‹ Histoire de la troisième république (volume 3)Chapitre 154 sur 230 · DISCOURS DE GUALLEMEL-LACOUR SOI · texte numérisé non relu

DISCOURS DE GUALLEMEL-LACOUR SOI

tantôt en lui répétant, au contraire, que c'est un régime pour lequel il n'est point fait, que c'est un régime qui exige des idées des vertus qu'il n'a pas. Gomme si, à l'heure qu il est, cette nation, labourée par les Révolutions,

M. RiVAiLLE. — A qui est-ce dû?

M. Giiallemel-Lacour... — revenue de toutesles dynasties, avait ou pouvait jamais reprendre les idées, les dispositions, les habitudes sans lesquelles un établissement monarchique est un établissement précaire ou plutôt reste toujours la plus impraticable des utopies. (Vive approbation à gauche. Exclamations ironiques à droite,)

Voix AU CENTRE. — Et l'Angleterre, et la Belgique !

M. Gaslondb. — Parlez des maires !

M. Guallemel-Lacour. — Je n'ai plus que quelques mots à dire. Messieurs...

Quelques membres. — Ah I ah !

D'autres membres. — Parlez I parlez !

M. Challemel-Lacour... — et quoi que je puisse faire, j'ai bien peur que ces quelques mots mêmes, vous ne puissiez les écouter en silence. {Rumeurs et chuchotements,)

Assurément, M. le vice-président du Gonseil ne croit pas qu'un Gouvernement soit fait pour être commis aux soins de la sécurité matérielle, rien de plus ; qu'il ne soit fait que pour gérer, tant bien que mal, les affaires d'un pays et surveiller ses mouvements ; il ne le croit pas, puisque, depuis dix mois et plus, il affiche la prétention de rétablir l'ordre moral, c'est-à-dire, eu langage plus simple, de mettre sa petite sagesse à la place de la sagesse du pays. (Rires approbatifs à gauche,) Et la preuve, c'est précisément l'application qui a été faite de la loi des maires.

A DROITE. — Ah ! enfin !

M. Ghallemel-Lacour. — J'ai mieux aimé finir par là. Quelques paroles de la circulaire nous avaient porté à croire que le viceprésident du Gonseil, ministre de l'Intérieur, avait l'intention de faire de cette loi, si vivement sollicitée, une application prudente. Il écrivait à ses préfets : « Vous appliquerez la loi actuelle avec l'esprit d'équité que je vous recommande. Ai-je besoin d'ajouter que vous n'avez, dans le choix des maires, aucune exclusion systématique à prononcer pour des raisons purement politiques ? > (Rires à gauche,)

Voilà ce qu'il disait, et qu*avons-nous vu depuis six semaines 1

5(hS APPENDICB

\je Journal officiel a donné chaque matin à la France le spectacle d'one orgie de révocations. (Exclamaliont au cmtre et à droite. — Quelques cris : A Tordre !; Les hommes que vous en avez exclus, ce ne sont pa5 les administrateurs malhabiles, ce ne sont pas ceux dont la probité était attaquée, ce ne sont pas ceux que vous accusiez de manquer de courtoisie à Téf^ard de vos préfets; les noms de ceux que vous avez exclus résument, presque toujours, la considération publique, la dignité de la vie... Réclamations et rires à droite. — Applaudissements à gnuche et au rentre gauche.^

M. OiCARD. — Oui î oui ! c'est vrai ! Très bien !

M. Challemel-Lacour... l'autorité du caractère, la modération dans les idées, les services rendus. Ce sont des noms qui sont rhonneuretla force du Gouvernement qui sait se les attacher, qui sont la condamnation de celui qui les éloigne. (Braros et applaudissements au centre gauche et à gauche,) Quand on vous voit frapper des hommes comme M. Fourcand, comme M. Lenoël, comme M. de Tocqueville, comme MM. Faye, Margaine, Deregnaucourt et mille autres... (Rires sur quelques bancs) y comme M. Delacroix, comme M. Rameau...

Une voix a droite. — C'est le massacre des innocents !

M. Ciiallemel-Lacour. — Que voulez-vous que pense la France, sinon que, lorsque vous parliez d'une loi d'intérêt général, vous la trompiez, vous ne songiez qu'à faire une loi de parti ? [Très bien ! très bien! à gauche.)

Je demande de quel nom vous voulez qu'on appelle une telle politique? Oserez-vous dire que c'est la trêve? Et dans le cas où vous le diriez, osez-vous espérer qu'on vous croie ? Pour reconquérir la France, vous commencez par exclure tous ceux que la France estime et qu'elle choisit depuis trois ans. {Très bien! très bien! à gauche.) Système déplorable, système dangereux, qui, s'il durait longtemps et si vous étiez assez forts, inquiéterait justement tous ceux qui ont appris dans l'histoire qu'après avoir commencé par exclure, on finit souvent par proscrire. (Oh ! oh ! à droite. Très bien! très bien! à gauclie. Sourires ironiques au banc des ministres.)

M. le vice-président du Conseil ne refusera pas sans doute d'apporter à la tribune quelques explications sur des procédés qui ne nous paraissent point en parfait accord avec l'esprit de la loi, mais qui sont, dans tous les cas, en contradiction formelle avec l'esprit et avec le langage de sa circulaire.

DISCOURS DE GQALLEMm-LACOUR 503

Là toutefois n'est pas notre question principale. Nous espérons qu'il voudra bien venir définir à cette tribune le caractère vrai de la Prorogation et le faire en des termes assez clairs cette fois pour rassurer le pays et y faire naître la confiance. {Oh! oh! à droite.)

Plusieurs membres a droite et au centre. — Ah ! voilà !

M. Challemel-Lacour. — Au surplus, afin d'éviter toute surprise et pour plus de précision, j'ai rédigé par écrit les deux questions... (Exclamations à droite.)

Un membre a droite. — Un questionnaire !

M. Gaslonde. — On vous répondra par écrit, alors !

M. Ciiallemel-Lacour... que nous prenons la liberté d'adresser à M. le vice-président du Conseil... (Exclamations et rires à droite et au centre. Applaudissements à gauche), et dont j'aurai l'honneur de lui laisser le texte, en le déposant sur la tribune. (Nouveaux rires à droite. — Nouveaux applaudissements à gauche.)

M. Monnet. — 11 faut les signifier au Gouvernement par ministère d'huissier. (Rires et bruit à droite.)

M. Cuallemel-Lacour. — Nous demandons, en premier lieu, à M. le ministre de l'Intérieur, si, en déclarant, dans la circulaire du 22 Janvier, le pouvoir du Président de la République élevé, dès à présent, et pour toute la durée que la loi lui assigne, au-dessus de toute contestation, il n'a pas entendu déclarer que toute tentative de restauration monarchique était, dès à présent interdite.

M. Dahirel. — Allons donc! (Applaudissements ironiques à gauche . )

M. Challemel-Lacour. — Nous lui demandons, en second lieu, s'il ne se propose pas de veiller désormais à l'exacte application des lois qui punissent, comme délictueux, tous les actes et manœuvres quelconques ayant pour objet de changer la forme du Gouvernement établi. (Exclamations à droite et au centre. Applaudissements répétés et prolongés à gauche.) •*

L'orateur, en retournant à sa place, reçoit les félicitations de ses collègues. Un grand nombre de membres se lèvent et quittent leurs places. M. le duc de Broglie, vice-président du Conseil^ qui est monté à la tribune presque immédiatement après que M. Challtmel-Lacour, s'en est retiré, en descend lui-même et va se mêler aux groupes qui se forment dans la salle. La séance reste suspendue de fait pendant plus de vingt minutes.

Assemblée nationak. — Séance du 28 Janvier 1875. Discours de M. Lahoulaye,

M. Edouard Labodlaye. — Messieurs, ramendement que j'al'honneur de vous soumettre, en étant ici Torgane d'un grand nombre de nos collègues, a un double objet. Il constate d*abord un fait qui a été oublié par la Commission des lois constitution nelles : c*est que nous vivons en République.

Quelques membres a droite. — Provisoire. {Interruptions à gauche,)

M. DE LA Rochefoucauld duc de Bisacclv. — Battue sur la proposition Casimir-Périer !

M. Edouard Laboulaye. — Messieurs, il est évident que cette République peut recevoir toutes les épithètes qu'on veut lui donner. Ce que je viens de constater, c'est que nous vivons en République, chose qu'il n'est pas inutile d'établir dans un pays où le cri de : < Vive la République ! » a été considéré comme séditieux. Nous vivons en République...

M. LE VICOMTE DE Saintenac. — Je proteste contre cette assertion ! (Mouvement et rumeur générale,)

. M. Edouard Laboulaye. — Messieurs, rien n'est plus loin de ma pensée que de passionner le débat. Je viens, aujourd'hui, chercher sur quel point nous pouvons nous unir ; mais vous devez comprendre que tous les partis se sont donné rendez-vous à cette seconde discussion, pour établir quel est le Gouvernement auquel la France peut devoir son salut. (Interruptions,)

M. LE Président. — Veuillez ne pas interrompre, Messieurs ! il y a des orateurs inscrits dans tous les sens.

M. Edouard Laboulaye. — En pareil cas, il me semble que nous nous devons les uns aux autres de mutuels égards, et les égards entre collègues, dans une Assemblée, c'est le silence. (Très bien! très bien!)

En second lieu, cet article a pour objet de transformer en droit ce qui est le fait existant aujourd'hui, de le transformer en fait définitif, et, ce que nous venons vous demander, c'est de décider que la République est le Gouvernement de la France. Chacun ici, vous le voyez, doit parler, comme le disait excellemment M. de Carayon-Latour, à cœur ouvert.

Avant tout, je tiens à constater que cette proposition ne touche en rien aux droits que le Maréchal a reçus de la loi du 20 Novembre 1873.

On nous a souvent reproché de n'avoir pas voté cette loi, et on a fait de nous des adversaires du Maréchal.

Je tiens à rappeler, comme on l'a fait souvent à cette tribune, — et j'ai le droit de le faire à mon tour, puisque j'étais rapporteur de la Commission de Prorogation du 20 Novembre 1873, — que nous n'avons jamais contesté qu'une seule chose : c'est que cette nomination fût faite sans être soutenue par aucune loi constitutionnelle. Nous nous sommes toujours déclarés prêts à accepter M. le Maréchal avec les institutions constitutionnelles. Nous ne voulions pas livrer son pouvoir à cette espèce d'indécision, d'arbitraire qui l'afifaiblissait par avance, et il me semble qu'en agissant ainsi nous nous montrions respectueux de sa personne et de ses droits. (Très bien! très bien! à gauche.)

J'ajoute qu'en proposant la loi que nous vous soumettons, nous n'entendons rien changer ni à la nature ni à l'esprit de son pouvoir. M. le Maréchal a été nommé, pour sept ans, Président de la République. Que cette République soit provisoire ou définitive, il n'en est pas moins le Président de la République.

Et quant à l'esprit dans lequel nous lui demandons de gouverner, c'est celui que M. le Maréchal, que M. le Président de la République lui-même a plusieurs fois exprimé publiquement, en disant qu'il voulait gouverner avec les hommes modérés de tous les partis. (-Vouvelles marques (T approbation à gauche,)

Ainsi, quand nous demandons la République, nous ne deman-. dons pas un Gouvernement de parti, nous demandons un Gouvernement où il y ait place pour tout le monde. C'est ce grand avantage qui nous a fait accepter la République, car c'est le seul Gouvernement qui n'exclut personne et qui permet à la France de réunir, comme une mère, tous ses enfants autour du même foyer. (Mouvement, — Très bien! très bien! à gauche,)

M. LE VICOMTE DE LoRGERiL. — Et la Prusse sera heureuse !

M. Edouard Laboulaye. — Je viens maintenant au fond même de la question et aux raisons qui nous font demander à TÂssemblée un vote aussi considérable.

Tous, Messieurs, dans cette Assemblée, nous nous montrons jaloux des libertés populaires. Je ne suis pas de ceux qui distinguent entre la Droite et la Gauche, et je reconnais que toutes les fois que nous avons eu des lois libérales à faire, nous les avons faites ensemble, tout étonnés de nous trouver réunis, et nous apercevant que les divisions qui nous séparent sont des divisions fac- ' tices, des divisions qui devraient disparaître dans Taccord d*un commun patriotisme. (Très bien! très bien!)

Mais nous savons aussi, et c'est Texpérience que nous ont donnée les Révolutions, nous savons qu'il ne suffit pas de donner à un peuple des libertés, qu'il ne suffit pas de proclamer, au lendemain d'une victoire populaire, que toutes les libertés sont accordées a la nation ; il faut encore que ces libertés aient une garantie ; il faut que ces libertés soient protégées, qu'elles aient une pleine et entière sécurité. Et si la plupart des Révolutions ont échoué en France, si tout en étant faites souvent sous Tinfluence d'inspirations généreuses, elles n'ont pas abouti, c'est qu'il a manqué à la nation tout émue celte sécurité sans laquelle il n'y a ni travail possible ni indépendance véritable. Eh bien, cette sécurité est nécessaire à tout le monde, nécessaire à tous les peuples ; mais plus nécessaire encore, oserai-je le dire ? à la France qu'à toute autre nation.

Depuis soixante ans, il s'est fait un changement considérable dans la condition sociale de la France. La France est devenue un immense atelier : c'est peut-être le pays d'Europe où on travaille le plus. La campagne est couverte de cette race généreuse de paysans qui, par un labeur continu, payent la rançon de la patrie ; les ateliers sont rempUs d'ouvriers qui s'instruisent et séclairenl tous les jours. A tous ces hommes la sécurité est nécessaire ; car la sécurité c'est pour eux le pain de chaque jour, et toutes nos agitations se traduisent en bas par la misère et la souffrance. 11 nous faut donc cette sécurité. Eh bien, il n'y a qu'un Gouvernement qui puisse nous la donner. C'est là le rôle principal du Gouvernement : il est le représentant de la sécurité publique. C'est lui qui maintient la paix au dehors, qui la maintient au dedans, et

qui, au besoin, met la force au service de la justice et fait trembler les méchant?.

Oui, Messieurs, quand on va au fond des choses, on ne se laisse pas éblouir par les apparences. Ce Gouvernement, ces appareils, ces magistrats revêtus de leurs robes, celle armée, ces soldats, tout cela n'a qu'un objet : c'est de faire que le plus pauvre manœuvre, dans sa cabane, puisse jouir en paix du salaire qu'il a gagné dans la journée. Dans cette cabane, ouverte à tous les vents, personne n'a le droit d'entrer que la justice et la loi. (Mouvement. — Très bien !)

C'est là l'objet principal qu'un Gouvernement doit avoir en vue. Un Gouvernement qui ne peut pas garantir la sécurité est un Gouvernement qu'il faut modifier.

Pouvez-vous garantir la sécurité avec le provisoire ? Et, dans la situation où nous sommes, croyez-vous que vous donnez au pays cette sécurité qu'il vous demande et qu'il a le droit de vous demander?

On nous parle de la trêve des partis !... Depuis qu'on a proféré ce mot, tous les partis sont en guerre, et nous donnons à la France le spectacle d'un peuple tranquille avec des législateurs agités. (Rires et très bien! à gauche.)

Il est nécessaire, absolument nécessaire de ne pas prolonger une situation périlleuse à tant de titres, et, pour ne pas la prolonger, pour donner au pays ce qu'il nous demande, il faut nécessairement un Gouvernement, et un Gouvernement définitif.

Un mot que j'ai prononcé à cette tribune, le mot de Gouvernement perpétuel, a étonné beaucoup de ceux qui m'ont entendu, quoique je l'aie expliqué, et l'un de nos honorables collègues, M. de Meaux, a bien voulu, à cette tribune, me le reprocher, et même — ce qui était de bonne guerre — emprunter une épigramme à M. Thiers pour me la décocher.

Je crois que M. de Meaux s'est considérablement trompé et qu'il n'a pas compris que le langage du législateur n'est pas le langage du philosophe.

Le législateur est un homme pratique. Or, il y a des conditions à l'existence des lois humaines, et la première condition, c'est qu'on ne puisse les mettre en question ? C'est en ce sens que le législateur les déclare perpétuelles. {Approbation au centre gauche.)

Quant au philosophe, il ^émit plus ou moins sur l'incertitude des

choses hamaioes. Noos ayons tous coDoa cela, et nous qui sommes les aiaés de Thouorable M. de Meaux, nous avons été élevés, dans notre jeunesse avec un fort mauvais livre, — celui de M. de Volney, — qui nous a appris à pleurer sur les ruines de Padmyre et de Tadmor. Je ne suis même pas bien sûr que nous n*ayions pas mis ces choses en vers latins. (Sourires.) Cependant, nous n'avons jamais confondu entre elles deux attributions profondément distinctes : au législateur, les choses pratiques, permanentes, perpétuelles ; au philosophe, le droit de gémir tout à son aise. {\outtUe approbation au centre gauche,)

Mais laissons cela. Ce dont il s^agit maintenant, c*est d'avoir un Gouvernement et ici, la question se simplifie, elle se réduit à ces termes : Quels sont, dans cette enceinte, les partis qui peuvent offrir un Gouvernement à la France ? Je ne dis pas quels sont les partis qui peuvent lui promettre un Gouvernement dans Tavenir. La politique est la science du possible et du nécessaire : or, ce qu'il faut à la France, ce n*est pas un Gouvernement pour Tannée 1880 ; non ! c'est un Gouvernement pour Tannée 1875 \ {Assentiment à gauche,:

Qui peut donner ce Gouvernement?

Je demande la permission de faire une réponse à cette question, et je sens que j'aborde ici un terrain brûlant ; mais je crois que mes collègues me connaissent assez pour savoir qu il ne peut y avoir dans mon cœur un sentiment amer ; j'ai pour eux tous un respect profond. (Oui! Oui ! — Très bien /— Parlez!)

Sont-ce les Légitimistes qui peuvent nous apporter un roi? Je ne crains pas de dire, et je vous prie en grâce de ne pas vous méprendre sur mes sentiments, je ne crains pas de dire que, en ce moment, vousn'osez pas faire la proposition de rétablir la Monar^ chie, parce que vous savez que, dans cette Assemblée, cette proposition n'a aucune chance de succès. (3/owremen/ à Vextrême droite.)

M. DE Belcastel. — Nous verrons cela!

M. Edouard Laboulayb. — Je désire que nous le voyions le plus tôt possible ; je suis même fâché qu'une proposition en ce sens n'ait pas précédé la mienne, parce qu'elle aurait, je crois, simplifié la question.

Pourquoi ne pouvez-vous pas rétablir la Monarchie ? Certes, ce n'est pas parce qu'il vous manque un prince digne de tout respect. Je suis heureux de le dire à cette tribune, et je crois que c'est le devoir de tout Français de le dire: M. le comte de Chambord a

donné, selon moi, le plus bel exemple qu'ait jamais donné un prétendant. Les prétendants, en général, se soucient fort peu du mal qu'ils peuvent faire. Nous le voyons aux frontières de la France: peu leur importe d'entasser cadavres sur cadavres, pourvu qu'ils arrivent à ce trône qu'ils ambitionnent. M. le comte de Ghambord a donné cet exemple héroïque d'un prétendant qui n'a fait verser ni une goutte de sang ni une larme. C'est peut-être un titre au dédain de certains politiques ; c'est un titre d'honneur pour tous les hommes qui estiment la vie humaine, et c'est un titre de gloire devant Dieu. (Sensation. )

De divers côtés. —{Très bien ! Très bien!)

Edouard Laboulaye. — Messieurs, si nous devons ne pas marchander les hommages à M. le comte de Ghambord, pouvons-nous faire que le temps n'ait pas marché depuis quatre-vingts ans? Pouvons-nous faire que la vieille Monarchie, dont le roi était le Ghef, puisse renaître de ses cendres ? Groyez-vous qu'un roi, placé sur ces flots orageux de la Démocratie, sera le roi de l'Ancien Régime? Ne savez-vous pas que cette ancienne Monarchie ne vivait que par ses ordres qui descendaient jusqu'au peuple, comme une pyramide sous le poids de laquelle il était écrasé ? Est-ce que, si le roi revenait, il pourrait être autre chose qu'un roi constitutionnel ?

Quelques voix a droite. — Non ! il ne pourrait être autre chose 1 et il ne veut pas être autre chose !

Un membre. — Sous la Restauration il y avait la Gharte !

M. Edou.\rd Laboulaye. — Je me suis mal fait comprendre; je veux dire : Est-ce qu'il pourrait être autre chose qu'un roi recevant les conditions du pays et n'en faisant aucune au pays? (Mouvements divers.)

Vous nous dites que vous vous en remettez à Dieu. Que Dieu décide la question !... Mais, en attendant, permettez-moi, puisque vous m'écoutez avec tant de bienveillance, d'aller jusqu'au bout et de vous demander ce que vous allez faire.

Vous nous dites : Vous ne pouvez pas nous demander, à nous. Légitimistes, de voter la République !

Non, mais qu'avez-vous à faire ici? Ne vous êtes-vous pas engagés, comme nous, à donner un Gouvernement à la France ? Sommes-nous, chacun, propriétaires de la France pour un quartier? Avons-nous le droit de garder avec nous notre fief, ou bien sommes-nous simplement les mandataires du pays, envoyés ici

avec UD mandat déterminé ? et ce mandat, n*est-il pas de faire un Gouvernement à un moment donné?... Eh bien, ce moment est venu. Que voulez-vous faire ?

Ne pas voter pour la République?... Je le conçois. Si je vous disais de vous abstenir, vous ne voudriez peut-être pas me comprendre. Mais si vous votez pour autre chose que la République, ce n'est pas une abstention, c'est un vote. Et pour qui votez-vous? Je vous laisse à décider la question.

Vous en arrivez ainsi à ce système qui a fait plus de tort à la Monarchie, plus de tort à la Royauté que tout ce que ses ennemis ont fait contre elle, à ce système des royalistes de 1789 qui ne voulaient pas autoriser ce qui pouvait être le bien du pays, qui ne voulaient pas autoriser ces institutions nouvelles qui les choquaient et qui espéraient toujours que de Tcxcès du mal naîtrait le remède. {Protestations à droite.)

M. DE LA Rochefoucauld duc de Bisaccl\. — Allons donc !

M. Edouard Laboulaye. — Si j'ai pu blesser quelqu'un, je retire ma parole. Je ne prétends pas que ce soit Tintention d'aucun de vous, à Dieu ne plaise ! mais je dis que, en empêchant la République de s'établir, vous votez pour un système quelconque, pour le provisoire, sinon même pour un autre parti que je n'ai pas besoin de nommer; vous lancez ainsi la France dans les aventures et vous la livrez peut-être à des aventuriers. (Marques nombreuses d'assentiment.)

Je dirai maintenant aux Monarchistes constitutionnels : Vous vous êtes séparés de nous par des raisons qu'il m'est difDcile d'expliquer. La République que nous vous proposons, c'est la République constitutionnelle, une République avec deux Chambres et un Président, sans l'hérédité du pouvoir monarchique. Certes, c'est une grande différence; cependant, cette différence est peutêtre moins grande dans un pays où nous n'avons jamais vu, depuis quatre-vingts ans, un héritier succéder au précédent monarque.

M. de la Rofuefoucauld duc de Bisaccia. — Et Charles X?

M. Edouard Laboulaye. — Je sais parfaitement que Charles X a succédé à Louis XVIII ; mais je voulais dire que, en fait de Monarchie constitutionnelle, il n'y avait pas de fils qui eût succédé à son père. (Interruptions diverses à droite.)

Permettez-moi de vous rappeler une phrase célèbre de Benjamin

Constant, qui disait, sous la Restauralion, à ceux qui prélendaient qu'il était étrange de voir un vieux Républicain comme lui, un Républicain de Tan III, accepter le Gouvernement constitulionnel : < Entre la Monarchie absolue et la Monarchie constitutionnelle, la différence est dans le fond ; entre la République et la Monarchie constitutionnelle, la différence est dans la forme ! » {Assentiment au centre gauche, — Mouvements divei's à droite,) Eh bien, si nous en sommes là, qui peut donc expliquer une division qui dure depuis trop longtemps ? Avez- vous un roi à qui vous puissiez confler cette Monarchie constitutionnelle ? Vous savez bien que vous n'en avez pas.

Un membre a l'extrême droite. — Comment !

M. Edouard Laboulaye. — Je parle en ce moment de la Monarchie constitutionnelle, et je crois, mon cher collègue, que ce n'est pas à vous que mon discours s'adresse. (Rires sur divers bancs.)

Messieurs, j'entends par Monarchistes constitutionnels ceux qui rêvent un Gouvernement comme était celui du roi Louis-Phihppe.

M. LE MARQUIS DE Plœuc. — Et de Louis XVIII !

M. Edouard Laboulaye. — Eh bien, je dis qu'en ce moment vous n'avez pas de roi qui puisse réaliser la forme de Monarchie que vous rêvez. Que faites-vous alors? Vous nous dites : c Attendons 1880 ; nous ne voulons pas abdiquer nos espérances. > Et nous, nous vous disons : c La République est un Gouvernement qui a au moins un avantage sur les Monarchies, c'est qu'elle est éminemment soumise à la volonté populaire et qu'on peut reviser sa Constitution quand on veut. > (Mouvement à droite.)

Nous admettons naturellement que cette revision porte sur les détails plus que sur le fond. Nous avons confiance dans la République; si elle ne peut remplir les vœux de la nation, avant six ans d'ici elle aura cessé d'exister ; si elle convient à la nation, dans six ans il est probable qu'on la conservera. La seule chose que nous n'admettons pas, — et vous verrez combien cette différence est petite, — c'est que vous voulez condamner la France de 1880 à remettre tout en question et que nous voulons la laisser libre de faire ce qu'elle voudra. {Approbation au centre gauche.)

M. Cremieux. — C'est cela !

M. Edouard Laboulaye. — Vous n'existerez plus, parlemcntairement parlant, à cette époque ; laissez la France faire ce qu'elle voudra, la France de ce moment-là.

Quaot à cette idée singulière de dire qu'une Assemblée, pour une époque où elle n'existera plus, forcera le pays qui veut être parfaitement tranquille, de remettre en question son Gouvernement, c'est une illusion étrange qui a son danger : c*est d'affaiblir dès le premier jour... (Cest cela! c*est cela! à gauche) ce Gouvernement qu'on veut constituer, en ne lui donnant qu'une courte échéance. Une telle proposition exclut cette sécurité et cette stabilité que le pays vous demande. Ce que vous désirez, nous vous le donnons ; la France de 1880 fera ce qu'elle voudra ; donnez-nous cette sécurité que nous vous demandons et venez avec nous pour faire la République.

Reste un troisième parti. Ce troisième parti, je ne lui demande pas de voter pour la République ; je dirai seulement que ceux-là se trompent, qui espèrent que l'Empire pourra leur donner la sécurité.

Un pouvoir qui reviendrait après la défaite de Sedan ne peut certainement donner ni liberté, ni sécurité. (Vive adhésion à gauche,) Ni liberté, car il fermera toute bouche indépendante qui rappellerait le passé ; ni sécurité, parce que, en remontant sur le trône, s'il doit jamais y remonter, le Prince Impérial ne peut avoir qu'une pensée : refaire la guerre le plus tôt possible... (Mouvement.) S'il ne la faisait pas, il tomberait sous le mépris public.

L'Empire ne peut donc vous donner ni cette sécurité, ni cette liberté. Mais que peut-il donner aux Constitutionnels, au parti qui s'est honoré par l'attachement à des princes que nous respectons tous? 11 ne peut donner à ces princes que l'exil et la confiscation. (Nouveau mouvement. Très bien! très bien! à gauche.)

Vous voilà donc ramenés à la République. La République, on dit : « Nous n'en voulons pas ; la République, c'est le désordre, la République, c'est la préface de l'Empire ! » Et l'honorable M. de Carayon-Latour ne s'est pas aperçu, l'autre jour, qu'il tombait dans ce que j'appellerai un cercle vicieux. Il a vu l'Empire sortir de la République : il en a conclu que la République enfantait l'Empire. Il n'a pas vu que la République venait après la Monarchie, et que, par conséquent, d'après son raisonnement, la Monarchie enfantait la République. (Rires d'assentiment à gauche et au centre gauche.)

Ce qui détruit les Républiques est ce qui détruit les Monarchies. Quand un Gouvernement ne donne pas satisfaction aux besoins,

DISCOURS DE LABOULAYB 513

aux idées et aux vœux populaires, quel que soit son nom, dans le siècle où nous sommes, il est destiné à tomber. (Cesl cela ! Très bien ! à gauche,)

Mais, dit-on, souvenez-vous du passé de la République. Eh bien, ici, Messieurs, je vous demande en grâce de ne pas faire de politique historique. Je ne connais rien de plus déplorable pour des gens qui sont destinés à vivre, à agir ensemble, que d*aller rechercher sans cesse les fautes que leurs pères ont pu commettre.

Ah ! Messieurs, cette succession de Thistoire est une succession qu*on n'accepte que sous bénéfice d'inventaire. Est-ce que nous avons besoin d'aller chercher, au fond des tombeaux, des cadavres pour nous les jeter à la tète et nous les reprocher? Laissons au passé ses fautes, laissons-lui ses crimes et demandons-lui des leçons. (Très bien! très bien! à gauche.)

Et de ces leçons, il y en a une qui est toujours la même ; cette leçon, qui est imprimée à toutes les pages de l'histoire, est celleci : que toute violence détruit les partis et qu'on ne peut vivre que par la modération, la modération et la modération. {Applau^ dissements à gauche.)

Voyons maintenant ce qu'a fait cette République provisoire qui existe depuis quatre ans. A-t-elle menacé la propriété? Je ne voudrais pas revenir sur ce qui a été un acte de justice, mais enfin je ne puis pas oublier que cette République, soi-disant ennemie de la propriété, s'est honorée en rendant aux princes d'Orléans leur patrimoine. (Interruptions et mouvements divers.)

Un membre a droite. — Vos amis ont voté contre !

M. LE PRÉSIDENT. — Veuillez ne pas interrompre.

M. Edouard Laboulaye. — Je ne puis pas oublier qu'à la suite de la guerre, quand il a été question d'indemniser ceux qui avaient souffert des ravages de l'ennemi, cette République a abandonné l'ancienne rigueur d'un droit monarchique et impérial, et est venue au secours de tous ceux qui avaient eu à souffrir des déprédations de l'ennemi. (Humeurs diverses,)

Est-ce la famille qui a été mise en danger? Eh bien, il y a, à la suite des Révolutions, une loi toujours la même qui reparait et qui montre l'état des esprits, c'est le loi du divorce. Le divorce est une question que je n'entends pas trancher aujourd'hui. Si Ton ne regarde que les misères de ceux qui sont attachés l'un à l'autre en se détestant, le divorce parait bien juste. (Sourires,) Si on

Edo. Zevort. — Troisièipe République. ii. — 33

regarde, aa contraire, Teffet social, la perturbation que cela jette dans les ménages, on peut hésiter, et on comprend qu*un mariage provisoire a tous les défauts d'un Gouvernement provisoire. (On rit et on applaudit au centre gauche.)

Un membre. — Il y a les enfants !

M. Edouard Laboclaye. — Eh bien, a-t-on présenté cette loi du divorce ? Non.

Je me souviens en 1848 avoir vu, sur la place Vendôme, un cortège nombreux de dames éplorées qui se rendaient auprès d'un ministre de la Justice très bienveillant et qui devait se charger de présenter la pétition où Ton demandait le rétablissement du divorce. Ce ministre, où est-il aujourd'hui ? Les journaux nous ont appris qu'il avait célébré, il y a quelques jours, Theureuse cinquantaine de son mariage. {On rit.) 11 nous donne ainsi son exemple comme un vivant argument contre le divorce.

Est-ce la religion ? La République a-t-elle menacé la religion ?

Un membre a droite. — II y a des Républicains qui Font menacée 1

M. Edouard Laboulaye. — Messieurs, il y a des Républicains de toutes opinions, et, quant à moi, je le dis hautement, je me réclame du même maître, de Jésus. Je dis seulement que la République n'a pas menacé la religion, ni TEglise, et je n'en veux qu'un exemple. Aujourd'hui, il y a dans toute l'Europe une espèce de manie, la manie de la persécution catholique. Et nous avons vu, il y a quelques jours, dans un vieux pays, asile de la liberté, le baptême obligatoire et à main armée. Est-ce en France que cela se passe? {Bruit à droite.) Tous ces prêtres bannis, toutes ces sœurs qu'on chasse, quoique par leurs bienfaits elles aient acquis le droit au respect même des incrédules, où vont-ils ? où se réfugie-t-on ? en France, et c'est dans cette République qu'on trouve la sécurité la plus complète et la plus entière. {Bruit et interruptions à droite.)

Un membre a droite. — Parce que la France est toujours la France ! C'est la France qui fait cela et non la République !

M. Edouard Laboulaye. — Permettez-moi, Messieurs, de vous dire que vous cédez, en ce moment, à Tillusion qui vous obsède. Vous dites : Mais non ! nous ne sommes pas en République ! ce que nous avons en France ne mérite pas ce nom-là : c*estla France qui fait cela, ce n'est pas la République!

Un membre a droite. — Ce sont les Monarchistes qui gouvernent!

DISCOURS DB LABOULAYB 815

M. Edouard Laboulaye. — Mais enfin, Messieurs, vous n'êtes pas en Monarchie, vous êtes en République !

A DROITE. — Mais non ! mais non !

M. LE PRÉSIDENT. — Je demande que Ton n'interrompe pas l'orateur. Je rappellerai les interrupteurs à Tordre. Il est certain qu'il n'y a, dans les paroles prononcées par l'orateur qui est à la tribune, rien qui puisse blesser aucune opinion dans cette Assemblée. (Cest vrai! — Très bien!)

M. Edouard Laboula'\'E. — Permettez-moi de vous dire que ce qui se passe aujourd'hui, depuis quatre ans, dans la République provisoire, se passera, nous l'espérons tous, dans les six ans de République provisoire que vous accordez au Maréchal de Mac- Mahon. Quand cela se sera passé pendant six ans, pourquoi cela ne se passerait-il pas pendant quinze ans, pendant vingt ans? Où est la raison pour que la France soit enfiévrée et prise par ce démon de la persécution? Il faut nous rendre justice à nous-mêmes: Tesprit français a une grande qualité, il hait ce qui est violent ; il n'a que mépris pour les bourreaux et estime pour les martyrs. (Applaudissements à gauche.)

Quelle est donc l'objection contre la République, si elle ne menace ni la propriété, ni la famille, ni la religion? C'est que nous ne savons pas comment nous la constituerons. Mais qu'est-ce que nous vous disons? Venez constituer avec nous la République. Nous ne vous demandons pas la République de la Constitution de 1793, Constitution qui avait ce grand défaut qu'elle n'avait jamais pu être appliquée. Nous vous demandons une République avec deux Chambres, avec un Président, c'est-à-dire avec des institutions que vous connaissez, avec des institutions que vous pratiquez. Où sera donc la différence entre ce Gouvernement et le Gouvernefrient avec un roi constitutionnel? La différence sera dans l'existence d'un roi constitutionnel. Mais vous n'en avez pas! Et vous nous refusez ces institutions constitutionnelles, et vous préférez faire un saut dans l'inconnu ! Franchement, où sont les Conservateurs? Est-ce nous, qui vous demandons de venir conserver avec nous toutes nos libertés, de leur donner les garanties nécessaires ? ou est-ce vous, qui déclarez que si l'on n'accepte pas la forme de Gouvernement que chacun de vous préfère, il n'y a rien à faire et qu'il faut se lancer dans les abîmes ?

Non, Messieurs, j'espère qu'il y aura dans celte Assemblée, à ce

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moment décisif, plus d'un membre qui réfléchira à la responsabilité qu'il peut assumer sur lui.

On ne voudra pas, quand nous pouvons aujourd'hui, dans une heure, annoncer à la France que nous sommes unis, que nous allons lui donner les institutions qu'elle a toujours aimées... (Dénégations à droite), les institutions consiitutionnelles qu'elle a toujours aimées, on ne voudra pas, dis-je, parce que ces institutions porteront le nom de République, les refuser, «dors qu'on les accepterait si elles portaient le nom de Monarchie.

Ce sont là des raisons qui doivent nous faire réfléchir. Il faut songer à la situation où nous nous trouverons demain quand, après avoir essayé de toutes les solutions, nous n'en aurons accepté aucune. Car, je le répète toujours, je ne viens pas ici vous démontrer les mérites comparatifs de la Monarchie et de la République, ce qui était déjà une vieillerie au temps d'Hérodote ; je viens seulement vous dire que le cercle se resserre, que la nécessité, avec sa main de fer, s'impose. Vous pouvez faire un Gouvernement avec la République et, si vous ne l'acceptez pas, vous ne faites pas de Gouvernement. Voilà la question qui se pose, il n'y a pas à l'éluder.

Si nous ne faisons rien, nous ne pouvons pas avoir la prétention de nous éterniser sans rien faire. Nous avons reçu mandat de faire la paix, de rétablir la France épuisée et de constituer un Gouvernement; il faut constituer le Gouvernement. Si nous ne le constituons pas, notre mandat est fîni et il faut le remettre à la nation.

Vous en avez peur ! Et moi aussi. {Mouvement à droite.)

Oh ! je dis toujours ma pensée, ma pensée tout entière. Oui, j'ai peur ! Non pas que je n'aie confiance dans la sagesse du pays; mais j'ai peur pour le régime parlementaire.

Quoi! nous nous en irons pour qu'on nomme une nouvelle Assemblée constituante, qui recommencera pendant deux ans, trois ans peut-être, à chercher le meilleur Gouvernement 1 Messieurs, il n'y a pas de peuple qui soit à l'épreuve de pareilles conditions d'existence, et nous sommes exposés à ce qu'avant que se réunisse cette Assemblée, tout le système parlementaire s'écroule et la France avec lui. Voilà ma crainte, et voilà pourquoi je supplie l'Assemblée de penser à la nécessité de prendre un parti.

Songez, Messieurs, aux grands intérêts qui sont engagés dans cette question. Si demain, après avoir tout refusé, il survenait des

difncuUés extérieures, où eu serions-nous? On dirait que la France est une Pologne, où les partis ne pensent qu'à se battre entre eux, et on aurait pour nous le dédain qu*on a toujours pour un pays qui n*a pas su faire son unité et qui s'est mis hors d'état de résister à l'ennemi.

On dirait — et ceci est important, — que vous avez abandonné, que nous avons abandonné, — car je ne veux pas me séparer des autres, la plus précieuse partie de notre héritage, ces doctrines de liberté que nous avons conquises par tant de malheurs et tant d'épreuves.

Il ne faut pas vous y tromper : si demain vous ne faites pas un Gouvernement constitutionnel régulier, il faudra en arriver à un ministère de dissolution, et un ministère de dissolution, comment le composerez-vous ? Savez-vous qu'on sera peut-être tenté de jouer ce jeu terrible qui a perdu plus d'une nation, d'avoir ce qu'on appelle un ministère énergique qui faussera, qui forcera les élections, — je peux parler ainsi , il n'y a pas de ministres devant nous... (On rit) et je ne parle que pour les ministres de l'avenir.

On ne peut jouer le jeu qu'a joué M. de Polignac et qui a perdu la Monarchie.

En présence de tant de dangers, en présence de cet inconnu dont tout parti politique doit toujours s'effrayer, et quand il vous est possible de donner un Gouvernement à la France, laissez-moi vous dire que j'ose encore espérer, fût-ce contre toute espérance. Je ne peux croire qu'en faisant appel à leur patriotisme, des hommes qui se sont si bien battus pour la France veuillent l'abandonner, quand, par le sacriflce d'une idée^ par un vote, on peut la sauver. (Très bien! très bien! applaudissements à gauche.)

Oui, Messieurs, j'ose compter sur ce patriotisme, et je dis que, dans la situation où nous sommes, il est permis de descendre jusqu'à la prière, pour vous supplier de considérer ce que sera demain et de réfléchir sur le parti que vous avez à prendre. En ce moment, l'Europe tout entière vous regarde, la France vous implore, et nous, nous vous supplions ; nous vous disons : N'assumez pas sur vous une pareille responsabilité ! Ne nous laissez pas dans l'inconnu, et, pour tout dire en un mot, ayez pitié, ayez pitié de ce malheureux pays! (Acclamations et salves redoublées d'applaudissements à gauche, — L'orateur, en retournant à son banc, est entouré et chaleureusement félicité par ses collègues du centre gauche et de la gauche,)

Loi éTorganiicUion des pouvoirs publics du 25 Février 1875. Promulguée au Journal officiel da 28 Férrier 1875.

Article premier. — Le pouvoir législatif s*exerce par deux Assemblées : la Chambre des députés et le Séoat.

La Chambre des députés est nommée par le suffrage universel, dans les conditions déterminées par la loi électorale.

La composition, le mode de nomination et les attributions du Sénat sont réglés par une loi spéciale.

Art. 2 . — Le Président de la République est élu, à la majorité absolue des suffrages, par le Sénat et par la Chambre des députés r«*unis en Assemblée nationale.

Il est nommé pour sept ans. Il est rééligible.

Art. 3. — Le Président de la République a Tinitiative des lois, concurremment avec les membres des deux Chambres ; il promulgue les lois lorsqu'elles ont été votées par les deux Chambres ; il en surveille et en assure Texécution,

Il a le droit de faire grâce ; les amnisties ne peuvent être accordées que par une loi.

Il dispose de la force armée.

Il nomme à tous les emplois civils et militaires.

Il préside aux solennités nationales ; les envoyés et les ambassadeurs des puissances étrangères sont accrédités auprès de lui.

Chacun des actes du Président de la République doit être contresigné par un ministre.

Art. 4. — Au fur et à mesure des vacances qui se produiront à partir de la promulgation de la présente loi, le Président de la République nomme, en Conseil des ministres, les conseillers d'Elal en service ordinaire.

Les conseillers d'État ainsi nommés ne pourront être révoqués que par décision prise en Conseil des ministres.

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