‹ Histoire de la troisième république (volume 3)Chapitre 130 sur 230 · DUCROT, BRESSOLLES ET DE GESLIN · texte numérisé non relu

DUCROT, BRESSOLLES ET DE GESLIN

l'étude de la Révolution et le spectacle de la Commune semblaient avoir rejeté et immobilisé dans les rangs de la Droite.

Une victoire plus sérieuse fut remportée par le Cabinet, victoire de la persuasion et du bon droit, sur les préventions du Maréchal de Mac-Mahon. M. Hector Pessard a raconté dans Mes petits papiers^, comment ses fonctions de directeur de la presse Tayant mis en présence du Maréchal de Mac-Mahon, il lui ouvrit les yeux sur le rôle de son c vieux camarade, » le général Ducrot, pendant la période la plus critique du 16 Mai. Le général Borel obtint que le général Ducrot fût privé de son commandement du 8° corps. Le général Bressolles, qui avait méconnu la nature des instructions qu*il avait reçues pendant cette même période, qui avait, comme on Ta dit, « transformé des mesures de prévoyance en mesures d'exécution, » fut mis en disponibilité. La même peine fut appliquée au major Labordère, moins bien placé, on Tavouera, que le général Bressolles pour distinguer entre les mesures d'exécution et les mesures de prévoyance. Trois mois après, le 3 Avril, le général de Geslin, commandant la place de Paris, était relevé de ses fonctions pour avoir, dans un ordre du jour à ses troupes, à propos d'une rixe dans un bal public, fait ironiquement du mot t électeur >> comme un synonyme de perturbateur.

Le Cabinet Dufaure et le général Borel rendaient le meilleur service à l'armée, en s'efîorçant de la mettre en dehors de la politique, et le Maréchal les secondait heureusement dans cette tâche patriotique. Sa correction, le soin avec lequel il se renfermait dans son rôle constitutionnel, ne se démentirent pas un instant, malgré les insinuations et les prédictions des journaux comme la Défense c qu'une

' Mes petits papiers, 2* série, 1871-1873, Paris. Librairie moderne,

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grande partie allait se jouer. » La Défense ne fut bon prophète qu'une fois : le Maréchal ne songeait qu*à représenter dignement la France, aux yeux de nos nationaux et des étrangers que l'Exposition avait attirés à Paris, et il y réussit pleinement.

Dans les belles fêtes qu'il donna à TElysée et dont son patrimoine fit en partie les frais, la sévérité un peu froide de son accueil, tempérée par Texpression d'un regard plein de douceur, Téclat de sa maison militaire, le luxe de bon goût de sa maison civile firent une grande impression sur les privilégiés qui furent admis à la Présidence. Les Monarchistes virent avec plaisir un retour au cérémonial d'antan ; les Républicains furent flattés dans leur vanité. La foule elle-même sut gré au Maréchal de donner comme une consécration à la République, en présidant dignement à Touverture de l'Exposition, le l***" Mai. Rien n'était achevé pour l'inauguration, mais le pavoisement des maisons, le chômage de tous les ateliers et de tous les magasins donnèrent à cette première journée comme un air de fête nationale. Le 30 Juin, quand tout fut prêt, l'empressement des Parisiens ne fut pas moindre et le ciel, radieux, cette fois, vint en aide aux pompes ofticielles et à l'enthousiasme populaire.

Entre ces deux grandes fêtes, non légales mais vraiment nationales, deux autres manifestations s'étaient produites le même jour, le 30 Mai, inspirées par l'esprit de parti. Quelques littérateurs et un certain nombre de Républicains avaient formé le projet de célébrer le centenaire de Voltaire qui était mort le 30 Mai 1778. Les uns ne songeaient qu'à rendre hommage à un grand écrivain, à un partisan de la tolérance religieuse, au défenseur de Calas et de Labarre ; beaucoup d'autres voulaient répondre à la recrudescence du cléricalisme, en évoquant le souvenir du Voltaire anti-chrétien, en rééditant tous les passages de ses œuvres où il

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avait < écrasé rinfâme >. En somme, cette manifestation ne passionnait que les militants des deux camps opposés. La grande masse catholique restait étrangère à cette agitation et ceux qui se réclament de la science plutôt que de la religion, s'ils songeaient sérieusement à < déchristianiser » la France, emprunteraient à un arsenal plus moderne que celui de Voltaire des armes autrement meurtrières.

Le 21 Mai, au Sénat, M?'' Dupanloup avait interpellé le Garde des Sceaux, au sujet de la célébration projetée. L'évèque d'Orléans voulait savoir si le parquet avait Tinten* tion de poursuivre l'éditeur du volume du centenaire. La réponse du Garde des Sceaux au prélat est un modèle : jamais président du Conseil n'a montré plus de mesure, de justesse d'appréciation et en même temps plus de sens critique et de sens gouvernemental, réunis dans une plus parfaite harmonie. «... Messieurs, veuillez songer à cette idée, exercer des poursuites aujourd'hui, devant le jury, contre Voltaire ! Ce n'est pas. Messieurs, un adorateur de Voltaire qui vous parle, loin de là! La société au milieu de laquelle il a passé sa vie a été, sous beaucoup de rapports, complice de tout ce que l'on peut trouver à accuser dans ses ouvrages. Il a exercé sur elle, par son incontestable génie, une influence qui a été pernicieuse et elle a exercé sur lui une influence qui Ta souvent dominé et a contribué à ses égarements. Voilà ce que je pense à son sujet. Mais, en même temps, je dis que si nous trouvons dans nos mœurs, dans nos relations sociales, un adoucissement remarquable, si des idées et des habitudes de tolérance se sont répandues parmi nous, assurément plus fortes qu'elles ne l'étaient de son temps, si nos lois criminelles ont été adoucies, si nous sommes moins exposés à de grandes iniquités judiciaires, je crois fermement

que ses écrits y ont contribué Il y a dans sa vie de grandes

choses et des côtés détestables ; la postérité se charge d'en

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faire le partage, elle Ta fait déjà et c'est fort dangereusemeat que nous réveillerions maintenant Tatlention du public. »

Le centenaire fut célébré à huis clos et Téditeur de Voltaire ne fut pas poursuivi. Le parti catholique, comme protestation, avait préparé une manifestation, au pied de la statue de Jeanne Darc, qui ne fut pas plus tolérée que la manifestation au pied de la statue de Tauteur de la Pucelle, Gambetta pensait, sinon sur Voltaire au moins sur Jeanne Darc, exactement comme M. Dufaure. Il a dit, à propos de cel antagonisme factice, que Ton voulait établir entre deux de nos gloires nationales : c Je me sens Tesprit assez libre pour être à la fois le dévot de Jeanne la Lorraine et l'admirateur et le disciple de Voltaire. »

Le récit des événements nous a entraînés au delà de la séparation des Chambres, qui avait eu lieu le il Juin. D'un commun accord entre le président du Conseil et les présidents des deux Assemblées, la session ordinaire de 1878 n'avait pas été close par décret : on s'était seulement ajourné au 28 Octobre. C'était une façon indirecte, a-ton dit, d'établir la permanence des Assemblées, contraire à la Constitution, puisque, pendant l'ajournement, les présidents du Sénat et de la Chambre étaient libres de convoquer leurs collègues. Sans doute, mais outre que l'entente des deux et même des trois présidents était nécessaire pour cette convocation, on ne pouvait reprocher à la majorité de la Chambre, à si courte dislance du 16 Mai, de se souvenir de la façon dont on l'avait prorogée, dissoute et combattue.

Il nous faut revenir sur nos pas pour étudier d'abord la discussion du budget de 1878, qui se prolongea dans les deux Chambres jusqu'au 29 Mars, et ensuite les lois d'intérêt général, qui furent votées dans les deux premières sessions de 1878, en dehors de celles qui n'avaient eu pour objet que d'effacer le 16 Mai ou d'en empêcher le retour.

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