TOURNÉES ORATOIRES DE GAMBETTA
Au banquet anniversaire de Hoche, à Versailles, Gambetta dit très politiquement qu'il convenait de « se montrer clément, au lendemain du succès », et de < frapper peu mais juste ». Célébrant une pure gloire militaire, il fut naturellement amené à parler de l'armée, qu'il voulait maintenir en dehors de la politique et où il voulait que la discipline restât plus que jamais « immuable et inflexible ». On eût désiré Ten tendre célébrer une autre gloire nationale, assister à l'inauguration de la statue de Lamartine à Mâcon, où ne furent représentés ni le Cabinet ni l'Académie française. Nul, mieux que Gambetta, n'eût parlé de celui que M. de Mazade a appelé l'un des plus grands parmi les poètes, du puissant orateur parlementaire, du chef incontesté du Gouvernement de 1848 dans l'orage et du promoteur inspiré de la République.
Les grandes tournées oratoires de Gambetta, si critiquées par les vaincus du 14 Octobre, et médiocrement approuvées par quelques-uns des vainqueurs, entretenaient pourtant en France un sentiment de joie et de confiance ; de plus, le tribun assagi faisait entendre, même dans les pays rouges, des conseils de modération et d'apaisement. Ses paroles tenaient toujours la France attentive; mais le discours du 18 Septembre, à Romans, empruntait un intérêt tout particulier à la situation du chef reconnu de la majorité, en face du président du Conseil et en face du Président de la République.
Le 16 Mai n'avait réussi qu'en un point : les efforts faits habilement par M. de Broglie, brutalement par M. de Fourtou, pour convaincre le pays que la lutte était circonscrite entre le Maréchal et Gambetta, avaient été couronnés de succès. La lutte terminée, le pays s'était demandé avec curiosité ce qu'allaient faire et devenir le vaincu et le vainqueur. On sait ce qu'avait fait le vaincu. Le vainqueur, après s'être modestement effacé devant Thiers, s'était modestement effacé devant Jules Grévy et avait décliné toute candidature, non
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seulement à la Présidence de la République et à la présidence du Conseil, mais même à la direction officielle de la majorité. Sa popularité était immense dans la nation, dans ces nouvelles couches dont il avait salué Tavénement, aussi bien que dans la bourgeoisie éclairée des villes, grandes ou petites ; son influence était prépondérante dans son groupe parlementaire, dans toutes les Gauches, celles de la Chambre et celles du Sénat, dans le ministère même, et il n'était rien qu'un député, membre et président de la Commission du budget. Le chef reconnu, incontesté de la Démocratie républicaine resta dans le rang, par sa volonté d'abord, ensuite par les défiances de ses compétiteurs et aussi par les jalousies des Républicains plus avancés, plus chimériques ou plus impatients. 11 est vrai que, dans le rang comme dans Topposition. comme plus tard au pouvoir sa place fut la première. Il la ût telle par son application, par le zèle et l'activité qu'il mettait à s'informer des détails de tous les services, par l'énergique impulsion qu'il sut imprimer aux recherches, aux études, à tout le travail de la Commission du budget, par la hardiesse avec laquelle il aborda les plus difficiles questions, y cherchant toujours la solution la plus démocratique, par la défense constante des droits de l'État laïque et, en même temps, et, surtout, par le déploiement de toutes les qualités qui font l'homme de Gouvernement. Est-il étonnant que des relations étroites se soient établies entre certains membres du Cabinet et lui, qu'il ait été consulté, par plusieurs ministres, sur toutes les grandes affaires? Pouvait-on, sans injustice, qualifier de pouvoir occulte cette influence qui s'exerçait au grand jour? Pouvait-on dire que Gambetta avait la réalité sans la responsabilité du pouvoir? Quel pouvoir avait-il refusé ? A quelle responsabilité s'étaitil soustrait ? Ce Cabinet même, qu'on l'accusait d'affaiblir, ne l'avait-il pas défendu contre les impatiences de quelques-uns de ses amis ? D'ail-
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leurs, les Chambres s'étaieût séparées le 11 Juin et, pendant les vacances parlementaires, qui furent longues, le chef de la Démocratie républicaine reprit contact avec le suffrage universel et, dans chaque occasion, affirma ses sympathies pour le ministère* et son respect pour t Tillustre M. Dufaure ». Des trois discours qu'il prononça à Romans, à Grenoble et à Paris, au banquet des commis voyageurs, nous insisterons sur le premier où se trouve tout un plan de conduite politique, tout un programme de Gouvernement, que nous rapprocherons du programme que le ministère fut amené à exposer, dès la reprise de la session.
L*orateur de Romans examine successivement chacune des questions qui s*imposent à la Démocratie, dans ce qu'il appelle « la seconde phase du parti républicain ». Après avoir été un parti d'attaque et de Révolution, il doit être, dans cette seconde phase, dans cette nouvelle étape, un parti de Gouvernement, d'ordre et de consolidation. Le premier des devoirs, c'est le respect de la Constitution, imparfaite sans doute, comme toute œuvre humaine, mais qui a suffisamment prouvé sa valeur, en protégeant la France « contre les criminels desseins de ceux qui appelaient la force pour renverser l'édifice élevé par la nécessité publique ». Si le magistrat, chargé de garder la Constitution, se dérobait à son mandat, comme les vaincus du 16 Mai en menaçaient constamment la France, surtout à l'approche des élections sénatoriales, il ne s'écoulerait pas un intervalle d'une heure entre la retraite et le remplacement « parce que le successeur serait désigné et qu'il ne rencontrerait nulle part de compétitions personnelles ». Mais mieux vaut cent fois que le Président exerce son mandat t jusqu'à la dernière limite de son pouvoir » : on ne lui demande que de prouver la stabilité républicaine, en restant à son poste jusqu'au terme légal.
De même, on ne demande au Gouvernement que t ce qu'il
iii Le DECXIÉJIE MIXISTÉRE DUFAURE (13 Dec. 1STT& Fér. 1879*
T a de possible et de réalisable >, et M. Gambetta, qui se proclame c un ministériel ré:H)la et décidé >, réclame da ministère rachëvement de TœaTre administrative qu'il a si bien commencée. Avec toute la France, il exige que le Régime « voulu et acclamé par toat le pays », ne soit pas contrarié par ses seuls fonctionnaires. Cette partie de la tâche à remplir est, pour les ministres, de beaucoup la plus facile.
M. Gambetta insiste ensuite sur la nécessité de mettre Tannée, « cette fleur et cette force de la France >, dont il fait un magniOque éloge, au-dessus de Tarène des partis et à Técart de la politique. 11 déplore que les chefs de cette armée, qui devraient être rentrés dans la retraite et dans Toubli, se signalent par des démonstrations qui les classent au nombre des ennemis de nos institutions ; les lois Totées par TAssemblée nationale et qui exigent que les grands commandements soient périodiquement renouvelés, ne peuvent être plus longtemps transgressées.
Partisan de T inamovibilité de la magistrature, il Teut qu'elle soit une protection pour FÉtat, pour le citoyen et pour le juge et, pour sauver le principe, il désire que le Gouvernement de la République fasse ce qu*ont fait tous les Régimes précédents, qu'il donne une nouvelle investiture à la magistrature qu*un Gouvernement rival lui a léguée.
Il montre ensuite les progrès de Tesprit • clérical, vaticanesque, monastique, congréganiste et syllabiste », les usurpations des 400.000 religieux qui constituent, selon lui, le vrai péril social, la main mise sur renseignement en 1849, en 1850, en 1875 par le jésuitisme « qui monte toujours quand la patrie baisse >, il proteste de son respect pour le clergé séculier; • bien plus opprimé qu'oppresseur », et il demande seulement qu'on lui applique les lois, toutes les lois, y compris la loi militaire, et qu'on lui supprime les faveurs.