‹ Histoire de la troisième république (volume 2)Chapitre 79 sur 145 · DISCOURS DE JULES FERHY · texte numérisé non relu

DISCOURS DE JULES FERHY

{Applauliiuements.) La République américaine fut fort embarrassée, vous le comprenez : 150 millions de trop dont on ne sait que faire : elle ci'bésita pas, elle les restitua aux Etats, en les priant seulemeul de les employer au chapitre de t'ioslruction publique.

Toulefois, d'après les calculs de M. Ilippeau, ces deux ressources, si considérables qu'elles soient, ne représentent pas, pour l'aonée 1866, le onzième de la dépense totale de l'instruction publique : de telle sorte que le reste de cette dépense a été fait par des taxes locales, levées sur la propriété. Messieurs, il y a là un grand spectacle et un grand enseignement, et, s'il en est ainsi, la situation de l'enseignement public en Amérique peut se résumer dans les termes suivants :

En Amérique, le riche paie l'instruction du pauvre. Et je me permets de trouver cela juste. (Applaudissement».)

Messieurs, il y a deux manières de comprendre, en ce monde, le droit de la richesse : il y a celle du riche content de lui, qui s'étale dans son bien-être, et qui éclabousse le pauvre, en disant comme le pharisien de l'Evangile : •< Mon Dieu, que je vous remercia de ne pas m'avoir fait naître parmi ces misérables.' > Celui'là est un satisfait; il estime qu'il est dans son droit, et que personne au monde n'a rien à lui demander ; laissons-le s'épanonîr dans sa tranquillité ; mais, sans mettre en question aucun principe social, disons que les âmes délicates se font une autre idée du devoir de la richesse. Celui-là est bien étranger aux délicatesses de l'Ame humaine, qui n'a jamais été frappé de ce qu'il y a d'inouï et de choquant dans la répartition des biens de ce monde! Pour moi, je l'avoue, ce trouble de conscience, cette secrète inquiétude qu'inspire le spectacle de l'exlréme inégalité des conditions, je l'éprouve depuis que j'ai l'âge de raison, et je me suis fait un devoir: c'est de chercher a. atténuer, autant qu'il sera en moi, ce privilège de la naissance, en vertu duquel j'ai pu acquérir un peu de savoir, moi qui n'ai eu que la peine de naître, tandis que tant d'autres, nés dans la pauvreté, sont fatalement voués à l'ignorance. [Bravo ! bravo! )

Aussi, je le dis bien haut : il est juste, il est nécessaire que le riche paie l'enseignement du pauvre, et par là que la propriété se légitime, et c'est ainsi que se marquera ce degré d'avancement moral et de civilisation, qui, peu à peu, substitue au droit du plus fort ou du plus riche, le devoir du plus fort .' [AppUiudissemenlt.)

Tel est, Messieurs, l'enseignement américain ; il a un dernier caractère auquel je liens par-dessus toutes choses : c'est la liberté. 11 est libre, et libre au point de ne laisser qu'une très petite place à une institution française, à ce système de l'internat, pour lequel

Edg. Zivom. — Troisième République.

je professe une horreur profonde : rioternat est très rare en Amérique, et, dans tous les cas, il ne s'applique jamais aux enfants d'uD &ge tendre, mais seulemenl à de grands garçons, et sans jamais prendre avec eux, comme il te fait cbec nous, le caractère de la servitude et les allures de la caserne. [Applauditêemenlt.)

Et savez-vous pourquoi cet enseignement a pour trait principal la liberté ? C'est qu'il dépend par dessus tout de la Commune, de la généralité des habitants et de ses élus, et non d'une administration quelconque.

Les Communes sont, comme je l'ai déjà dit, des groupes occapant, en moyenne, deux lieues carrées ; la population choisit ellemême sou bureau d'instruction publique, ses seltclnun, comme on dit, lea uns chargés des finances, les autres du matériel, les autres de la surveillance des maîtres et des études. Et c'est comme cela qu'il y a, tout compte fait, sur la surface de l'Union Américaine, 500.000 citoyens qui se consacrent volontairement h la direction, à la surveillance, au progrès de l'enseignement. Loin d'en être amoindrie, l'initiative individuelle en est surexcitée, et l'on a souvent des exemples comme celui que je vais vous conter.

M. Vassart était brasseur dans une petite cité, dont je n'ose pas TOUS dire le nom, car je prononce mal l'anglais ; cet honnête homme, devenu fort riche à fabriquer de la bière, eut un jour le désir de fonder une école de troisième degré pour l'éducation des filles. Il s'en vint trouver le bureau d'enseignement, portaut sous le bras une petite cassette ; il lit un petit discours, puis il tira de sa boite la modeste somme de S. 500.000 francs, prélevée sur ses économies. Il l'ofi'rait pour construire un collège de jeunes filles, avec tes mêmes programmes que les collèges de garçons.

Bientôt s'élève sur les bords de l'iludson, dans cette petite ville que je ne sais pas nommer, un palais magnillque ; il est b&tî sur le modèle et les dimensions du palais des Tuileries ; il peut recevoir 400 jeunes filles qui y trouvent tout ce qu'il faut pour leur instruction, non point l'éducation futile des pensions de demoiselles, mais cette éducation égale, virile, qu'on réclame ardemment pour elles dans notre pays.

Je me demande pourquoi nos mœurs sont si éloignées de ces mœurs généreuses de la hbre Amérique? Ce n'est pas que dous soyons moins riches ; la richesse de la France — ceux qui dous gouveroent l'ont dit — est inépuisable, et la preuve qu'ils ont raison de le dire, c'est qu'ils ne t'ont pas épuisée (Appiavdùtemenls) ; mais ce qui nous manque, c'est l'habitude, le bon vouloir, la mode et, aussi, la liberté des fondations. Et c'est pour cela que nous admirerons longtemps encore l'Amérique sans rivaliser avec elle.

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