DISCOURS DE JULES FERBY
résoudre un problème qui a préoccupé beaucoup d'esprits en ce temps-ci, qui les préoccupe encore, et qui va reveoir, un jour ou l'autre, devant l'Assemblée du pays : le problème de l'organisation (le l'enseignement professionnel. Je crois qu'on n'a jamais louché lie plus près la solution que Condorcet. Il établissait une instruction générale où l'on apprenait tout ce qu'il faut savoir de toutes les sciences, sans entrer dans le détail proressionnel, et, à côté, des cours spéciaux entre lesquels Télève pouvait choisir, qui fournissaient & chacun le moyen d'approfondir, au point de vue des professions diverses, les connaissances esquissées dans la section d'instruction générale.
Voilà ce que je voulais dire du système de Condorcet, et ce vaste enseignement, commun à tous les citoyens, qui prenait l'enfant h l'âge de six ans et qui le menait jusqu'à dix-huit i ce vaste enseignement devait èlre graluil, et le philosophe expliquait, par des raisons sur lesquelles je n'ai pas à revenir, comment cette gratuité était le seul système eu harmonie avec une société démocratique {ApplaudUsemenU).
Le plan de Condorcet, ce qu'on a appelé l'utopie de Condorcet, survécut à son auteur. Il inspira toutes les discussions sur l'enseignement qui suivirent; la Dévolution a vécu là-dessus pendant longtemps.
A la Convention, Condorcet étant mort, de cette mort sublime que TOUS savez, après avoir écrit ce magnifique tableau des Progris de Vetprit humain, qui est un des titres les plus glorieux de la pensée humaine, au XViil" siècle, son pian d'éducation fut l'objet des plus vives attaques; on ne craignit pas de lui opposer un système trouvé dans les papiers de Lepelleiier de Sainl-Fargeau, ce conventionnel qui fut, comme vous le savez, assassiné dans un café par le garde du corps Paris, Ce système était très long, très dilTus, d'ailleurs tout à fait digne d'une République antique, une rêverie spariiate : le fond, c'était que l'enfant devait être enlevé à sa famille et appartenir ù la République. Robespierre qui prétendait, uniquement parce qu'il n'en était pas l'auteur, que le plan de Condorcet n'avait aucune valeur, défendit, assez faiblement d'ailleurs, les conceptions de Lepelletier. Mais la Convention, qui était une Assemblée d'un grand bon sens, les rejeta avec ensemble. Duhem, qui était montagnard, et non des moins larouches, s'écria : ■ Nous ne voulons pas de la République de Sparte, car Sparte n'était qu'un couvent; " (il avait raison), et Grégoire dit : ■' Ce n'est pas par là que nous réformerons l'éducation; l'enfant appartient à la famille, laissons-le lui, mais instituons un système nouveau d'éducation, fteconsiiluons la nnlure humaine, en lui
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donnant tme nourelU tremfte! H fanl que l'édacstioa publique s'empare de la géDéniion qnî naît ! »
Donner une aoarelle trempe à l'humuiiiê : tout le XTin* siècle est dans ces paroles; elles le peignent toDt entier : philosophes et législateurs. Le xvttt* siècle n'aTait rèTé rien moins que de régénérer l'hunianilé tout entière, et là. Messieurs, seront sa gloire et son honneur élemels {ApplaudtêtfmeHt* chaleureux'^.
Halheure use ment, llessieurs, il manquait à ces grandes pensées le nécessaire, l'indispensable des grandes œuTres, l'argent! La Convenlion n'était pas ricbe ; il n'a jamais été donné, à un grand pays, de mener de front ces deux choses : la guerre et l'éducalioD du peuple {AppbiudùiemenUj. Il Taut choisir, et la CoUTenlion n'était pas libre dans son choix; elle a sauvé la patrie, mais elle ne pouvait pas sauver l'éducatiou. Ou voit dans Tbisloire de ce temps, si bien racontée par notre illustre maître, H. Camot, que le Comilê d'instruction publique de la Convention faisait des prodiges; qu'il rivalisait, à cet égard, avec le Comité de salut public, mais il n'en êlait pas moins le plus à court; l'argent mauquait et on aboutit dans les derniers jours de la Couvenlron, alors que l'enthousiasme républicain sortait un peu éteint de tant d'orages, à un projet tout h fait modeste qui ne comprenait que l'inslruclion primaire et qui avait le grand tort de ne pas la rendre obligatoire. Puis, les événements suivirent leur cours; l'esprit public s'affaissa; l'borkoii devint de plus en plus sombre et plus sanglant; l'Empire arriva : ce fut la nuit... [TonnetTe d'appiaudUêemenU), et, en fait d'instruction publique, le premier Empire ne nous donna que deux choses : l'école do peloton et l'école des frères ignorantins. (S'ombreux apjilatuiisiemenU.)
Oui, Messieurs, on trouve, une fois, dans les budgets du premier Em['ire, une subvention magnilique, digne de ce grand Gouvcrnemeol, une subvention de 4.634 francs pour les frères ignorantins! El c'est tout ce que fit l'Empire pour l'inslruclion du peuple!
Depuis, vous savez quels elîorts ont été faits, combien les résultats laissent à désirer, malgré tant d'apôtres de l'enseignement populaire qui se sont rencuutrés dans ce grand pajrs de France, et qui n'onl certes, comme celui qui qous préside à celle heure, marchandé à cette sainte cause ni le courage, ni l'éloquence. [Bravo! bravo.')
Nous n'avons pas renoncé aux traditions de Condorcet; nous cherchons à les réaliser sans y parvenir, mais voici un phénomène admirable, cl c'est surtout pour vous le décrire que je sub venu à cette tribune. Cette tradition qui sortait des entrailles, de
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Tesprit et du génie français; cette tradition, qui élail l'œuvre propre et glorieuse du xvjii* siècle, eh bien, où fleurit-elle, où rayon De- t-elle à cette heure, de façon à nous éblouir el à nous confondre? Par delà les mers, daus la libre et républicaine Amérique.
Il se passe là une chose curieuse, admirable, et qui, comme Français, me ravit; il y a là un système d'éducation qui est la réalisation, mot pour mot, du plan de notre grand Condorcet. Tout s'y retrouve, non pas sous la forme de ces plans qui honorent les Assemblées qui les émettent, alors même qu'elles ne peuvent pas le» réaliser, maïs dans la vérité, dans la réalité, dans ta pratique des choses. Tout s'y retrouve : d'abord l'enseignement à base scieutifique, puis l'enseignement gradué comme le voulait Condorce), et qui dure le même nombre d'années, qui prend l'enfant à six ans, al qui ne te laisse qu'à quinze ans.
Cet enseignement américain se divise en trois degrés, de quatre ans chacun. Par suite, il y a en Amérique trois sortes d'écoles publiques. Toutes les écoles dont je vais parler sont publiques, subventionnées, non par l'État, — en Amérique, l'État est un pauvre (riret), — c'est la Commune qui est riche, et c'est elle qui paie, en grande partie, toutes ces écoles ouvertes à tous.
Les trois degrés s'appellent : l'enseignement primaire, l'enseignement de grammaire [grammar gchoot), et le haut enseignement {high sckoolf. C'est exactement l'idée de Condorcet. Ces trois espèces d'écoles sont également répandues sur tout le territoire, et l'Amérique fait preuve en cela d'une singulière puissance. La loi impose à toute Commune {lownichip, petit district) d'avoir non seulement une école primaire, — cela est bon pour la France, — mais comme il convient à celle grande Amérique, OÙ tout se taille dans le grand, chaque (Commune est obligée d'avoir une haute école. Cela vous étonne, Messieurs; moi aussi, j'ai été surpris, et j'ai cru, en vérité, lire quelque beau roman social, ou quelque conte de fée. Eh bien, non; cette découverte a été faite, elle est authentique, ofllcielle, et elle est consignée dans le plus offlciel de tous les documents : un rapport fait au ministre de l'instruction publique par un honorable inspecteur de lUniversilé, professeur à ta Faculté des lettres, M. Kippeau, que H. Duruy avait envoyé en Amérique en mission spéciale. Cet homme excellent, mais, en sa qualité d'universitaire français, ayant bien, comme vous pensez, quelques préjugés, pouvait juger l'Amérique en complète impartialité. Il en convient, il ne se doutait pas de ce qu'il allait rencontrer ; maïs aussi comme il a bien TU,commeilabiendit, et comme il ne marchande pas les éloges aux choses qu'il a vues! C'est un
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guide sur lequel on peut se reposer. C'est lui qui noua explique ce grand phénomène de ItL graluitè de l'enseignemenl en Amérique, non seulement pour l'enseignemeut primaire, non seulement pour renseignement secondaire, non seulement pour l'enseignement que nous appelons supérieur dan^ notre langue à nous, non seulement pour l'enseignement spécial et professionnel, mais pour une partie du haut enseignement humanitaire. En efTet, il y a en Amérique, dans toutes les cités qui comptent cinq cents familles, une école dans laquelle on apprend, en premier lieu, toutesles sciences positives qui font l'objet de nos trois degrés d'enseignement Trançais; où Ton apprend, en second lieu, du latin et du grée tout ce qu'il importe d'en savoir; on n'apprend pas à faire les Tera latins qui ne sont pas trop difliciles. Voilà ce qui est enseigné gratis à si^l million» d'enfants, tandis qu'en France nous com[)tous 500,000 enfants qui fréquentent tes écoles primaires, L'Amérique a 200,000 écoles publiques et gratuites; l'Amérique a un budji^et de l'instruction publique, qui n'est pas le budget de la République américaine, mais qui est le budget des différents Etats, et surtout le budget des Communes, et la somme totale est, savez-vous de combien? C'est admirablement effrayant : la libre Amérique dépense tous les ans 450 millions pour les écoles publiques, et, moyennant ces tSO millions, on ouvre généreusement toutes les grandes sources du savoir humain, à sept millions d'enfants, et l'on donne h ces sept millions d'enfanls de toutes les classes une instruction qui n'est reçue que par le petit nombre des enfants de la bourgeoisie de France iAppla udmemenis) .
Et ce n'est pas tout, Messieurs : il n'y a pas seulement l'instruction gratuite, commune cl publique; il existe, côteà côte, des pensions payantes; il y a de grands collèges, des académies, des universités, des fondations particulières, à nous faire rentrer sous terre d'humiliation.
Comment subvient-on à de si grandes dépenses î Voici le secret de ce budget. D'abord, dans tous les Elats nouveaux, le Congrès a décidé, il y a environ vingt ans, que le trente-sixième de la surface de la Commune appartiendrait a l'école. Dans ce pays ou la terre abonde, et où elle se divine géométriquement, chaque Com< mune formant un carré, comprend environ six milles de superficie, soit deux de nos lieues carrées; chaque carré communal est divisé en trente-six parties égales et l'une de ces parties appartient à l'école. Voilà la première source.
Seconde source : il y a une quinzaine d'années, le budget de la République fédérale se trouva possesseur d'un excédent de 150 millions. Voilà de ces choses qui ne se rencontrent qu'en Amérique.