‹ Histoire de la troisième république (volume 3)Chapitre 105 sur 230 · LA LETTRE DU 16 MAI · texte numérisé non relu

LA LETTRE DU 16 MAI

dans ses dernières séances, eût discuté toute une loi municipale, adopté même quelques dispositions dont, au Conseil des ministres, vous avez vous-même reconnu tout le danger, comme la publicité des Conseils municipaux, sans que le ministre-de l'Intérieur eût pris part à la discussion.

• Cette attitude du chef du Cabinet fait demander s*il a conservé sur la Chambre l'influence nécessaire pour faire prévaloir ses vues.

« Une explication à cet égard est indispensable ; car, si je ne suis pas responsable, comme vous, envers le Parlement, j'ai une responsabilité envers la France dont, aujourd'hui plus que jamais, je dois me préoccuper.

« Agréez, Monsieur le Président du Conseil, l'assurance de ma haute considération.

« Le Président de la République,

« Maréchal de Mac-Mahon. »

Avant d'étudier le fond de cette lettre, il convient d'apprécier l'envoi même de la lettre, l'inqualifiable procédé auquel le Maréchal avait recours, pour se débarrasser d'un président du Conseil qui l'avait représenté au Parlement comme le modèle des chefs parlementaires et constitutionnels. Une explication est indispensable, disait le duc de Magenta : une explication devant qui? devant le Parlement, dans le Conseil même des ministres, ou en particulier? La lettre ne précisait rien. Si M. Jules Simon avait voulu jouer serré, avec son maladroit antagoniste, il pouvait, en efl*et, ou se présenter devant la Chambre, se faire décerner un vote de confiance et démontrer ainsi qu'il avait conservé l'influence nécessaire pour faire prévaloir ses vues ; ou attendre le prochain Conseil des ministres et échanger, avec le Maréchal, l'explication que celui-ci déclarait indispensable.

330 LES TROIS MINISTÈRES (12 Déc. 1876-13 Dec 1877)

Dans un cas comme dans l*autre, le Président de la République se fût trouvé dans un cruel embarras, et le conflit élevé par lui eût peut-être reçu, le 17 ou le 18 Mai 1877, la solution qu'il ne devait recevoir qu'au mois de Janvier 1879. Comme tous les timides, le Maréchal ne redoutait Bien tant qu'une explication avec ceux qu'il avait offensés, et sa lettre, d'une si prodigieuse maladresse, était fort habilement rédigée, du momentqu'il voulait éviter une entrevue, en Conseil, avec les ministres qu'il congédiait si cavalièrement.

Quant aux prétextes imaginés pour se séparer du Cabinet du 12 Décembre, ils étaient vraiment d'une futilité par trop grande. Si inexpérimenté que fût le Maréchal, il n'ignorait pas qu'une loi en discussion n'est pas une loi votée. Il n'ignorait pas non plus l'opinion bien arrêtée de la majorité sur la loi de 1875, puisque, dès le mois de Février, le rapporteur de la Commission de la Chambre, M. Albert Grévy, avait conclu au rétablissement du jury en matière de presse et au vote d'un article remettant en vigueur les dispositions des lois antérieures, que le décret de 1852 avait supprimées. Et quel singulier reproche il adressait à M. Jules Simon, d'avoir demandé aux Tribunaux l'application d'une loi non abrogée, comme si M. Jules Simon eût été libre de faire autrement!

L'interrogation que se posait à lui-même le Maréchal, de savoir si M. Jules Simon avait sur la Chambre une autorité suffisante, était ou une offense préméditée, ou la preuve d'un singulier défaut de mémoire. M. Jules Simon, dans les votes les plus graves, le 4 Mai 1877 et le 28 Décembre 1876, quand les prérogatives mêmes de la Chambre étaient enjeu, n'avait-il pas eu pour lui plus des deux tiers des votants, et la loi des majorités n était-elle plus, comme au 26 mai 1873, la règle suprême des régimes parlementaires ?

€ Je suis responsable envers la France, » disait le Mare-

lA RÉPONSE DE JULES SIMON 331

chai, Télu de 390 députés, empruntant la phraséologie de Napoléon III, Télu de 5 millions d'électeurs ; mais la France n'était-elle pas directement et régulièrement représentée par le Sénat et par la Chambre des députés, et la Constitution (Article 6) n'avait-elle pas prévu le cas unique où le Président de la République est responsable, le cas de haute trahison? Cette prétendue responsabilité devant la France n'était inscrite nulle part dans la Constitution. On y lisait même (Article 3) que chacun des actes du Président de la République devait être contresigné par un ministre, et la lettre à M. Jules Simon, qui était un acte apparemment, un acte très officiel, et des plus graves, ne remplissait pas cette condition.

Très maladroite et très inopportune, la lettre du 16 Mai, était l'explosion d'impatience d'un homme droit, que des sophistes entourent, que des habiles circonviennent. Ils lui répétaient constamment que la France était perdue, que le Radicalisme légal s'établissait sous ses auspices, que tous les grands services étaient menacés, que la religion, la famille, la propriété couraient les plus sérieux dangers : il le crut et il crut aussi qu'il allait conjurer tous ces périls, avec quelques lignes adressées au président du Conseil.

On regrette de ne trouver, dans la réponse de M. Jules Simon, ni la hautaine protestation de la dignité blessée, ni la vive riposte qu'appelait l'injustifiable agression du Maréchal. Très respectueux, comme il convenait, le président du Conseil évincé se contente, ce qui était facile, d'établir nettement sa situation, au sujet de la loi municipale et de la loi sur la presse et il termine, avec quelque candeur, en conseillant au Maréchal, non plus comme ministre mais comme citoyen, de choisir les membres du nouveau Cabinet dans le parti- républicain conservateur.

Tel fut cet acte du 16 Mai, qui laissait tout craindre parce qu'il passait toute mesure, qui n'excédait pas la légalité

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mais qui i'épuisaitdu premier coupl Le Maréchal allait déclarer dans ses discours, dans ses ordres du jour, qu'il irait jusqu'au bout de cette légalité dont il avait, de prime saut, atteint la dernière limite. La Constitution de 1875 lui avait assuré une quasi-royauté : il allait pourtant se mettre en dehors ou au-dessus des lois, en alléguant un intérêt supérieur de salut public, ce facile prétexte de toutes les Dictatures, il allait s'engager, au hasard, dans une redoutable partie, ignorant ce qui pouvait sortir de sa victoire ou de sa défaite.

VOfflciel du 17 Mai annonçait la démission de M. Jules Simon et de ses collègues et le ministère démissionnaire s'abstenait de paraître en corps à la Chambre ou au Sénat. Un seul membre du Cabinet, M. Christophle, siégeait au banc des ministres, à la Chambre. Les trois Gauches s'étaient entendues pour interpeller le Cabinet sur les causes de sa retraite. M. Christophle, ayant refusé d'accepter l'interpellation au nom de ses collègues, simples ministres intérimaires, la Chambre passa outre et M. Gambetta développa l'interpellation des Gauches. Dès le premier jour la lutte s'établissait ainsi entre le pouvoir personnel et l'incomparable orateur qui défendait les droits de la nation et la liberté parlementaire contre le retour offensif de l'ordre moral, contre le retour des prétentions monarchiques et des prétentions cléricales, coalisées, comme autrefois, sous la direction, tour à tour brutale et hésitante, d'un soldat abusé.

Gambetta, le Gambetta des grands jours, pose admirablement la question : il montre qu'il n'y a eu ni conflit, ni vote de défiance, ni désaccord entre les ministres et la majorité, ni pensée d'agression dans cette majorité ; il prouve que l'on a trompé le Président de la République, qu'on lui a conseillé une mauvaise politique et il le conjure de rentrer dans la vérité constitutionnelle. S'il faut retourner devant le pays,

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