CHAPITRE XI
LE MINISTÈRE BOUVIER Un 30 Mai an 11 Ddcamlire 1887.
La crise miniEtérielle. — MM. de Freyciofil et Floquet. — M. Rouvier.
— M. de Morkau et la Droite- — Le Cabinet du 30 Mai. — La Déclaration du 31 Mai. — La m an ifc station de la gare de Lyon. — L'inlerpellalioD du II Juillet. — Les autres interpellations. ~ Le lerrice de 3 ans. — La loi sur \ef- sucres. ~ Les quatre contributiuDS directes.
— Retour sur les actes du Caliinet Goblet. — La pnliiique extérieure en Juin et en Juillet. — Le Parlement hors session : Jules Ferrj. — Le Président du Conseil. — MM. Lepoutre. d'Audiffret-Pasquier, le comte de Paris. — Jules Ferry à Saint-Dié. — M. Fallières et le Conseil municipal de Paris. — M. SpuUer et les tarifs des lycées. — La politique extérieure pendant les vacances. — Le général Perron et les réTormes militaires — La conversion, — L'affaire Caffarel. — Rôle de la presse boulangiste. — BOle de M. Wilson. — Altitude de M. Grévy. — La commission d'enquête parlementaire. — Le général Caffarel et la Limousin en police correctionnelle. — Les poursuites contre M. Wilsou. — La séance du 19 Novembre. — La révision et M. Ribot.
— M. Grévy le 2i Novembre. — Hésitations de M, Grévy. — La première nuit historique. — La deuxième nuit historique. — Les candidats à la succession. — Paris le 1" et le ï Décembre. — La démission est ajournée. — La séance du t" Décembre au Luxenibourg el au Palais Rourbon. — Le Message du 1 Décembre. — Jugement sur M. Grévy. — Résumé du ministère Rouvier. — L'instabilité ministé' rielle. — La Présidence de tK79 à iilfb. — La Présidence de ISSâ à
.aucune crise ministérielle n'a été aussi pénible, aussi prolongée, aussi confuse que celle qui s'étend de la démission de M. Goblet, le 17 Mai, à la constitution du Cabinet Rouvier le 30 Mai. C'est que la crise n'existait pas seulement dans les Chambres mais aussi dans le peuple; c'est que le désordre n'était pas seulement dans l'esprit des hommes politiques, incertains de la voie à suivre, hésitants entre leur patriotisme et leurs intérêts, mais aussi dans l'esprit de la foule, tiraillée
LA CRISE MINISTÉRIEUE 439
entre ses iastincts conservateurs et ses aspirations réformatrices. Chacun resseotaitun malaise vague, iadéterminé, mais personne n'entrevoyait le remède et ce qui transpirait des pourparlers engagés & l'Elysée n'était pas fait pour inspirer la confiance el la sécurité,
M. Grëvy, qui ne se pressait jamais, quand un vote de la Chambre l'arrachait au catme majestueux oti il se complaisait, n'avait fait appeler un homme politique que le 1S Mai et, obéissant à d'invincibles préférences, il s'était adressé h H. de Preycinet. L'ancien Président du Conseil avait immédiatement commencé ses démarches et pressenti M. Clemenceau. L'orateur et le chef de la Gauche radicale n'avait pas refusé son concours, mais il y avait mis deux conditions : le Cabinet à constituer aurait un programme de réformes et il serait radical homogène, c'est-à-dire exclusivement composé de radicaux. Ces conditions n'avaient pas agréé h H. de Freycinel qui excellait dans le dosage savant des éléments radicaux et des éléments modérés et il avait rompu l'entretien. Avec son éclectisme insouciant, il s'était tourné du cAté de la Gauche modérée et le jeu auquel se livrait la Chambre avait tellement usé les hommes poliliques, que les opportunistes avaient accueilli avec empressement les ouvertures de H. de Preycinet, souhaité le succès de son œuvre et tout fait pour le faciliter. Ils ne demandaient qu'une chose à H. de Freycinet : l'exclusion du général Boulanger. M. de Preycinet refusa et fit savoir & M. Grévy que, n'ayant trouvé de concours assuré ni dans la Gauche radicale ni dans l'Union des Gauches, il renonçait h poursuivre les négociations.
Différents noms furent "prononcés, pour la Présidence du Conseil, après le désistement de H. de Preycinet. Celui de l'bonnéte H. Duclerc réunissait beaucoup de suffrages et pendant vingt-quatre heures on considéra comme certain un Ministère qui rappelait la combinaison du 7 Aotlt 18ëâ. Cette
4i0 LE lintSTÉBE BOUVIER (30H«i-U DtC. 1887)
combinaison n'eût été que provisoire, comme celle de 1882 ; mais on se contentait de peu h ce moment et on eût accUmé comme un sauveur l'homme politique qui eût pris le pouvoir en se faisant fort de durer six mois. Le 34 Mai on sut en même temps que la combinaison Duclerc avait échoué et qu'une combinaison Ploquet, souhaitée par la Gauche radicale et par H. Clemenceau, était sur le point de réussir. Le Président de la Chambre avait, en etTet, été appelé à l'Elysée : il était partisan de la formation d'un Cabinet de concentration et du maintien du général Boulanger. Celait l'idée première de H. de Preycinet ; elle n'eut pas plus de auccès qu'elle n'en avait eu quarante-huit heures auparavant : à son tour M. Ploquet se récusa.
On apprit alors, avec une stupeur profonde, que M. Grévj-, tournant toujours dans le même cercle, était revenu à son point de départ et avait de nouveau mandé H. de Freycinet. Celui-ci, qui tenait k sa première combinaison, s'adressa pour la seconde fois à M. Clemenceau et ne fut pas mieux accueilli que le 18 Mai : privé de cet appui, il restait pour ainsi dire en l'air, sans programme et sans autre collaborateur assuré que le général Boulanger, dont U persistait à ne pas vouloir se séparer. Cette obstination provoqua l'intervention, tout à fait insolite, des groupes républicains du Sénat. A la suite d'une réunion pléniëre des trois Gauches, les présidents se rendirent auprès de H. de Preycinet, puis auprès de H. Grévy, et déclarèrent énergiquement qu'un Cabinet qui compterait le général Boulanger parmi ses membres n'aurait pas te concours de la majorité sénatoriale. M. de Preycinet résigna définitivement la mission de former le Cabinet.
Les radicaux triomphi-rent, croyant qu'après tous ce» échecs l'heure de H. Clemenceau était venue : ce fut M. Rouvier qui fut appelé à i'Klysée.
Deux fois, pendant la durée de la crise, le i(i et le i5 Mai,
U. DB HACKAU A L'ËLYSÉE 441
M. de Hackau, président des groupes de Droite, s'était rendu spontanément auprès de H. Grévy. Les journaux de la Gauche radicale et de l'Extrême Gauche ont toujours prétendu que M. de Hackau avait été mandé par H. Grévy et que le prétendu pacte d'alliance entre la Droite et TUnioa des Gauches avait été conclu sous les auspices du Président de la République, avec la complicité de H. Rouvier. Il n'y eut jamais de pacte conclu, jamais de traité d'alliance signé ni même négocié entre la Droite et la Gauche. Ce n'est d'ailleurs pas H. Rouvier mais H. Goblet qui, très courageusement et très politiquement, avait fait les premières avances à la Droite et qui n'avait dû la conservation du pouvoir, au 30 Mars, qu'à l'abstention dans le scrutin d'uA certain nombre de monarchistes. M. de Hackau avait été re^u à l'Elysée comme tous les hommes politiques qui s'y présentaient et il avait Tait connaître à M. Grévy le programme que la Droite venait d'adopter. Ce programme se résumait en quatre articles : 1° la Droite renonçait à l'opposition systématique; i" elle appuierait toutes tes mesures conservatrices et libérales ; Scelle combattrait toutes les mesures anti-religieuses et antisociales; 4° elle n'admettrait ni emprunts, ni impôts nouveaux, mais serait favorable à une politique de rigoureuse économie. Il n'est pas surprenant que l'annonce de ces dispositions de la Droite, faite à M. Grévy, lui ait suggéré, toutes les autres combinaisons ayant échoué, l'idée d'une combinaison nouvelle, où la Gauche modérée jouerait le principal rAle et pourrait résister aux exigences de l'Extrême Gauche et de la Gauche radicale, assurée qu'elle serait, non pas de la bienveillance, mais de la neutralité ou de l'abstention des monarchistes.
M. Rouvier avait la volonté d'aboutir. Son Cabinet fut rapidement constitué. Il offrit à MM. Lockroy et Granet de conserver leurs portefeuilles du Commerce et de l'Industrie et
44â LE MINISTËRB ROUVIER (30 Mai-H Uéc. ISST)
des FoâteB el Télégraphes : UM. Lockroy et Graoet refusëreal. Il offrit a M. Pelle tan d'entrer daoa la combiDaison : M. Pelletan refusa également. Pour bien marquer son intention de marcher d'accord avec le gros du parti républicain, il ofTritles Travaux Publics et l'Agriculture à deux autres membres de la Gauche radicale, MM. de Hérédia et Barbe, qui acceptèrent après quelques hésitations. H. Dautresme, le nouveau ministre du Commerce et de l'Industrie, M. Rouvîer lui-même qui prit les Finances, étaient aussi bien les représentants de ta Gauche radicale que de l'Union des Gauches : les radicaux n'étaient donc pas exclus du Gouvernement. Hais les portereuilles les plus importants étaient donnés à des républicains moins avancés : la Justice & M. Hazeau ; les Affaires Étrangères à M. Flourens, qui fui seul conservé du Ministère précédent, l'Intérieur à M. Fallières, la Marine à M. Barbey, l'Instruction Publique, les Cultes et les Beauxarts, à M. Spuller, la Guerre au général Ferron. Un seul soussecrétaire d'État était nommé, M. Etienne. Le ministère des Postes et Télégraphes était supprimé. La direction de cet important service, rattaché aux Finances, était confiée à M. Coulon, conseiller d'État.
La constitution du Cabinet du 30 Mai marque une date importante dans l'histoire de la Présidence de H. Grévy. Pour la première fois, depuis le 30 Janvier 1S79, le Présideol de ,1b République remplaçait un ministère radjcal par un ministère composé de membres tout aussi républicains que leur prédécesseurs, mais qui allaient aiguiller un peu plus & droite. Une irritation profonde contre M. Grévy se répandait dans la fraction la plus avancée du parti républicain; cette irritation, couverte par le respect constitutionnel, ne se révéla pas tout d'abord, mais elle devait se manifester à la première occasion et, en attendant, elle s'exhala en attaques haineuses contre le Cabinet, les radicaux prétendant qu'il était
LA DÊCURAnOK DV 31 MAI 443
Tesclave de la Droite, les boulangistes qu'il était le protégé de l'Allemagoe.
L'injustice de ces attaques égalait leur oiaiserie. H. Rouvier l'un des bommes les plus considérables du parti républicain, l'anciea ministre de Gambetta, rancien président de la Commission du budget, l'un des premiers orateurs d'affaires de la Chambre et son financier le plus remarquable, fut traité comme un député sans valeur, appelé au pouvoir par un caprice du pouvoir exécutif. Ses collègues furent représentés comme des créatures de H. de Bismarck ; ni H. SpuUer, ni M. Palliëres, ni M. Etienne ne trouvèrent grâce devant les républicains qui s'appelaient Rochefort ou Deroulëde.
Le 31 Hai, H. Rouvier lut une Déclaration aussi modeste et aussi ferme que l'avait été celle de H. Goblel. Le précédent Cabinet ayant été renversé sur une question budgétaire, le nouveau Président du Conseil plaçait en tète de son programme la réforme budgétaire, qu'il espérait réaliser par de sérieuses économies, par la simplification des services administratifs et par une efficace répression de la fraude qui tarit les revenus de l'État. Au second plan des réformes urgentes, il plaçait la revision de notre législation militaire. II indiquait, comme devant faire l'objet de tous ses soins, la préparation de l'Exposition du Centenaire, garantie de nos sentiments pacifiques, tout autant que notre politique extérieure qui continuerait d'être digne, prudente et ferme. Celle double lâche, intérieure et extérieure, un Cabinet de concentration républicaine, composé d'hommes de bonne volonté, était prêt à l'accomplir avec le concours du Parlement. MH. Barodet au nom de l'Extrême Gauche et Jullien au nom de la Gauche radicale indiquèrent, dans une interpellation, les raisons qui les empêchaical d'accorder ce concours. Après une brève réponse de M. Rouvier et du général Ferron, au sujet de la loi militaire et du service des séminaristes,
444 LE MINISTÈRE ROUVIBR (30 Hai-ll Dec. 1387)
l'ordre du jour de déliaoce, déposé par les interpellateurs, Tut repoussé par 285 voix contre 139 et l'ordre du jour pur et simple, accepté par le Cabinet, réunit 362 voix contre 149.
Le Cabinet Rouvier s'était donc installé sans trop de peine, après avoir rendu à la France et à la République le service d'enrayer le Césarisme, en débarquant le général Boulanger. Bien que toujours soutenu par Y Intransigeant et par la Lanterne, quelquefois même par la Justice dont le rédacteur en chef, par dépit de son insuccès pendant la crise, et pour créer des difTicultés aux modérés, encensait parfois l'ancienne idole, le général décourageait les plus sincères et les plus sérieux de ses partisans, en se prêtant à de ridicules manifestations, comme celle de la gare de Lyon, le 8 Juillet. Le Gouvernement l'avait appelé au commandement du XIII' corps : il se rendit ACIermont-Ferrand, siège de ce commandement, à la fois comme une victime et comme un triomphateur. Le train qui l'emmenait eut peine & se frayer un passage sur la voie obstruée par les patriotes de H. Deroulède et par les badauds. Au dire de ses fanatiques, le générât emportait avec lui la fortune de la France et l'espoir de la revanche.
La presse radicale, ne pouvant prendre toujours la défense du politicien qu'était le général Boulanger, se rejetait sur le pacte imaginaire avec la Droite et s'efforçait de faire naître un conllit entre le Uinistère et ses prétendus alliés. Ces tentatives, auxquelles la Gauche radicale se prêta complaisamment, dans la discussion de la loi de recrutement et sur la question du service des séminaristes, n'aboutirent pas et le Il Juillet MM. Tony-Révillon, Pelletan et Laguerre demandèrent à interpeller le Gouvernement sur « les menées cléricales et monarchiques. ■ Les menées cléricales, c'était l'alliance du Cabinet avec la Droite, le Pape et l'Église. Les menées monarchiques, c'était la prétendue connivence des