CHAPITRE X
LE MINISTÈRE GOBLET Du 11 Décembre 1SS6 au 30 mai 18BT.
La crise iiiiiiUtérielle. — M. Itené lioblel. — Les culléftuei di' M. ti<>blet. — La DéclariUoD du 11 Décembre. — Les deux douzièmes prn. visoires. — La xituation exlérieiire au 31 Uéccuibre 1KX6. — Le Irnvail législatiTen Janviercl en PÉvrier 1)187. — L'iuipAt sur le revenu et lei sous-prérets. — Le budget de I8S7 à la Chaïubrc. — Le budget île 1887 au Sûnat. — Le rûle ilu général Boulanger. — Les éleclicmn au Ruiïlistag. — l.'iDridetit Schnucbelé. — L'erquMe el la tibêratiou.
— Le général Biiulnnger el la CnminUsion de l'année. — L'ordre du jour du général Boulanger. — Les éleolions législaliTe» partielles sons le minialëre (iuhlet. — Les élertli>n!< municipales. — L'<cavrc législative en Mars et en .Vvril. — La politique (irolcrtionnisle. — La séance du 30 Mars ù la Cli ambre. — La politique colouialc el la politique extérieure. — Le budget de 1888. — La nouvelle Commission du budgel,
— Les économies possibles. — La séance du 17 .Mai. ~ L'ordre du jour A. de La Korge. — .Vpprôcintion sur le Dibinel Coblel.
La crise ministérielle ouverte par la retraite de M. de Freycinet fut longue, confuse et agitée. Deux des troi^ groupes de Gauclie et un meiobre du Cabinet dèioissionnaire y intervinrent el contribuèrent à rendre plus dirficile la tâche du Président de la République, sans lui fournir aucune lumière, pendant qu'au dehors il était couramment question d'un Congrès de revision, d'une dictature militaire et d'une marche populaire sur l'Elysée. Dès le 4 Décembre le groupe parlementaire qui perdait le plus en perdant M. de Freycinet, la Gauche radicale, se réunit et ses membres décidèrent de faire une tentative auprès de l'ancien Président du Conseil : on lui voterait un ordre du jour de confiance qui lui permettrait de conserverie pouvoir. Mis en minorité le seul jour oit il avait tenu le langage d'un véritable chef de Gou-
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vernement, H. de Freycinel, par un sentiment de di^niUbien entendue, se refusa au baiser Lamourette que lui ofTrait la Gauche radicale. L'Extrême Gauche à laquelle il avait fait des avances si mal accueillies, espérant que M. Floqiiel serait le successeur de M. de Freycinet, ne s'associa pas à la démarche de la Gauche radicale. Quant à l'Union des Gauches, battue avec le Gouvernement le 3 Décembre, elle n'avait aucune initiative à prendre, aucun concours à promettre et elle resta spectatrice des événements.
Ces événeroents étaient tristement signtGcatifs. Un journal imprimé à Limoges, la France militaire, qui recevait les confidences et les communications du général Boulanger, l'avait nettement désigné pour la dictature. Le 9 Décembre Y Agence Havas fil connaître à toute la France une lettre que le cabinet du ministre de la Guerre adressait à H. Lavauzelle, directeur de la France mililaire, lettre bizarre, de forme Familière, qui traitait des choses les plus graves d'un ton presque badin et oi'i se trouvait cette interrogation : Que faut-il répondre à ceux qui ne prétendent plus seulement que vous êtes subventionné par le ministre de la Guerre, mais que vous l'êtes par ses pires ennemis? L'Agence Havas ne porta pas h. la connaissance du public la réponse que M. Lavauzelle dut faire à cette question. L'Intransigeant et la Lanterne, qui n'étaient pas devenus encore les Moniteurs officiels du ministre de la Guerre, restèrent muets et la personnalité du général Boulanger conserva son caractère dangereusement énigmatique. Il était encore possible dans un Cabinet parlementaire, au mois de Décembre iHHG, si le chef de ce Cabinet ne regardait pas trop au fond des choses ; mais aussi il eût pu dès lors figurer dans un Cabinet de coup d'État.
Le Président de la République avait commencé sef^ recherches le 6 Décembre seulement, après avoir laissé deux jours pleins aux délibérations des groupes parlementaires.
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Inaugurant une habitude qui fera règle désormais, il s'était adressé en premier lieu aux Présidents du Sénat et de la Chambre, M. Le Royer et H. Floquet. Puis il avait fait appeler successivement H. de Preycinet, pour lequel les sympathies et les prérérences de l'Elysée étaient connues, M. Brisson ()ue l'on aimait moins, M. Jules Ferry que l'on n'aimait pas, et le bruit s'était répandu que M. Floquet avait été définitivement chargé de constituer le Cabinet. Peu après, un autre bruit, bientôt confirmé par l'événement, prenait consistance : c'était le ministre de l'Instruction Publique des deux précédents Cabinets, M. René Goblet, qui cédait aux instances de M. Grévy, de M. Floquet lui-même et qui acceptait, sans enthousiasme mais sans défaillance, la succession peu enviée de U. de Freycinet.
H. René Goblet, comme tous les hommes d'une réelle valeur, avait grandi au pouvoir, surtout par son passage au ministère de l'Instruction Publique, où il avait remplacé H. Fallières, le 6 Avril 1883, dans le Cabinet firisson. Son opposition, comme celle de M. Thiers, était un peu taquine, ses adversaires ont dit hargneuse ; son administration fut toujours éclairée, libérale, hautement impartiale. Une éloquence nerveuse, sans ornements superflus, servait bien ses connaissances de jurisconsulte. Il ne semblait pas qu'il dût rencontrer dans aucun des groupes républicains une insurmontable opposition. L'Extrême Gauche ne pousserait pas la passion pour H. Floquet jusqu'à faire trop grise mine à son remplaçant. La Gauche radicale devait considérer M. Goblet comme l'un des siens. L'Union des Gauches devait oublier l'inimitié du nouveau Président du Conseil contre M. Jules Ferry et voter, par discipline, pour le représentant du Gouvernement. La Droite elle-même, malgré les violentes attaques de ses journaux contre « l'homme de Chàteauvillain, » contre l'éloquent avocat de la loi du 30 Octobre,
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devait accorder quelque répit au minislre qui allait laisser de côté un ou deux articles de son programme.
Avec la fermeté et la décision de son caractère, M. Goblet eut vite fait de choisir ses collnborateurg. Conservant presque tous les membres du Cabinet précédent, il prit l'Intérieur et les Cultes avec la Présidence du Conseil et fît passer H. Sarrien à la Justice. Sa succession h l'Instruction Publique échut à un savant de réputation européenne, à l'un des premiers chimistes français avec Pasteur, à M, Berthelot. Celle de H. Carnot aux Finances fut donnée à un sénateur, magistrat éminent, qui avait joué un rôle remarqué, comme rapporteur du projet de revision constitutionnelle au Luxembourg et à Versailles, M. Dauphin. Celle de M. de Freycinetaux Affaires Étrangères ne fut acquise que le 13 Décembre à M. Flourens, ancien directeur des Cultes, président de la section de législation, Justice et aiïaires étrangères au Conseil d'État. Ce choix surprit. Il n'était pas mauvais, puisqu'il fut confirmé par les deux successeurs de M. Goblet h. la Présidence du Conseil. Un seul des quatre sous- secrétaires d'Etat était conservé : M. de La Porte aux Colonies, toujours rattachées à la Marine.
L'administration du 11 Décembre avec ses compétences éprouvées, avec ses éléments plutôt modérés, avec le caractère de son chef, si éloigné de tout charlatanisme, aurait pu fournir une longue carrière : elle dura cinq mois, parce qu'elle renfermait le dissolvant par excellence qu'était le général Boulanger.
M. Goblet débuta fort bien, par une Déclaialion brève et modeste. Sa politique à l'extérieur serait prudente et ferme. A l'intérieur, la situation parlementaire créée par les élections de 1885 défendant les grandes ambitions, il se contenterait de bien gouverner et de bien administrer pour ramener & la République les populations que l'on a cherché
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àeii écarter et cette affirinatioa d'uae République « ouverte, » toute voilée qu'elle fût, ne passa pas inaperçue-
Les modérés et les conservateurs aecpptèrent aussi comme un engagement du Cabinet l'annonce que toutes les questions, pour lesquelles n'existerait pas maaifestemeut une inaJoriLc dans la Chambre, seraient ajournées : au nombre (le ces questions était celle des rapports de l'Église et de l'État et, dès ie premier jour, M. Goblel renonçait courageusement à inscrire la séparation dans son programme mtnialériel.
Ce programme se réduisait à peu près à trois articles. En premier lieu le Cabinet s'efforcerait d'introduire de sérieuses économies dans les finances el de remanier notre système d'impûls. En second lieu il poursuivrait l'œuvre de simpliGcalion administrative, indiquée par le vote du 3 Décembre, sans désorganiser l'admlDistration et sans désarmer le Gouvernement. En troisième lieu il procéderait à l'application des lois récemment volées sur l'enseignement, qu'il compléterait en réglant la situation et en améliorant les Iraitemeals des instituteurs et des institutrices. Après avoir énuméré pour mémoire des lois militaires soumises au Parlement, les projets concernant l'agriculture, l'industrie, les travailleurs el l'Exposition de 1889, le Président du Conseil sollicitait les députés d'accorder une majorité au programme 1res restreint qu'il leur soumettait : il considérait comme une marque de confiance le vote des deux douzièmes provisoires que la date l'obligeait à demander au Parlement.
Le 14 Décembre les deux douzièmes firent l'objet d'une courte discussion à. laGbambre. Des bruits de dissolution avaient couru pendant la crise minislcrielle ; bien que la dissolution ne fût pas h craindre, après les paroles que M. Grévy avait prononcées, lors de sa première élection à la Présidence, M. Clemenceau protesta contre la dissolution
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éveatuelle dont certains républicains avaient, depuis le 16 Mai 1877, une terreur un peu enfantine, terreur qui impliquait une confiance médiocre daas le suffrage universel. Le leader de l'Extrême Gauche s'éleva ensuite contre l'abandon de la politique réformatrice par M. Goblet et en particulier contre te silence gardé par la Déclaration sur le Concordat. Le Président du Conseil répondit avec une sécheresse hautaine qu'il ajournerait la question concordataire et resterait dans les limites étroiles du programme qu'il s'était tracé : les crédits furent votés par 5ii voix contre 11.
Au Sénat, le 15 et le 16 Décembre, M. Léon Say demande au Cabinet de préciser ce qu'il entend par la réforme llscale et par la réforme administrative inscrites à son programme. MM. Dauphin et Goblet répondent que ces deux questions ne pouvant, en bonne politique comme en bonne logique, être tranchées dans une loi de Finances, feront l'objet de lois spéciales et les douzièmes sont adoptés par 241 voix contre 31. Sur la remarque faite par M. Loubetque la dispo* sition qui réduisait le taux de l'intérêt des Caisses d'épargne n'était pas h sa place non plus dans la loi de Finances, cette disposition avait été disjointe et le projet ainsi modifié dut retourner à la Chambre où il fut adopté sans opposition le 18 Décembre. La Chambre eut encore le temps de prendre en considération une proposition en faveur des victimes du :24 Février 1848 et la session extraordinaire de 1886 fut enfin close.
Le budget restait à équilibrer et à voter ; mais le pays pouvait jouir, du 18 Décembre 1886 au 11 Janvier 1887, de la fameuse trôve annuelle, souvent beaucoup plus réduite comme durée. L'opinion ne fut rappelée sur une fraction du Parlement, la Droite de la Chambre, que par une publication du Times. Le grand journal anglais flt connaître une Note que le Comte de Paris avait écrite le 1" Septembre pré-