LE MESSAGE DE M. ÛRÉVÏ
Il y avait de toul, daiiR celte administration parfailemenl hétérogèae et iacohérente, même des républicains de gouverDement comme MM. Sadi-Carnot, Develle, Demôle et Baïbaut. Il y avait aussi des politiques qui avaient adhéré au programme de la rue Cadet comme MM. Lockroy, Granet et Peytral. Il y avait enfin des hommes comme MM. Sarrîen et Gobtet qui se teuaieut alors aux frontières qui séparent la Gauche radicale de la Gauche gouvernementale. Seraientils un lien entre ces deux grandes fractions du parti républicain? En aucune manière. Ils apportaient au Cabinet une seule voix, la leur, et le Président du Conseil devait souvent aller chercher ses soutiens presque aux confins de l'Ëxtréme Gauche.
M. Floquet ne fut reporté au fauteuil que par 243 voix sur 298 volants. Ce n'était pas même la moitié des membres composant la Chambre. M. Grévy qui n'avait obtenu luimême, h sa seconde élection, que i4 voix de plus que la majorité absolue, adressa son Message aux deux Chambres dès que les bureaux furent constitués. Après avoir constaté que la République était plus que jamais le Gouvernement nécessaire de la France, le seul qui pût durer, parce qu'il était approprié h son état démocratique et seul coneiliable avec la souveraineté nationale, M. Grévy rappelait, avec un sentiment profond de la réalité, que la stabilité ministérielle était nécessaire à la bonne gestion des affaires publiques, & la dignité du Gouvernement républicain, à son crédit et à sa considération dans le monde. Que fallait-il pour assurer celle stabililéî Une majorité gouvernementale. C'était l'impérieux besoin de l'heure présente. Et pour constituer cette majorité, le Président de la République conseillait, lui aussi, la politique de concentration, dans une phrase d'un français douteux, mais animée des plus honnêtes intentions : « Que les amis de la République se concentrent sur le terrain qui
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leur est commun ; il est aasez large et assez fécond pour qu'ils en puissent tirer, par leur union, toutes les satisfactions à donner aux besoins et aux .voeux du pays. >
La Déclaration ministérielle, dans une meilleure langue, émettait une vérité plus contestable, quand elle disait qu'un Gouvernement ne saurait durer sans l'appui de toutes les fractions de la majorité républicaine. On a quelque peine à se représenter un Gouvernement soutenu à la fois par H. Ribo t et par H. Rochefort, par M. Francis Charmes et par U. Micbelin, voire par M. Ferry et par H. Clemenceau.
Tel fut pourtant le problème ardu dont H. de Freycinet s'efforça de trouver la solution. Il exposa dans sa Dëclaralion une politique purement opportuniste, tout en faisant des avances significatives aux plus avancés des radicaux. Il parla, comme eût pu le faire H. Jules Ferry, de rétablir l'équilibre dans le budget en procédant, non par emprunts ni par impdts nouveaux, mais par économies et par remaniements de taxes ; en annonçant que les dépenses du IVotectorat de l'Annam, réduites en lSii6 & 75 millions, s'abaisseraient en 1887 h 30 millions et Uniraient par s'éteindre graduellement et en déclarant que le budget extraordinaire devait disparaître. Les mesures intéressant le sort des travailleurs, les lois militaires, la revision de la procédure civile et criminelle, les lois d'enseignement auraient pu également lîgurer sur le programme le plus modéré. La promesse de ramener l'ordre et la discipline dans l'administration était un demi-engagement pris envers les affamés d'épuration. De même la phrase sur le clergé : « qui doit se renfermer dans le rôle que lui tracent son mandat et la nature des choses, » était de nature à satisfaire les anti-cléricaux, comme la phrase sur les expéditions lointaines, < source de sacrifices dont la compensation n'apparait pas toujours nettement, ■ devait satisfaire les adversaires de l'expansion
L URGENCE SUR L AMnSTIE dtjl
coloniale. Cominent ces avances furent-ellea accueillies par ceux auxquels elles| s'adressaient ?La séance du il Janvier fournit une réponse à cette question.
Le Garde des Sceaux avait fait accorder la remiâe du restant de leur peine à M'" Louise Michel, au prince Kropokine et & quelques autres anarchistes de moindre notoriété. M. Rochefort et onze de ses collègues n'en déposèrent pas moins une demande d'amnistie. Le Gouvernement, par l'organe de M. Goblet, combattit énergiquement l'urgence sur la demande d'amnistie. L'urgence n'en fut pas moins adoptée, à la majorité de 3 voix, par la coalition de la Droite avec 80 membres de la Gauche. La Droite espérait que l'on comprendrait dans l'amnistie les nombreux délits électoraux dont ses partisans s'étaient rendus coupables en 1885. Quand il s'agit de voter sur le fond et d'amnistier les seuls anarchistes, elle s'unit à la Gauche modérée et la proposition fut repoussée par 335 voix contre 111 voix de Gauche. Le Gouvernement n'avait pas posé la question de conGance, pour ne pas embarrasser ceux de ses membres qui s'étaient prononcés en faveur de l'amnistie : trois d'entre eux, MM. Lockroy, Granet et Peytral s'abstinrent de prendre part au vote. Ces deux scrutins, & ISjours d'intervalle, éclairaient d'uD jour vif et cru la situation parlementaire : une Droite de 180 & iOO membres toujours prête à émettre des votes révolutionnaires ; une Union des Gauches de 200 membres très décidés à faire vivre un Gouvernement; une Gauche radicale 100 membres très embarrassée entre ses sympathies pour un Cabinet où elle était largement représentée et sa Bdélité aux habitudes d'opposition; enfin une Extrême Gauche révolutionnaire, aussi indifférente au sort du Cabinet qu'au choix des alliances.
Il eH été vain d'espérer d'une Assemblée aussi divisée une politique réformatrice : la session ordinaire et la session
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extraordinaire de 1886 furent remplies par des interpellations et par des agitations qui rappelèrent celles des premiers mois de 1883, jusqu'au jour oii l'imprudence d'un député de la Droite, H. de Lanjuînais, vint donner un regain d'actualité & la question fort oubliée des prétendants. Les interpellations qu'eut h subir le Cabinet du 7 Janvier s'élevèrent au nombre de 18 : 14 ou 15 furent discutés à la Chambre, 2 au 3 au Sénat. Nous n'en rappellerons qu'une ou deux, pour fournir un exemple de ces ordres du jour à deux faces, où l'équivoque masquait le manque ou tout au moins l'insufSsance de confiance.
Le krach de l'Union générale, en 188â, avait amené une crise économique qui n'était pas particulière à la France. De grandes industries avaient dfl restreindre leur production ou réduire les salaires et de très réelles souffrances avaient atteint la classe ouvrière. Le 26 Janvier, une grève de 3.000 mineurs s'étant produite & Decazeville, le directeur de l'exploitation avait été assassiné en présence des autorités impuissantes. Dans ua meeting tenu à Paris, auquel assistaient trois députés socialistes, les assassins du malheureux Watrin avaient été qualifiés de « justiciers. • Deux de ces députés interpellèrent le Gouvernement le 11 Février. La Chambre manifesta sa conSance dans la sollicitude du Gouvernement pour les intérêts des travailleurs et dans son énergie pour assurer la sécurité publique.
Momentanément apaisée, la grève de Decazeville avait repris, pacifique cette fois, et une nouvelle interpellation était déposée le 11 mars. Après une réponse du ministre des Travaux Publics l'Assemblée, comme au 9 Novembre 1881, rejetait successivement 8 ordres du jour, y compris celui que le Gouvernement avait accepté et, de guerre lasse, renvoyait la fin de la discussion au 15 Mars. Elle enregistrait, le 15 Mars l'engagement pris par le Gouvernement de revi-
L AFFAIRE DE CHATEAUVILLAIN 38S
ser ta législatioo minière et exprimait la conQaace qu'il saurait < s'inspirer du besoin de sauvegarder les droits de l'État et les intérêts du travail. ■ Cette formule équivoque, comme celle du 11 Février, réunit353 voix contre 89. Quant à la grève de Decazeville, plutôt encouragée par les engagements imprudents de l'État, elle continua durant de longs mots.
D'autres déplorables incidents, dont il ne serait pas juste de faire peser toute la responsabilité sur le Gouvernement, s'étaient produits à Ch&teauvillain, dans l'Isère. Il existait une chapelle non autorisée dans les b&timents de la manufacture de soieries de celte ville. Misen demeure de remplir les formalités légales, le directeur s'y refusa et, quand l'autorité voulut pénétrer dans la manufacture pour apposer les scellés, elle fut accueillie à coups de revolver. Les gendarmes ripostèrent: ledirecteur fut blessé, une jeune Glle fut atteinte à la cuisse par une balle, une autre fut tuée roide. Le directeur et le curé qui avait encouragé la résistance comparurent en Cour d'assises et furent condamnés à 200 francs d'amende. Il va sans dire que l'opposition exploita ces incidents contre le Gouvernement; il n'avait eu qu'un tort : celui de recourir, au début, à la voie administrative plutôt qu'èi la voie judiciaire, pour imposer au directeur Fischer et au curé Guillaud le respect delà loi.
C'est le 13 Avril qu'eut lieu & la Chambre l'interpellation sur l'alTaire de Chàteauvillain. Le 27 Uars précédent, avait pris iin l'interpellation sur les tarifs des chemins de fer que MM. Jamais et Thévenet avaient déposée plus d'un mois auparavant, le 2£ Février. L'adoption de la tarification kilométrique à base décroissante avait fait baisser le prix de parcoursde certains objets etaugmenter le prix de quelques autres : tel fut le prétexte de l'interpellation; elle permit de discuter à nouveau les conventions de 1883 et elle eut pour
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concluBÏoD l'augmentation du nombre des membres de la Commission parlementaire des chemins de fer qui fut porté de 33 à 44.
On voit que l'abus des interpellations date de loin. La fréquence des interpellations et leur inutilité, la multiplicité des séances perdues en discussions oiseuses sont les thèmes choisis par tous les adversaires du régime parlementaire pour diriger contre ce régime les attaques les moins justifiées. Une réforme bien simple introduite dans le règlement de l'Assemblée pourrait corriger cet abus ou du moins le rendre fort rare : toute demande d'interpellation devrait porteries signatures d'un grand nombre de députés. A défaut d'une modification au règlement, une majorité sAre d'ellemême est toujours maîtresse d'ajourner indéfiniment une interpellation. Hais, s'il fut jamais une majorité peu sûre d'elle-même, c'est celle de l'Assemblée élue en 1885,
Le principal défaut du régime parlementaire, c'est l'espèce de contagion morale qui des Assemblées gagne l'opinion , lorsque ces Assemblées, au Heu de se livrer à une besogne utile, s'abandonnent à toutes leurs fantaisies. La presse et le public en sont influencés et comme pervertis ; le malaise et l'inquiétude se répandent de proche en proche ; les fous qui sont légion propagent le mal et tes sages qui sont en nombre infime se demandent parfois s'ils ne sont pas atteints euxmêmes. On revit en 1886 le spectacle auquel on avait assisté en 1883 ; on le reverra encore i deux ou trois reprises, au cours de cette histoire.
Au mois de Février, un député monarchiste, H. de Lanjuinais, avait prédit avec quelque fanfaronnade la substitution de la Monarchie à la République. Cette prédiction ne méritait évidemment pas d'être prise au sérieux et, au sortir de la séance où elle avait été faite, personne n'y pensait plus. Quelques députés et non des plus violents,