LE PROJET LABOULAYE
s'il en était autrement, le Gouvernement n'aurait ni la stabilité ni Tautorité qu'il réclamait, qu'il s'épuiserait en luttes stériles, fatigantes pour une nation qui vit de son travail et qui a déjà trop souffert. Après avoir rappelé les émotions récentes qui avaient remué le pays et l'efTondrement des espérances monarchiques, il concluait éloquemment en affirmant que jamais son parti n*abandonnerait c les garanties constitutionnelles, que la France a conquises par quatre-vingts ans de luttes et de souffrances et, sans lesquelles, la liberté est un mot, Tordre un mensonge et le pouvoir, même le plus doux, un arbitraire sans dignité >.
Le projet de la majorité de la Commission comprenait quatre articles.
Article premier. — Les pouvoirs du Maréchal Mac-Mahon. Président de la République, lui sont continués pour une période de cinq ans, au delà du jour de la réunion de la prochaine législature.
Art. 2. — Ces pouvoirs s'exerceront dans les conditions actuelles, jusqu'au vote des lois constitutionnelles.
Art. 3. — La disposition énoncée en l'article premier prendra place dans les lois organiques et n'aura le caractère constitutionnel qu'après le vote de ces lois.
Art. 4. — Dans les trois jours qui suivront la promulgation de la présente loi, une Commission de trente membres sera nommée dans les bureaux, pour l'examen des lois constitutionnelles présentées à l'Assemblée nationale les 19 et 20 Mai 1873.
Aucun patriote sincère, aucun homme de bon sens ne pouvait se refuser à l'approbation et au vote de ce projet de loi. Un Gouvernement qui le repoussait proclamait, par cela même, qu'il avait intérêt au maintien de l'équivoque, qu'il préférait un provisoire sans dignité à un régime défini et
46 LE PREMIER MINISTÈRE DE BROGUE (24 Mai-26 Nov. 1873)
définitif; il proclamait, en même temps, qu'il était indifférent aux souffrances du pays et qu'il persistait à méconnaître sa volonté. Le lendemain du jour où M. Laboulaye avait donné lecture de son rapport, deux élections avaient lieu dans TAube et dans la Seine- Inférieure ; les candidats républicains, le général Saussier et le général Letellier-Valazé, furent élus à des majorités écrasantes. Le surlendemain, le duc de Broglie apportait à TAssemblée un nouveau Message, où il disait que < la France ne comprendrait pas une résolution qui assignerait au Président de la République un pouvoir dont la durée et le caractère seraient soumis, dès son début, à des réserves et à des conditions suspensives ». C'est ainsi que le vice-président du Conseil et le Gouvernement interprétaient les désirs et les besoins de la France : à les entendre elle était affamée de dictature. Quant aux < réserves et aux conditions suspensives > mises au pouvoir du Président, c'étaient des mots vides de sens, puisque le pouvoir présidentiel devait s'exercer exactement dans les mêmes conditions, avant et après la prorogation, et que, d'ailleurs, le texte de la minorité de la Commission devait le dire, comme le disait le texte de la majorité.
Jamais Gouvernement n'a opposé à ses adversaires une pareille indigence d'arguments, une pareille disette de raisons ; jamais non plus discussion plus importante n'a été marquée par des discours plus remarquables d'un côté de l'Assemblée, par de plus creuses rapsodies de l'autre. Quand on relit les séances du 18, du 19 Novembre et de la nuit du 19 au 20, on se prend à douter de l'efficacité des discussions parlementaires; l'éloquence, la logique lumineuse, la démonstration saisissante de MM. Berlauld, Jules Simon, Laboulaye et Grévy n'ont pas fait gagner une voix à la Commission ; la faiblesse et la phraséologie banale de MM. Ernoul et Depeyre, le néant de la réponse du duc de Broglie n'en