‹ Histoire de la troisième république (volume 3)Chapitre 104 sur 230 · LES PRÉTEXTKS DU 16 MAI · texte numérisé non relu

LES PRÉTEXTKS DU 16 MAI

Pie IX avait parlé le 12 Mars ; le 20 la Droite avait fait la manifestation auprès du duc Decazes ; le 8 Avril la pétition en faveur du Pape avait été lancée ; le 2 Mai la Défense avait indiqué à quelles conditions M. Jules Simon serait toléré au pouvoir ; le 4 Mai M. Jules Simon avait enfreint ces conditions ; son sort avait été décidé ce jour-là et aussi celui de la majorité républicaine. Rome est patiente, parce quelle est éternelle : le coup porté par le Vatican le 12 Mars ne devait atteindre le président du Conseil, le Cabinet et les Gauches que le 16 Mai. Le retard même apporté à l'exécution de la sentence indique bien une origine ultramontaine.

Si le Maréchal avait obéi à son impulsion personnelle, il aurait peut-être frappé plus fort, il aurait sûrement agi plus vite. Ses inspirateurs voulurent attendre un prétexte, bon ou mauvais : la Chambre leur en fournit deux, mauvais tous les deux, mais qui étaient des prétextes. Le 12 Mai, en Tabsence du ministre de Tlntérieur, elle émit un vote favorable à la publicité des séances des Conseils municipaux. Cette publicité, considérée alors comme éminemmnt révolutionnaire, elle est appliquée, depuis des années, dans 36,000 communes : il n'en est pas dix où Tordre ait été troublé. Trois jours après, la Chambre votait, malgré M. Jules Simon, mais en seconde délibération, ce qui ôtait beaucoup de portée à son vote, rendu par 377 voix contre 55, l'abrogation du titre II de la loi du 29 Septembre 1875 sur la presse. La juridiction du jury pour les offenses aux Souverains étrangers et pour d'autres délits de presse se trouvait provisoirement substituée à celle de la police correctionnelle. La mesure pouvait être regrettable, en ce qui concernait les Souverains étrangers; mais elle n'était pas définitive, la loi ayant encore à subir les multiples épreuves de la troisième délibération, de la discussion sénatoriale et de la promulgation Présidentielle.

328 LES TROIS MINISTÈRES (12 Déc. 1876-13 Dec. 1877)

Le 16 Mai, la plupart des députés et des séualeurs républicaius assistaient aux obsèques d'Ernest Picard, l'ancien député de Paris, l'ancien membre du groupe des Cinq et l'un des plus redoutables adversaires de l'Empire. Chargé de Tadministration des Finances pendant la Défense nationale, de l'administration de l'Intérieur sous M. Thiers, il était rentré dans l'Opposition au 24 Mai, et il avait combattu Tordre moral avec le même esprit acéré, les mêmes ressources toujours prêtes, dont il avait usé contre l'Empire. La mort l'avait surpris, à cinquante-six ans, membre inamovible du Sénat. Ernest Picard, lui aussi, avait été l'un des fondateurs de la République. Mais ses grands services n'étaient rappelés qu'avec distraction : la pensée de tous ceux qui suivaient son char funèbre était ailleurs ; on ne s'entretenait parmi les députés, parmi les sénateurs, dans le public, que de la lettre étrange que le Maréchal venait d'adresser à M.Jules Simon et qui avait reçu, surcommande, l'hospitalité du Journal Officiel. Cette lettre est un morceau d'histoire, d'une triste histoire ; nous la reproduisons :

€ Monsieur le Président du Conseil,

€ Je viens de lire dans \eJommal Officiel le compte rendu de la séance d'hier.

« J'ai vu avec surprise que ni vous ni le Garde des Sceaux n'avez fait valoir à la tribune toutes les graves raisons qui auraient pu prévenir l'abrogation d'une loi sur la presse, votée, il y a moins de deux ans, sur la proposition de M. Dufaure et dont tout récemment vous demandiez vousmême l'application aux Tribunaux; et cependant, dans plusieurs délibérations du Conseil et dans celle d'hier matin même, il avait été décidé que le Président du Conseil ainsi que le Garde des Sceaux se chargeraient de la combattre.

« Déjà on avait pu s'étonner que la Chambre des députés,

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