DISCOURS DE CHALLEMEL-LACOUR
malgré moi, obligé de vous retenir encore quelques instants. (Parlez î parlez I)
Si, Messieurs, conformément aux déclarations réitérées de MM. les ministres et du Président de la République, selon la lettre delà loi, le pouvoir Présidentiel doit nous régir pendant un certain nombre d'années, nous avons le droit, nous avons le devoir de nous intéresser à sa dignité et à sa force.
Eh bien, l'honorable M. Grévy vous avertissait, le 20 Novembre, dans le cours de la discussion, que vous alliez créer un Gouvernement plus faible que celui qui Tavait précédé.
Cette parole d'un esprit clairvoyant, d'une intelligence vraiment politique, je crois qu'elle est justifiée ; s'il est vrai, comme le disait M. le vice-président du Conseil, que la force d'un Gouvernement consiste surtout dans l'opinion qu'on a de sa force, celui du 20 Novembre en est dépourvu. On a des doutes sur sa force, on a des doutes sur son avenir, et ces doutes ne sont que trop justifiés. A voir de quelle manière il est mis en discussion, à lire les lettres qui ont été écrites, avant et après le vote de la loi, par ceux mêmes qui l'ont votée, il est impossible qu'on ne soit pas tenté de considérer ce Gouvernement comme un pur expédient.
Mais, Messieurs, la France a lu la lettre de M. Rouher, cette lettre où, après avoir éconduit, avec un sans-façon qu'il ne m'appartient pas de qualifier, toutes les Monarchies rivales, pour ne laisser en présence que la République et l'Empire, le chef des Bonapartistes, leur conseiller, traite le pouvoir Présidentiel comme un Gouvernement déjà presque caduc, prend en pitié sa débilité, le recommande d'un ton protecteur aux ménagements dédaigneux, aux respects extérieurs de ses amis, en considération du seul mérite qu'il reconnaisse au Septennat : celui d'acheminer la France à l'Empire, c'est-à-dire à la ruine finale et au déshonneur. {Bravos et applaudissemenis à gauche.)
M. LE MARQUIS DE LA RocuEJAQUELEiN. — C'est malheureusement vrai !
M. Challemel-Lacour. — La France entend parler depuis quelques jours de ces promenades, de ces démonstrations en Angleterre. A l'heure où je vous parle, elle lit ces Manifestes, ridicules sans doute, mais encore plus insolents, qui sont une insulte à la loi, mais qui sont surtout une humiliation pour le Cabinet. (ApplaudissemenU répétés à gauche,)
Edg. Zevort. — Troisième République. ii. — 32
M. André (de la Charente). — Noire parti s*iocline devant la souveraineté nationale! {Bruit.) H demande Tappel au peuple... et vous, vous le repoussez !
A GAUCHE. — A la tribune l'interrupteur ! On n'a pas entendu 1
M. Challemel-Lacocr. — Eh bien ! le pays qui voit, non seulement le parti légitimiste, mais encore la faction bonapartiste, malgré le double vote de déchéance que vous avez prononcé contre la dynastie du 2 Décembre et de Sedan... (Vifs et bruyants applaudissements à gauche)^ le pays qui la voit étaler ces espérances, ouvrir dès à présent le chapitre des accidents imprévus et divers, qui peuvent abréger à son profit la durée du pouvoir Présidentiel; le pays, qui voit cette faction passer en revue ses forces, presque sous les yeux et comme avec la permission du pouvoir... (Dénégations sur plusieurs bancs à droite. — Très bien! et nouveaux applaudissements à gauche.) comment ce pays, qui ne sait pas pour combien le calcul et Tillusion entrent dans ces fanfaronnades des partis, ne serait-il pas inquiet, comment s'assurerai t-ii en vos déclarations?
Croyez-vous qu'il suffise d'une dépêche comme celle du 19 Février, dépêche si bénigne qu'elle pourrait, en vérité, avoir été dictée par M. Rouher, ou corrigée de sa main. (Exclamations à droite. — Bravos et applaudissements à gauche.) Je demande s'il est possible qu'un pouvoir né d'une coalition et dont on voit ainsi les partis se disputer, dévorer tous les jours le prochain héritage, je demande si ce pouvoir peut inspirer confiance, ou bien si on n'est pas conduit, comme par force, à croire qu'il est, malgré lui, je le crois, à son insu, je le pense, je ne dirai pas l'instrument, mais au moins le paravent, derrière lequel se cachent des projets opposés, mais également inquiétants. (Nouvelle et vive approbation à gauche.)
M. André (de la Charente). — C'est ainsi que vous entendez la liberté !
M. Cuallemel-Lacour. — Et cependant, Messieurs, ce pouvoir est un pouvoir responsable ; il répond de la sécurité, il répond de la paix intérieure qu'il a promise à la France ; il a besoin d*étre fort et nous voudrions qu'il le fût. (Humeurs dubitatives et rires ironiques à droite et au centre I)
A gauche. — Oui! Oui! C'est vrai!
M. Challemel-Lacour. — La Démocratie, Messieurs, n'aime pas les Gouvernements sans force... [Ah! Ah! — Vive interruption.)
DISCOURS DE cnALLEMEL-LACOUR 499
Voix a droite. — Vous l'avez prouvé !
M. Ciiallemel-Lacour. — Elle les méprise, elle les redoute, comme une proie promise à Tanarchie ou à Tusurpation. {Très bien! Très bien! à gauche.)
Mais je crains que le Gabiaet ne se méprenne sur les conditions de la force. Il ne suffit pas, pour la posséder, d'être constamment armé en guerre contre un désordre matériel dont on n'aperçoit les traces nulle part, il ne suffit pas de dissoudre les cercles, de fermer les cafés, de supprimer les journaux, de remplacer par milliers les municipalités républicaines. (Inlerruption prolongée.)
Voix DIVERSES A DROITE ET AU CENTRE. — C'est votrc politique ! — C'est ce que vous avez fait. Remember !
M. LE Président. — Je réclame le silence.
M. de GAVARDiEjS'adressant avec vivacité à l'orateur — Vous parlez de Gouvernement faible... [Exclamations à gauche, IV interrompez pas!) Vous avez laissé assassiner... (0/t/ Oh!) le commandant Arnaud à Lyon. {Bruyante agitation,)
M. Challemel-Lacour échange, à voix basse, quelques paroles avec M. le président.
M. LE Président. — J'invite M. de Gavardie à expliquer ses paroles.
A GAUCHE. — Non I non ! Ce n'est pas la peine !
M. LE MARQUIS DE Dampierre. — Il s*expliquera tout à l'heure.
M. Challemel-Lacour. — Tout cela n'est pas la force, ce n'en est que l'apparence, ce n'est qu'un vain épouvantail. L'honorable M.Lucien Brun a signalé un jour au Cabinet sa faiblesse, et il lui en adonné le secret : c'est que l'autorité lui manque. M. Lucien Brun, bien entendu, plaçait cette autorité dans le principe monarchique où, selon nous, elle ne réside pas ; mais il n'y en avait pas moins un grand fond de vérité dans ses paroles, car l'autorité ne résulte pas de la force brutale dont on est armé ; elle résulte de l'ascendant qui dispense de s'en servir. (Très bien! Très bien ! à gauche,) Elle ne résulte pas des lois d'intimidation qu'on sollicite et qu'on obtient, dévoilant ainsi sa faiblesse, mais du principe au nom duquel on les applique. Eh bien ! quel est voire ascendant ? Quel est votre principe? Vous n'en avouez aucun, car vous conviendrez bien que votre fiction de péril social n'est pas un principe. {Nouvel assentiment à gauche.)
M. le comte de Treveneuc. — C'est un fait mallieureu sèment.
SOO APPENDICE
M. GuALLEMEL-LACoaR. — Il j a, Messieurs, une autre condition de force dont aucun Gouvernement, quels que soient son nom et son origine, n'a jamais pu se passer; les Gouvernements despotiques eux-mêmes, en leurs jours de prudence, n'ont pas été les moins attentifis à s'assurer cet appui ; cette condition, plus nécessaire à un Gouvernement de discussion qu'à tout autre, c'est un certain accord avec l'opinion dominante, avec la masse des intérêts, j'oserais presque dire avec les passions du pays.
Eh bien, cette opinion dominante, que vous avez tant besoin de reconquérir et de ramener à vous, vousla froissez tous les jours... {Très bien! sur quelques bancs à gauche); depuis dix mois que vous existez, vous n'avez su ni la retenir ni la comprendre. {Nouvelle approbation sur les mêmes bancs.) Les intérêts, vous les défiez, vous les négligez ; cette masse des intérêts ; vous l'avez qualifiée vous-mêmes ici de brutalité du nombre... {Très bien! sur les mêmes bancs) et depuis nous avons souvent ^entendu parler — nous en avons eu les oreilles rebattues, — de la représentation des intérêts, paroles dans lesquelles tout le monde a reconnu le langage étemel des prétentions oligarchiques... (Humeurs et chuchotements à droite) comme si, dans les Démocraties, tous, les petits comme les grands, n'avaient pas des intérêts, et comme si ces grands intérêts qui ont le privilège de vous préoccuper ne pouvaient être rassurés qu'à la condition d'exclure les petits, c'est-à-dire le grand nombre, de toute participation à la gestion des affaires locales et des affaires publiques. {Ti^ès bien ! très bien ! à gauche.)
Cette opinion générale, cette opinion dominante, elle s'est assez manifestée, depuis trois ans, dans cette longue suite d'élections qui commencent au 18 Avril 1871, et qui se continuent maintenant de mois en mois; elle s'est manifestée également dans ces démarches, dans ces délégations, dans ces adresses qui ont été, pendant la prorogation de l'Assemblée, bien plus encore que la lettre du 27 Octobre, le véritable écueil de la tentative monarchique.
Plusieurs membres a gauche. — Voilà la vérité !
M. Ciiallemel-Lacour. — Eh bien, au lieu de vous rapprocher de l'esprit public, pour exercer sur lui une action légitime, vous vous en éloignez de plus en plus, vous couvrez de qualifications dures l'opinion qui vous déplait. Ce peuple républicain {Rumeurs à droite) y vous le froissez, vous le blessez, tantôt en lui disant que cette République, à laquelle il est attaché, ne peut être que le chaos,