LA POLITIQUE EXTÉRIEURE
donné le signal par TEncycIique du 21 Novembre 1873, où il qualîGa de latrones les chefs des États protestants.
Avec une Espagne forte les rapports de bon voisinage auraient pu être troublés, par les facilités d'organisation que les bandes carlistes trouvèrent dans les départements pyrénéens ; mais TEspagne républicaine, menacée par deux insurrections au Nord et au Sud, était encore plus affaiblie par les divisions de son Assemblée souveraine, hésitante entre I^ y Margall, Salmeron et Castelar, et ne sachant pas soutenir franchement son grand orateur, son remarquable homme d*État, dans sa lutte contre Tanarchie.
Sur un seul point le Cabinet du 24 Mai suivit d'autres errements que le Cabinet précédent. A Tinstigation, sans doute, du ministre des Finances, M. Magne, il signa deux traités de commerce avec TAngleterre et la Belgique, qui furent ui^ retour pur et simple aux traités de 1860.
Nos relations, sous le duc de Broglie, restèrent donc paciûques avec toutes les puissances, même avec l'Italie, malgré les excitations de l'Extrême Droite et les imprudences de l'épiscopat que le ministre, au risque de mécontenter ses alliés, dut désavouer.
Le premier ministère du duc de Broglie s'était terminé par le vote de la septennalité. Le 30 Octobre, la Droite n'aurait vu dans c la prorogation > qu'un misérable expédient ; le 20 Novembre elle la considérait, sinon comme un succès pour la politique royaliste, au moins comme un nouvel échec pour les Républicains. L'avenir devait démontrer combien elle se trompait. Dès le 20 Novembre, un royaliste clairvoyant s'écriait : c Pour sept ans le Gouvernement républicain a été fondé en face du Roi, > et l'un des nouveaux ministres du 26 Novembre, le duc Decazes, disait à M. Pernolet. « C'est de la Présidence du Maréchal de Mac-Mahon que datera la fondation de la République en France. >
54 LK PREMIER MINISTÈRE DE BROGLIE (21 Mai-26 Nov. 1873)
Nous résumerons ici, bien qu'ils n'ai«nt pris fin que le 10 Décembre, quinze jours après la constitution du second ministère de Broglie, les débats du procès Bazaine, qui avaient commencé le 6 Octobre au petit Trianon. Dès le 34 Juillet, dans une lettre adressée au président de la Chambre, le duc d'Âumale lui avait fait connaître que le ministre de la Guerre l'avait appelé à la présidence du Conseil de guerre, chargé de juger TafTaire de la capitulation de Metz et il priait l'Assemblée de lui accorder un congé. Celle manifestation, un peu théâtrale et au moins superflue, impressionna désagréablement les hommes sans parti pris. Le Conseil de guerre comprenait les généraux de la Motterouge, de Chabaud-Latour, Tripier, Ressayre, Princeteau et de Malroy. Le général Pourcet occupait le siège du ministère public ; maître Lachaud le banc de la défense. L'acte d'accusation avait été dressé par le général Seré de Rivière.
Le Maréchal Bazaine était inculpé, par l'ordonnance même du ministre de la Guerre, en date du 24 Juillet :
1** D'avoir capitulé avec l'ennemi et rendu la place de Metz, dont il avait le commandement supérieur, sans avoir épuisé tous les moyens de défense dont il disposait et sans avoir fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur ;
2** D'avoir, commandant en chef de l'armée devant Metz, signé, en rase campagne, une capitulation qui a eu pour résultat de faire poser les armes à ses troupes ;
3* De n'avoir pas fait, avant de traiter verbalement ou par écrit, tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur.
Bazaine fut transféré de la maison de l'avenue de Picardie, qui lui avait été assignée pour résidence, après le jugement du Conseil d'enquête, au petit Trianon, où le Conseil de guerre tint ses séances pendant plus de deux mois, du 6 Octobre au 10 Décembre.
Le Maréchal reconnut avoir entamé des négociations avec
LE PROCÈS BAZAINË 85
RégQÎer et avoir été prêt à traiter avec Tennemi, au nom du Régime impérial. Au seul point de vue politique, et sans entrer dans le détail des fautes militaires, il avoua donc la subordination des intérêts généraux à ses intérêts particuliers, à ses visées ambitieuses, autrement dit la trahison : cet aveu commandait le jugement du Conseil de guerre. Le 10 Décembre, après quatre audiences consacrées à l'audition du défenseur, le Ck>nseil se retira pour délibérer et, à l'unanimité, condamna le Maréchal Bazaine à la peine de mort et à la dégradation militaire. Le soir même, à 10 heures, lecture fut donnée de Tarrêt à l'ex-Maréchal, dans le salon des Boucher, en présence d'une escouade de dix hommes du 46* régiment d'infanterie, du capitaine Maudhuy, chargé spécialement de la garde du prisonnier, du général Pourcet, de son substitut, M. Colomb, et du commandant Martin. Bazaine entendit la lecture de Tarrêt avec la même impassibilité apparente qu'il avait montrée dans le long interrogatoire qu'il avait subi et où n'avait éclaté que son inconscience. Bazaine prétendait qu'après le 4 Septembre, il n'y avait plus de Gouvernement, plusd'Ëmpire, plus rien... t Pardon, il restait la France, dit noblement le duc d'Aumale. > Bazaine n'avait, ce jour-là et les autres, oublié que la France.
Tous les membres du Conseil de guerre, après le jugement rendu, avaient adressé au ministre de la Guerre la lettre suivante :
« Monsieur le Ministre,
« Le Conseil de guerre vient de rendre son jugement contre M. le Maréchal Bazaine.
c Jurés, nous avons résolu les questions qui nous étaient posées, en n'écoutant que la voix de notre conscience. Nous n'avons pas à revenir sur le long débat qui nous a éclairés. A Dieu seul nous devons compte des motifs de notre décision.
56 LE PREMIER MINISTÈRE DB BROGLIE (24 Mai-26 Nov. 1873)
« Juges, nous avons dû appliquer une loi inflexible et qui n*adinet pas qu'aucune circonstance puisse atténuer un crime contre le devoir militaire.
c Mais ces circonstances, que la loi nous défendait d'invoquer en rendant notre verdict, nous avons le droit de vous les indiquer.
« Nous vous rappellerons que le Maréchal Bazaine a pris et exercé le commandement de Tarmée du Rhin, au milieu de difficultés inouïes, qu'il n'est responsable ni du désastreux début de la campagne, ni du choix des lignes d'opération.
€ Nous vous rappellerons qu'au feu il s'est toujours retrouvé
lui-même ; qu'à Borny, à Gravelotte, à Noisseville nul ne l'a surpassé en vaillance et que le 16 Août il a, par la fermeté de son attitude, maintenu le centre de sa ligne d'opération.
€ Considérez Tétat des services de l'engagé volontaire de 1831, comptez les campagnes, les blessures, les actions d'éclat qui lui ont mérité le bâton de Maréchal de France.
< Songez à la longue détention qu'il vient de subir, songez à ce supplice de deux mois, pendant lesquels il a entendu chaque jour discuter son honneur devant lui et vous vous unirez à nous pour prier le Président de la République de ne pas laisser exécuter la sentence que nous venons de prononcer. »
Ce recours en grâce, si habilement rédigé, si académique, produisit une impression fâcheuse sur l'opinion publique, pour laquelle il était manifestement fait : on y vit comme une négation de la sentence qui venait d'êlre rendue. Le Conseil de guerre, en plaidant les circonstances atténuantes, autorisait Bazaine, qui n'eut garde d'y manquer, à déclarer que le recours en grâce vengeait son honneur. Était-il bien nécessaire de rappeler la conduite de Bazaine devant l'ennemi au général du Barail, qui avait assisté à la bataille de Gravelotte et au Maréchal de Mac-Mahon, que sa qualité de chef de