LE MANIFESTE CHANGARNIER
ont acheté les terres el pris les titres. Ce serait bien fait. » Ua autre témoin, M. Thiers, alors éloigné de la France, mais qni en suivait les événements avec un intérêt passionné, écrivait au maire de Nancy que la restauration, telle qu'elle se présentait, mettait la Société moderne en suspicion et en péril, contestait et menaçait les libertés et les droits de la France.
Le comité des Neuf, sous la signature de son président, le général Changarnier, traça le programme des futures délibérations de l'Assemblée nationale. Elle voterait que la Monarchie héréditaire et constitutionnelle est le Gouvernement de la France, et elle appellerait au trône le comte de Ghambord et, après lui, les princes de la Maison de Bourbon, ses héritiers. Seraient déclarées maintenues toutes les garanties qui constituent le droit public des Français et dont le président des Neuf donnait Ténumération : Tégalité de tous les citoyens devant la loi, l'admissibilité à tous les emplois civils et militaires, la liberté religieuse, l'égale protection accordée à tous les Gultes, le vote annuel de l'impôt par les représentants du pays. Le Gouvernement du Roi présenterait à l'Assemblée des lois constitutionnelles, concernant l'organisation des grands pouvoirs publics et l'exercice de la responsabilité ministérielle. EnGn, le Manifeste Changarnier reproduisait la phrase relative au drapeau, telle qu'elle avait Gguré dans le procès-verbal du 46 Octobre.
Le Centre Droit, réuni le 22 Octobre, chez le duc d'Audiffret-Pasquier, son président, vota la résolution suivante : L'Assemblée nationale proclamerait Henri V Roi de France et, après lui, les princes de la Maison de Bourbon ses héritiers. Toutes les garanties du droit public des Français seraient maintenues. Le drapeau serait tricolore. Le Roi ne pourrait le changer, qu'avec l'assentiment de la représenlation nationale.
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La Droite pure, réunie le même jour aux Réservoirs, à Versailles, sous la présidence de M. de Larcy, adopta une résolution analogue.
Le Centre Gauche était présidé par M. Léon Say. Pressenti par M. le duc d'Audifîret-Pasquier, l'ancien ministre des Finances de M. Thiers refusa d'entrer en négociations avec le Centre Droit et affirma que, dans les conditions où elle se présentait, la Monarchie restaurée ressemblerait à une revanche de 4789 ; mais il n'exprima aucun doute, au sujet du maintien du drapeau tricolore, non plus qu'au sujet des garanties indiquées par les Neuf et par les deux groupes de Droite.
Quant au Gouvernement, il fit connaître son opinion par l'organe de V Agence Havas. Le Constitutionnel, journal officieux, avait annoncé, qu'en cas de restauration, le duc de Magenta laisserait immédiatement la place à Henri V. VAgence Havas confirma cette nouvelle, le 23 Octobre : € Quelques députés, s'étant rendus aujourd'hui chez le Maréchal de Mac-Mahon, pour lui demander si les bruits reproduits par certains journaux et notamment par le Constitutionnel étaient exacts, le Maréchal a répondu : «J'ai déjà eu occasion de faire connaître mes intentions à plusieurs de vos collègues. Si, comme soldat, je suis toujours au service de mon pays, comme homme politique, je repousse absolument l'idée que je doive garder le pouvoir quand même, dans quelques conditions qu'il me soit ofTert. J'ai été nommé par la majorité des Conservateurs et je ne m'en séparerai pas. » Evidemment le Maréchal, en tenant ce langage, croyait et au maintien du drapeau et à l'établissement prochain d'une Monarchie contractuelle.
La presse, monarchique ou républicaine, avait puisé ses informations dans le Journal de Paris, remarquablement rédigé par un écrivain de race, M. Hervé, tout dévoué à la
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famille d'Orléans et qui avait publié le 18 Octobre ces lignes significatives : < Un grand fait vient de s*accompIir : dans une entrevue qui a eu lieu à Salzbourg, le 14 de ce mois, M. le comte de Chambord et les délégués des divers groupes de la majorité parlementaire sont tombés d'accord sur les conditions auxquelles se fera le rétablissement de la Monarchie. L*auguste chef de la Maison de Bourbon, celui qui dans quelques jours sera le Roi, donne pleine et entière satisfaction aux besoins et aux vœux de la France moderne, sur la question du drapeau, comme sur la question constitutionnelle, comme sur la question de la liberté civile, politique et religieuse ; la nation obtient tout, sans que le Roi sacriûe rien. »
Les réserves faites par les journaux comme V Union et la Gazette de France^ qui croyaient les choses moins avancées que ne le disait le Journal de Paris, passèrent complètement inaperçues. L'Union déclarait, en termes aussi secs que solennels, c que M. le comte de Chambord n*avait rien concédé, rien octroyé et qu'il remonterait sur le trône, dans la majesté et l'intégrité de son principe ». On releva surtout, dans cet entrefilet, l'affirmation que le comte de Chambord remonterait sur le trône.
La nation s'indignait que l'on disposât d'elle sans la consulter, ou plutôt au mépris de sa volonté, si nettement exprimée par les quatre élections républicaines du 13 Octobre ; elle se demandait si la Monarchie, que l'on parlait de rétablir à une voix de majorité, aurait une base légale sufDsante, quand treize collèges électoraux étaient laissés sans représentants h l'Assemblée nationale ; elle prévoyait le malaise, les discordes, pent-ètre les troubles qui suivraient la restauration ; mais elle considérait cette restauration comme faite et elle envisageait déjà la perspective d'une nouvelle el prochaine Révolution.
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Et cette conviction, d'une restauration désormais certaine, on l'avait même dans l'entourage du Prince, où l'on faisait tous les préparatifs de l'entrée du Roi dans sa bonne ville de Paris, où l'on achetait les voitures de gala qui devaient le conduire à Notre-Dame. Il semble que le comte de Chambord lui-même Tait partagée, puisque, même après sa lettre du 27 Octobre à M. Chesnelong*, même après ce coup de foudre qui anéantit les espérances des uns, qui dissipa les craintes des autres, il vint à Versailles, où il séjourna plusieurs jours, à quelques pas de l'Assemblée nationale ; il se mit en communication avec ces groupes monarchiques qui, en prolongeant pour sept ans les pouvoirs du Maréchal de Mac- Mahon, donnaient le 20 Novembre, après le 14 Février et le 31 Août 1871, après le 13 Mars 1873, une nouvelle et involontaire consécration à la République. Le Roi légitime était c consigné pour sept ans à la porte du Septennat » et consigné par ses fidèles de la Droite, par les princes de sa Maison, par son correspondant du 27 Octobre, M. Chesnelong, par les 378 royalistes de l'Assemblée la plus royaliste qu*ait eue la France. Seuls MM. Dahirel et Hervé de Saisy s'obstinèrent à espérer contre l'espérance et votèrent contre l'ensemble de la loi de prorogation. MM. d'Aboville, de Belcastel, de Franclieu et du Temple, avec trois autres Légitimistes obscurs, se réfugièrent dans l'abstention.
La lettre du 27 Octobre fut connue à Paris le 30 : cinq jours après, en vertu de la loi de prorogation du 27 Juillet, l'Assemblée nationale se réunissait à Versailles.
Le 30 Octobre, dans le Comité des Neuf, après une orageuse discussion, où les frères ennemis de la Droite et du Centre
(1) Appendice II.
RETOUR DE L*ASSBMBLÉE 41
Droit avaient échangé de mutuels reproches, on était parvenu à s'entendre sur un point : tous les Conservateurs se rangeraient derrière le Maréchal, et, couverts par lui, continueraient la lutte contre la République. Le lendemain, une note de V Agence /^avo^ annonçait le plan adopté par le Maréchal et par le Gouvernement. Les pouvoirs du Maréchal seraient prorogés avant toute discussion des lois constitutionnelles, le Maréchal ne voulant pas d'un pouvoir c précaire et révocable au jour le jour >. Il n'accepterait, du reste, ni régence ni lîeutenance générale du royaume. L'adhésion à ces projets du groupe Pradié leur assurait une majorité, avant la réunion de TAssemblée. M. Pradié, ancien constituant de 1848, ancien membre de la Législative en 1849, était un Républicain catholique, de la nuance Bûchez, beaucoup plus catholique que Républicain. Elu député de l'Aveyron, comme Républicain, le 8 Février, il avait siégé au Centre Droit, sans en faire partie, et, peu à peu, constitué un groupe composé d'éléments hybrides, qui exerçait dans les scrutins importants une très sérieuse influence et contribuait à la chute de M. Thiers. M. Pradié a été, avec le général Changarnier et le duc de Broglie, un des parrains du Septennat.
Le 5 Novembre, dans le Message du Président de la République, le duc de Broglie affirma qu'en l'absence de l'Assemblée nationale, rien n'était venu troubler l'ordre public. Cette prodigieuse contre-vérité fut accueillie par les exclamations ironiques de la Gauche. Le Message reconnaissait ensuite que la tranquillité matérielle n'avait pas empêché Fagitation des esprits; il attribuait cette agitation à l'imminence de l'examen des lois constitutionnelles, inscrites à Tordre du jour de l'Assemblée, et il en concluait que l'établissement d'une forme de Gouvernement quelle qu'elle fût, qui engagerait définitivement l'avenir, présentant de graves difficultés, il serait plus prudent de conserver aux institu-
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lions anonymes le caractère qui leur permettait de rallier, autour du pouvoir, tous les amis de Tordre, sans distinction de partis. Pourtant le Régime actuel n*a ni la stabilité ni Tautorité suffisantes. Le dépositaire du pouvoir ne peut faire un bien durable, si son droit de Gouverner est chaque jour remis en question, et s'il n'a, devant lui, la garantie d*une longue existence ; il manque d'autorité, s'il n'est pas suffisamment armé par les lois, pour décourager les factions et pour se faire obéir de ses propres agents. Il faut donc organiser un pouvoir exécutif durable et fort.
Après la lecture du Message, M. Bufi'et donna connaissance à l'Assemblée d'une proposition signée par MM. Changarnier, d'Audiffret-Pasquier et un grand nombre de leurs collègues. Cette proposition confiait le pouvoir exécutif pour dix ans au Maréchal de Mac-Mahon, stipulait que ce pouvoir continuerait à être exercé, dans les conditions actuelles, jusqu'aux modifications qui pourraient y être introduites par les lois constitutionnelles, et qu'une Commission de trente membres serait nommée sans délai, en séance publique et au scrutin de liste, pour l'examen de ces lois.
M. Eschasseriaux, au nom des Bonapartistes, proposa de convoquer le Peuple français dans ses comices, le dimanche 4Janvieri 874, pour se prononcer sur le Gouvernement définitif de la France, en inscrivant sur un bulletin de vote Tune des énonciations snivsinies: Royauté, République, Empire. M. de Goulard, après M. Eschasseriaux, demanda le vote de l'urgence sur la proposition Changarnier et fut appuyé par le vice-président du Conseil. De la proposition qui vous est faite, dit le duc de Broglie, dépend la question de savoir si le pouvoir du Chef de l'État sera relevé ou amoindrj. D'ailleurs la France attendait avec « une fiévreuse impatience > la première décision de l'Assemblée. M. Dufaure, dans un remarquable discours, remit les choses au point ; il rappela qu'il