LE CABINET DU 17 MAI
presser de garder son portefeuille. Le duc Decazes céda sans efforts k cette sollicitation et resta ministre des Affaires Etrangères. Le général Berthaut fut également maintenu à la Guerre. Le duc de Broglie prit la Justice, avec la présidence du Conseil, M. de Fourtou l'Intérieur, M. Caillaux les Finances, M. Joseph Brunet Flnstruction Publique, les Cultes et les Beaux-Arts, M. Paris les Travaux Publics et le vicomte de Meaux l'Agriculture et le Commerce. Le 18 Mai le baron Reille fut nommé sous-secrétaire d'Etat à l'Intérieur et, le 23 Mai, le vice-amiral Gicquel des Touches fut appelé à la Marine et aux Colonies.
Le ministère de Broglie était un étrange almagame d'Orléanistes et de Bonapartistes, divisés sur la question politique, mais étroitement unis par le cléricalisme. La fameuse note de V Agence Havas ne fut pas démentie officiellement par les nouveaux ministres, mais V Univers déclara que le Gouvernement en répudiait la responsabilité et le Gouvernement se garda bien de s'inscrire en faux contre l'affirmation du journal ultramontain.
Le jour même de sa publication à VOfficiel le Cabinet se présente devant les Chambres ; mais il s'arrange de façon à leur interdire toute discussion, en lisant un Message du Maréchal et en faisant suivre cette lecture de celle d'un décret d'ajournement au 16 Juin. C'est M. de Fourtou qui monta à la tribune de la Chambre, pour lire le Message ; son ton tranchant, presque aussi insupportable que l'impertinence souriante du duc de Broglie, souleva vingt fois les exclamations indignées de la majorité. Les audacieuses affirmations du ministère étaient d'ailleurs plus que suffisantes pour déchaîner l'orage. Il était inexact de dire, comme le faisait le Maréchal, sous le contreseing de MM. de Broglie et de Fourtou, que ni M. Dufaure ni M. Jules Simon n'avaient pu réunir une majorité solide, acquise à leurs propres idées, puisque jamais
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H. Dufaure ni M. Jules Simon n'avaient été mis en minorité par la Chambre, mais bien par le Sénat. D^ailleurs, en admettant que MM. Dufaure et Jules Simon n'eussent pas réellement possédé la majorité, MM. de Broglie et de Fourtou y réussiraient-ils mieux ? Il était non moins inexact de prétendre que la fraction de la Gauche, à laquelle il aurait fallu faire appel après M. Jules Simon, fut animée de < passions subversives », comme disaient les Monarchistes, d'un esprit de désorganisation et de bouleversement, qu'elle crût « que la République ne peut s'affermir, sans avoir pour complément et pour conséquence la modiûcation radicale de toutes nos institutions administratives, judiciaires, ûnancières, militaires ». C'était là une contre-vérité. La Gauche radicale ellemême, celle qui reconnaissait pour chef Gambetta, avait respecté toutes celles de nos institutions qu*énumérait la Déclaration. Et depuis dix-sept ans que des Républicains, beaucoup plus avancés que Jules Simon, occupent le pouvoir, depuis dix-sept ans que le Maréchal s'est démis, quelle est celle de nos grandes institutions qui a été radicalement modifiée ?
« Je suis convaincu, disait le Maréchal, que le pays pense comme moi. > S'il avait cette conviction, et nous croyons que personnellement il l'avait, en effet, pourquoi ne pas interroger le pays dans le plus court délai, pourquoi commencer par s'octroyer un répit d'un mois, pourquoi prolonger ensuite, et comme à plaisir, les souffrances de l'industrie, le malaise du commerce, l'anxiété des patriotes? Et d'ailleurs, en matière politique, n'est-ce pas une entité vide de sens, une abstraction creuse que ce mot le pays ^ si le pays est isolé de ses représentants naturels, les sénateurs et les députés ? L'affirmation d'une communauté de vues avec la France était donc gratuite, tant que la France n'avait pas été légalement consultée. Inexacte aussi, cette autre affirmation, que presque tous les
l'ajournement DES CHAMBRES î^37
candidats, en 1876, s'étaient présentés aux électeurs, en s'autorisant du nom du Maréchal.
Quant à la déclaration de respect pour la République, elle était plus qu'inexacte, elle était mensongère, aussi bien que la promesse faite, par les ministres, de pratiquer loyalement les institutions. L'allusion à la surprise, à l'émotion causée par l'acte du 16 Mai était naïve, puisque cette émotion et cette surprise, on les avait provoquées comme à plaisir. L'espoir, manifesté par le Message, que l'on reprendrait pacifiquement la discussion du budget, après la prorogation, était un pur enfantillage.
Le règlement de la Chambre, en empêchant M. Gambetta de prendre la parole, après la lecture du décret d'ajournement, priva l'Assemblée et la France d'un de ces discours qui déchirent tous les voiles, de ces paroles vengeresses qui auraient flagellé les éternels ennemis de la Démocratie et des libertés parlementaires, t Restez dans la légalité, dit gravement le président Grévy, restez-y avec sagesse, avec fermeté^ avec confiance ; > et la séance fut levée au milieu des applaudissements prolongés de 360 députés, aux cris de Vive la République! poussés par la Gauche, de Vive la France! poussés par la Droite, qui, plus sincère, eut dû crier : t Vive le pouvoir personnel ! >
A l'issue de la séance du 18 Mai les Gauches s'assemblent; les Gauches du Sénat sous la présidence de M. Emmanuel Arago, les Gauches de la Chambre sous celle de M. de Marcère. Les groupes du Sénat, considérant qu'il importe de rassurer la France, expriment la ferme conviction que le Sénat ne s'associera à aucune entreprise contre les institutions républicaines et déclarent qu'ils résisteront avec énergie à une politique menaçante pour la paix publique. Cette réso* lution était signée par MM. Bertauld, Gilbert Boucher, Calmon, Bernard, Foucher de Careil, Emmanuel Arago, Le
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Royer, Maiens, Peyrat et Scheurer-Kestner. Le Manifeste des Gauches de la Chambre, rédigé par M. Spuller, adopté, après un vif et décisif discours de Gambetta, portait 345 signatures, depuis celle de M. Thiers jusqu'à celle de M. Naquet. « Un Cabinet, qui n*a jamais perdu la majorité dans aucun vote, y était-il dit, a été congédié sans discussion. » Et encore : « Comme après le î24 Mai, la nation montrera par soa sangfroid, sa patience, sa résolution, qu'une incorrigible minorité ne saurait lui arracher le gouvernement d'elle-même... La République sortira plus forte que jamais des urnes populaires. >
€ L'acte patriotique du 16 Mai, > comme devait l'écrire quelques jours plus tard M. de Fourlou, dans une circulaire, fut accueilli par la presse étrangère avec une sévérité voisine de l'indignation. Les journaux les plus conservateurs, les moins suspects de tendresse pour la République, ne parve- * naient pas à s'expliquer le coup de tète du Maréchal. Les publicistes se l'expliquaient encore moins et, dans le pays classique du parlementarisme, avaient peine à se représenter la reine Victoria agissant comme le Maréchal de Mac- Mahon. t Un souverain, dira plus tard Bagehot, dans laConsiiiuiion anglaise^ peut accorder et accorde, en effet, à un ministre, la faculté de renouveler, par un appel aux électeurs, la majorité qui lui fait défaut dans la Chambre des Communes ; mais, frapper par derrière, pour ainsi dire, et égorger, au moyen d'un appel au pays pris pour complice, le ministère que soutient un Parlement en pleine existeace, voilà une éventualité qui n'entre plus aujourd'hui dans les calculs. » Dans les États monarchiques non parlementaires, on n'était pas plus indulgent qu'en Angleterre, pour cet acte de pouvoir personnel, dont l'aboutissement fatal était un plébiscite, puisque Ton allait placer la nation en face d'un fait accompli et lui demander, après coup, son assentiment.