LA PROPOSITION ALBERT GRÉVY
les modiCcations au règlement, proposées par M. Leblond^ n'étaient pas encore votées et Ton pouvait impunément troubler Tordre.
M. Baragnon fit valoir contre la résolution projetée qu'elle n'aurait jamais l'efficacité d'une loi, que par une résolution la Chambre n'engageait qu'elle-même, que ses commissaires enquêteurs n'auraient pas le caractère sacré d'un huissier et que, pour son compte, il engageait ses concitoyens à leur désobéir. M. Léon Renault affirma la légalité de la proposition Grévy et exposa un peu longuement les griefs électoraux et politiques de la majorité. < La Chambre, dit-il fort bien, n'a pas en face d'elle un Cabinet réellement parlementaire. Elle a un certain nombre de personnes politiques, qu'il ne dépend pas d'elle de remplacer, mais avec lesquelles il dépend d'elle de ne pas avoir les relations et les rapports qu'un Parlement qui se respecte a d'ordinaire avec les représentants réguliers du pouvoir exécutif. » Ces deux phrases projetaient une éclatante lumière sur la tactique adoptée par la Chambre.
M. de Fourtou répondit à M. Léon Renault, au nom du Gouvernement. < Ses malheurs n'avaient pas abattu sa fierté;» il justifia la candidature officielle par le péril social, il soutint que les Républicains avaient fait beaucoup plus de pression électorale que le ministère et il annonça que le Gouvernement resterait < au poste de salut où la Constitution l'avait placé ». Les affirmations erronées de M. de Fourtou, au sujet des pratiques électorales de la Monarchie de Juillet, furent relevées en séance par une protestation indignée de M. Jean Casimir-Périer, défendant la mémoire de son père et, le lendemain, par des lettres de MM. Barthélémy Saint-Hilaire et de Montalivet rétablissant les textes tronqués par le ministre. Des autres assertions de M. de Fourtou, rien ne subsista après le discours de M. Jules Ferry, qui retraça, une fois de
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plus, les méfaits électoraux du Gouvernement et termina son discours très agressif par des menaces aux ministres, s'ils méconnaissaient la volonté de la France loyalement exprimée.
M. de Broglie reprit la thèse de M. de Fourtou, mais avec une modération de ton et des habiletés de langage qui mettaient un contraste saisissant entre son discours et celui de son collègue de l'Intérieur. C'est M. Gambetta qui répondit au duc de Broglie et qui termina ce long débat ; il s'attacha surtout à mettre à néant cette légende d'un plébiscite entre le Maréchal et M. Gambetta, dont M. de Broglie avait eu la première idée. « Non, non, dit-il noblement, un tel plébiscite ne pouvait pas se faire. Je n'en réclamerai ni l'honneur ni l'indignité. Républicain avant tout, je sers mon parti, non pour l'asservir ou le compromettre, mais pour faire prévaloir, dans la mesure de mes forces, de mon travail et de mon intelligence, ses idées, ses aspirations et ses droits. »
Ces paroles prononcées avec une conviction profonde, avec une émotion communicative, produisirent sur les Gauches une vive impression : elles se levèrent spontanément, comme mues par un même sentiment d'admiration et de reconnaissance, et firent à leur incomparable orateur une longue ovation. La Droite s'abstint de troubler cette scène émouvante par quelque interruption déplacée, et les spectateurs des tribunes durent faire effort sur eux-mêmes pour contenir leurs bravos. Lorsque Gambetta put reprendre la parole, il mit le duc de Broglie en contradiction avec luimême, en évoquant ses opinions d'avant 1870 sur la candidature officielle. Enfin, il conclut par une adjuration éloquente aux membres libéraux du Sénat de prendre en mains leur propre cause et la cause de la liberté. Après le discours de Gambetta, la proposition de M. Albert Grévy fut adoptée par 312 voix contre 205.
Avant d'être battu par la Chambre, le Cabinet avait cherché