DISCOURS DE JULES FEHRÏ
Et c'esl pour cela que celle noble utopie, qui n'exl pourlaDt qu'uae idée française, dans son origine auBsi biea que dans ses délails, il n'a pas été donné à la France de ta réaliser !
C'est aussi qu'ici-bas, Messieurs, on ne saurait cumuler les gloires de la guerre avec les gloires de la paix, et que, quand on donne 700 millions par an au budget de la guerre, il n'est point étonnant que l'on n'en trouve plus que oO pour l'instruction du peuple ! Il est triste de mettre nos misérables chilTres à cAté des chiffres grandioses de la jeune Amérique. Il est humiliant de constater que la seule ville de New-York dépense 13 millions par an pour l'instruction du peuple, tandis que la ville de Paris, la cité opulente par excellence, la reine de l'esprit et des arts, la ville historique qui a fait tant de choses et de si formidables pour le peuple, et par le peuple, ne trouve à donner que 7 millions à l'éducation populaire. {Applaudisxemvnlt.)
Je commence, Messieurs, k abuser de votre bienveillante attention, et pourtant je ne suis pas au bout de la l&che que je m'étais tracée ; Je ne puis pas la laisser à ce point : car réclamer l'égalité d'éducation pour toutes les classes, ce n'est faire que la moitié de l'œuvre, que la moitié du nécessaire, que la moitié de ce qui est db; cette égalité, je la réclame, je la revendique pour les deux sexes, et c'est ce côté de la question que je veux parcourir maintenant en peu de mots. La difficulté, l'obstacle ici n'est pas dans la dépense, il est dans les mœurs ; il est, avant toutes choses, dans un mauvais sentiment masculin. Il existe dans le monde deux sortes d'orgueil : l'orgueil de la classe et l'orgueil du sexe ; celui-ci beaucoup plus mauvais, beaucoup plus persistant, beaucoup plus farouche que l'autre; cet orgueil masculin, ce sentiment de la supériorité masculine est dans un grand nombre d'esprits, et dans beaucoup qui ne l'avouent pas ; il se glisse dans les meilleures ftmes, et l'on peut dire qu'il est enfoui dans les replis les plus profonds de notre cœur. Oui, Messieurs, faisons notre confession ; dans le cœur des meilleurs d'entre nous, il y a un sultan [Riret nombreux) ; et c'est surtout des Français que cela est vrai. Je n'oserais pas le dire, si, depuis bien longtemps, les moralistes qui nous observent, qui ont analysé notre caractère, n'avaient écrit qu'en France il y a toujours, sous les dehors de la galanterie la plus exquise, un secret mépris de l'homme pour la Femme. C'est vraiment là un trait du caractère français, c'est un je ne sais quoi de fatuité que les plus civilisés d'entre nous portent en euxmêmes : tranchons le mot, c'esl l'orgueil du mâle [Hires). Voilà un premier obstacle h. l'égalisation des conditions d'enseignement pour les deux sexes.
SOO API>ISNDICE
Il en existe ud second, qui n'est pas moins grare, et celui-là, il vient de vous, Mesdames, cette opinion qu'ont les hommes de leur supériorité inlellecluelle, c'est vous qui l'encouragez tous les jours, c'est vous qui la ratifiez [Ith-es). Oui... oui, Mesdames, je le sais, vous la raliilez, vous êtes sur ce point-là en plébiscite perpétuel. [ApplaudUsemenU et rireê.)
Vous accepteit ce que j'appellerai, non pas votre servitude, mais pour prendre un mol très juste, qui est celui de Stuart Mill, vous acceptez cet assnjetlittemenl de la femme qui se fonde sur son infériorité intellecLuelle. eiou vous l'a tant répété, et vous l'avez tant entendu dire, que vous avez Mni par le croire. Eh bien, vous avez tort. Mesdames, cro;ez-moi, et, si nous eu avions le temps, je vous le prouverais.
Lisez du moins le livre de M. Stuart Mill sur \'as»ujettisiemrnl des femiiKÊ, il faut que vous le hsiei toutes : c'est le commencement de la sagesse-, il vous apprendra que vous avez les mêmes facultés que les hommes. Les hommes disent le contraire, mais, en vérité, comment le savent-ils? C'est une chose qui me surpasse. Diderot disait: (Quand on parle des femmes, Il faut trempersa plume dans l'arc-en-ciel, et secouer sur son papier la poussière des ailes d'un papillon. > C'est une précaution que ne prennent pas, en général, les hommes, quand ils parlent des femmes; non! ils ont tous une opinion exorbitante sur ce point.
Les femmes, diles-vous, sont ceci et cela. Hais, mon cher Monsieur, qu'en savcz-vousT Pour juger ainsi toutes les femmes, est-ce que vous les connaissez? Vous en connaissez une, peut-être, et encore! (fl.>M.)
Apprenez qu'il est impossible de dire des femmes, êtres complexes, multiples, délicats, pleins de transformations et d'imprévu, de dire: Elles sont ceci ou cela: il est impossible de dire, dans l'état actuel de leur éducation, qu'elles ne serooL pas autre chose, quand on les élèvera différemment. Par conséquent, dans l'ignorance où nous sommes des véritables aptitudes de la femme, nous n'avons pas le droit de la mutiler. (.Applaudissements.)
L'expérience, d'ailleurs, démontre le contraire de ce préjugé français; et c'est encore l'Amérique qui nous en fournit la preuve. M. Htppeau est allé à Boston, à Philadelphie, à New-Vork; il a visité des établissements dans lesquels sont réunies des jeunes filles destinées aux hautes études; des établissements mixtes où les jeunes filles et les jeunes garçons, par un phénomène extraordinaire, sont réunis sous l'oeil d'un même maitre, et cela sans aucun inconvénient pour la morale ; il faut le dire à l'honneur de cette race américaine que nous traitons parfois de si haut, que