‹ Histoire de la troisième république (volume 2)Chapitre 70 sur 145 · INSTRUCTION JUDICIAIRE CONTRE H. WILSON · texte numérisé non relu

INSTRUCTION JUDICIAIRE CONTRE H. WILSON

de police, M. Gragnon, avait eu penJunt liuit Jours eolre les mains le dossier de l'alTaire CalTarel-Limouzin, et, avant de le IransmeUi'e k la justice, en avait distrait deux lettres ëmanant de M. Wilson. Il fallut remettre ces deux lettres daas le dossier au cours de l'instruction, parce que la Limouzin qui les savait par cœur en avait énergîquemenl demandé la restitution. Les deux lettres primitives avaient été Écrites en 1884 ; les deux lettres substituées furent écrites sur du papier h en-tête de la Chambre des Députés, que le fabricant déclara, sous la foi du serment, n'avoir fourni qu'en Septembre 1883. Les lettres écrites en 188i ne contenaient probablement rien de particulièrement délictueux et l'acte du préfet de police, en toute autre circonstance, eût passé Inaperçu. Uais, dans une alTaire où de si hautes personnalités étaient en cause, l'opinion fut indignée de la partialité du préfet de police. L'égalité des citoyens devant la justice n'était plus qu'un mensonge, si le gendre du Président de la République pouvait échapper h. la répression, grâce à la complaisance d'un fonctionnaire.

Ces sentiments firent explosion dans la séance de la Chambre du 10 Novembre. On ne se demanda pas si les actes reprochés 6 M, Wilson tombaient sous le coup d'un article du Code pénal ; on ne tint pas compte des scrupules juridiques du ministre de la Justice, M. Mazeau, qui en doutait ; l'Indignation était si générale que, sous la pression de la presque unanimité de la Chambre, le Gouvernement, interpelle par M. de Douville-Maillefeu, de l'Extrême Gauche, et par M, Piou, de la Droite constitutionnelle, dut annoncer que le procureur général près la Cour d'appel de Paris allait ouvrir une instruction judiciaire contre M. Wilson. Portée au Palais, cette nouvelle fil ajourner 1^ suite des débats de l'alTaire CalTarel-Limouzin, jusqu'à la clôture de l'information ouverte contre le gendre de M. Grévy. Cette information ne

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pouvail commencer qu'après aulorisation de la Chambre : le 17 Novembre, l'autorisât ion était donnée, à l'unanimité moins une voix. Le même jour un décret avait donné pour successeur à M. Gragnon M. Léon Bourgeois, directeur de l'administration communale et départementale au ministère de l'Intérieur.

La révocation de H. Gragnon n'avait pas dessillé les yeux de M. Grévy. La séance de la Chambre du 19 Novembre n'eut pas plus d'elTet. H. Clemenceau avait déposé une demande d'inlerpellation au Cabinet sur la situation et obtenu la discussion immédiate. H. Rouvier s'était opposé à la discussion immédiate, parce que celte discussion ne pouvait pas se produire parallèlement à l'information judiciaire. La Chambre ayant passé outre, par 317 voix contre 228, M. Rouvier s'était retiré, pour aller porter & l'Elysée la démission du Cabinet.

Dien que le Ministère Rouvier eût été renversé sans débat, et par un vole qui passait par-dessus sa tête pour aller frapper plus haut que lui, M. Grévy, qui se croyait en règle avec les convenances morales et avec le Parlement, depuis que M. Wilson avait quitté l'Élyséc pour aller occuper un hôtel de son beau-père, fit appeler, comme en temps normal, plusieurs hommes politiques, pour s'entretenir avec eux de la situalion. M. Clemenceau, M. de Freycinet, M. Goblet, M. Floquet, M. Brisson, M. Le Royer, M. Ferry, M. Raynal et ' M. Ribot se rendirent successivement à l'Elysée. Ces députés ou ces sénateurs qui venaient de tous les points de l'horizon politique, de tous les côtés de la Chambre et du Sénat, furent unanimes dans leur appréciation et dans leurs conseils : ta première condition pour qu'il fût possible de constituer une majorité, c'était que le Président de la République se retirât.

Il fallait que leur conviction fût bien forte pour que des hommes aussi modérés que MM. Ferry, Raynal et Ribot don-

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nasseat ce conseil à M. Grévy. S'il le suivait, l'institution présidentielle en serait fort alTaiblie, après la pression qu'aurait subie le Président; s'il ne le suivait pas, c'est la République elle-même qui serait compromise. La résistance pouvait avoir les conséquences les plus graves : une Dictature pouvait en sortir. De son exil le prince Napoléon adressait au baron Dufour une lettre qui rappelait au public l'existence d'un autre aspirant dictateur. Le Comte de Paria restait muet, mais il y avait à peine quelques jours qu'il avait fait connaître ti ses fidèles sa conversion au Césarisme. En France même, on envisageait sans trop de répugnance, dans les groupes qui gravitaient autour d'un soldat politicien, la substitution du régime du sabre au régime des lois. A la Chambre, il se rencontra, le 31 Novembre, un députe de l'appel au peuple, H. Jolibois, pour proposer une revision de la Constitution, et un ami de M. Wilson, M. Andrieux, pour appuyer la demande d'urgence. Le moment était vraiment bien choisi, en présence d'un Cabinet démissionnaire et d'un Président à demi renversé, pour procéder b la revision de la loi fondamentale! On comprend que des plébiscitaires et des monarchistes aient eu intérêt à faire croire que la succession de la République était ouverte ; on comprend moins l'appui que leur apportèrent certains républicains. En quelques paroles, d'une éloquence vibrante, H. Ribot, que la presse intransigeante représentait volontiers comme un monarchiste égaré dans la République, fit repousser la demande d'urgence par 38i voix contre 166.

Il sembla que, cette fois, M. Grévy avait compris l'impossibilité de rester plus longtemps à l'Elysée. Le 24 Novembre, il fit appeler pour la seconde fois H. Ribot et lui offrit de former un Cabinet qui n'aurait qu'& assurer la transmission du pouvoir présidentiel. U. Ribot consentait à se charger de cette mission ingrate mais nécessaire, s'il pouvait librement choi- Eds. Zevort. — Troisième République. m. — 30

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sir tous ses collègues du Cabinet et prendre coQDaissaoce du Message de démission. Il ne lui convenait pas, en effet, d'endoBser la responsablilité, même apparente, ou d'unedéclaration de guerre aux Chambres, ou simplement d'une mani- Testation de mauvaise humeur. M. Grévy n'ayant pas accepté la seconde condition, M. Ribot reprit sa liberté. Le Président refusa la démission du Cabinet Rouvier qui se trouva ainsi chargé d'assurer les communications constitutionnelles entre les pouvoirs exécutif et législatif.

L'annonce de la démission de M. Grévy produisit une délente dans le monde parlementaire et une agitation toute de surface dans certains milieux extra- parlementaires. Dans l'un comme dans les autres, des candidatures b la succession de M. Grévy avaient été discutées. Le 26 Novembre, le général Saussier écrivait & un député, H. Thomson, qu'il n'était pas candidat. Le 29 Novembre, M. Challemel-Lacour, rompant le silence qu'il s'était imposé depuis quatre ans, adressait une longue et remarquable lettre à M. Joseph Reinacb, rédacteur en chef de la République française. M. Challemel- Lacour écartait d'emblée toutes les autres candidatures pour n'en retenir que deux : celle de M. de Freycinet et celle de M. Jules Ferry; il préférait celle-ci à celle-là et il donnait avec une force de raison et de logique incomparables les motifs de celle préférence'. La majorité lôpublicaiDe du Sénat et la moitié au moins des républicains de la Chambre semblant devoir se rallier h M. Jules Ferry, son succès ne faisait pasde doute dans la semaine qui précéda le 1" Décembre 1887. C'est alors que la campagne de calomnies, qui avait commencé le 30 Mars 1885 et qui n'avait jamais entièrement cessé, reprit avec une fureur inconcevable contre • le Tonkinois, 1 contre * l'esclave de Bismarck, > contre • le dernier

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des lÂches. • Les membres de la Ligue des Patriotes, les Boulangistes, les membres de la fraction la plus avancée du Conseil municipal de Paris, des journalistes et des députés radicaux se signalèrent dans ce concert d'injures, de mensonges et aussi de sinistres prédictions. On menaçait lu France des plus alTreux malheurs, voire de la guerre civile, si H. Jules Ferry était élu, et beaucoup d'hommes timides se laissèrent prendre & ces menaces, comme beaucoup de bons Français s'étaient laissé prendre à la légende de Jules Ferry protégé de l'Allemagne.

C'est dans les nuits du 28 au 29 et du 29 au 30 Novembre, que l'on a appelées depuis les nuUs historiques, que furent complotés entre quelques membres de l'Extrême Gauche, quelques membres de la Ligue des Patriotes et le général Boulanger, d'abord le maintien de M. Grévy à l'Elysée, ensuite l'exclusion de M. Jules Ferry de la magistrature suprême '. MH. Granet, Laguerrre, Clemenceau, Camille Dreyfus, Pelletan, Pichon, Georges Perin, Tony Révillon, Laîsant, Millerand et Leporché se réunirent le 28 Novembre au Grand-Orient, rue Cadet, avec MH. Rochefort de Vlnlrnnsigeant, Mayer de la Lanterne et Victor Simond du Badical. Les instigateurs de cette réunion voulaient faire savoir À M. Grévy « qu'il n'était pas complètement abandonné, et lui apporter un secours sans lequel il se retirerait en laissant la place k M. Ferry. » La réunion fut unanimement d'avis de faire des démarches auprès de H. Ftoquet et de M. de Freycinet, pour décider l'un ou l'autre & se charger de la constitution d'un Cabinet. Mais deux de ses membres, MH. Pelletan et G. Périn, se prononcèrent avec énergie contre ■ le maintien de M. Grévy ë la Présidence, et leur opposition

(I) Cf. I.ea Cùulmes du BoiUangisme, pur X du Figaro, Patir, Léopolil Cerf, 1S90, et Les Petilei Catiimaires. ï* série, La Foire boiilanfiitlf, pat Josepli llcioach, Paria, Charpentier, 1889.

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fît lever la séance sans qu'aucuae résolution eût été prise. MM. Granet, Laisant, Laguern; et Hajer se retrouvèrent le même soir aux bureaux de la Justice et se rendirent avec H. Clemenceau chez Durand, place de la .Madeleine, où les rejoignirent le général Boulanger, M. Rochefort et H. Paul Deroulëde. C'est de là que partirent des délégués pour aller demandera H. Ploquetet &M. deFreycioet de constituer un Cabinet, en laissant H. Grévy h l'Elysée et en rappelant le général Boulanger à la Guerre. Ni M. Ploquet, ni M. de Freycinet n'accueillirent les propositions qui leur étaient faites. Tous les deux redoutaient l'avènement de M. Jules Perry; mais tous les deux croyaient à l'impossibilité du maintien de M. Grévy ; peut-être aussi tous les deux espéraient-ils la succession de M. Grévy. Leurs candidatures avaient, en efTel, été posées dans les conversations de membres du parti radical de la Chambre, dans les conciliabules de membres de l'Extrême Gauche, dans les réunions oftîcieuses de membres du Conseil municipal de Paris et même dans les réunions secrètes de membres du parti révolutionnaire. La première nuit historique s'était donc terminée sans autre résultat que la perte, pour M. Grévy, de l'une des chances qui lui restaient d'être maintenu ft l'Elysée.

Les acteurs de la seconde nuit (â9 au 30 Novembre], au domicile privé de M. Laguerre, furent le général Boulanger et MM. Clemenceau, Rochefort, Mayer, Laisant, Granet, Deroulëde et Camille Dreyfus. MM. Laguerre et Granet avaient vu dans la journée M. Grévy qui avait été mis au courant des démarches de la nuit précédente et qui leur avait demandé de lui trouver un Ministère et surtout un Président du Conseil qui fut un homme considérable et d'une grande ■ autorité. Il fut question, chez H. Laguerre, d'un Ministère Clemenceau ou d'un Ministère Andrieux avec le général Boulanger. Quand M. Clemenceau se fut récusé, on envoya

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