‹ Histoire de la troisième république (volume 3)Chapitre 145 sur 230 · LA LETTRE DU MARÉCHAL · texte numérisé non relu

LA LETTRE DU MARÉCHAL

durant les cinquante-trois années que j'ai consacrées au service de mon pays, comme soldat et comme citoyen, je n'ai jamais été guidé par d'autres sentiments que ceux de l'iionneur et du devoir et par un dévouement absolu à la patrie.

c Je vous invite, Monsieur le Président, à communiquer au Sénat ma décision. »

La même lettre était adressée au Président de la Chambre des Députés.

Dans sa première rédaction, le maréchal avait parlé de mesures « attentatoires à la dignité et à la sécurité de l'armée » ; il consentit à supprimer cette phrase, sur la prière de MM. Gresley et Pothuau. Il demanda à M. Dufaure si les ministres contresigneraient sa lettre de démission > M. Dufaure répondit que non, cette lettre constituant un acte tout personnel ; le Garde des Sceaux se chargea seulement de faire parvenir la démission aux deux présidents.

La séance levée, le Maréchal, sans l'ombre d'une récrimination, eut avec ses ministres un entretien de quelques minutes, plein de cordialité, et les quitta en déclarant qu'il attendrait, à Versailles, l'élection de son successeur, auquel il souhaitait faire la première visite. Il se présentait, en effet, chez M. Grévy, le soir même : il avait voulu être le premier à venir saluer le Chef de l'Etat, et le lendemain, dans la matinée, il se rendait spontanément chez le représentant d'une des grandes puissances, pour rendre hommage aux intentions et aux mérites de son successeur. De l'aveu de tous ses ministres, qui étaient sortis très émus de leur dernier entretien avec lui, le Maréchal n'avait cessé de se conduire en homme d'honneur, depuis le commencement de la crise gouvernementale, d'avoir l'attitude la plus correcte et la plus respectable, de tenir le langage le plus simple et le plus honnête. Du moment où le politique avait disparu, le brave homme, le bon citoyen, le glorieux soldat avait reparu et la

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haute dignité de sa retraite avait fait oublier toutes les erreurs dont il ne fut qu'à moitié responsable.

M. Dufaure avait fait preuve de la même dignité et de la même correction, pendant la dernière année de la Présidence du Maréchal. Immédiatement après la séance du Congrès, il avait porté à M. Grévy le résultat du vote, en lui exprimant la satisfaction que lui causait ce résultat, récompense de toute une vie de droiture. Il avait exprimé la confiance que M. Grévy emploierait, dans la charge suprême, au service de la France et de la République, les qualités qui Tavaient distingué dans les Assemblées et dans le parti républicain. Puis il avait remis au nouveau Président sa démission, celle de ses collègues et celle des sous-secrétaires d'Etat. Il refusa, aux pressantes sollicitations de M. Grévy, de conserver la présidence du Conseil. « Ce serait la première fois, disait-il, que Ton verrait un ministre survivre au Chef d'Etat avec lequel il a gouverné ; à une situation nouvelle il faut des hommes nouveaux. > M. Dufaure était d'autant moins disposé à conserver le pouvoir que la Droite, méconnaissant la droiture de son caractère et la loyauté de sa conduite, lui reprochait d'avoir, par ses exigences, favorisé la tactique de M. Gambetta et provoqué la démission du Maréchal. M. Dufaure répondit à ce reproche en rentrant dans la retraite.

Avec M. Dufaure, disparaissait la République des Thiers, des Casimir- Périer et des Rémusat, la République de la vieille bourgeoisie et de la partie moyenne de la nation. Ce grand homme de bien, par la solidité de son caractère, par son application et sa conscience, par la constance de ses opinions, par sa fidélité à soi-même, par sa haute indépendance, par son désintéressement absolu fut le plus remarquable représentant de ces classes dites dirigeantes, dépossédées depuis par les « nouvelles couches sociales, » et qui, rejetées du pouvoir, sont retombées dans la réaction,

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après avoir divorcé avec la liberté que Dufaure n'avait jamais cessé d*aimer. Pour emprunter le mot de Jules Claretie, il l'avait aimée, cette liberté, c honnêtement et virilement; il n'en avait pas fait sa déesse, comme les songeurs, mais sa femme, comme les bourgeois >.

Nous avons apprécié, au fur et à mesure qu'ils se présentaient, les moindres incidents de la politique, du 24 Mai 187H au 30 Janvier 1879. Nous n'y reviendrons pas. Mais il est impossible de terminer ce volume, consacré à la Présidence du Maréchal, sans ajouter quelques traits à la physionomie du second Président de la Troisième République. Nous les puiserons non pas dans le livre d'un ami, comme M. Ernest Daudet, mais dans les notes rapides, prises au jour le jour et réunies sous un titre modeste Mes Petits Papiers^, par un adversaire politique, clairvoyant et juste, M. Hector Pessard. Et d'abord est-il exact, comme se le figurent les trois quarts des Français, que le Maréchal ait été un instrument docile et inconscient entre des mains expérimentées ? L'initiative qu'il prit personnellement, le 16 Mai 1877, en l'absence de MM. de Broglie et de Fourtou, sa résistance invincible à M. Dufaure, pour lequel il avait de l'estime. et de raffeclion, le 28 Janvier 1879, son refus obstiné de voir le prince Napoléon et le comte de Ghambord en 1873, M. Gambetta en 1878, semblent contredire cette opinion. Placé au pouvoir pour y exécuter les volontés du comte de Ghambord ou du comte de Paris, au milieu d'une mêlée confuse d'intrigues inextricables, il a su résister aux entraînements, comme aux passions de ceux qui l'entouraient; il s'est toujours refusé, en fin de compte, h porter la main sur les institutions dont il avait la garde ; il sut échapper aux embûches tendues à son honneur, à sa loyauté ; il prit au sérieux le rôle qu'il avait accepté ; il com-

* Mes Petits Papiers, 2« série, Paris, Librairie Moderne, 1888.

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mit des fautes mais des fautes désintéressées, et, quand il quitta l'Elysée pour sa modeste maison de la rue de Bellechasse, dont il était parti furtivement, dans la nuit du 18 Mars, il y rentra la tête haute, non diminué ni enrichi. La politique ne lui avait pas porté bonheur : ses quinze années de retraite absolue le grandiront plus que ses six années de Présidence.

Cette fin si digne rappelle le premier acte politique du général de Mac-Mahon. Le Sénat impérial était saisi de la loi de sûreté générale. Mac-Mahon se lève pour la combattre ; un de ses compagnons d'armes lui fait remarquer qu'il risque son bâton de Moréchal de France ; il le repousse doucement et prononce ces nobles paroles, c Je me rappelle l'adage de nos pères : fais ce que dois, advienne que pourra. Sur ma conscience, je crois cette loi inconstitutionnelle, susceptible de conséquences fâcheuses. En honnête homme qui a juré obéissance à la Constitution, en homme indépendant, en qualité de législateur, je me crois obligé de voter contre. »

Avec la retraite du Maréchal prend fin la seconde période de l'histoire de la Troisième République. C'est une époque de luttes, de combats incessants : les Monarchistes, quand ils ont constaté l'impossibilité d'une restauration, font des efforts désespérés pour empêcher d'abord le vote des lois constitutionnelles, ensuite la pratique sincère de la Constitution républicaine. Deux fois la victoire sembla leur sourire. Ils ont pour eux, avant le 25 Février, la majorité d'une Assemblée unique, omnipotente, et le Chef du pouvoir exécutif; après le 25 Février, la majorité du Sénat et le Président de la République ; avant comme après, toutes les forces sociales : la grande propriété, une portion de la petite, le clergé, la magistrature, la majeure partie des fonctionnaires. Les Républicains ne peuvent leur opposer que la masse indécise et flottante qui a fait la majorité du plébiscite impérial, la majorité pacifique de 1871, et qui seule peut faire

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