‹ Histoire de la troisième république (volume 3)Chapitre 103 sur 230 · LA PRESSE RELIGIEUSE ET LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

LA PRESSE RELIGIEUSE ET LA RÉPUBLIQUE

présidence du Conseil d'un catholique avéré, les évêques, depuis ravènement de M. Jules Simon, avaient renoncé à toute retenue et à toute prudence. Au mépris des stipulations concordataires, ils ne cessaient, dans leurs mandements, leurs sermons, ou leurs écrits destinés à la publicité, de diriger contre la société laïque, contre les institutions et les lois civiles les attaques les plus passionnées. L'évêque d'Angers s'en prenait à Tégalité des partages, celui de Versailles à la loi du nombre, c'est-à-dire au suffrage universel, excellent, sans doute, le 8 Février 1871, mais déplorable le 20 Février 1876. L'évèque de Versailles n'appelait le régime existant, c'est-à-dire la République constitutionnelle, que t le chaos actuel ». Et la presse religieuse faisait chorus aux évêques : la Défense sociale et religieuse^ qu'inspirait l'évéque d'Orléans, proclamait que le Maréchal n'attendait que l'heure convenable pour déclarer « l'expérience terminée », autrement dit pour faire un coup de force. A Goritz, le comte de Chambord sortait une fois de plus de son majestueux silence, pour annoncer aux Légitimistes marseillais que les temps étaient venus et que la restauration allait s'accomplir. Cette agitation à la fois politique et religieuse redoubla, lorsque la Chambre italienne, sur la proposition de M. Mancini, eut voté la loi contre les abus du clergé. Les déclamations sur la captivité du Pape, sur la perte de son indépendance retentirent dans les chaires de toutes les Eglises ; les Droites de la Chambre et du Sénat s'émurent et déléguèrent leurs chefs auprès du ministre des Affaires Étrangères, qui se contenta de reproduire la Déclaration qu'il avait lue à l'Assemblée nationale, le 20 Janvier 1874.

La situation du ministre de l'Intérieur, en face de ces manifestations, était encore plus délicate que celle du ministre des Affaires Étrangères. M. Hyacinthe Loyson avait sollicité de lui l'autorisation de faire des conférences publiques sur des Edg. Zevort. — r Toisième République. ii. — 21

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sujets de religion et de morale. M. Jules Simon n*avait accordé Tautorisation que pour des sujets de morale. Cette décision était strictement légale ; elle n'en surprit pas moins péniblement Topinion, procédant de l'auteur de la Politique radicale^ de l'écrivain de la Liberté de penser ^ et appliquée à un orateur aussi maître de sa parole que M. Loyson, aussi modéré dans sa doctrine, aussi incapable de blesser aucune conviction sincère et, pour tout dire, aussi profondément chrétien. Correcte, au point de vue des règlements sur la matière, la restriction de M Jules Simon fut jugée un peu humiliante et elle l'était.

L'ex-Père Hyacinthe fit trois conférences au Cirque d'Hiver, sur le respect de la vérité, sur la réforme de la famille, sur la crise morale. Les trois réunions, présidées par MM. Yung, Clamageran et Pelletan, attirèrent chacune plus de 4.000 auditeurs. On voulait h la fois entendre le grand prédicateur, après un silence de 7 années, faire comprendre à M. Jules Simon que ses craintes étaient sans motifs et protester contre l'agitation ultramontaine alors dans toute sa force. Tous les esprits éclairés, qui s'empressaient à ces assises de la pensée indépendante et de la tolérance, sentirent passer en eux le frisson que donne une conviction sincère, revêtue d'une magnifique éloquence. Ceux même qui n'étaient pas dégagés des anciennes croyances, ne purent s'empêcher d'admirer un talent qui s'était fortifié dans la retraite, et qui n'opposait aux attaques, aux outrages de ses anciens coreligionnaires, qu'une haute pitié, à la fois plus philosophique et plus chrétienne. La rupture avec la Rome dogmatique et avec le Pape infaillible ressortait évidente de ces trois conférences, où il ne fut pas dit un mot de religion. Cette rupture, entre l'Eglise et l'un de ses fils les plus glorieux, se produisait juste au moment où les catholiques militants organisaient un vaste pétitionnement en faveur du Pape, où

PÉTITIONS POUR LE POin'OIR TEMPOREL 323

les évoques de Nevers et de Nîmes écrivaient des mandements en faveur du pouvoir temporel.

La formule de pétition la plus répandue était la suivante : « Les citoyens soussignés vous demandent d'employer tous les moyens qui sont en votre pouvoir, pour faire respecter l'indépendance du Saint-Père, sauvegarder son administration et assurer aux Catholiques de France Tindispensable jouissance d'une liberté plus chère que toutes les autres, celle de leur conscience et de leur foi. » Ou cette pétition n'avait aucun sens, ou elle était une demande formelle d'intervention diplomatique de la France, pour Pie IX et contre Victor-Emmanuel. Pétitions et mandements, malgré la prudence de leurs rédacteurs, étaient une menace pour l'Italie et sollicitaient, par cela même, l'attention du Gouvernement. Le 23 Avril une circulaire de M. Jules Simon enjoignit aux préfets d'interdire le colportage de la pétition. L'autorisation, précédemment donnée aux Comités catholiques, de tenir une réunion à Paris, fut retirée. Le ministre des Cultes dut rappeler aux archevêques et évèques que les Églises, réservées aux exercices du culte et aux homélies des prêtre*, étaient détournées de leur destination, quand elles servaient de lieu de conférences à des laïques, lesquels étaient naturellement plus royalistes que le Roi et plus papistes que le Pape.

Il était impossible que cette agitation, qui tenait toute la France en suspens, n'eût pas son écho au Parlement. Le 3 Mai MM. Laussédat, Leblond et de Marcère demandaient à interpeller le Gouvernement, sur les mesures qu'il se proposait de prendre pour réprimer les menées ùltramontaines. Le Gouvernement accepta la discussion immédiate : elle s'engagea par un discours de M. Leblond, se prolongea pendant deux longues séances et se termina par un ordre du jour implicite de confiance dans le Cabinet. Adopté par 346 voix

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contre H4, Tordre du jour du 4 Mai fut pour M. Jules Simon et ses collègues une victoire parlementaire, mais une victoire à la Pyrrhus, prélude de la chute, que plusieurs incidents de la discussion avaient pu faire prévoir.

Dans un discours, d'une science juridique impeccable et d*une remarquable modération de langage, M. Leblond montra qu'un groupe d'hommes, plutôt politique que religieux, agitait le pays dans un but essentiellement politique. 11 releva toutes les paroles de guerre prononcées par l'épiscopat, les excitations à la haine, les provocations contre un pays étranger et demanda au Gouvernement d'user des moyens préventifs ou répressifs que la loi mettait entre ses mains contre un ennemi implacable, ajoutant malicieusement que les lettres bienveillantes et les mesures presque sympathiques seraient peut-être inefficaces. M. Jules Simon répondit à l'inlerpellateur que le clergé possédait, sous la République, plus de liberté qu'il n'en avait jamais eu sous aucun autre Régime. H affirma que si le clergé prétendait usurper sur la puissance civile, il se heurterait non pas à des avertissements sympathiques, mais à une résolution ferme et définitive. Le président du Conseil, pour répondre aux pétitionnaires, énuméra ensuite les libertés que la loi des garanties assurait au Pape et que la loi Mancini respectait. Puis il donna lecture de la lettre de blâme que le Garde des Sceaux avait adressée à Tévèque de Nevers, auteur d'une lettre ouverte au Président de la République, lettre que ce prélat avait transmise, par circulaire, aux maires et aux juges de paix de son diocèse. M. Jules Simon s'avançait peut-être beaucoup en affirmant, à la fin de son discours, que la majorité du clergé regrettait ces sortes de manifestations.

Les Gauches estimaient que le président du Conseil avait méconnu ou volontairement fermé les yeux sur la gravité du péril clérical et, au début de la séance du 4 Mai, M. Gam-

l'interpellation du 3 mai 325

betta reprit la thèse défendue la veille par M. Leblond. II soutint, contre Tavis de M. Jules Simon, que Tunanimité de l'épiscopat français parlait comme Tévêque de Nevers et comme Tévêque de Nîmes ; il marqua les progrès accomplis c par les créatures, par les disciples de Tesprit ultramontain et jésuitique » depuis MM. Bonjean, Rouland et le général Husson qui avaient dénoncé le péril sous TEmpire, depuis Mp" Darboy, auquel il reconnut « une âme de patriote dans une âme de catholique » ; il signala la campagne de Rome à rintérieur, coïncidant avec la campagne diplomatique à l'extérieur ; il demanda que le Concordat fut interprété comme un contrat bilatéral, obligeant et tenant également les deux parties ; il termina en répétant le mot de Peyrat : « Le cléricalisme, voilà Tennemi ! » Ce cri de guerre, a-t-on dit, était de trop, parce qu'il englobait, parmi les ennemis de la société civile, tous les membres du clergé. Mais, dès cette époque, l'épithète de clérical désignait plutôt les laïques que les ecclésiastiques, tous ceux qui mêlent la religion et la politique, qui veulent faire servir le spirituel à des Ans temporelles, qui prennent ailleurs qu'en France leur mot d'ordre électoral.

Après M. Gambetta, M. Bernard-Lavergne monte à la tribune, pour donner connaissance à la Chambre d'un article du journal de M*^** Dupanloup, \di Défense sociale et religieuse. où il est dit « que M. Jules Simon a été mis en demeure, par le Gouvernement du Maréchal, de donner solennement au clergé et aux catholiques toutes les garanties désirables de protection et de sécurité, de proclamer hautement sa détermination, de mettre fin aux violences radicales et de réprimer énergiquement cette guerre de presse qui demain se transformerait en guerre civile... Si, au dernier moment, M. Jules Simon recule, s'il altère en quoi que ce soit la pensée du Gouvernement qu'il représente, nous savons bien les

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moyens de l'obliger à venir enfin à la politique de protection religieuse et sociale à laquelle il a fait défaut jusqu'ici. Le Gouvernement y viendra, malgré M. Jules Simon, peut-être, mais il y viendra. » Cet article, a dit un des défenseurs du 16 Mai, n'était ni plus ni moins violent que tant d'autres articles que le ministère avait laissé passer. Non certes il n'était pas violent, mais il était perfide et surtout l'auteur en était admirablement renseigné. M. Jules Simon, représenté comme un ennemi de la religion et de l'ordre social, cette audacieuse affirmation ne pouvait provenir que d'un certain milieu, que d'une certaine coterie que tout le monde se désignait. La Défense sociale et religieuse qui annonçait ainsi, douze jours à l'avance, les événements qui allaient se dérouler, était le même journal qui trouvait, quelques semaines auparavant, que Vexpérience avait assez duré et qu'il était- temps d'y mettre fin.

Après la lecture faite par M. Bernard-Lavergne, M. Jules Simon eut un éclair d'indignation : il brava et flétrit ce qu'il appelait les calomnies de la Défense ; il n'eut pas un éclair de clairvoyance et il protesta éloquemmnet de son respect profond, malgré des dissentiments politiques, pour le caractère du Maréchal, de sa respectueuse admiration pour sa conduite parlementaire. L'énergie des déclarations qu'il fit ensuite, sa promesse solennelle de faire courber tout le monde devant les lois, devant toutes les lois, emportèrent le vote de l'ordre du jour suivant, auquel ne manquait qu'une déclaration explicite de confiance, non sollicitée, il est vrai, par le Cabinet. « La Chambre, considérant que les manifestations ultramonlaines, dont la recrudescence pourrait compromettre la sécurité intérieure et extérieure du pays, constituent une violation flagrante des droits de l'Etat, invite le Gouvernement, pour réprimer cette agitation, à user des moyens légaux dont il dispose et passe à l'ordre du jour. »

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