LE MESSAGE DE DËMISSIO
n'ayant jamais eu la pensée d'entrer en conflit avec la représentation nationale, il refusait la démission des ministres et enverrait le lendemain son Message au Parlement. Cette résolution définitivement prise, il restait à M. Grévy une dernière faute à commettre : Au lieu d'envoyer purement et simplement sa démission, ce qui n'eût pas manqué d'une certaine crdnerie, il récrimina, il reprocha au Sénat et à la Chambre de l'avoir obligé h la retraite, « au moment oii l'opinion publique mieux éclairée accentuait son retour ; » il. affirma que son devoir et son droit seraient de résister, mais qu'il cédait par sagesse et par patriotisme ; il en appelait à la France et après avoir énuméré ses services, que personne ne contestait, il se plaignait des coups dirigés contre lui et des dangers qu'on faisait courir h. la République. La lecture du Message fut accueillie sans protestations, sans murmures, avec une muette désapprobation et les deux Chambres s'ajournèrent au lendemain pour donner, en Assemblée nationale, un successeur à H. Grévy.
Dans l'énumération de ses services M. Grévy se vantait, avec une légitime Qerté, d'avoir pendant neuf ans assuré la paix, l'ordre et la liberté; d'avoir fait respecter la France dans le monde ; d'avoir travaillé sans relâche h son relèvement et, au milieu de l'Europe armée, de l'avoir laissée en état de défendre son honneur et ses droits; à l'intérieur, de l'avoir maintenue dans la voie sage que traçaient devant elle l'intérêt et la volonté du pays. Ces titres & la reconoaiesance nationale et à l'estime du monde parlementaire, il les avait certainement, et pourtant ni le peuple n'a gardé sa mémoire, ni les républicains n'ont eu pour lui cette considération que l'on accorde même â des adversaires politiques, quand ils sont tombés du pouvoir. C'est que le Président Crévy fut pour le peuple un inconnu, invisible dans l'Elysée, Accomplissant strictement les devoirs de sa charge, sans rien
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faire au delà, sans vivre de la vie de ta nation, aans participer à ses joies ou à ses deuils. Pour les hommes politiques, il fut aussi une figure énigmalique : aucuae impression ne se lisait sur ce masque immobile, dans ces yeux indifférents. L'abord glacial de H. Grévy empêchait la confiance. 11 avait l'autorité qu'il devait à son long passé républicain, à sa langue sobre et forte, à son respect des règles constitutionnelles; il u'eut jamais les sympathies de ceux qui l'approchèrent, parce que l'on ne larda pas & reconnaître qu'il nourrissait non pas des préventions contre certaines idées, les plus radicales ne refTrayaient pas, mats des rancunes tenaces contre certains hommes. Son scepticisme insouciant ne faisait place à une obstination un peu enfantine que lorsqu'il fallait écarter un rival possible ou, comme dans la dernière crise, lorsque son intérêt personnel était en jeu. Dans ce cas, sa clairvoyance habituelle était en défaut, il méconnaissait les impérieuses exigences de la moralité publique et, après neuf années d'une Présidence honorable, il tombait du rang suprême sans grandeur, sans qu'une voix s'élevât pour'prendre sa défense. Peu de chutes ont été aussi lugubres que celle de ce vieillard qui rentrait dans la foute, par une froide matinée de Décembre, avec une fortune aug* mentée et une réputation amoindrie.
Les derniersjoursdu Ministère Rouvier n'appartiennent plus h ta Présidence de M. Grévy, mais à celle de M. Camot. Durant les six mois qu'avait duré son Cabinet, M. Rouvier s'était révélé comme un financier d'une expérience consommée, dont la seule présence aux alTaires inspirait à la Bourse une confiance illimitée et aussi comme un homme d'État de haute valeur. Il a dû manœuvrer comme le plus habile des tacticiens parlementaires dans les premiers jours de son administration et dans les derniers ; tout en couvrant le Président en face des Chambres, il a su faire prévaloir leurs
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volontés, sans se départir jamais d'une respectueuse fermeté. Dans le calme relatif qui régna entre ces deux périodes si troublées, il a montré, par quelques mesures bien conçues, tout ce qu'il aurait pu introduire d'heureuses réformes dans les services publics, si le temps ne lui avait fait défaut.
De 1879 à 1887, en neuf ans, M. ûrévy avait eu onze Ministères, en ne comptant que pour une unité l'administration Duclerc-Palliêres-Devés. Quelle autorité, quelle suite dans les vues peuvent avoir des Cabinets aussi éptiém^res? Que de fois les représentants des puissances étrangères à Paris ont dit au perpétuel intérimaire du quai d'Orsay : « Nous entrerions bien en arrangement avec vous, mais qui sait si vous serez ici demain? » Et de fait l'ambassadeur ou le chargé d'affaires s'est trouvé bien souvent, le lendemain, en présence d'un nouveau visage. Désastreuse au dehors, cette instabilité n'est pas moins fâcheuse & l'intérieur. Sans parler de la Guerre, de la Marine et des Colonies, oii l'unilé et la perpétuité des desseins sont rigoureusement nécessaires, que de choses auraient pu faire un ministre des Finances ou un ministre de l'Instruction Publique passant quelques années seulement au Louvre ou rue de Grenelle ! Est-il téméraire d'afiirmer que tout notre système d'impôts aurait été rendu plus équitable et toute notre éducation nationale transformée, si H. RouvîeretM. Jules Ferry avaient conservé plus longtemps leurs portefeuilles? Par ce qu'ils ont fait en quelques mois, ou peut juger de ce qu'ils auraient fait en quelques années. Certes on ne peut espérer que les Cabinets aient jamais chez nous la même durée qu'en Prusse ou en Russie. S'ils avaient seulement, comme en Angleterre, la durée d'une Législature, quel proHl en résulterait pour la chose publique, quel sentiment de sécurité pour les administrés, quels sentiments de conQance pour les représentants de l'étranger !
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Poliliquement la Présidence de M. Grévy compreod deux périodes que sépare le 30 Mars 1883. La première est une période d'organisation. Le pouvoir exécutif et les Chambres sont d'accord pour donner à la France toutes les libertés pour lesquelles le parti républicain a lutté pendant tant d'années. Le colportage et l'ouverture des débits de boissons sont soustraits à l'arbitraire administratif en 1880. Un an plus tard, les réunions publiques sont dispensées de l'autorisation préalable. La loi du 29 Juillet 1881 émancipe la presse et, par la déûnition qu'elle donne des délits commis par cette voie, rend le plus souvent la répression impossible ou illusoire. Le S8 Mars 1883, les Conseils municipaux des villes sont mis en possession du droit d'élire leur maire et toutes les municipalités voient étendre leurs attributions administratives, le 5 Avril 1884, l'année même où les syndicals professionnels obtiennent le droit de se constituer librement; oii le divorce, rayé du Code civil par la Restauration, y est rétabli. On a pu dire que l'eusemble de ces lois constituait « l'effort libéral le plus complet et le plus soutenu auquel la France ait jamais assisté '. »
L'effort ne fut pas moindre ni moins fructueux en matière d'instruction populaire. Les lois du 27 Février et du 18 Mars 1880 délivrent l'Université de l'immixtion du clergé dans son administration. La loi du 21 Décembre 1880 organise l'enseignement des jeunes filles. La rénovation de l'enseignement primaire, commencée par la loi du 9 août 1879, sur les Écoles normales, continuée par celles du i6 Juin 1881 et du ^8 Mars 188^ sur la gratuité, l'obligalion et ta laïcité, s'achèvera par les lois du 30 Octobre 1886 sur le personnel et du 15 Juillet 1889 sur les traitements, malgré la résistance acharnée des catholiques et des monarchistes coalisés.
e. 1789-1895. Taris,