‹ Histoire de la troisième république (volume 3)Chapitre 124 sur 230 · INTERPELLATION DE M. DE MABCÊRE · texte numérisé non relu

INTERPELLATION DE M. DE MABCÊRE

daient qu*à rester en dehors des luttes politiques. Ils promettaient, comme M. de Broglie au 24 Mai 1873, comme MM. de Broglie et de Fourtou au 16 Mai 1877, de ne laisser porter aucune atteinte aux institutions ; ils respecteraient religieusement et feraient respecter la Constitution républicaine, sans autre préoccupation que d'assurer à la France Tordre et la paix. Ainsi, pour le Maréchal et pour ses nouveaux conseillers, Jes événements des six derniers mois étaient comme non avenus; on les rayait de Thistoire. Le Gouvernement voulait bien oublier les coups qu'il avait donnés, et il espérait que les 320 députés de la Gauche auraient assez de patriotisme et de chrétienne résignation pour ne pas se souvenir de ceux qu'ils avaient reçus. La Gauche manqua de résignation, et, immédiatement après la lecture de la Déclaration ministérielle, M. de Marcère déposa cette sèche demande d'interpellation : « Je demande à interpeller le Cabinet sur sa formation. » M. WeJche, ministre de l'Intérieur, voudrait une demande d'interpellation plus précise, ou au moins l'ajournement à quelques jours : 320 députés se prononcent pour la discussion immédiate. Tout le discours de M. de Marcère se résume dans la conclusion : « Vous pouvez rendre à ce pays un grand service, dit-il aux ministres... Vous avez la confiance de M. le Président de la République, eh bien, faites-lui entendre la vérilé ; cette vérité, il ne la connaît pas, elle ne pénètre pas jusqu'à lui... Il vous a appelés dans ses Conseils. Eh bien, faites en sorte, Messieurs les ministres, de détourner de ce pays des malheurs dont je ne veux même pas prononcer le nom. »

Après M. de Marcère, M. Charles Floquet exprima plus énergiquement le nescio vos de la majorité au ministère : « Vous n'êtes pas l'obéissance à la souveraineté nationale, aux décisions du 14 et du 28 Octobre : vous êtes le pouvoir personnel... Vous n'aurez ni notre confiance provisoire, ni

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notre concours, à un moment quelconque... Vous ne pourrez ni nous tromper, ni égarer le pays. » Chacune de ces déclarations si nette contre le ministère et, en même temps, si respectueuse de la prérogative Présidentielle, était accueillie par les applaudissements, par les acclamations prolongées des trois Gauches. La très humble défense qui fut présentée par M. Welche et que la Droite accueillit sans enthousiasme ne pouvait détacher une voix de l'Opposition : Tordre du jour pur et simple, présenté par M. Baragnon, en désespoir de cause, est repoussé par 315 voix contre 204 et les mêmes 315 voix approuvent l'ordre du jour motivé que M. de Marcère avait proposé. La Chambre, disait cet ordre du jour, coupant comme un glaive, considérant que par sa composition et ses origines le ministère du S3 Novembre est la négation des droits de la nation et des droits parlementaires, que dès lors il ne peut qu'aggraver la crise qui depuis le 16 Mai pèse si cruellement sur les aiTaires, déclare qu'elle ne peut entrer en relations avec le ministère et passe à Tordre du jour.

Etait-il possible d'apporter, dans la défense d'une grande et juste cause, plus d'énergique modération? Et c'était cette majorité que Ton avait dénoncée au pays comme un foyer de radicalisme, comme prête à désorganiser tous les services publics, comme poursuivant on ne sait quel rêve de Convention. Qui donc était le plus respectueux de la Constitution, du Maréchal qui en faussait tous les ressorts, du Sénat qui suivait le Maréchal, la mort dans Tâme, ou de la Chambre qui se maintenait si sagement dans les attributions que la loi du 25 Février lui avait assignées ? Elle avait pour elle l'assentiment du pays et la récente victoire remportée sur des ennemis acharnés, elle avait la conscience de son bon droit et elle attendait, calme dans sa fermeté, certaine que la raison finirait bien par avoir raison.

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Le miûistère de Rochebouet, renversé le jour même de sa nomination au Jownal officiel^ vécut encore vingt jours, si c'était là vivre. Ses membres faisaient de furtives apparitions à la Chambre et persistaient à demander le vote du budget. Le 4 Décembre, M. Gambetta, président de la Commission du budget, leur enleva leur dernière illusion, sans s'adresser directement à eux, mais en répondant à M. Rouher : c Le budget général, nous Tavons préparé, dit-il. Nous, nous sommes prêts. Mais nous ne livrerons notre or, nos charges, nos sacrifices, le produit de notre dévouement, que lorsque Ton se sera incliné devant la volonté qui a été exprimée le 14 Octobre, de savoir si, en France, c'est la nation qui gouverne ou un homme qui commande. »

Pendant que les Gauches, plus étroitement unies que jamais, donnaient le spectacle de cette attitude invinciblement correcte, en même temps que respectueusement ferme, que le Sénat incertain, hésitant, était à la merci du plus flottant de ses groupes, le groupe Constitutionnel, et que le pays, tour à tour plein d'angoisse et d'espoir, prêtait Toreille aux moindres bruits venus de la Présidence, le Maréchal, image vivante de toutes les perplexités, hésitait, lui aussi, entre la soumission à la volonté nationale et la formation d'un nouveau ministère de dissolution. Quant aux projets de coups d'Etat, ils ont pu entrer dans la pensée des conseillers secrets du duc de Magenta, ils ont pu être considérés comme une éventualité possible par ses conseillers ofQciels du ministère Rochebouet ; on peut affirmer que le Maréchal, livré à ses inspirations personnelles, les a toujours repoussés avec horreur. Ces bruits de coups de force s'étaient répandus dès la fin du mois de Novembre et les deux présidents, MM. d'Audiffret-Pasquier et Grévy, avaient eu une entrevue avec le préfet de police, M. Félix Voisin, dans laquelle il avait été question des mesures à prendre, au cas où la séeu-

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rite du Parlement serait menacée. Très loyalement le préfet de police avait rapporté cette conversation au chef de TEtat. Celui-ci avait fait appeler, le 29 Novembre, les deux présidents ; il s'était montré très sincèrement ému qu*on lui eût prêté la pensée d'un acte de violence et il avait déclaré que ses projets de résistance n'avaient pas été au delà d'une seconde dissolution. MM. d'Audiffret-Pasquier et Grévy, ce dernier avec plus d'insistance que le duc, avaient conseillé au Président de la République de s*incliner devant la volonté de la nation, de suivre les règles parlementaires et de prendre un ministère dans les rangs de la majorité. Ces sages conseils auraient peut-être été écoutés si le mauvais génie anonyme, qui combattait toujours les inspirations de la sagesse dans l'esprit flottant du Maréchal, ne s'était manifesté une fois de plus, sous la forme d'une note envoyée à ï Agence Havas. Les communications à V Agence Havas, en temps de crise, d'intérim ministériel, ne sont imputables à personne et Ton ne put remonter à la source de celle qui représentait M. Grévy et les Gauches comme ayant exigé du Maréchal qu'il fît usage de son droit de revision et réunit le Congrès, pour réformer l'article de la Constitution relatif au droit de dissolution. Les Gauches et M. Grévy ayant afflrmé n'avoir rien exigé de pareil, la tendance à l'accord prévalut de nouveau : M. Batbie, appelé à la Présidence, avait engagé le Maréchal à s'adresser à M. Dufaure et, le 7 Décembre, M. Dufaure avait reçu mandat de constituer un Cabinet. On ne se représente pas M. Dufaure n'acceptant, dans la circonstance, qu'un mandat limité. Carte blanche lui fut certainement donnée, non pas peut-être explicitement, mais par la force des choses. Il emporta de la conversation fort brève qu'il eut avec le Maréchal et qui devait être brève, pour des raisons de haute convenance, eatre le député vainqueur et le Présidçntyaincu, la conviction qu'il avaitpleins pouvoirs pour former unCabinet de toutes pièces

APPEL A M. BATBIE 383

et d'où seraient exclus tous les membres du Cabinet du 16 Mai. Ayant ainsi compris ses devoirs, et il ne pouvait pas les comprendre autrement, il soumit au Mai'échal une liste complète. Le Maréchal accepta les yeux fermés tous les noms, sauf ceux des titulaires de la Guerre, de la Marine et des Affaires Étrangères : il croyait devoir se réserver l'attribution de ces portefeuilles et sans doute les laisser à leurs détenteurs du 16 Mai. La prétention était d'autant plus étrange que, quinze jours auparavant, le Maréchal avait lui-même changé les ministres de la Guerre, de la Marine et des Affaires Étrangères, en formant le Cabinet Rochebouet. M. Dufaure, avec lequel les discussions ne se prolongeaient jamais bien longtemps, remit ses pouvoirs et le Maréchal fit appel au dévouement de M. Batbie. De la politique de la soumission, il revenait à la politiquede la résistance et il s'adressait à Thomme dont le nom évoquait le souvenir du Gouvernement de combat. Membre du Centre Droit, devenu sénateur du Gers avec le concours des Bonapartistes, qui l'auraient certainement soutenu au ministère, M. Batbie promit son concours au Maréchal et tenta, pendant cinq ou six jours, des efforts désespérés pour accomplir sa mission. Il s'agissait de constituer un Cabinet qui passerait outre au refus du vote de l'impôt par la Chambre et qui gouvernerait illégalement, sans tenir compte de celui des trois pouvoirs publics qui était issu du suffrage universel, de celui auquel la Constitution assurait l'initiative budgétaire. Dans le groupe même auquel appartenait M. Batbie, les avis étaient loin d'être unanimes, sur la possibilité de cette politique de casse-cou. MM. de Broglie et Buffet la conseillaient, MM. Bocher et Lambert Sainte-Croix la réprouvaient énergiquement.

C'est pendant cette dernière période de la crise que les bruits de coups d'État prirent une nouvelle consistance ; mais l'opinion ne connut que plus tard les dépêches qui

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furent échangées entre le ministre de la Guerre et le général Ducrot, commandant du 8* corps, et Tincident du major Labordère que M. Brisson, dans son rapport général sur l'Enquête, place au 13 Décembre. Le major Labordère appartenait au 14® régiment d'infanterie de ligne, en garnison à Limoges, que commandait le colonel Billot. Un soir, officiers et soldats, en tenue de campagne, étaient prêts à marcher. € Mon colonel, dit Labordère, un coup d'État est un crime, je n'en serai pas complice. » — « Vous n'avez pas à discuter, répondit le colonel, votre devoir est d'obéir quand même. » Au moment où avait lieu cette scène, dans une caserne de Limoges, tout était fini à Paris. M. Batbie avait trouvé des collaborateurs pour tous les portefeuilles, moins celui des Finances. M. Pouyer-Quertier, pressenti par lui, s'était énergiquement refusé à présider à une perception illégale de l'impôt et avait patriotiquement conseillé de reprendre les négociations avec M. Dufaure. Le Maréchal, mis au courant de l'échec de M. Batbie, voulut donner sa démission. Les incorrigibles conseillers qui l'inspiraient obtinrent, à force de supplications, qu'il restât à son poste. Pour échapper à toutes les responsabilités qu'ils avaient encourues, ils s'abritèrent encore une fois sous son épée. Le Maréchal, seul juge et bon juge de ce que lui commandait sa dignité, eut le tort de les croire encore une fois. On lui persuada que son abdication mettrait la France dans le plus grand péril ; il capitula : autorisés par lui, le président du Sénat et le préfet de la Seine, M. Ferdinand Duval, allèrent trouver M. Dufaure. Le vainqueur se montra clément et consentit à rouvrir les négociations (13 Décembre 1877).

Ainsi se termina cette trop longue crise, qui troubla profondément la France et qui faillit tuer, dès le début, la Constitution de 1875. L'institution de la Présidence, celle du Sénat en demeurèrent affaiblies et bien des difficultés ulté-

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