dans le Nord et le Pas-de-Calais. H. Paris, un ancien ministre du 16 Mai, avait été élu dans ce dernier déparlement. A Paris, M. Spuller avait été battu par un partisan de l'autonomie communale, M. G. Martin. L'élection de la Seine avait lieu en remptacemeut du major Labordère démissionnaire. Les républicains gagnèrent un siège de plus, au mois de Mars, lors de l'élection de la Guadeloupe.

La majorité ministérielle de la Chambre Ht entrer 28 de ses membres au Sénat et ce succès affaiblit sérieusement le Cabinet, les députés devenus sénateurs n'ayant pas été remplacés, & l'approche des élections générales qui devaient se faire au scrutin de liste.

C'est du 19 au 24 Mars qu'eut lieu à la Chambre le débat sur la loi électorale. Le résultat en était connu d'avance, après la prise en considération de la proposition de H. Constans. La demande de discussion de la loi électorale, faite par M. Spuller, h. l'instigation du Gouvernement, n'avait été accueillie que par 239 voix contre 216 ; mais le scrutin d'arrondissement ne fut défendu que par H. Ilémon et, à la suite d'une iutervenlion de H. 'Waldeck-Rousseau, le passage h la discussion des articles fut voté par 418 voix contre 66 et

334 LE DEUXIÈME MINISTÈRE J. PERRV (i\ Fér. 1SS3-S Avril 1885) l'ensemble de la loi par 402 voix contre 91. Le Sénat ne put voter avant les vacances de Pâques la loi sur te scrutin de liste, mais il adopta une disposition transitoire qui suspendait les élections partielles de députés jusqu'aux élections générales : la Chambre accepta cette disposition qui fut promulguée comme loi le i Avril.

Dans la discussion du budget ordinaire de 188S au Sénat, beaucoup de relèvements de crédits proposés par la Commission des Finances furent acceptés par l'Assemblée, en particulier ceux qui concernaient les bourses des séminaires et les Facultés catholiques. Devant la Chambre le rapporteur général, M. Jules Roche, proposa de rejeter en bloc tous les amendements votés par le Sénat; la Chambre se montra moins absolue : elle admit deux relèvements de crédits, l'un concernant les traitements des chanoines, l'autre les améliorations à la race chevaline. Le Sénat passa condamnation, à la suite d'un très politique discours de M. J. Ferry, et le conflit fut encore une fois évité. Par 199 voix contre 48 le Sénat adopta le budget de l88o qui fut promulgué le Si Mars.

Du 3 Février au 17 Mars la Chambre s'occupa presque exclusivement de projets et propositions d'élévation des tarifs de douanes. L'initiative parlementaire avait demandé l'établissement d'une surtaxe sur les céréales, comme un encouragement aux agriculteurs : défendus par le rapporteur M. Graux et par M. Méline, les droits sur les céréales furent adoptés par 308 voix contre 173. Les droits sur les bestiaux réunirent autant de voix et les deux projets furent ratifiés par le Sénat à une grosse majorité. H. Léon Say avait inutilement recommandé de chercher le soulagement de l'agriculture dans l'établissement du crédit agricole, dans la fusion des petites parcelles entre lesquelles la propriété est trop morcelée. La loi fut promulguée le 28 Mars.

Avant cette discussion le Sénat avait adopté le 13 Février

SUCCÈS AU TONKIN Xi^

ta loi sur les récidivistes et le 19 la lot sur les marchés à terme qui devaient toutes deux retouroer devant la Chambre. Celle-ci vota le 26 Mars une loi sur la Caisse des Écoles, alimentée jusqu'alors par les ressources du budget extraordinaire. Les dépenses à elTectuer s'élevaient h 6S9 millions, dont un peu plus de moitié à la charge de l'État; il y serait pourvu aux moyens d'emprunts au Crédit Foncier contractés par les communes, avec obligation d'amortir en quarante ans, l'État prenant à sa charge une partie du service d'intérêts et d'amortissement. L'opération terminée, en dix ou douze ans, l'État n'aurait plus & supporter qu'une dépense annuelle de 16 millions. Quant aux dépenses relatives à l'enseignement supérieur et h l'enseignement secondaire, que l'Étal devait supporter seul, un reliquat de 34 millions, provenant de l'ancienne Caisse des Écoles et payable par annuités, y ferait face.

L'acceptation, le 15 Janvier, des contre-propositions françaises pour le règlement de la question financière en Egypte et la signature de la convention financière internationale le 17 Mars, comme la signature de l'acte final de la Conférence de Berlin sur l'Afrique occidentale, le i6 Février, ont été, pour la France, des succès diplomatiques, qu'un revers au Tookin, démesurément grossi, a fait complètement oublier.

Dès le début de l'année 1885 le Cabinet avait donné une vigoureuse impulsion aux opérations militaires du Tonkin. Le général Briëre de l'Isle avait lancé en avant le général de .Négrier, qui suivit la vallée du Loch-Nan, refoula les Chinois te 3 et le 4 Janvier et s'empara du camp de An-Chau près de Chu. Le mois suivant, Brière de l'Isle enfonce le» défenses des Chinois, enlève de nombreux fortins, s'empare le 9 Février du camp de Dong-Song et entre à Lang-Son le 13 Février, après cinq jours de vifs combats. Il était si peu préoccupé d'un retour otTensif des Chinois qu'il laissa de

336 LE DEUXIÈME MINISTÈRE i. FERRV (21 Fév. 1883-a Avril 1S8S)

Négrier à Lang-Son et ramena la brigade Giovaaninelli, pour délivrer le colonel Dominé, bloqué depuis troia semaines à Tuyen-Quan,sur la rivière Glaire. Le 3 Mars, Dominé était délivré : la brigade Giovanninelli avait eu 60 tués et 133 blessés, la garnison de Dominé 5i tués et 33 blessés. En même temps de Négrier, refoulant les Chinois dans la direction de That-Khé, faisait sauter la porte de Chine le 23 Février. Sur mer le coatre-amirat Lespës et le colonel Ducheane débarquaient à Formose, n'ouvraient la route de Tamsui et s'approchaient de Kelung, pendant que Courbet, bloquant l'embouchure du Yang-Tse-Kiang, empêchait les communications et le transport du riz entre la Chine et Shang-Haï. Le 13 Février les torpilleurs français coulaient deux croiseurs chinois et bombardaient les forts de Tsing-Ha!, & l'embouchure de la rivière de Ning-Po.

Les négociations pour la paix se poursuivaient à Paris pendant ces opérations, depuis le 10 Janvier, par l'intermédiaire de James Ducan-Campbell, représentant à Londres de Robert Hart, inspecteurdes douanes chinoises. Lc^Février, puis le 1" Mars, puis le 12 Robert Hart annonçait à M. Jules Ferry que laChine consentait ii ratifier sans conditions le traité de Tien-Tsin. Le 17 Mars M. Jules Ferry informait M. Patenôtre à Shang-Haï de l'état des négociations officieuses et lui annonçait une communication officielle de la Chine. Le 22 Mars, le consul de France à Tien-Tsin reçut, en elTet, cette communication. Telle était la situation lorsque, le 27 Mars au soir arrivait à Paris une dépêche du général Briëre, datée de Hanoï le 39 Mars. Elle était ainsi conçue : Je reçois le télégramme ci-après du général de Négrier :

• Dong-Dang. £i Mars, Il heures soir.

L'ennerai a attaqué le poste de Dong-Dang le 23 Mars, à deux tieures du matin. J'ai dû me porter en ayant pour me donner de l'air. Le 23, j'ai pu m'emparer de la première ligne du camp

PREMIÈRE DËPÉCBE BRIÈRB DE L'ISLE 337

retranché de Bang-Co. Le ai, mes efforts ont échoué dev&nt une supériorité numérique considérable. Vers deux heures, rarlillerie n'ayant plus de munitioDS, j'ai dû rompre le combat. Je suis rentré à Dong-Daug à sept heures du soir. Tous les blessés ont été reportés sur Lang-Son. >

Nos perles sont d'environ 200 hommes tués ou blessés. Les renforts envoyés de France pour la deuxième brigade ont commence à arriver le 24 Mars. La yiévre est arrivée le 2t.

BriéRE de l'Isle.

Cette dépêche contenait sur le nombre des ennemis, aur le manque de munitions, des obscurités qu'il importait d'éclaircir. Aussi, à l'ouverture de la séance de la Chambre, le 28 Mars, M. Jules Ferry demanda-l-il la discussion immédiate de l'interpellalion que .H. Granet avait déposée le 26 Mars. En réponse h. M. Granet, M. Jules Ferry protesta qu'il n'avait fait que suivre les indications que lui avaient données la Chambre et le Sénat, que les ordres du jour des deux Assemblées lut avaient confié un mandat qu'il avait loyalement exécuté. Puis il fit connailre h la Chambre une seconde dépêche du général Brière de l'Isle, beaucoup plus rassurante, où il était dit que le général de Négrier était rentré à Lang-Son avec sa brigade, qu'il n'avait besoin ni de renforts ni de munitions, que le moral de ses troupes était intact. Après de nouvelles attaques de MM. Raoul Duval et Clemenceau contre le Président du Conseil, un ordre du jour de défiance de M. Rivet fut repoussé par 246 voix contre 217 et l'ordre du jour pur et simple, accepté par le Gouvernement, réunit 2S9 voix contre 209. Ces deux votes attestaient les hésitations de la majorité et faisaient vivement regretter l'absence des 28 députés devenus sénateurs le 2S Janvier précédent.

A» lendemain de la séance où le Gouvernement avait remporté celte pénible victoire, le ministre de la Guerre reçut Edg. Zevort. — Troisiiroe République. ni. — ii

338 LB DEUXIÈME MINISTÈRE J. FERBV (^1 Fèv. 1883-6 Arrjl iSS:,)

une nouvelle dépèche de Hanoï, qui fui communiquée aux journaux du soir, le 39 Mars :

Hanoi, 28 Mars, Il heures U du Kn,-.

Je vous annonce avec douleur que le général rte Négrier grièvoinent blessé a été contraint d'évacuer LauR-Son. Les Chinois, débouchant par grandes masses sur trois colonnes, ont attaqué avec impétuosité nos positions en avant de Ki-l.ua. Le colonel llerbinger, devant celte grande supérioriLé numérique et ayant épuisé ses munitions, m'informe qu'il est obligé de rétrograder sur Don g' Son et Tlian-Moï. Jo concentre tous mes moyens d'action sur les débouchés de Clm et de Kep. L'ennemi grossit toujours sur le Song-Koï. Quoi qu'il arrive, j'espère pouvoir dérendre tout le Delta. Je demande au Gouvernement de m'envoyer le plus Idl possible de nouveaux renforts-

BRIÉBE UE L'IâLE.

Celte dépèche désespérée, affolée et alîulante, était d'aulant plus inexplicable que te ^8 Mars les Français avaient infligé une sérieuse défaite aux Chinois et leur avaient tué 1.300 hommes. Le général Brière de l'isle se ressaisit vile et, vingt-trois heures après sa dépêche du 38 Mars, il en expédiait une troisième beaucoup plus rassurante.

Négrier est à Dong-Song, disait-il, sa guérison est cerlaine. Herbingcr est à Than-Moï avec sa colonne, il n'a pas été inquiété dans sa retraite et l'évacuation s'est faite sans diflicullé. Il reste à Than- Uoï et à Dong-Song et barre les deux roules. Les vivres et les munilions sont à Dong-Song en abondance et les approvisionnements réunis h Chu peuvent faire face a tous les besoins.

Brièke de l'Isle.

Parfaitement renseigné sur la situation, grâce à cette dépêche rectificative, le Gouvernement ordonna l'envoi immédiat de renforts au Toakin, lit bloquer le golfe de Pelchili par Courbet et se présenta devant la Chambre, le 30 Mars, avi^c une demande de 200 millions de crédits qui permettraient d'envoyer au Tonkin 10.000 hommes tirés des

LA séance: du 30 HAItS 339

garnisons algériennes. Le Gouvernement se rendait si bien bien compte des dispositions de la Chambre qu'il lui proposait de voter les crédits sans voter la confiance ; elle déciderait ultérieurement à quelles mains elle entendait remettre la direction de la politique énergique à laquelle elle était conviée.

Il n'y eut pas lutte entre le Gouvernement et l'oppositioM dans cette triste journée : le Gouvernement ne se défendit pas. L'opposition, représentée par H- Clemenceau et par M. Ribot, dressa un véritable réquisitoire contre M. Jules Ferry et contre ses collègues. M. Clemenceau les traita comme des accusés de haute trahison sur lesquels la main de la loi ne tarderait pas k s'abattre ; H. Ribot les traita de menteurs en langage parlementaire. Comme H. Gambetta, M. Jules Ferry fut renversé sur une question de priorité. Il exprima le désir que l'on votât d'abord sur les crédits : 306 voix provenant de 220 républicains et de 86 réactionnaires s'y refusèrent. Les fidèles du Cabinet, au nombre de 149, étaient tous républicains. Après ce vote M. Jules Ferry monte h la tribune, pour annoncerque le Cabinet va remettre sa démission au Président de la République. En son absence la Chambre rejette par 287 voix contre 1S2 une proposition de mise en accusation du Ministère, déposée parHM. Delafosse et Laisant, unis dans une haine commune contre le grand ministre renversé, et se retire dans ses bureaux pour nommer la Commission des crédits.

Le surlendemain de ce vote une dépêche du général Brière de risle, en date du 1''' Avril, reconnaissait que la retraite du colonnel Ilerbinger avait été aussi précipitée qu'inexplicable, que la brigadeavail vingt jours de vivres et de minutions et que la situation était meilleure que ne le faisaient supposer des renseignements exagérés. Le 4 Avril, on apprenait que la pais était signée entre MM. Billot et Campbell et

340 LB DEUXlÈKe MINISTÈRE J. FKRRï pi Fév. 1883^ Avril 1883)

que Li-lIung-Gbang avait ordonné l'évacuation du Tonkîn par les Chinois.

Ce n'était pas seulement M. Jules Ferry qui avait succombé le 30 Mars, c'était la majorité du ^1 Février qui s'était dissoute et qui par cette défaillance, par ce manque de courage, par son silence devant les outrages dont son chef était ' l'objet de la part de la Droite et de l'Extrême Gauche, avait sinon mis en péril l'existence de la République, au moins fait douter de son aptitude b. supporter longtemps un guide et de sa capacité gouvernementale.

Jules Ferry avait repris l'héritage de Gambettâ et fait triompher quelques-unes de ses idées ; il était apparu à la France, au sortir d'une de ces crises de nerfs que notre pays traverse périodiquement, comme le seul homme assez fort pour résister aux violents, et pour discipliner les modérés. 11 s'était maintenu dans les limites du programme qu'il s'était tracé, sans Jamais en sortir, sans jamais rien céder à ses adversaires par crainte, ni à ses amis par complaisance. Au dehors il avait relevé le prestige de la France en l'arracbanl à la contemplation des Vosges oii elle était comme hypnotisée ; il avait fait flotter son drapeau dans les mers de Chine, sur le Song-Ko'i, à Madagascar, au Congo et il lui aveitrendu, dans les Conférences européennes, la place dont elle s'était laissé évincer. Ces grands services ont été récompensés par la séance du 30 Mars, oii la Chambre a traité U. Jules Ferry comme un malfaiteur public.

Le même jour, au Sénat, un homme qui portait un des plus beaux noms de la Révolution, M. HippolyteOarnol, déclarait, au nom d'un grand nombre de ses collègues, qu'il voterait tout ce qui serait nécessaire pour sauvegarder l'honneur national, en présence d'événements dont il convenait de ne pas s'exagérer la portée. A huit ans de là, c'était encore du Sénat que devait venir au grand calomnié la suprême repa-

ie;. Googic

l'(euvre de jcles ferry cI41

ralioa et, à cette noble vie qui allait finir, la plus haute récompense.

Depuis le triomphe incontesté de la République, le démocratie, non pas radicale mais gouvernementale, s'est comme incarnée en deux hommes : Gambetla et Jules Ferry. Elle a soutenu le premier pendant deux mois, non sans quelque mauvaise humeur, le second pendant deux ans, avec plus de résignation que de conviction : elle seule doit être rendue responsable de leur chute, et non pas les républicains avancés qui n'ont jamais dissimulé leur antipathie, ni franchement accordé leur concours, soit à Gambetta, soit & Jules Ferry. Seuls les modérés doivent être rendus responsables du 26 Janvier 1882 et du 30 Mars 1885, comme aussi des déplorables conséquences de ces deux chutes retentissantes. Ils n'ont pas compris qu'ils se décapitaient eux-mêmes en abandonnant leurs chefs, qu'ils laissaient le champ libre aux fantaisies des utopistes comme aux entreprises des partis extrêmes et surtout qu'ils rendaient impossible, pour de longues années, la reconstitution d'un parti de Gouvernement. Les ambitions individuelles vont se donner libre carrière; les Ministères sans consistance et sans durée vont recommencer; des majorités éphémères vont se former et se dissoudre ; l'anarchie va régner dans le monde parlementaire et le pays incertain, troublé, hésitant, va rendre aux adversaires de la République une confiance qu'il semblait leur avoir irrévocablemenl retirée. Après les élections de 1885, déçue, une fois encore, dans ses légitimes espérances de réformes pratiques et de sage gouvernement, la France va reporter sur de faux amis des sympathies qui ne demandaient qu'à se fixer sur les plus dignes serviteurs de la démocratie.

Certes Jules Ferry a commis des fautes dans la durée de son Ministère ; mais, ces fautes étaient inévitables, avec une

343 LE DEUXIÈME HINISTÉRE J. FERRÏ (31 fév. tgS3-6 Avril ISS5)

majorité flottante, dont la QdéliLé était à la merci du moindre incident. Une politique plus franche et plus ferme élait-elle possible avec une Chambre qui, dans ta plus grave des cireonstanccs, ne donnait que 149 voix au Gouvernement? Les cent républicains libéraux ou progressites qui ont abandonné M. Jules Ferry le 30 Mars 188S méritent d'êlre sévèrement jugés: ils ont démontré leur impuissance à faire vivre le Gouvernement de leur choix, celui qui les représentait le plus exactement, qui représentait aussi la grande majorité du pays et ils sont responsables des événements ultérieurs. Par leur fait, la République est entrée dans une période critique et troublée, dans l'ère, non pas seulement des difficultés, mais des dangers les plus graves qu'elle ait courus depuis son institution.

CHAPITHE Vni

LE MJNISTEnE BUISSON Du 6 Arril 1S85 au 7 Janvier 18S6.

La crise miuistiïrieUF. — Le nouveau Ministère. — M. Drissun et In majorité. — La Déclaration du 7 AvriL ~ Le Trailê de Tien-Tsia. — La politique oslérieure de M. Brisson. — Le créilil pour Madagascar.

— Les pnrlis ù la Chambre. — Les ÎDlerpellations. — llejel de la mise en accusation du Cabinet Ferry. — Lois d'affaires. — Le budget do 1886. — Le scrutin de liste à la Chambre et au Sénat. — Les inconvénients di] scrutin de liste. — La législature 1881-18X5.— La situation éleclnrale en Août et en Septembre. — Programme de Jules Ferrj'. — Programme de M. Brisson. — Prograuiuie de M. Tulain. — Programme de SL Clemenceau. — Programme des républicains libéraui. — Programme de la Droite. — Le scrutin du i Octobre. — Le scrutin du IS Octobre. — Les résultats .comparés de 1881 et de 18SU.

— Ouverture de la session, —Les crédits pour le Tonkin et Madagascar. — L'en'iuPle de la Commission des as. — La déposiljnn Brière de risle. — La discussion et le voie. — Interpellations et iuvalidations. — Le i^énat pendant la session extraordinaire. — Les décrets du ià Juillet et du S8 Décembre. — La réélection de M. Grévy. — La situation au ill Décembre 188:1. — Jugement sur le Ciibinet du r, Avril 1885.

La crise minislérielle qui aboutit à la constitution du Cabinet du 6 Avril fut des plus laborieuses. M. Brisson repoussa d'abord les olTres du Président de la République. H. de Freycinet essaya durant trois jours de réunir dix collaborateurs, puis M. Coostans durant deux jours. Pendant ces pourparlers on apprit, le 4 Avril, la conclusion des préliminaires de paix entre la France et la Chine et beaucoup d'hommes politiques parlèrent de la possibilité d'un retour aux affaires du Cabinet Jules Ferry. C'eât été la solution la plus logique : aussi fut-elle immédiatement écartée et H, Brisson, an dévouement du')uel ou fit un second appel, sans se dissi-

'Ai't LE HINISTÈKE BBtSSON (6 Avril 183^-7 Janvier 1880^

muler les diflicultés ou la gravité de la sîtualion, se readit-il aux instances de U. Grévy : le 6 Avril le nouveau Cabinet était formé.

M. Brisson prenait avec la Présidence du Conseil le ministère de la Justice. Il conQaiL les AITaires Etrangères à H. de Freycinet; l'Intérieur, à M. Allain Targé; les Finances, à U. Clamageran,puisà M. Sadi-CarnoL ; la Guerre, au général Gampenon; la Marine, k l'amiral Giliber; l'Instruction publique, les Cultes et les Beaux-Arts, h H. Goblel ; les Travaux publics, à M. Sadi-Garnot, puis à M. Demôle ; le Commerce, à M. Pierre Legrand; l'Agriculture, à M. Hervé Mangon; les Postes et Télégraplies, à H. Sarriea. Quatre soussecrétaires d'État furent désignés quelques jours après : H. Hérault pour les Finances; M. Cavaignae pour la Guerre ; M. Rousseau pour les Colonies, qui étaient rattachées à la Marine, et M. Turquet pour les Beaux-Arts.

La présence au Uiniatère de UM. Brisaon, AUain-Targé et Goblet indiquait évidemment un pas fait vers la Gauche radicale ; on comptait pourtant, dans la nouvelle administration, quatre ministres ou sous- secrétaire s d'État qui n'avaient pas hésité à voter pour M. Ferry au 30 Mars. Ces quatre audacieux étaient : MM. Sadi-Garnol , Pierre Legrand, Gavaignac et Rousseau. Quant au ministre des Affaires Étrangères, on sait qu'il aurait pu ligurer indifféremment dans un Cabinet de Droite pure ou dans un Cabinet d'Exlrèine-Gaucbe. Les autres ministres, MU. Oemôle, Hervé-Hangon et Sarrien, n'étaient ni tout à fait opportunistes ni tout k fait radicaux. Quant aux titulaires de la Marine et de la Guerre, ils étaient spécialistes avant tout, surtout l'amiral Galiber. Le dissentiment qui s'était produit le 3 Janvier 1885, entre MM. Ferry et Gampenon, avait sans doute déterminé le choix que fit M. Brisson de l'ancien collègue de ûambetlaetde Jules Ferry pour la Guerre. Il était diflicîle, du reste, de mieux choisir.

H. BRISSON PRÉSIDENT DU CONSEIL 34t)

Le général Campenon s'imposait par sa compétence technique, par son libéralisme el surtout par son caractère, par la correction de son attitude qui devaient, après coup, contraster si heureusement avec le caractère et l'attitude de son successeur, le général Boulanger.

C'est également par son caractère que H. Brisson s'était imposé au choix de M. Grévy, après la chute de H. Jules Ferry, comme en 188^, après la chute du Cabinet du 30 Janvier. C'est un devoir, pour un homme politique, de se refuser k prendre la direction des afTaires quand il ne trouve ni les éléments d'une combinaison durable dans le Parlement, ni les appuis nécessaires à tout Gouvernement dans une majorité solide. Ce devoir, M. Brisson l'avait rempli en repoussant les premières offres de M. Grévy en 1882 et il ne céda en 188S que lorsque l'on fit appel à son patriotisme et à son abnégation républicaine. La nécessité de liquider les afTaires coloniales à l'approche des élections , celle de préparer la transmission du pouvoir présidentiel, eurent raison de ses répugnances) mais il se rendit bien compte qu'il n'aurait ni Finistère homogène, ni majorité assurée, ni possibilité de faire prévaloir aucune des idées qu'il avait toujours soutenues. Ce n'était pas un Ministère homogène que cette combinaison où se rencontraient des hommes politiques ayant volé pour Jules Ferry et d'autres ayant voté contre lui. Ce n'était pas un Cabinet formé suivant les règles parlementaires que celui qui avait au moins deux chefs, en dehors de M. Brisson, M. de Freycinet el M. Uoblet. Ce n'était pas non plus une majorité bien cohérente que celle qui ne pouvait se maintenir qu'avec l'appui des 149 députés qui avaient été fidèles à M. Ferry le 30 Mars et qui remplacèrent les radicaux, dès que ceux-ci eurent repris contre M. Brisson leurs habitudes d'opposition quand même. Enfin, pour réaliser une œuvre de longue haleine, comme la séparation de l'Église et

34ti LE HlMSTtRE BHISSON (G Aviit l8Ha-7 Janvier ISSU)

de l'Etat, le moment élail od ne peut plus défavorable, trois mois avant la lin de la Législature. En prenant le pouvoir dans ces conditions, H. Brisson faisait un véritable sacriQuc et risquait de compromettre une force encore intacte qui pouvait, à un moment donné, être nécessaire au pays. Il a su tirer d'une situation diflicile le meilleur parti possible. Ce n'est pas un mince mérite. M. Ferry renverse et impuissant, nul n'avait plus d'autorité que M. Brisson pour présider au renouvellement de la Chambre et à la transmission des pouvoirs présidentiels, pour régler les difficultés extérieures, sans préjudice pour les intérêts ni pour l'honneur de la France.

Les adversaires politiques sont coutumiers d'être injustes et partiaux. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'ils aient reproché à M. Brisson d'avoir usé de son autorité présidentielle pour faciliter la chute de Gambetta en 1882 et celle de Jules Ferry en 188S, comme ils devaient lui reprocher plus tard de miner sourdement tel Ministère formé de républicains moins avancés que lui-même. 11 faut peu connaître M. Brisson pour lui attribuer des pensées aussi machiavéliques. Sa conduite est transparente comme son âme. Le refus qu'il a opposé à M, Grévy en 1882, celui qu'il a renouvelé une première fois en 1885 auraient dû le mettre & l'abri de ce reproche. Ce n'est pas un ambitieux d'une espèce très commune que celui qui se dérobe au pouvoir avec autant de soin que d'autres en mettent h le rechercher ; que celui qui est toujours prél à descendre dit fauteuil, s'il croit qu'il ne possède plus la pleine confiance de ceux qui l'y ont élevé ; que l'homme le plus étranger qui fut jamais à la brigue et aux intrigues parlementaires. M. Brisson n'aqu'une passion, la République, qu'il coosidère comme le seul régime compatible avec lexislence de la liberté religieuse et de la liberté politique et, parmi les républicains, les seuls qu'il déteste

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