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LES ÉLECTIONS RETARDÉES

de M. Weiss, qui n'a pas, dans la circonstance, sa légèreté habituelle. La cause qu'il défendait était si mauvaise que son style s'en est ressenti; le jour où il a pensé comme les philistins et les snobs, il a écrit comme eux.

Le législateur de 1875, en prescrivant qu'une Chambre dissoute fût réélue dans le délai de trois mois, avait manifestement voulu que Tinterruption de la vie parlementaire, que la suspension des garanties constitutionnelles n'eussent pas une plus longue durée. Le Cabinet de Broglie-de Fourtou gagna trois jours d'abord, en attendant du 22 au 25 Juin pour faire rendre le décret de dissolution, et trois semaines ensuite, en ne faisant convoquer les électeurs que le 22 Septembre pour le 14 Octobre, sous prétexte que les vingt jours de la période électorale augmentaient d'autant les trois mois accordés par la Constitution ; sous prétexte que celle-ci exigeait seulement que le décret de convocation fût rendu dans les trois mois qui suivaient la dissolution. A ce compte, on eût respecté la Constitution en décrétant, dans la période du 22 Juin au 22 Septembre, que les élections auraient lieu à une date quelconque. En réalité, l'interruption du travail législatif utile dura sept mois, juste autant que la crise, du 46 Mai au 13 Décembre 1877. Une intrigue d'antichambre avait imposé à la France cette longue épreuve, en violant la Constitution de 1878 dans sa lettre, après l'avoir violée dans son esprit.

« Le chef-d'œuvre du Cabinet de Broglie-de Fourtou, a dit Edmond About, est d'avoir concentré en cinq mois tout ce que le despotisme impérial avait fait d'arbitraire en dix-huit années. » Le brillant polémiste du XIX^ Siècle^ a tracé de bien piquants portraits du Chef de l'Etat et des membres du Cabinet néfaste. Le Maréchal de Mac-Mahon n'est pas un

< Un volume in-18, Paris, Ollendorff, 1892.

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homme de génie, mais un Français, moyen en toutes choses, parle talent, le caractère et la vertu. Il conduit le Gouvernement, avec autant d'expérience que M. Batbie saurait en déployer, à la tète d'un corps d'armée. Dans ce Cabinet, le duc Decazes est un témoignage vivant de la fidélité aux opinions qui l'ont fait élire ; M. Caillaux, ingénieur habile, n'est pas financier c pour un sou » ; M. de Meaux, gentilhomme et dévot, ne sait pas le premier mot de l'industrie ni du commerce ; M. Paris, avocat, ne connaît les chemins de fer que pour y avoir voyagé souvent, de Paris à Versaillles ; M. Brunet a été mal préparé à l'Instruction publique par rinstruclion secrète, et M. de Broglie est aussi étranger au domaine des lois, que son illustre père l'eût été dans le domaine de l'arbitraire. Au-dessous de ce Cabinet, et pour le seconder dans sa tâche, une administration improvisée, sans prestige, sans autorité, sans force, sans confiance en elle-même ni dans son chef, et une magistrature qui rendit beaucoup plus de services que d'arrêts.

L*ardeur réactionnaire qu'apportèrent un trop grand nombre de magistrats, à la répression de délits illusoires, justifia toutes les défiances des Républicains et porta un coup fatal au principe de l'inamovibilité. Le Garde des Sceaux du 16 Mai avait, du reste, bien prévu qu'il en serait ainsi. N'est-ce pas lui qui écrivait, en 4871, dans son remarquable rapport sur la presse : « Les poursuites dirigées contre les délits de presse ont toujours un caractère ou du moins une apparence politique. L'esprit de parti s'en empare et semble trop souvent, soit avoir dicté l'accusation, >soit animer la défense. Soumettre de pareils délits au jugement de la magistrature, c'est donc inévitablement la faire descendre dans l'arène de la politique, c'est enlever .à la justice le caractère d'impartialité qui lui assure seul le respect de la société. La seule idée qu'en prononçant

SESSION d'août des CONSEILS GÉNÉRAUX 357

des condamnations contre des écrits ou des journaux, des juges se font Tinstrument de l'intérêt ou de la passion politique du Gouvernement, jette sur la magistrature un vernis de déconsidération qui infirme la valeur morale (sic) de ses arrêts, non seulement en matière de presse, mais en toute autre. » La langue était bizarre, les idées étaient excellentes ; jamais on n'a mieux démontré, théoriquement, la nécessité d'enleveràlamagistraturelaconnaissancedesdélitsde presse, pour la maintenir en dehors des passions politiques. Nous verrons que, dans la pratique, le Garde des Seaux du 16 Mai, qui ordonnait, en cinq mois, 2.700 poursuites en matière politique, qui faisait condamner les inculpés à un million de francs d'amende et à quarante-six ans de prison, s'est mal souvenu des théories du rapporteur de la loi sur la presse.

Au mois d'Août eut lieu la session des Conseils généraux qui, au milieu des graves préoccupations du moment, aurait passé totalement inaperçue, si elle n'avait été parfaitement illégale. En effet, la moitié des Conseillers généraux, ayant atteint le terme de leur mandat, auraient dû être soumis à la réélection, avant la session d'Août. I^e Cabinet avait renvoyé ce renouvellement au mois de Novembre. Aussi, quand les assemblées départementales furent réunies, on se demanda s'il fallait procéder à la réélection des bureaux ou maintenir les anciens présidents, vice-présidents et secrétaires. La réponse à cette question dépendait du caractère de la session : quelques préfets, interrogés et incapables de dire si elle était ordinaire ou extraordinaire, se tirèrent d'embarras en la qualifiant d'anormale ou d'exceptionnelle. Elle n'était pas seulement illégale et exceptionnelle, elle était inutile, les Chambres n'ayant pas voté les contributions directes dont les Conseils généraux devaient faire la répartition. En administration départementale, comme en toute chose, le Cabinet

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avait fait mieux que d*aller jusqu'au bout de la légalité, il l'avait ouvertement violée.

Sans nous attarder sur la fastidieuse histoire des abus de pouvoir et des violences du Cabinet de Broglie-de Fourtou, du 25 Juin au 22 Septembre, nous dirons quel rôle on a fait jouer au Maréchal, pendant cette période, quel rôle ont joué eux-mêmes ses principaux ministres. La confiance ne se décrète pas, et, pour rassurer les fonctionnaires qui manquaient de confiance, les journaux ministériels répétaient sans cesse que le Maréchal irait jusqu'au bout, et que, quelle que fût Tissue des élections, rien ne serait changé à sa politique, ni sans doute à sqn ministère, avant 1880. Dans Tordre du jour qu'il adressa à l'armée, après la revue du l®** Juillet, le Maréchal confirma les appréciations de la presse officieuse, en parlant de la mission qui lui avait été confiée et qu'il remplirait jusqu'au bout. « Vous m'aiderez, j'en suis certain, disait-il encore aux soldats, à maintenir le respect de l'autorité et des lois. » Un journal ministériel entendait de la façon suivante le respect des lois : c Les horions, citoyens, pleuvront sur vous comme grêle, si vous ne marchez pas droit. Si vous savez ce que parler veut dire, vous comprendrez que, même victorieux, vous ne tireriez aucun parti de la victoire. Le chef de l'armée a parlé, il a jait appel aux baïonnettes et tout va rentrer dans le devoir. » Sans aller aussi loin, les autres journaux de la coalition et le Bulletin des Communes, commentant les déclarations du Maréchal, ofl^raient à la France, avide d'ordre et de repos, la perspective d'une seconde et d'une troisième dissolutions. On faisait de la dissolution à jet continu, suivant le mot d'Emile de Girardin, un véritable système de Gouvernement.

L'appui compromettant des Bonapartistes obligeait fréquemment les journaux du Centre Droit, le Français et le Soleil, à rectifier les affirmations de leurs alliés et à se por-

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ter garants de la pureté des intentions du Maréchal, de son éioignement pour un coup d'Etat. Poussé par les uns, timidement retenu par les autres, le Président de la République lit dans rOuest, le Centre et le Sud-Ouest une série de voyages qui apportèrent peu de lumière aux populations sur ses intentions dernières et qui ressemblaient moins aux déplacements d'un Chef d'État qu'aux tournées électorales d'un candidat. Le Maréchal répondait à toutes les allocutions, en demandant des élections favorables à sa politique ; il rendait visite, dans la Gironde au duc Decazes et à M. de Carayon-Latour, dans la Dordogne à M. de Fourtou ; il se défendait d'être clérical, et il évitait les stations prolongées dans les basiliques et les marques de déférence aux prélats, qui avaient marqué son voyage en Bretagne, trois ans auparavant. MM. de Fourtou, Brunet et les candidats officiels, se défendant, de leur côté, de vouloir le retour c du règne des nobles et des curés >, il fallait bien afflcher, à l'égard du clergé, une indépendance qui ne l'inquiétait guère, car il soutint ardemment les candidatsofQciels. Seuls, les catholiques naïfs crièrent au scandale. Ces voyages présidentiels eurent un effet tout contraire à celui que les ministres en avaient espéré ; partout, même dans les régions les plus monarchiques, l'hostilité des populations se manifesta de la façon la plus significative. Des maires, des adjoints firent entendre au Maréchal de sévères paroles ; la foule Tétourdit des cris frénétiques de : c Vive la République », qui avaient le don de l'agacer prodigieusement. Dans certaines villes, des huées formidables et des bordées de sifflets, destinées seulement au détestable politique, atteignirent en même temps le glorieux soldat de Crimée et d'Italie.

Le duc de Broglie, ministre de la Justice, n'eut pas le principal rôle dans la lutte entreprise contre les libertés publiques : il lui reste pourtant la responsabilité de ses cir-

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culaires sur les délits de fausses nouvelles et d'ofîense au Maréchal, la responsabilité des instructions données aux parquets, celle des poursuites intentées contre les journaux les plus modérés pour des délits imaginaires et aussi la responsabilité morale des condamnations prononcées. Le procureur de la République de Foix fît fermer les débits de boissons pendant la durée des ofOces. Le juge d'instruction de Vienne, dans l'Isère, commença une information contre 93 négociants de cette ville, qui avaient signalé au Maréchal, par pétition, le triste état des affaires et voulut les obliger à produire leurs livres, pour justifier leurs assertions. Dans toute l'étendue du territoire les journaux indépendants furent poursuivis pour de prétendus outrages au Maréchal. On fit un procès au Progrès de la Côte-d'Or pour avoir écrit : « La brochure, que nous a envoyée le candidat officiel, était enveloppée dans un portrait équestre du Maréchal, dont la monture a l'air fort intelligent, ma foi ! » On en fit à des candidats pour leur profession de foi, où l'on releva des outrages aux ministres ou des excitations à la haine du Gouvernement ; on en fit un, qui restera légendaire, à M. Gambetla pour avoir déclaré, dans son discours de Lille, que le Maréchal, après que la nation aurait parlé devrait « se soumettre ou se démettre ». Il se. trouva des magistrats debout pour instruire ce procès, et des magistrats assis pour condamner le prévenu. Mais il s'était trouvé tout d'abord un Garde des Sceaux pour rendre au Président de la République le mauvais service d'autoriser la poursuite, à M. Gambetta le service signalé de le désigner deux fois à toute la France comme le vrai rival du Maréchal de Mac-Mahon.

C'est le 11 Septembre, trois jours après les émouvantes funérailles de Thiers, que Gambetta avait été cité devant la 10° Chambre, pour son discours de Lille. Le bâtonnier, M® Bétolaud, indisposé, ne pouvant l'assister, M® Allou,

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