CIRCULAIRE AUX AGENTS DIPLOMATIQUES
est un argument de plus en faveur de la République ; elle ne voit pas que, comme au 13 Mars 1873 et au 31 Août 1871, c'est elle-même, c'est-à-dire TAssemblée la plus monarchique qu'ait eue la France, qui apporte une pierre nouvelle à l'édifice républicain!
Au point de vue de l'extérieur, la circulaire du ministre des Affaires Étrangères avait le tort impardonnable de signaler la France aux Monarchies européennes, comme un foyer d'agitation révolutionnaire, comme un danger pour tous les trônes. Les Monarchies redoutaient bien plus l'étroite dépendance où le nouveau Président de la République et son Cabinet s*étaient placés en face de l'Ulramontànisme : comment les souverains et les peuples, comment l'Europe pouvait-elle admettre que l'on désavou&t, à l'extérieur, ceux dont on sollicitait à rintérieur les concours et les votes? La coalition et le Cabinet du 24 Mai étaient condamnés à être, non pas seulement les protégés, mais aussi les protecteurs de tous ceux qui l'avaient formée et, dans cette coalition, on comptait soixante disciples de cette École ultramontaine, si éloquemment flétrie par MontalembertS qui se réclamait du Syllabus^ des brefs de Pie IX, de l'infaillibilité et qui attendait du Gouvernement, fondé et soutenu par elle, le rétablissement du Pouvoir temporel, tout autant que celui de la Monarchie de droit divin.
Puisque la forme du Gouvernement restait momentanément hors d'atteinte, il n'y avait qu'à pratiquer une politique, non pas conservatrice, car personne ne pouvait prétendre que M. de Mac-Mahon fût plus conservateur que M. Thiers, M. de Broglie que M. Dufaure et M. Magne que M Léon Say, mais réactionnaire et cléricale : l'Assemblée et le ministère s'y employèrent énergiquement.
(1) Appendice I.
10 LE PREMIER MLXISTÈRK DE BROGUE (24 Mai-26 Nov. 1873)
Dans la nuit du 24 au 2S Mai le nouveau Président avait adressé à TAssemblée nationale un simple mot de remerciement, qui parvint trop tard à M. Buffet et qui ne fut communiqué que dans la séance du 36 Mai. Le même jour, le duc de Broglie lisait à la tribune le premier Message du Maréchal. Ce document contenait tous les lieux communs qui feront le fond de Téloquence ministérielle, pendant toute la durée de ce que Ton a appelé, avec une cruelle ironie, « Tordre moral >. Le duc de Magenta félicitait l'Assemblée d'avoir rétabli cet ordre « dans une société travaillée par Tesprit révolutionnaire >. Il daignait qualifier M. Thiers d'homme illustre et déplorait qu'une dissidence de politique intérieure l'eût séparé de l'Assemblée. Mais, avec M. Thiers, la défense € des principes fondamentaux sur lesquels repose la société et que menacent aujourd'hui tant d'audacieuses attaques » n'était rien moins qu'assurée. < Le Gouvernement qui vous représente doit donc être et sera, je vous le garantis, énergiquement et résolument conservateur... Telles sont. Messieurs, mes intentions, qui ne sont autres que de me conformer aux vôtres. A tous les titres qui commandent notre obéissance, l'Assemblée joint celui d'être le véritable boulevard de la société, menacée, en France et en Europe, par une faction qui met en péril le repos de tous les peuples et qui ne hâte votre dissolution, que parce qu'elle voit en vous le principal obstacle à ses desseins... Je considère le poste oîi vous m'avez placé comme celui d'une sentinelle qui veille au maintien de l'intégrité de votre pouvoir souverain. >
M. Thiers, dans ses Messages et dans ses discours, parlait d'un autre ton et d'un autre style à l'Assemblée souveraine, Ce qui frappe le plus, dans le travail du duc de Broglie, c'est moins ce qui s'y trouve que ce qui y manque. 11 y est question du désordre moral, de la faction révolutionnaire, de la société menacée et de l'Assemblée souveraine. On y cher-
M. BBULÉ ET LA aRGULAIRE PASCAL 11
eherait vainement un mot du pays, de ses besoins, de ses aspirations, de ses vœux. Nous ne dirons pas que la France n'existe pas, pour les doctrinaires du Centre Droit ; mais, dans Tétat d'esprit où ils étaient et où ils sont restés, ils se gardaient bien de parler au pays, puisque c'était justement contre lui, contre sa majorité qu'était institué le Gouvernement de combat, avec ses procédés habituels : Tétat de siège maintenu dans 43 départements, les journaux supprimés, les obstacles apportés au colportage, etc.
La constitution du Cabinet du !â5 Mai n*avait pas été suivie d'une grande discussion devant l'Assemblée, portant sur la politique intérieure et extérieure. La Gauche se contenta, lorsque M. Thiers vint jjrendre séance, le mardi 27 Mai, de l'accueillir par une longue salve d'applaudissements, et attendit le Cabinet à ses premiers actes. Le 8 Juin, la suppression injustiûable du journal le Corsaire, qui avait ouvert une souscription pour solder les frais de l'élection Barodet, provoqua une interpellation qui fut discutée le surlendemain. L'issue de l'interpellation n'était pas douteuse. La majorité ne pouvait désavouer, au bout de quinze jours d'existence, le Gouvernement qui était sorti de son sein et l'ordre du jour pur et simple, accepté par le Cabinet, fut adopté par 368 voix contre 308. Mais, après cette première passe d'armes, le ministre de l'Intérieur, M. Beulé, était compromis comme orateur et comme ministre et les procédés du Gouvernement de combat étaient éclairés du jour le plus cru. M. Beulé répondant à M. Lepère, qui avait développé l'interpellation avec beaucoup de vigueur et de talent, prononça cette phrase malencontreuse : c L'Assemblée nationale, que le pays a choisie dans un jour de malheur, pour le sauver de »... Interrompu par les rires et les applaudissements ironiques de la Gauche, il se reprend pour dire : t Cette Assemblée, qui est née pour conduire les destinées de la France, à travers tant d'épreuves >
12 LE PREWER MINISTÈRE DE BROGLIE (24 Mai-26 Nov. 1873)
et pour déclarer à la Gauche qu'elle a failli par ses applaudissements c attenter à la majesté de l'Assemblée », et il fait grief au Corsaire d'intituler ses comptes rendus législatifs : « Comptes rendus de l'Assemblée de Versailles. »
Ce n'étaient là que des lapsus. Malheureusement le ministre fut encore moins bien inspiré que l'orateur. M. Gambetta était venu lire à la tribune une circulaire confidentielle,' émanant du ministère de Tlntérieur, portant la date du 4 Juin, adressée à tous les agents de Tadministration préfectorale en France et ainsi conçue :
€ Envoyez-moi d'urgence un rapport sur la presse dans votre département. L'heure est venue de reprendre, de ce côté, l'autorité et l'influence qu'une affectation de neutralité indifférente avait détruites. Dites-moi les journaux conservateurs ou susceptibles de le devenir, quelle que soit d'ailleurs la nuance à laquelle ils appartiennent, leur situation financière et le prix qu'ils pourraient attacher au concours bienveillant de l'administration, le nom de leurs rédacteurs en chef, leur opinion présumée et leurs antécédents. Si vous pouvez causer avec eux, voyez s'ils accepteraient une correspondance et dans quel sens ils la souhaiteraient. Nous allons organiser un Bulletin de nouvelles télégraphiques et autographiques qui vous sera régulièrement adressé et dont vous mesurerez la communication au degré de confiance que ces divers journaux vous inspireront. Pour cela, vous ferez sagement de créer un service de la presse dans votre cabinet, soustrait aux employés. (Ici, dit Gambetta, il y a un mot qui est à double entente, il y a : aux employés indigènes ou indigents ; je vous donne à choisir.) Donnez-moi sur ces divers points votre sentiment, je m'en rapporte à votre tact; il n'est pas de question plus délicate et qui exige plus de prudence et d'habileté. Multipliez autour de vous vos relations et soyez très accessible aux représentants de la presse. »
*LES ENTERREMENTS QVILS 13
M. Beulé, très troublé, accepta, assuma et invoqua la responsabilité de la circulaire, ajouta qu'il ne Tavait ni lue ni dictée, protesta, malgré l'évidence, contre toute pensée de subvention offerte par l'intermédiaire de 86 préfets à 600 ou 600 journaux et, au sortir de la séance, reçut la démission de son sous-secrétaire d'Etat, M. Pascal, qu'il venait de couvrir devant l'Assemblée. Le ministre avait parlé dans sa réponse à M. Gambetla de sa bonne foi et de son honneur : ni l'une ni l'autre n'étaient en jeu, mais seulement son sangfroid et son aptitude à la direction de l'Intérieur.
Moralement l'ordre moral avait perdu sa première bataille parlementaire et, bien que M. Beulé soit resté ministre cinq mois encore, il ne s'est jamais relevé de cet échec initial, non plus que ses collègues. Nous allons voir, durant les deux mois de la session d'été de 1873, tous les ministres à la tribune : tous s'y montreront aussi faibles, aussi insuffisants que le ministre de l'Intérieur. La partialité du président de l'Assemblée et les encouragements de la Droite réussiront mal à leur donner confiance, à dissimuler leurs réponses ambiguës, leurs balbutiements, leurs défaites.
Le 24 Juin, M. Beulé dut remonter à la tribune, pour répondre à l'interpellation de M. Le Royer et justifier les actes de son subordonné, M. Ducros. Le préfet du Rhône, faisant fonctions de maire, avait fixé à 6 heures du matin en été et à 7 heures en hiver ceux des enterrements qui se faisaient sans intervention des ministres de l'un des trois cultes reconnus par l'Etat et imposé aux parents du défunt la déclaration du genre de sépulture qu'ils choisissaient. De toutes les manifestations anti-religieuses, aucune n'était plus antipathique à la majorité et au Gouvernement que les enterrements civils. On vit, à Versailles, aux funérailles d'un député, M. Brousses, de l'Aude, un vice-président de l'Assemblée, M. de Goulard, et deux secrétaires se retirer
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avec éclat et scandale, parce que le corps était porté directement de la maison mortuaire au cimetière. Bien plus, M. de Goulard avait ordonné à Thuissier de TAssemblée et aux cuirassiers de service d'abandonner le convoi. Le ministre delà Guerre, M. du Burail, exhuma une très vieille circulaire qui prescrivait aux soldats commandés dans ces circonstances de se rendre de la maison mortuaire à Téglise et de Téglise au cimetière. Du moment que Ton ne passait pas par Téglise, l'escorte devait se retirer.
Le fanatisme du Gouvernement et de la majorité consistait à ne pas admettre que la famille du défunt, respectant ses volontés ou les interprétant s'il n'en avait pas manifesté, écartât le clergé de ses obsèques. M. Beulé, dans la séance du 24, n'eut qu'à citer quelque^ exemples d'enterrements civils d'indigents ou d'enfants, dont on avait fait des manifestations contre le préfet ou contre le clergé, pour que la question de liberté de conscience, qui était réellement en cause, disparût complètement : l'ordre du jour de confiance fut adopté par 413 voix contre 251.
Le Gouvernement de M. Thiers ne s'était inquiété que des actes; le Gouvernement du Maréchal s'inquiéta des opinions, pour les combattre, ou pour les façonner à l'image des siennes. Toutes les lois qu'il soutint, toutes les mesures qu'il prit étaient dirigées bien moins contre des faits que contre une certaine façon de penser et destinées à amener tous les Français, civils ou militaires, à penser comme le Gouvernement. Avant le vote de la loi sur les aumôneries militaires, qui n'avait pas d'autre but, les faveurs que les chefs de corps réservèrent aux officiers et aux soldats bien pensants eurent pour résultat d'introduire les divisions religieuses dans l'armée, et, comme le disait spirituellement le général Guillemaut, de séparer les hommes en soldats et en paroissiens.
LES POURsurrcs contre m. rang 15
Dans le vote du 24 Juin, le Centre Gauche s'était abstenu ou avait voté avec la Droite, comme.il Tavait fait le 19 Juin précédent, dans la demande de poursuites contre M. Ranc, ancien membre de la Commune. Combattue par MM. Jozon, Cazot et Brisson, appuyée par M. Laboulaye, Tautorisation de poursuites fut accordée par 467 voix contre 140. Sans doute la majorité s'était prononcée contre le Républicain radical du Rhône, beaucoup plus que contre Tancien membre de la Commune. Sous M. Thiers, l'acquittement de M. Ranc, qui avait cessé de siéger dans l'Assemblée communale le 6 Avril, comme M. Ulysse Parent, eût été certain. Cette certitude même obligeait le Gouvernement de M. Thiers à le faire comparaître devant un Conseil de guerre, en vertu du principe de l'égalité devant la loi, et l'inaction de la justice militaire à son endroit restait inexplicable.
La majorité du 19 Juin obéit donc, en somme, au sentiment de la justice ; celle du 37 n*obéit qu'à la passion politique, quand elle invalida, par 402 voix contre 207, M. Turigny qui avait été envoyé h l'Assemblée nationale par les électeurs de la Nièvre. Le premier scrutin n'avait donné à M. Turigny que 1.100 voix de majorité et l'Assemblée espérait qu'avec un autre Président de la République, les choses changeraient de face, car M. Thiers était responsable, on le sait, de toutes les élections désagréables à la Droite. Sous la Présidence du Maréchal, M. Turigny fut réélu avec 11.000 voix de majorité.
Le 2 Juillet, une très importante discussion eut lieu, à propos du règlement de l'ordre du jour. M. Dufaure, avec sa vigueur de langage et sa logique habituelles, rappela qu'il avait déposé les 19 et 20 Mai, conformément à l'article 5 de la loi du 13 Mars, des projets de loi tendant à l'organisation et au mode de transmission des pouvoirs publics, à la création et aux attributions d'une seconde Chambre, à l'élaboration d'une loi électorale. M. Dufaure rappela, non sans
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malice, raititude de M. Target et de ses 14 ou 15 collègues qui avaient donné à leur vole du 24 Mai la double signification d'une adhésion à la personne de M. Thiers et à rétablissement de la République conservatrice. 11 insinua finement qu'il ne comptait qu'à moitié sur le concours de la Gauche avancée pour appuyer sa motion et il termina en disant éloquemment que le vote de lois qui donneraient à la société une base solide, au Gouvernement un nom, des garanties de durée et de stabilité et, par conséquent, de force serait un grand acte national. Un filateur d'Halluin, près de Tourcoing, M. Leurent, membre de la Droite, et qui estimait, bien que sa filature fermée pendant la guerre ne se fût pas rouverte, que l'acte du 24 Mai et l'inauguration du Gouvernement de combat avaient donné une impulsion féconde aux affaires, s'écria que le jour où Ton discuterait les lois constitutionnelles, c on donnerait le frisson au monde des afi*aires j». M. Gambetta, qui n'attendait rien de bon de l'Assemblée nationale et qui ne lui reconnaissait pas encore le pouvoir constituant, contesta l'étendue de son mandat et provoqua l'intervention de M. de Broglie. Le vice-président du Conseil, sans rien répondre de décisif aux très forts arguments de M. Dufaure, termina ses très courtes observations par un air de bravoure qui mit l'Assemblée en joie, mais qui n'avait qu'un rapport éloigné avec la question discutée : « Quant aux craintes qu'on a voulu nous faire partager que l'ordre public ne fût en péril, par une prolongation de l'état actuel, je n'ai qu'un mot à répondre : Quand on a l'honneur de s'appuyer sur l'autorité incontestée de cette Assemblée, quand on est investi de sa pleine confiance et tant qu'on le sera, on peut dire, sans présomption, qu'on porte sans être écrasé le fardeau du pouvoir et qu'on répond de l'ordre public. »
M. de Broglie pouvait répondre de l'ordre public, il n'en
LA PROPOSITION LEURENT 17
restait pas moins le chef d*un Gouvernemeat d'indécision, d'ajournement, de négociations sans cesse reprises avec des groupes mal unis et dont la discussion réclamée par M. Dufaure devait révéler les incurables divisions. En attendant, le satisfecit que M. de Broglie se décernait et qu'il décernait à TAssemblée tint lieu d'arguments sérieux et de bonnes raisons.
Après que M. Léon Say, aussi qualifié que M. Leurent pour parler au nom du monde des affaires, eut déclaré que celles-ci avaient tout à gagner à la stabilité, à rétablissement d'un ordre de choses définitif, on adopta, par assis et levé, la proposition Leurent qui ajournait au mois qui suivrait la rentrée Texamen des lois constitutionnelles. Or, TAssemblée avait l'intention de se proroger et elle se prorogea, eu effet, jusqu'au 5 Novembre: c'était reculer de six mois la douloureuse nécessité de voter la Constitution, c'était aussi «'assurer six mois de répit, pour faire produire à la fusion toutes ses conséquences, et rétablir la Monarchie.
Du â au 19 Juillet, nous ne relevons, au point de vue de la lutte des partis, qu'une seule séance intéressante : c'est celle du 12 Juillet, où Gambetta fut appelé à demander la parole pour un fait personnel et à s'expliquer sur c les nouvelles couches sociales » du discours de Grenoble, qui lui avaient été une fois de plus reprochées. Dans ce milieu profondément hostile de l'Assemblée nationale, hostile à sa personne comme à sa politique, Gambetta, avant 1875, ne fut jamais à l'aise, comme devant un auditoire populaire ou devant une Chambre, nous ne disons pas favorable, mais simplement neutre. Il eut quelques beaux mouvements, quelques mois heureux ; il ne prononça pas, tant qu'il fut l'avocat de la République radicale, tant qu'il se refusa à reconnaître le pouvoir constituant de l'Assemblée, un seul discours remarquable. Ce n'étaient pas seulement les discours des maîtres
Edc. Zevort. — Troisième République. ii. — 2
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de la tribune* des Dufaure, des Grévy, des Jules Simon ou des Jules Favre, qui remportaient sur les siens pour la forme ou pour TefTet produit, c'étaient aussi ceux des orateurs du second plan MM. Lepère, Le Royer, Laboulaye, Léon Say, Rouvier, d'autres encore, qui discutaient avec autant de talent que de compétence les questions de politique générale ou les questions d'affaires.
Dans la séance du 12 Juillet, Gambetta expliqua, atténua le sens des paroles incriminées de Grenoble et n'eut, même auprès de la Gauche, qu'un demi-succès. Il ne se doutait guère que ces paroles recevraient, dix ans plus tard, tout leur sens et toute leur portée de l'admirable commentaire tracé par un écrivain que la Droite avait élu conseiller d'Etat, le 26 Juin 1873, par 286 voix contre 252 données au candidat de la Gauche. Le ïi Novembre 1882, dans un article sur M. Clemenceau, qui a été recueilli dans le volume intitulé Combat constitutionnel, M. J.-J. "Weiss rappelait que M. Gambetta avait rendu d'autres services à la cause républicaine que M, Clemenceau, qu'il avait secoué rudement un Gouvernement octogénaire et, de sa voix retentissante, lancé c les nouvelles couches » à l'assaut et à la conquête. Depuis le mot de Bonaparte : « La carrière est ouverte aux talents, » aucune parole aussi profonde n'avait été dite et aucune parole ne s'était plus complètement réalisée. C'était dans les nouvelles couches que Gambetta devait choisir ses ambassadeurs, ses ministres et ses préfets ; c'est parmi ceux que les poètes, les romanciers, les dramaturges, même les utopistes du règne de Louis-Philippe avaient comme illuminés et que les auteurs du coup d'Etat avait replongés dans la nuit, qu'il devait chercher ses collaborateurs, ses conûdents, ceux qu'il devait associer à ses rêves et à ses espoirs de revanche. En eux et en lui allait palpiter l'àme même de la Révolution française et, comme le dit si bien J.-J. "Weiss, l'âme du siècle.
l'église du SACRÉ-CŒUR 19
La majorité de TAssemblée nationale confondait l'esprit de la Révolution avec l'esprit de désordre : M. Ernoul vint, en son nom, le déclarer à la tribune et la Droite lui fit un bruyant succès, auquel M. Rouvier mit fin comme par enchantement en réclamant, avec la plus spirituelle et la plus fine ironie, Taffichage des deux discours qui venaient d'être prononcés. L'Assemblée, que présidait ce jour-là l'excellent M. Benoist d'Azy, passa à l'ordre du jour.
Du 19 au 29 juillet, de très graves ou de très minces questions furent agitées pendant les derniers jours de la session, des projets de loi très importants ou d'un intérêt très restreint furent adoptés. Mais les moindres questions et les projets de loi les plus insignifiants donnaient lieu à des discussions très vives, lorsque les passions cléricales étaient en jeu. Elles le furent au suprême degré quand l'Assemblée eut à se prononcer sur la construction d'une église à Montmartre. Dans la pensée de la Droite, cette église, qui devait s'élever avec le produit des quêtes, serait à la fois un témoignage de la piété des fidèles et une sorte de monument expiatoire, pour les crimes commis pendant la Commune. Le Gouvernement, par le projet de loi, reconnaissait à l'archevêque de Paris et à ses successeurs un droit vraiment régalien, celui d'expropriation pour cause d'utilité publique, toujours réservé à TEtat, au département et à la Commune. Ce principe de droit public fut défendu avec une vigueur, une logique et une science juridique irréfutables par M. Bertauld. Il emprunta ses meilleurs arguments aux ouvrages que le ministre des Cultes, M. Batbie, avait publiés sur la matière. Aux rires et aux applaudissements ironiques de la Gauche, M. Batbie avoua que telle avait en effet été sa doctrine lorsqu'il professait, mais qu'il avait toujours été condamné par la jurisprudence lorsqu'il plaidait, c Non, riposta M. Bertauld, M. Batbie n'est pas^ comme il paraît le croire,
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un glorieux vaincu, mais un glorieux vainqueur, car sa théorie a triomphé sur toute la ligne. On ne compte plus les arrêts qui la consacrent. »
Vainqueur, mais non glorieux, M. Batbie le fut encore cette fois. Le projet de loi fut adopté par 382 voix contre 188, après une nouvelle journée de discussion, où M. Tolain, qui s'éleva contre ce qu'il appelait le culte nouveau du Sacré- Cœur, fut interrompu cent fois par les membres de la Droite et par M. Buffet, qui qualifia son argumentation de ridicule et d'absurde ; où M. Chesnelong apporta le secours de sa très réelle éloquence et de ses ardeurs religieuses aux partisans du projet. Après le vote de la loi, M. Cazenove de Pradines, au nom de TËxtrême Droite, déposa un article additionnel disant que l'Assemblée nationale, s'associant à l'élan de patriotisme et de foi dont l'Église de Montmartre était l'expression, se ferait représenter à la cérémonie de la pose de la première pierre par une délégation de son bureau. Cent trois membres de l'Extrême Droite seulement votèrent cet article additionnel. L'abstention du Centre Droit et de la Droite pure rendirent nul le scrutin, et VOfflciel ne publia pas les noms des 103, qui n'auraient pas plus hésité à rappeler le comte de Chambord sans conditions, qu'à nous lancer dans une guerre contre l'Italie.
Ces manifestations parlementaires de piété, disons plus, de mysticisme, ne suffisaient pas aux membres de la Droite avancée. Une centaine d'entre eux s'étaient rendus en pèlerinage à Paray-le-Monial, où le Sacré-Cœur s'était révélé à Marie Alacoque et au jésuite La Colombière. Ces pèlerins de marque s'avançaient sous des bannières fleurdelysées, un cœur rouge piqué sur la redingote, et aux accents du célèbre cantique « Sauvez Rome et la France^ » etc.
Des manifestations de cette nature n'étaient pas faites pour prouver à la France que le Cabinet avait une politique