‹ Histoire de la troisième république (volume 3)Chapitre 123 sur 230 · LE SEIZE MAI DEVANT LE SÉNAT · texte numérisé non relu

LE SEIZE MAI DEVANT LE SÉNAT

à se faire amnistier par le Sénat, en même temps que le. Maréchal : il s^était heurté à la fois à l'opposition formelle de quelques Constitutionnels clairvoyants, MM. Beraldi, Bocher, Lambert-Sainte-Croix et au refus cassant du duc d'Audiffret. Le président du Sénat ne pouvait consentir h laisser confondre, dans une interpellation inconstitutionnelle, le Cabinet responsable et le Président de la République irresponsable..

Le surlendemain du vote de la Chambre, M. de Kerdrel déposa une demande d'interpellation aux ministres démissionnaires, sur les mesures qu'ils comptaient prendre, au sujet de Tenquète ordonnée par la Chambre des députés. La discussion en fut fixée au 19 Novembre. La question préalable, que M. Arago avait judicieusement posée, le Sénat n'ayant rien à voir à un projet de résolution volé par la Chambre, fut repoussée par 184 voix contre 130. L'ordre du jour pur et simple, proposé par M. Dufaure, le fut par 152 voix contre 133, après des discours de MM. de Kerdrel, Dufaure et Laboulaye. En fin de compte, un ordre du jour, non pas d'approbation mais de simple constatation, disant que le Sénat ne laisserait porter aucune atteinte aux prérogatives qui appartiennent à chacun des pouvoirs publics, était péniblement adopté par 142 voix contre 138. Le cabinet de Broglie-de Fourlou, au sortir de la séance où il avait remporté cette modeste victoire, remettait définitivement sa démission aux mains du Maréchal. VOfflciel du 20 Novembre annonçait que cette démission était acceptée. Le ministère de dissolution avait duré six mois et deux jours.

Nous avons dit quelle part personnelle le duc de Broglie avait eue dans la politique de pression, de prévention et de répression qui avait été celle du 16 Mai, à quels faux fuyants il avait eu recours, quelles illusions il avait entretenues. Il avait oublié que la première des vertus publiques est la fidé-

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lité au± principes qu'on a longtemps représentés avec honneur. Dès le 17 Mai, dès le jour où il prenait, avec les Sceaux, la principale responsabilité du coup de tète Présidentiel, il avait négligé, lui membre d'une illustre famille parlementaire, d'atténuer par une démarche courtoise, et pour la dignité même de la fonction qu'il acceptait, l'incroyable conduite du Maréchal envers son prédécesseur. Après le 14 Octobre, il avait commis la faute, lui le président du ministère de la dissolution, des élections et de la défaite, de rester en fonctions et, par cette inexplicable obstination, il avait empêché une solution pacifique de prévaloir, il avait aggravé et envenimé le conflit.

Il y avait plus de courage, dira-t-on, à affronter la Chambre qu'à se présenter devant le Sénat. Sans doute, mais la comparution devant le Sénat, après que la démisssion du Cabinet avait été remise, fut une nouvelle faute, aussi grave que la première. Le Cabinet vaincu, le Cabinet qui n'existe plus que nominalement, lègue à ses successeurs inconnus des instructions administratives dirigées contre une enquête ordonnée par la Chambre, c'est-à-dire contre un acte qui n'a pas encore reçu un commencement d'exécution. Le Cabinet vaincu associe le Sénat à sa défaite, se fait demander par M. de Kerdrel ses intentions au sujet de l'enquête et adhère à un ordre du jour que M. Dufaure peut qualifier de révolutionnaire au premier chef. Et après que le ministère de Rochebouet a été formée on sent bien que le ministère de Broglie-de Fourtou se cache derrière ces comparses, comme il s'est caché derrière l'épée du Maréchal. C'est lui que la France entière a rendu justement responsable de l'état d'incertitude irritante et angoissante, où il Ta maintenue pendant deux longs mois, du commerce paralysé, de l'industrie en souffrance, des intérêts méconnus, du travail exténué, de la sécurité détruite, de la conscience publique irrévocablement

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aliénée, responsable aussi des projets de Dictature, des coups de force conseillés par les singuliers alliés du ministère. Même après le 14 Octobre, le Cabinet de Broglie-de Fourtou a fait autant de mal que pendant ses cinq mois de pouvoir discrétionnaire : il avait mal vécu, il n*a pas su mourir.

Avant et après le vote du 19 Novembre, le 16, puis le 24 Novembre, et le 4 Décembre, le Sénat eut à procéder h l'élection de six inamovibles : ses suffrages se portèrent sur deux Orléanistes, deux Légitimistes et deux Bonapartistes. Ces choix furent regrettables, non pas parce qu'ils augmentèrent, avec le concours habituel des Constitutionnels, la majorité réactionnaire de la Haute Assemblée, mais parce qu'ils compromirent l'institution des inamovibles et le système de la cooptation, qui pouvaient se défendre par d'excellentes raisons, et aussi parce qu'ils encouragèrent la résistance du Maréchal à la volonté nationale. La Chambre, qui était Texpression manifeste de cette volonté, en réponse au vote de constatation du 19, avait refusé, le 20, de statuer sur l'élection du baron Reille dans le Tarn. Le baron Reille représentait valablement sa circonscription, où il avait obtenu une imposante majorité ; mais il avait eu le tort de s'offrir comme le candidat ofGciel du Gouvernement du Maréchal de Mac-Mahon, et le tort plus grave de collaborer, comme sous - secrétaire d'Etat de l'Intérieur, à la triste besogne de M. de Fourtou.

Les votes de la Chambre, contrairement à ceux du Sénat, influaient si peu sur les résolutions de la Présidence que le 23 Novembre parurent neuf décrets constituant un nouveau ministère. Pas un des hommes qui le composaient n'appartenait au Parlement. La Guerre et la présidence du Conseil étaient conQées au général de division de Grimaudet de Rochebouet; les Sceaux à M. Lepelletier, conseiller à la Cour de cassation ; les Affaires Étrangères à M. de Banneville,

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ancien ambassadeur; Tlntérieur à M. Welche, préfet du Nord et candidat officiel dans la Meurthe ; les Finances à M. Dutilleul, ancien député ; la Marine au vice-amiral baron Roussin; Tlnstruction Publique, les Cultes et les Beaux-Arts k M. Paye, membre de Tlnstitut; les Travaux Publics à M. Graeff, inspecteur général des Ponts et Chaussées, et TAgriculture, réunie au Commerce, à M. Ozenne, conseiller d'Etat, secrétaire général de ce ministère*. Aucun de ces ministres n'était connu, en dehors de sa spécialité, sauf M. Paye, l'astronome, dont la réputation était européenne, et qui fut bien mal inspiré en se laissant embarquer sur cette galère. Les journaux de Droite furent, en effet, les plus empressés à cribler d'épigrammes le nouveau Cabinet et à prétendre que sa formation était une gageure. Cette formation attestait plutôt l'incapacité profonde que le Chef de l'Etat apportait à la direction des affaires de l'Etat. Le nouveau Cabinet ne représentait rien, ne répondait à rien, ne signifiait rien. Ce n'était ni un ministère de combat, ni un ministère de soumission à la volonté nationale : c'était un ministère d'attente, ou, pour mieux dire, de résignation impuissante et de lassitude.

VOfficiel avait parlé le 24 Novembre. Le jour même, le nouveau Garde des Sceaux lisait à la Chambre une Déclaration où le Cabinet se faisait petit, petit, pour la fléchir. Les nouveaux ministres étaient étrangers aux derniers conflits, indépendants vis-à-vis de tous les partis, et ils ne deman-

(1) Dans VAnnée politique d'André Daniel (1 vol. in-18 chaque année, depuis 1874, chez Charpentier, Paris) on lit que M. Collignon fut nommé au Ministère des Travaux Publics et M. Gicquel des Touches à celui de la Marine. Nous ne relevons pas celte erreur pour le vain plaisir de prendre en faute le consciencieux auteur de VAnnée politique^ mais bien plutôt pour avoir une occasion de reconnaître tout ce que nous devons à une très utile publication. Devenu député, puis ministre, André Daniel (M. André Lebon) a continué Tœuvre entreprise dans sa prime jeunesse et il la poursuit vaillamment, pour le plus grand profil des travailleurs.

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