‹ Histoire de la troisième république (volume 3)Chapitre 148 sur 230 · DISCOURS DE CHALLEMEL-LACOUR · texte numérisé non relu

DISCOURS DE CHALLEMEL-LACOUR

Messieurs, on a pu, depuis quatre mois, élever bien des controverses, on a pu multiplier les sophismes, on a pu imaginer et commenter des gloses plus ou moins captieuses ; mais il y a une vérité qu'on n'est pas parvenu à ébranler. Cette vérité certaine, c'est que, ce jour-là, en votant la loi, vous avez pris avec le pays un engagement volontaire et solennel, celui de le mettre à l'abri, pour sept ans au moins, des agitations qu'il avait traversées et qui l'avaient troublé si profondément. {Humeurs à droite )

Quelles que fussent alors les répugnances qui se cachaient au fond de quelques esprits, ou qui se faisaient jour à mots plus ou moins couverts dans certains discours, vous avez pris un engagement dont la signiQcation formelle était déterminée, et par les circonstances dans lesquelles le projet de loi vous était présenté, et par l'argument, par l'unique argument qu'on a fait valoir en sa faveur; les circonstances, c'était l'état douloureusement troublé dans lequel avaient laissé le pays les tentatives de restauration monarchique; (Cest vrai! Très Lien! à gauche) l'argument, c'était le besoin d'assurer à un pays fatigué, irrité, et que l'inquiétude et la défiance conduisaient a sa ruine, un long repos.

Tous ceux qui, ce jour-là, ont pris la parole pour défendre le projet de loi, ont conspiré à faire croire au pays que, pendant sept ans au moins, il vivrait, il travaillerait, à Tabri d'un pouvoir incontesté. Et quel pouvait être ce pouvoir, si ce n'était la République? {Assentiment à gauche.)

Le pays demandait davantage, nous le savons bien, et c'est pour cela que nous avons combattu la loi ; mais il n'en a pas moins pris notre engagement au sérieux, et, si la confiance ne s'est pas rétablie , ce n'est pas sa faute : c'est qu'il n'a pas vu que cet engagement pris par le Cabinet fut justifié, lut confirmé soit par son langage, soit par ses actes.

La confiance ne s'est pas rétablie, parce que les lois que le Cabinet a demandées, obtenues ou annoncées, inquiètent le pays, parce que les procédés de Gouvernement qu'il pratique inquiètent le pays. (Bravos à gauche. — Réclamations au centre et à droite.)

Un membre a droite ironiqunnent. — Le pays ne sera rassuré que par vous I

M. Ciiallemel-Lacour. — La confiance ne s'est pas rétablie, parce que, lorsque le Gouvernement s'adresse au pays, comme au 24 Mai, comme au 22 Janvier, comme au 4 Février, lorsque, parlant à là

Edg. Zevort. — Troisième République. n. — 31

France et contraint d'avoir égard à l'opinion, il déclare qu'il maintiendra les lois existantes et l'ordre légalement établi, il sent que le pays entend par là la République, et lorsque, au contraire, il s'adresse à la majorité disparate qui le soutient, et qu'il parle de la nécessité de combattre le péril social, il veut que par ce péril vous entendiez la République. (Très bien! très bien !)

De telle sorte que le pays, ne voyant qu'opposition entre les engagements pris par le Cabinet et sa conduite, que contrariété dans son langage, quand il s'adresse au pays et quand il s'adresse à vous, le pays ne sachant pas où vous voulez le conduire ni quels sont vos desseins, le pays garde ses déflances et reste en proie aux soupçons qui l'énervent et le ruinent. (Marques d'adhésion à r extrême gauche.) Messieurs, si la situation générale et l'état des esprits n'ont pas notablement changé, non seulement depuis le 20 Novembre, mais depuis le 24 Mai, si, malgré les déclarations successives de M. le vice-président du Conseil, de M. le ministre du Commerce à Nevers et de M. le Président de la République devant le Tribunal de commerce, les inquiétudes subsistent, si le Cabinet, en butte aux défiances du pays, se voit exposé d'autre part aux objurgations et aux réclamations d'une partie de la majorité, c'est, Messieurs, qu'une équivoque déplorable a présidé à la loi du 20 Novembre, comme elle avait présidé à l'acte de 24 Mai.

Il importe, et je pense que personne ici ne me contredira, que cette équivoque qui a duré trop longtemps, soit, s'il se peut, dissipée. Le 24 Mai, le Cabinet actuel est arrivé au pouvoir, après quels efforts et combien de tentatives, tout le monde se le rappelle ! Il était alors rempli d'une confiance, qu'il me pardonne de le dire, un peu uo\ice. . .{Humeurs) il donnait à ses amis l'assurance un peu présomptueuse que sa seule présence sur ces bancs suffirait pour ramener l'opinion de la France dans ce qui lui paraissait être le droit chemin ; mais il s'est trouvé en présence d'une nation avide, je le crois, de réformes sérieuses, mais surtout impatiente de se reposer dans la République définitive, à l'abri des manœuvres des partis [Exclamation et rires à droite. Applaudissements sur quelques bancs à gauche) et il s'est trouvé, d'autre part, en présence d'une majorité diversement monarchique qui considérait la journée du 24 Mai comme sa victoire et qui avait la prétention d'en tirer profit sans délai. El, en effet, les manœuvres monarchiques ont recommencé presque aussitôt, plus actives que

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jamais, avec la tolérance du Gouvernemeat, quelques-uns ont dit alors, et peut-être le croient encore à cette heure, avec sa protection et avec son concours. {Rumeurs à droite,)

M. Tailiiand. — Tout cela a déjà été dit î

M Ciiallemel-Lacour. — Cette tentative a échoué ; elle a échoué avec éclat ; mais la nation en a gardé, à l'égard du Gouvernement, une déflanceplus marquée. Elle a conservé des dispositions amères à regard de ce Gouvernement qui n'avait su ni empêcher, ni répudier à temps ces manœuvres et qui, après lui avoir promis le repos, la laissait, à peine délivrée de la présence de l'étranger, troubler jusqu'au fond par des agitations funestes. {Vives réclamalions à droite. Approbation à gauche,)

C'est alors que la Prorogation a été imaginée. Contre les plaintes du pays et contre son mécontentement, le Gouvernement a bien compris qu'il n'avait de refuge que dans la République... {Rumeurs à droite^

M. LE MARQUIS DE Plgeuc. — Laquelle ?

M. Ciiallemel-Lacour. — ... Mais il a reculé, par instinct, par amour-propre, devant la nécessité qui lui était imposée, et à la place de la République définitive, il a imaginé une République momentanée, passagère, transitoire, une République de sept ans. Et pour la faire accepter de la nation, qni demandait la République définitive... {Allons donc ! Allons donc !)

M. LE COMTE DE Rességuier. — Proposcz-la !

M. Cuallemel-Lacour. — ... et des royalistes eux-mêmes qui, malgré leur déroute, ne voulaient ni abjurer ni désarmer, il a enveloppé sa pensée et ses projets dans un langage obscur, et dont l'obscurité était faite pour gagner, pour flatter toutes les espérances et pour capter toutes les crédulités. [Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche,)

Aux uns il a laissé croire que, obligé de se résigner in extremis à la République, il fallait au moins s'assurer l'avantage de fixer et d'affermir pour sept ans le pouvoir entre les mains d'un homme qu'on disait étranger, supérieur aux partis et dont le nom , dans tous les cas, était propre à couvrir, à protéger les desseins conservateurs quels qu'ils fussent. {Mouvetnents divers.)

Aux autres il a laissé croire que la Prorogation n'avait qu'un seul but, qui était de combattre le péril social, c'est-à-dire de détruire en France l'esprit républicain {Ah! Ah ! à droite] et* que

Topinion républicaine, une fois domptée, une fois vaincue, refoulée, anéantie, que ce fut dans sept ans ou que ce fût dans trois mois, la Monarchie n*aurait plus qu'à occuper la place ainsi déblayée. {C'est cela ! — Très lien ! Trèi bien! à gauche.)

Je ne dis pas que cela ait été Tobjet d'un contrat formel. Non, je ne scrute pas les intentions du Cabinet ni de son chef. (Rires ironiques sur quelques bancs à droite.) Mais je dis que c'est ainsi que Tont entendu un grand nombre des auxiliaires que M. te vice-président du Conseil a eus le 20 Novembre ; et s'il en doutait, je lui rappellerais les lettres pleines d'explications et de réserves écrites avant le vote et le lendemain du vote ; je lui rappellerais les lettres de M. Limasyrac, de M. de la Rochetlc, de M. Boyer, qui ont attiré si vivement et à si juste titre Tattention de la France. Je lui rappellerais les interprétations soutenues avec tant de suite et d'énergie par tous les organes de la presse royaliste et notamment par Torgane le plus autorisé, le seul vraiment autorisé de cette presse monarchique, V Union, dont peu de personnes, je pense, de ce côté (la droite) seront tentées de récuser les explications et la politique . (Dénégations à droite et applaudissements ironiques à gauche.)

M. LE MARQUIS DE LA RocHETiiULON. — Vous êtes dans l'errcur î

M. LE VICOMTE DE Rainneville. — Absolument !

M. Challemel-Lacour. — Cette politique, du moins, si elle n'a pas l'assentiment de tous ces Messieîirs, a l'assentiment du premier des légitimistes, de M. le comte de Chambord (Réclamations et interruptions à droite) et j'en ai pour preuve...

A DROITE. — Qu'en savez- vous ?

M. Ciiali.bmel-Lacour. — La preuve, c'est la lettre qu'il a écrite à M. Laurcnlie, récompense d'une fidélité de cinquante ans.

Voix a droite. — A la question ! à la loi des maires !

M. Ciiallemel-Lacour . — J'ajouterai encore pour preuve qu'ainsi a été entendue la Prorogation, que, depuis le 20 Novembre, cinquante-deux membres du Cabinet, des ambassadeurs, des membres de la Commission chargée d'organiser les pouvoirs du Maréchal, ont déposé et déposent encore tous les jours sur le bureau des pétitions dans lesquelles on demande la proclamation immédiate de la Monarchie de Henri V...

Plusieurs membres. — C'est leur droit!

M. Challemel-Lacour. — ... chose évidemment peu compatible

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