DISCOURS DE CUALLEMEL-LACOUR
On a procédé ce jour-là, comme on avait procédé au 24 Mai, pour adoucir la transition d*un homme illustre dans la politique, à un homme inconnu dans la politique. [Rumeurs su)' divers bancs.)
On a laissé croire, on a voulu que le pays fût persuadé que, d'ici à sept ans au moins, la République ne serait pas mise en question.
C'est ce caractère à la fois monarchique et républicain de la Prorogation qui a, je crois, tenté un certain nombre de royalistes, qui les a induits à la voter. La combinaison était adroite, mais rhabileté même peut se prendre dans ses propres calculs, et, dans tous les cas, elle ne peut pas prévaloir contre la nature des choses.
Eh bien, le caractère républicain de la Prorogation a forcément et définitivement prévalu ; de telle sorte que, quelque amère que soit la déception de quelques-uns, il faut bien, si le Gouvernement se prend lui-même au sérieux, s'il veut inspirer quelque confiance au pays, qu'il se décide à s'appeler hautement, de son vrai nom, la République.
M. DE CoLOMBET* — Vous ne l'avez pas votée, la Prorogation !
M. Challemel-Lacour. — Personne d'entre eux n'a pu, ce jourlà, avoir la pensée de réserver, ni pour sept ans, ni pour un an, le droit de mettre en question, non pas seulement la durée du pouvoir qu'on établissait, mais son nom et son caractère.
Personne n'a pu avoir cette pensée, pour une infinité de raisons, parmi lesquelles il y en a deux qui me semblent décisives.
La première, c'est que, ce jour-là, vous promettiez à la France la sécurité et que, quelque vigilant que soit le pouvoir, il ne peut pas y avoir de sécurité sans un Gouvernement reposant sur un principe de droit, sur un principe incontesté, capable de se faire respecter et de se défendre. (Interruptions à droite.)
Quelques membres a droite. — Et la loi des maires !
M. Ciiallemel-Lacour. — Vous n'êtes pas. Messieurs, permettez-moi de le dire, une Académie; vous n'êtes pas un Concile qui puisse ici chercher à son aise, sans se presser, indéfiniment, la meilleure forme de Gouvernement ; vous ne pouvez pas suspendre la vie politique d'une nation. Il faut qu'elle vive à l'abri d'un Gouvernement défini, sérieux, puisant dans son titre et dans son origine le droit de se défendre et de protéger le pays. (Exclamations à droite. Très bien! à gauche.)
Et voici une seconde raison : c'est que, s'il est rare qu'une nation se trouve dans cet état d'indifférence qui permette à une Assem-
blée de trancher par un vote ses incertitudes, la France n'est assurément pas dans cet élat-là. Elle a fait son choix. La République a été assez hautement, assez longtemps, j'ajouterais assez sévèrement discutée et dans les principes qui la constituent, et dans les hommes qui la représentent (Rires à droite)^ pour que la nation ait pu faire son choix à bon escient.
Ce choix, elle l'a fait. H se peut que vous trouviez que la prédominance de ridée républicaine soit un fait déplorable ; il se peut que vous la considériez comme un mal passager dont vous aurez raison, moyennant quelques remèdes énergiques et transitoires ; mais, quant au fait, vous ne pouvez le contester, et vous aurez beau en réduire la portée, il signifie, tout au moins, que la France ne veut plus de secousses, qu'elle veut s'en tenir à ce qu'elle a, c'est-à-dire à la République.
A DROITE. — Laquelle ? laquelle ?
M. Challemel-Lacour. — Vous me demandez laquelle ?(Owî/ oui! à droite.) Mais vous ne comptez pas sans doute que j'improvise une Constitution républicaine à la tribune ! {\ouveaux rires à droite.) Je puis vous dire, néanmoins, que la République, que la France républicaine et que tout le monde veut de ce côté...
A DROITE. — Non ! non !
M. Challemel-Lacour. — ... C'est la République qui repose sur la souveraineté nationale sincèrement respectée, c'est-à-dire sur le suffrage universel. ( Vive approbation à gauche.)
C'est la République qui repose sur le développement de tous les droits, sur le respect de toutes les libertés, sur le maintien inflexible du bon ordre et des lois... {Applaudissements sur divers bancs à gauche. — Exclamations adroite.)
M. DE Rességuier. — Alors ce n'est pas la vôtre !
M. DE MoNTGOLFiER. — Est-cc la République comme à Lyon ? {Bruit.)
M. Cïullemel-Lacour. — C'est la République qui, résolue à se défendre contre tous les perturbateurs, anarchistes ou monarchistes... {Nouvelles exclamations à droite) n'en reste pas moins ouverte à tout le monde, parce qu'elle ne connaît ni caste, ni classe, et qu'elle ne tient compte que des services rendus et des bonnes volontés avérées, {ftires ironiques à droite.)
M. le marquis de Franclieu. — La République a toujours livré la France au premier venu î
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M. Challemel-Lacour. — C'est la République qui, dans un pays longtemps monarchique et divisé entre tant d'opinions... (Bumeura diverses), comprend qu'il n*y a de sûreté pour elle que dans les voies moyennes et veut rester à égale distance et de la routine obstinée et des changements précipités. [Applaudissements à gauche.) C'est une République où il y aura sans doute encore des diversités d'opinions, où il y aura des divergences et des partis, car il y a des partis sous tous les Régimes, excepté sous le despotisme absolu, mais où les partis ne triompheront, s'ils méritent de triompher, que par les voies laborieuses et sûres de la publicité et de la discussion. {Applaudissements à gauche. Exclamations à droite,)
M. LE Président. — Je prie qu'on n'interrompe pas. Les interruptions ne servent qu'à passionner le débat.
M. Challemel-Lacour. — Permettez-moi, Messieurs, de revenir à la question qui nous préoccupe.
Je vous disais que l'opinion de la France est fixée et détermine le sens qui, selon nous, est celui de la Prorogation. J'arriverais bien tard, vous le comprenez, pour m'expliquer sur le pouvoir constituant que vous avez revendiqué ; je n'en ai nullement la pensée ; mais il me sera permis de dire, au moins, que, dans Tesprit même de ceux qui sont le plus disposés à l'étendre, ce pouvoir a sa limite. 11 se borne, et c'est déjà beaucoup, à recueillir le principe qui vous est donné par les événements, par la situation générale du pays, par Tétat des esprits et des opinions ; l'exercice de ce pouvoir suppose nécessairement un certain accord, une certaine entente entre vous et le pays ; et vous l'avez bien compris, puisque vous attendez depuis trois ans, vous attendez, contrairement à toute logique, au risque d'épuiser ce pouvoir en tentatives partielles, en organisation de détails, vous attendez que cet accord rompu, presque au lendemain de votre réunion, se rétablisse, nous ne savons par quel miracle. Quand cette Assemblée serait souveraine, d'une souveraineté absolue comme quelques-uns l'entendent, l'opinion de la France, la France, ne seraient pas entre ses mains comme une matière inerte, qu'elle pût vouloir, sans excéder son pouvoir aussi bien que son droit, pétrir à son gré.
Et si on essayait, si on espérait, par lassitude, ou par séduction, ou par intimidation, changer celte direction puissante de l'opinion, on tenterait une œuvre inutile, je le crois, mais on tenterait surtout une œuvre pernicieuse et corruptrice, en apprenant à cette
nation que les opinions les plus réfléchies, que les principes les plus chèrement conquis ne sont rien ; que la sagesse consiste à en changer avec les Gouvernements, et qu'il faut, en un mot, que l'esprit suive toutes les vicissitudes de la force. Eh ! Messieurs, c'est l'exemple donné par le 2 Décembre, par le Gouvernement de l'Empire, et les conséquences en pèsent encore cruellement sur nous. {Applaudissements à gauche,)
Je crois que cet état de l'opinion du pays impose au Gouvernement Tobligation stricte de s'expliquer enfin avec clarté sur le caractère de la Prorogation, et nous espérons qu'il ne viendra pas, pour toute réponse, nous redire que la Prorogation, c'est la trêve des partis, ou bien qu'il ne nous ajournera pas aux lois constitutionnelles. Et laissez-moi, sur ces deux points, vous soumettre de courtes observations. {Mouvements divers.) La trêve î c'est le mot d'ordre que vous aviez adopté dès votre réunion à Bordeaux ; c'était la devise du Pacte de Bordeaux, c'est la formule que tout le monde a répétée pendant deux ans ; et, quand on songe au fractionnement des partis dans cette Assemblée, aux contre-coups que des discussions nécessairement sans issue auraient eus sur le pays, à la présence de l'étranger sur le sol français ; quand on songe surtout au désaccord qui s'était manifesté entre une grande partie, entre la majorité du pays, c'est notre conviction, et la majorité de cette Assemblée, il fallait bien accepter la trêve des partis.
Voix a droite. — A la question ! — Les maires ! les maires !
M. Challemel-Lacour. — Qu'est-ce que cela signifiait? Cela signifiait qu'il fallait attendre qu'il fût établi par les faits (A la question!) qu'on pût savoir, par les faits, si la même division, le même fractionnement, la même incertitude régnaient dans le pays, ou bien s'il n'en sortirait pas un vœu dominant, irrésistible, auquel tout le monde fût obligé de se ranger. (Très bien! très bien! et applaudissements à gauche,)
A DROITE. — Et les maires ?
M. Challemel-Lacour. — Encore une fois, vous pouviez bien ajourner vos décisions, ajourner des débats qui eussent été, pour le pays, sans profits; mais ce que vous ne pouviez pas empêcher, c'est le développement de l'opinion dans le pays, c'est que la lutte ne se poursuivît entre les divers partis dans les élections, dans la presse, ardente et passionnée.
Les opinions se sont mesurées, en effet. Une de ces opinions a
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fini par dominer, et certes les faveurs, s'il y a eu des faveurs, non seulement depuis le 24 Mai, mais auparavant, n'ont pas été pour cette opinion qui l'a emporté. {Mouvements divers.)
La trêve, c'était un délai nécessaire donné au pays pour s'expliquer plus clairement qu'il ne l'avait fait au 8 Février 18*71. Le pays s'est expliqué depuis lors avec une clarté qui ne permet pas désormais de s'abuser sur ce qu'il veut, et le temps des délais, qui ne pouvaient être éternels, est à présent passé.
Je le répète, une opinion a triomphé; elle l'emporte dans les élections.
Un membre a droite. — Pas dans les élections des Conseils généraux.
Un autre membre a droite. — Parlez donc des maires ! M. Ciiallemel-Lacour. — Et quant au Gouvernement, la trêve signifiait qu'il avait le devoir de ne point user des moyens qui lui appartiennent pour avancer frauduleusement les affaires d'un parti, qu'il devait maintenir avec sincérité le fait existant et vous apporter, de temps en temps, des informations sur l'état du pays, en vous soumettant les conclusions pratiques qu'il convenait, selon lui, d'en tirer.
C'est, Messieurs, ce qu'a fait le Gouvernement antérieur au 24 Mai.
Direz-vous que l'opinion publique imposait au Gouvernement un autre devoir encore : celui de gouverner sans un principe régulateur, sans un titre avoué, sans règle, ou du moins, sans autre règle que celle de combattre le péril social, c'est-à-dire l'esprit républicain ? Car nous savons bien, par les explications qui ont été tant de fois apportées à cette tribune, que, dans la bouche de MM. les ministres, les deux mots sont équivalents. ( Très bien! très bien! à (fauche,)
Mais, Messieurs, j'ose dire que c'est là une prétention insoutenable, une impossibilité ; j'ose dire que c'est là une neutralité chimérique. Il faut bien une direction; il faut bien que le Gouvernement imprime une direction à ses agents ; qu'il leur trace une règle uniforme; que sa propre conduite, que son langage procèdent d'une pensée suivie.
Eh bien. Messieurs, le Gouvernement qui a précédé le 24 Mai puisait cette règle dans l'opinion publique; il la trouvait dans le maintien du fait existant qui lui avait été confié.
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Il est venu vous le déclarer avec loyauté dans le Message du 13 Novembre; et c'est pour cela, c'est pour vous débarrasser d'un Gouvernement que vous accusiez d'avoir trompé vos espérances, d'un Gouvernement à la prétendue connivence duquel vous imputiez, bien à tort, le progrès des opinions républicaines, c'est pour vous défaire du vieux et intelligent pilote... (Murmures à droite. — Applaudissements répétés à gauche, auxquels répondent quelques applaudissements ironiques à droite.) Je remarque de ce côté (/V rnteur se tourne vci's la droite) des applaudissements ironiques que je ne comprends guère, car, enfin, c'est sur ces bancs que siègent ceux qui se plaignent de la diminution du respect et qui ont la prétention de le restaurer dans notre pays, et ils ne peuvent pas laisser passer, sans le couvrir de leurs murmures, un des plus grands noms parlementaires de France ! {Bravos et acclamations répétés à gauche.)
M. DE Gavardie. — Vous Tavez insulté vous-même dans votre journal î
A GAUCHE. — Allons donc! N'interrompez pas! Laissez parler!
M. LE PRÉSIDENT. — Veuillez ne pas interrompre, Monsieur de Gavardie !
M. DE Gavardie. — Je répète que M. Thiers a été en butte aux insultes de certains Républicains.
Divers bancs a gauche. — Non! non! jamais!
M. DussAUSsov. — Ils l'ont appelé « cheval de renfort ! »
M. Challemel-Lacour. — C'est, dis-je, pour vous débarrasser de ce guide intelligent et sûr, qui, consultant tout le monde, sait avec quelle circonspection, avec quelle lenteur presque craintive, l'opinion publique, se décidait à mettre le cap sur la République; c'est pour vous en débarrasser, qu'à l'aide d'une majorité de coalition, vous avez fait le 24 Mai.
A DROITE ET AU CENTRE. — Lcs maires ! les maires ! — Parlez donc de l'application de la loi des maires 1
M. Challemel-Lacour. — Je ne pense pas que le Cabinet se flatte que le pouvoir Présidentiel institué le 24 Mai et prorogé le 20 Novembre puisse tenir une conduite bien différente. S'il le croyait, les objurgations et les reproches d'un certain nombre de ses auxiliaires de ce jour-là lui prouveraient à quel point il se trompe; car enfin, le Cabinet n'a pas la prétention que ce pouvoir Présidentiel puisse, pendant sept ans, gouverner sans un principe