‹ Histoire de la troisième république (volume 2)Chapitre 77 sur 145 · RAPPORT DE H. LABOULAYE · texte numérisé non relu

RAPPORT DE H. LABOULAYE

Porter la question sur ce terrain, h. notre avis, c'est la déplacer. Il ne peut entrer dans l'esprit de personne d'humilier Paris, ou de lui infliger une déchéance ; et, à vrai dire, cela n'est heureusement au pouvoir de personne. Paris est la capitale du goût, des lettres, des arls, des affaires ; on l'a bien vu pendant l'Exposition. Paris est encore la capitale politique, puisque c'est là que siègent le Gouvernement et les ministères, sans que personne ait réclamé.

Mais suit-il de là que les Chambres ne puissent contiauer de siéger, h une heure de Paris, dans une ville qui n'est plus qu'un faubourg, là où elles trouvent plus de sécurité matérielle et morale que dans une cité de deux millions d'&mes? C'est la question qu'on ne disoute guère, parce qu'on sent bien que la solution en est donnée par notre histoire et par l'expérience des huit années qui viennent de s'écouler.

Qu'on prenne l'histoire de la Révolution, on y verra la lutte acharnée de la Commune de Paris et de la Convention. C'est la Commune qui est t'agimt le plus direct de la Terreur. De nos jours, qu'avons-nous vu sous ta République de 1 848 ? La Chambre envahie le 15 Mai, les journées de Juin mettant en péril la République proclamée en Février. On nous dit que ie suffrage universel a tout pacilié et que le vote suflU k résoudre toutes les questions. Au li) Mai 18 18 on venait de voter; et, en 1871, on sortait à peine lies élections quand on a proclamé la Commune. Depuis bientôt cent ans Paris a été le foyer de l'esprit révolutionnaire : qu'on lui en fasse un reproche ou un éloge, peu importe; croire qu'il a donné sa démission est une illusion trop forte pour que nous puissions y céder. Nous pensons au contraire que si, depuis huit ans, il s'est montré si calme et si sage, c'est qu'il a été à l'abri des tentations qui l'assiégeaient autrefois.

Noui ne craindrons pas de dire que le séjour des Chambres à Versailles est pour Paris un avantage matériel et moral.

Du reste, l'exemple des Etats-Unis est bien fait pour nous rassurer sur la sagesse qui fait placer les Chambres à une certaine distance des grandes villes. Dans la plupart des 38 Etats d'Amérique, la capitale politique n'est point la ville principale. I.a capitale de l'Etat de New-York, ce n'est pas la Cité-Empire, New-York, avec un million d'habitants, c'est Albany, placé beaucoup plus loin de New-York que Versailles ne l'est de Paris.

Le Congi-ès fédéral a été plus loin. On n'a pas craint d'établir la capitale fédérale en dehors des Etats, et, pour lui assurer une indépendance absolue, on a été jusqu'à refuser les droits politiques et le vole de l'impôt aux habitants du district fédéral. Avons-nous, comme les Américains, cent ans de tranquillité et de

prospérité derrière aous, ou, par basard, les successeurs de Washington et de Franklin seraienl-ils moins républicains que nous?

Toul nous conseille de continuer une expérience qui n'a eu jusqu'à présent que de bons effets. Et il sera toujours plus sur de rester à Versailles, où le passé nous répond de l'afenir, que d'aller à Paris, où tout le monde condamne le passé, où personne ue peut répoodre de l'avenir.

Il est une dernière raison qui nous confirmerait dans l'idée de rester k Versailles. On nous propose de toucher h la Constitulion, Nous n'avons aucune superstition à l'endroit de la Constitution ; nous n'y aurions pas inséré l'article qui fixe le siège du Gouvernement dans une ville désignée ; mais il est toujours fdcbeux de toucher à la loi fondamentale et d'ébranler le respect qu'on lui doit, quand il n'y s pas une nécessité impérieuse, quand il n'y a pas dans le pays une opinion déclarée.

On a dit, non dans la Commission, mais dans les Bureaux, qu'à réunir le Congrès sur la question de la révision il y avait ce danger que r.\ssemblée, saisie du pouvoir constituant, pourrait étendre la révision A d'autres articles de la Constitution, sans que le Sénat ni la Chambre se fussent mis d'accord à ce sujet. Nous crayons que cette interprétation est contraire à l'esprit de la Constitution, qu'il y aurait là une surprise à laquelle personne ne songe, ni dans le Sénal, ni dans la Chambre, et par conséquent nous ne nous sommes pas arrêtés à cette objection.

Quant aux déclarations que nous ont faites les ministres sur le calme qui règne à Paris et sur les mesures qu'ils prendront pour en assurer la durée, nous répondrons que nous ne doutons ni du patriotisme des ministres, ni de leur dévouement à nos institutions; mais, dans une ville de deux millions d'àmes, habitée par un peuple qui s'échauffe aussi aisément en politique que le peuple «le l'ancienne Athènes, nous estimons que personne ne peut assurer qu'il n'y aura pas d'agitation, au moment où l'on y pensera le moins.

Et nous ne voyons pas la nécessité de soumettre à l'influence prépondérante de Paris le Parlement, qui appartient à la France entière et qui, à Versailles, est maître chez lui.

ExtraiU du ducows de Julet Ferry sur VégalUi d'éducation, proiiotKé k 10 avril 1870 à la salle Molière, au profil de la Soeiëlé pour f instruction élémentaire.

C'est Coodorcet qui, le premier, a Tormulé, avec une grande précision de théorie et de détails, le système d'éducation qui convient à la société moderne.

J'avoue que je suis resté confondu quand, cherchant à vous apporter ici autre chose que mes propres pensées, j'ai rencontré dans Coodorcet ce plan magnillque el trop peu connu d'éducation républicaine. Je vais (&cher de vous en décrire les traits principaux : c'est bien, à mon avis, le système d'éducation normal, logique, nécessaire; celui autour duquel nous tournerons peut-être longtemps encore, et que nous Unirons, un jour ou l'autre, par nous approprier.

Condorcet, d'abord, fondait l'enseignement sur une base scientifique. A ce moment, le vieil enseignement littéraire de l'Eglise avait encore de brillantes apparences; les collèges des Jésuites formaient des élèves incomparables pour les vers latins et pour les exercices de mémoire; cette tradition, du reste, ne s'est pas interrompue : j'ai connu un jeune homme qui avait été élevé cher les Jésuites et qui en avait rapporté un grand profit : il pouvait, en sortant de leur collège, réciter Ylliade tout entière, les douze chants, en commençant par les derniers vers [Rires).

Condorcet exécute, en quelques mots, ce système classique qui n'est bon, dit-il, qu'à former des dialecticiens et des prédicateurs : il veut que désormais on forme des hommes el des citoyens.

Ce vieux système, Messieurs, prenez-y garde, n'est pas si mort qu'on pourrait le croire; nous y avons tous passé, je parle pour moi au moins; sans remonter bien haut, il y a une vingtaioe d'années, l'enseignement de l'Université française ressemblait singulièrement à celui des Jésuites, et il semblait qu'on ne se propos&t d'autre but, dans les collèges, que de former des gens capables

d'exprimer leurs idées... el, pour tout dire d'un mol, rien que deux espèces d'hommes : des journalistes et des avocats.

Je suis avocat, joumalisle, et par conséqueut je dois de grands égards à ces deux proressions ; seulement je couTieus, entre nous, que si l'humanité ne se composait que de journalistes el d'arocats, elle ferait une asiiez triste humanité (Applaudùtemenli).

Non, ce qu'il Tant former, ce ne sontpas desTirluoses&ssembtant des phrases avec art ; ce sont des hommes et des citoyens ! Cette idée domine tout le plan de Condorcel. C'est pourquoi il donne à l'enseignement général une base scientifique ; il entendait par là non pas seulement les sciences mathématiques et naturelles, mais les sciences morales. Dans les pages consacrées à l'enseignement primaire, il est vraiment exquis de voir ce grand esprit se Taisant petit pour les petits, expliquant que la lecture et l'écriture ne doivent être que les inslnimenla de la première éducation morale, délaillani avec précision, avec tendresse, peut-on dire, la façon de confectionner le petit livre qui sera mis sous les yeux de ces petits enfants, les histoires qun l'on y placera, les commentaires dont on doit les orner. Pour lui, la science morale doit se trouver au bas de l'cchelle comme au sommet.

Ayant état)li cette hase, Condorcet y superposait trois étages : un enseignement primaire, un enseignement secondaire et un enseignement scientifique ou supérieur.

Dans sa pensée, ces trois degrés d'institution devaient être gratuits et communs à tous : c'est là le côté grandiose de la conception ; ces trois dcgi-és, qui s'étendent de six à dix-huit ans, comprennent d'abord l'enseignement élémentaire, qui va de six à dix ans et qui se compose de la lecture, de l'écriture, de la morale, qui prend l'eufant dès le jeune âge, et qui a surtout pour but de lui révéler la grande famille à laquelle il appartient et qui s'appelle la patrie ; après la morale, le calcul, qui doit être poussé très loin, parce qu'il est nécessaire à tout le monde; enlln, l'histoire naturelle la plus élémentaire, enseignée à l'enfance d'une façon toute particulière, analogue à la méthode actuelle des écoles primaires de l'Amérique du Nord.

J'entends par là un interrogatoire que le maître (ait porter sur tes choses, sur leur nature, sur leur provenance, sur les objets familiers, de manière à faire entrer dans l'esprit de l'enfant des notions exactes sur la composition et sur les usages des choses qui l'entourent.

Au second degré d'enseignement, — il y a là une conception profonde de la part de Condorcet, — le cours se divisait en deux parties, et celte division en deux parties avait cet avantage de

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