GAMBETTA EN CORRECTIONNELLE
demanda le renvoi de la cause à huitaine ; le renvoi fut refusé et Gambetta condamné, par Héfaut, à trois mois de prison et 2,000 francs d'amende. La réaction espérait que cette condamnation priverait Gambetta pour cinq ans de ses droits politiques et Téloignerait de la Chambre, au moins durant ]es premières séances ; malheureusement pour la réaction, les délais de procédure s'opposaient à ce que la cause revînt contradictoiremeni avant le 14 Octobre. Cette gênante procédure n'empêcha pas le Garde des Sceaux de poursuivre une seconde fois Gambetta, le 12 Octobre, pour sa profession de foi, ni la 10® Chambre de le condamner, encore par défaut, à trois autres mois de prison et à 4.000 francs d'amende.
Le Cabinet espérait que les électeurs se montreraient aussi dociles que les magistrats et condamneraient les 363, comme la 10® Chambre avait condamné leur chef. Ces poursuites étaient, politiquement, une faute grossière du Cabinet, dont elles révélaient le manque d'esprit, de moralité et aussi la faiblesse, mais elles n'étaient qu'un abus de la légalité ; la circulaire du 23 Septembre, par laquelle le duc de Broglie exigeait un délai de vingt-quatre heures entre le dépôt au parquet et l'afGchage d'un placard électoral, était au contraire manifestement illégale. M. Caillaux et M. Paris, qui prescrivirent à leurs agents de donner aux préfets le concours le plus entier, même M. Brunet qui ne ménagea ni les recteurs, ni les inspecteurs d'académie, ni les inspecteurs primaires eurent leur part de responsabilité dans la résurrection de la candiduture officielle ; mais nul d'entre eux ne procéda avec la brutalité et le cynisme de M. de Fourtou. M. de Fourtou avait fait la théorie de la candidature officielle, dans sa circulaire du 3 Juillet : la pratique dépassa tout ce que la théorie avait fait redouter. Les fournées de préfets, de sous-préfets et de secrétaires généraux furen.' :
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quotidiennes ; tous les maires suspects furent révoqués ou suspendus, sous les prétextes les plus futiles, et en premier lieu, tous ceux qui avaient signé Tordre du jour des 363. Les Municipalités hostiles, ou seulement douteuses, furent remplacées par des Commissions municipales. Le Bulletin des CommuneSj rédigé sous l'inspiration du ministre de Tintérieur, compara les 363 aux communards et accusa la Chambre de 1876 d'avoir refusé du travail aux ouvriers. Les maires qui se refusèrent à afficher le Bulletin des Communes furent destitués : mais la propagation de ces calomnies et de ces outrages à la représentation nationale souleva, parmi les honnêtes gens, un tel dégoût que M. de Fourlou et M. Caillaux recoururent à un autre mode de publicité : deux mois plus tard, un Avis officiel aux contribuables annonçait que les budgets futurs seraient augmentés d'un milliard, si la Gauche triomphait aux élections.
Les comices agricoles, les orphéons, les cercles, les loges maçonniques, une foule d'autres sociétés furent dissoutes ; nombre de cafés et de cabarets furent fermés. L'arbitraire se donna surtout libre carrière dans le traitement qu'il fit subir à la presse. La loi de 1875 avait supprimé la pénalité administrative d'interdiction de vente sur la voie publique : on tourna la loi, en retirant l'autorisation de colportage à tous ceux qui faisaient figurer sur leurs listes d'autres journaux que les journaux agréables. Si les vendeurs déclaraient vouloir faire commerce de librairie, ils étaient poursuivis pour ouverture de c librairie fictive ». En présence de ces criants abus de pouvoir, de ces scandaleux attentats à la légalité, le Comité des jurisconsultes de Gauche invita les citoyens à citer devant les Tribunaux, commissaires de police, souspréfets, préfets et ministres. Mais les pauvres diables auxquels un retirait leur gagne-pain, pleins de cette défiance Instinctive que la magistrature inspire aux humbles, même
LA PHESSË BONAPARTISTE 363
innocents, pouvaient-ils se risquer dans un conflit avec les puissants personnages que soutenaient toutes les forces de r£tat? De rares Tribunaux donnèrent raison aux demandeurs qui avaient suivi le conseil du Comité des Gauches.
La presse républicaine n'était pas la seule qui excitât les préoccupations des ministres du 16 Mai. Sur toutes les questions, les coalisés étaient divisés. Nous avons dit combien variaient les appréciations des Bonapartistes, des Légitimistes et des Orléanistes sur le caractère et la portée de Tacte patriotique ou réparateur. Les mêmes divergences de vues se produisirent, quand il fut question d'imposer une sorte de profession de foi omnibus aux candidats ofGciels, qui n'auraient eu qu'à contresigner le Manifeste du Maréchal. L'ajournement de toutes les espérances monarchiques à Tannée 1880 n'eut pas plus de succès. La répartition des candidatures offîcielles amena de violentes discussions entre les journaux royalistes et bonapartistes. Dans le sein même du parti bonapartiste régnait la discorde. MM. Rouher et de Cassagnac étaient des frères ennemis, et leurs journaux, rOrdre et le Pays, se faisaient une guerre au couteau, VOrdre voulant que les Impérialistes arborassent franchement leur drapeau, le Pays soutenant qu'ils devaient suivre aveuglément M. de Fourtou et le Maréchal, sauf à reprendre leur indépendance après la victoire. Le Figaro, coutumier des articles à sensation, publiait des appels à la force, signés du pseudonyme d'un lieutenant de réserve ; que l'on disait inspiré parle général Ducrot. Le ministre de la Guerre infligea au lieutenant Bûcheron trente jours d'arrêts de rigueur et YOfflciel publia une note afûrmant l'esprit de devoir et de discipline du général Ducrot.
Cet esprit de devoir, de discipline et surtout d'union, que l'on cherchait vainement parmi les coalisés, on le trouvait et au suprême degré dans la conduite des Républicains. Dès I0
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premier jour, ils avaient recommandé aux électeurs d'opposer un calme absolu aux provocations du Gouvernement : leur parole fut entendue et les citoyens se renfermèrent dans la légalité, avec une invincible obstination. D'un bout à l'autre de la France, les 363 furent les chefs reconnus, acceptés, de la résistance aux entreprises de la réaction ; tous les députés, sans distinction de groupes, menèrent la croisade contre le pouvoir personnel ; tous, comme M. Gambetta à Lille, comme M. Christophle à Domfront, comme M. Léon Renault à Corbeil, furent, avec une éloquence inégale, mais avec une égaie conviction, les champions décidés du droit, de la légalité, du gouvernement du pays par le pays. Ils enfermèrent au fond de leurs cœurs l'anxiété patriotique qu'ils purent éprouver parfois et apparurent toujours, aux yeux des populations, pleins de conûance dans le succès final et dans le triomphe de la justice.
Jamais cette anxiété ne fut plus vive que lorsque Ton apprit, le 3 Septembre, la mort du Libérateur. Il était si plein de vigueur et de santé le 16 Juin, le jour de l'ovation, que l'on avait oublié son âge, que l'on s*était plu à espérer qu'il vivrait longtemps encore. Il se préparait à combattre une fois de plus le bon combat et il avait rendez-vous avec M. Gambetta, pour lui communiquer sa profession de foi aux électeurs du IX® arrondissement de Paris, le jour où il fut emporté par une congestion cérébrale. La joie des Monarchistes, à cette nouvelle, fut égale à la stupeur des Républicains ; contenue chez les Orléanistes, cette joie se répandit en insultes froides chez les Légitimistes, en insultes furieuses chez les Bonapartistes. Le Gouvernement voulut se charger du soin et des frais des obsèques. M™® Thiers, sur le conseil des exécuteurs testamentaires de son mari, MM. Barthélémy Saint-Hilaire, Calmon, Mignet et Jules Favre, refusa noble- : Inent. C'est le Peuple seul qui fit à M. Thiers les belles funé-