LES ÉLECTIONS DU 5 JANVIER
M. Gambetla, M. Spuller, disait familièrement : « Il ne faut pas qu'il s'en aille. > Et M. Dufaure, échangeant ses impressions de séance avec M. Ribot : c Maintenant je reste; j'ai senti la Chambre avec moi. »
Les élections du S Janvier se préparaient au milieu de ces incidents politiques et de l'achèvement du vote du budget, dans des conditions bien différentes pour les Conservateurs et pour les Républicains. Les premiers se rattachaient au parti bonapartiste et aux deux partis monarchiques et ne parvenaient pas plus à faire l'union dans la presse réactionnaire que sur les listes présentées aux électeurs : de violentes polémiques accentuaient les divisions et rendaient tout accord impossible. Les seconds, au contraire, avaient un excellent critérium du libéralisme des candidats ; ils n'acceptaient, parmi les sénateurs sortants, que ceux qui avaient voté contre la dissolution et ils n'admettaient, parmi les candidats nouveaux, qui professaient en grande majorité les opinions de la Gauche républicaine, que ceux qui se prononçaient contre le 16 Mai et se déclaraient les respectueux serviteurs de la volonté nationale. Pour masquer ses divisions, la Droite sénatoriale rédigea un Manifeste collectif, où elle confondait tous les Républicains dans la même accusation de radicalisme et annonçait que, si le pays portait sur eux ses suffrages, il se réveillerait avec une magistrature sans indépendance, des écoles sans Dieu, des églises sans ministres du culte, une armée sans discipline, une gendarmerie soumise directement à l'autorité civile et un impôt nouveau et vexatoire sur le revenu. Remarquons en passant que, depuis 17 ans que les Républicains ont triomphé dans tous les scrutins, pas une de ces prédictions ne s'est réalisée, pas même celle des Ecoles sans Dieu, puisque l'enseignement religieux, dans les Ecoles publiques, est donné aux enfants par les ministres des différents cultes, en dehors de l'Ecole, dans
428 LE DEUXIÈME MINISTÈRE DUFAURE (13 Dec. 1877-t Fév. 1879)
TEglise, dans le Temple ou dans la Synagogue ; puisque la démonstration de l'existence de Dieu flgure au programme officiel des Ecoles primaires. Les trois Gauches du Sénat répondirent au Manifeste des Droites par une Déclaration beaucoup moins ambitieuse. Elles dirent aux électeurs que de leur vote dépendait l'harmonie des pouvoirs publics; que la République avait remporté sur ses ennemis cette dernière victoire de les réduire à la calomnie ; qu'il y avait à choisir entre deux politiques : la politique constitutionnelle républicaine et la politique sans nom, sans franchise, qui ne peut avouer son drapeau, parce qu'elle en a trois, ni sa pensée, parce qu'elle ne saurait offrir au pays qu'une Révolution, suivie d'une guerre de prétendants.
Les électeurs étaient suffisamment avertis. Pour achever de les éclairer, le comte de Chambord avait écrit à M. de Mun : « Pour que la France soit sauvée, il faut que Dieu y règne en maître, pour que j'y puisse régner en Roi. » Offrir à la France de 1878 la perspective d'une royauté théocralique, c'était la plus forte des illusions monarchiques. Cette parole, royalement impolitique, aurait, à elle seule, suffi pour assurer le triomphe de la République, du régime que la Défense trouvait entaché d'une « barbarie plus sauvage que celle des peuples primitifs ».
Les Légitimistes allaient donc au scrutin sous la bannière que le comte de Mun avait déployée au Congrès des cercles ouvriers catholiques de Chartres, sous le drapeau blanc de la contre-Révolution; ils partaient en lutte contre la société moderne, contre les lois civiles, contre le Concordat, contre l'organisation économique et contre le libéralisme le plus prudent, contre celui que représentait M. de Falloux. Il semble que ces Légitimistes, qui se plaçaient ainsi en dehors des conditions d'existence des Gouvernements contemporains, auraient dû s'isoler soigneusement des Bonapartistes, des