LES NOUVEAUX FORTS DE TARIS
aussi avait-elle cédé au désir de mettre une fois de plus M. Thiers en minorité. Et puis, Topinion de Tillustre Président n'avait été soutenue que par le général Changarnier dont le discours, émaillé de trivialités qui en faisaient d'autant plus ressortir l'emphase générale, avait été absolument vide d'arguments. Il sembla que le général Changarnier n*avait pris la parole que pour avoir l'occasion de dire au ministre de la Guerre : < Nous avons mangé de la vache enragée ensemble. >
Dans l'administration générale de l'armée le général du Barail ne sut pas ou ne voulut pas interdire la politique à certains chefs de corps. Il est vrai que l'état de siège transformait ces chefs en autant de juges de la presse et de juges trop souvent passionnés et violents. Aucun ne le fut autant que le général Ducrot. L'élection à TAssemblée nationale d'officiers généraux républicains, l'avait conduit à professer le principe, excellent d'ailleurs, de Tinéligibilité des officiers en activité de service et, le lendemain du vote de prorogation, il avait adressé à M. Buffet une lettre dont celui-ci ne donna connaissance à l'Assemblée que le 29 Novembre. « En présence de certaines tendances qui se manifestent et qui peuvent avoir des conséquences funestes pour la discipline de l'année, disait-il, je crois le moment venu d'affirmer mon principe par un acte et, à partir de ce jour, j'entends me consacrer tout entier aux devoirs que m'impose le commandement qui m'a été confié. > Le général Ducrot ne fit plus de politique à Versailles ; il continua d'en faire et de bien plus mauvaise, s'il est possible, dans le commandement du 8* corps, à Bourges et à Dijon.
Esprit plus équilibré, moins emporté, le duc d'Aumale ne commit pas les mêmes excès de réaction dans le 7® corps ; mais il ne sut pas résister, après comme avant le procès de Bazaine, à la tentation d'occuper l'opinion de sa personne
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et de son rôle. Le H Décembre, il écrivait au président de TAssemblée que < sa douloureuse mission était terminée > et il sollicitait un congé qui lui permît de prendre possession de son commandement.
D'autres chefs de corps, celui du IS*' et celui du 18% le général d'Aurelle de Paladines et le général Espivent de la Villeboisnet avaient été trop engagés dans la lutte des partis ou trop mêlés aux troubles civils, pour se consacrer, sans préoccupations politiques, à Toeuvre de la réorganisation militaire.
La constitution du Cabinet du 26 Novembre n'avait été suivie d'aucun Message du Président de la République, d'aucune Déclaration du ministère à l'Assemblée et si M. de Broglie n'avait fait sien le projet de loi sur les maires, qui fut comme son don de joyeux avènement, on aurait pu ignorer assez longtemps les tendances de la nouvelle administration. En l'interpellant, sur le maintien de l'état de siège dans 39 départements, la Gauche fournit au Cabinet l'occasion d'exposer sa politique à l'Assemblée et au pays. L'interpellation fut développée, le 4 Décembre, par l'un des députés les plus jeunes et les plus modérés de la Gauche, M. Lamy. L'Opposition, non sans habileté, mettait volontiers en avant des Républicains dont la sagesse devait rassurer les plus timides, M. Lamy, M. Christophle, M. Bethmont, et de préférence les hommes qui n'avaient pas été directement mêlés au 4 Septembre. Sur l'état de siège, M. Lamy flt entendre les observations les plus justes, les plaintes les plus fondées. Il montra que 29 départements seulement avaient été régulièrement frappés d'état de siège. Par une extension abusive, le ministère avait porté ce chiffre à 3Ô, en considérant, comme étant en état de siège, des départements qui n'y
l'interpellation de m. lamy 7S
avaient jamais été mis, parce qu'il avait trouvé, dans les archives du ministère de l'Intérieur, une mention d'état de siège. Les archives du ministère de l'Intérieur, remplaçant la publicité du Jouimal Officiel et du Bulletin des lois, c'était une thèse juridique d'une singulière audace et que seul M. Batbie, ministre, aurait pu soutenir. Résultat de la guerre, l'état de siège doit cesser avec elle ; au fur et à mesure qu'un département était évacué par les Allemands, le régime des lois régulières aurait dû y être rétabli. Versailles et la Seineet'Oise avaient été évacués après la ratification des préliminaires : le régime exceptionnel de l'état de siège avait disparu avec les Allemands. S'il n'avait pas disparu, l'Assemblée aurait-elle eu besoin de voter, le 21 Mars 1871, au lendemain de la Commune, une loi spéciale pour l'y rétablir? A cette argumentation serrée il n'y avait rien à répondre et, en effet, il ne fut rien répondu. Passant à la question politique, M. Lamy se demanda si l'ordre courait des dangers en France, si la situation du pays commandait des précautions spéciales et il cita une preuve décisive de la modération et de la sagesse publique. « Depuis six mois, dit-il, le Gouvernement que nous savons est au pouvoir et la France l'a supporté. » M. Buffet intervint, à ce moment, pour déclarer que ceux-là auraient été des factieux, qui auraient contesté la légalité des décisions de l'Assemblée, et l'Assemblée éclata en applaudissements. M. Lamy n'avait nullement contesté la légalité des décisions de l'Assemblée ; il avait le droit, faisant allusion aux tentatives de restauration monarchique, de reprendre un mot célèbre et de dire : grande profecto dedimus patientiœ documenlum.
N'était-ce pas un signe des temps, que de voir traiter de factieux un homme d'une modération aussi notoire que M. Lamy? Faisant allusion à un mot de M. Beulé, le député do Jura avait surtout critiqué, dans les dernières modifica-
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lions minislérielles, le mainlien à la lèle du Cabinet du duc de Broglie, qui pouvait porter aux libertés publiques les plus directs et les plus irréparables coups. C'est lui qui aurait dû se retirer, après Téchec de la restauration, pour que la responsabilité ministérielle apparût < dans toute sa beauté ».
Il ne faut pas chercher, dans le discours du duc de Broglie, une réponse à la partie juridique de Tinterpellation. Jamais, dans aucun de ses discours, le duc de Broglie n'a rétorqué les arguments de ses adversaires ; jamais il ne les a suivis sur le terrain où ils s'étaient maintenus ; il a toujours déplacé la question et répondu à côté. Peu lui importe l'objet de la discussion. Qu'il s'agisse du Septennat, de l'état de siège ou des maires, il commence par se débarrasser de c Thonorable préopinant, » avec une épigramme parfois spirituelle, souvent ntéchanle sans esprit ; puis il fait appel aux plus vilains sentiments de la majorité, à la passion, à la rancune, à la peur ; enQn il termine habituellement en mettant en cause le chef de l'Etat que personne n'a attaqué et il lui prodigue, non pas de délicates flatteries, mais des éloges sans mesure, llors de l'Assemblée, dans toutes les conversations politiques, il n'est question que de la mort du Maréchal : s'il vient à disparaître, si le < fatal accident » se produit, toutes les espérances ajournées seront permises, toutes les tentatives de restauration monarchique auront libre cours. A la tribune de l'Assemblée, au contraire, dès qu'un membre du Cabinet prend la parole, c'est pour porter aux nues un homme qui est à lui seul tout un Gouvernement, toute une Constitution et dont la modestie très réelle devait être blessée par des compliments trop hyperboliques pour être sincères.
Dans sa réponse à M. Lamy, le ministre de l'Intérieur voulut bien accorder que l'état de siège est un régime exceptionnel; mais ce régime, il ne l'avait pas inventé, il l'avait reçu des mains de ses prédécesseurs. Il le maintenait,
LE DUC DE BROGLIB ET JULES FERRY il
même après révacuation du territoire, parce que, Tennemi s'étant retiré, il fallait défendre les principes sociaux menacés par nne presse insensée et grossière. Et le ministre consacra la plus grande partie de son discours à la lecture d'articles de journaux qui dépassaient évidemment les bornes d'une discussion loyale et consciencieuse. Mais le ministre lui-même, ne dépassait-il pas toute mesure, quand il déclarait que les 5 suppressions et les 14 interdictions qu'il avait prononcées en six mois étaient motivées par un c état véritablement exceptionnel et effroyable des esprits »? Ne calomniait-il pas son pays quand il montrait l'autorité menacée dans, ses fondements, le pouvoir sans défense contre d'irréconciliables ennemis, Tesprit public avili et les sources de Tintelligence empoisonnées par la presse? Quelle idée un étranger se serait-il faite de la France, en entendant ce langage ? Et quelle opinion les hommes modérés, partisans des libertés nécessaires, pouvaient-ils avoir d'un Gouvernement qui ne consentait à renoncer aux armes exceptionuelles de l'état de siège, que si l'Assemblée lui donnait en échange une « légalité plus énergique >, c'est-à-dire, sans doute, la généralisation de l'état de siège, son extension à toute la France, c Vous avez pris, disait le duc de Broglie, vous avez pris, envers vous-même, l'engagement d'instituer un pouvoir qui soit une réalité vivante et non pas l'étiquette impuissante d'une autorité nominale. >
Tel était le programme, telle était la politique d'un ancien membre de l'Union libérale! Le Septennat, après cette définition et même armé < d'une légalité plus énergique >, devait rester l'étiquette impuissante d'une autorité nominale. Quant au vice-président du Conseil, il méritait celte foudroyante réplique que lui adressait M. Jules Ferry : « La déclaration de M. le vice-président du Conseil ne m'a pas surpris. M. le vice-président du Conseil appartient à une
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École politique bien connue. Il est de ces hommes d'État qui passent quinze ans dans l'Opposition, à demander la liberté et qui, une fois qu'ils sont au pouvoir, ne connaissent plus, ne rêvent plus, n^admirent plus que la force. > Et M. Ferry ajoutait, au milieu des applaudissements redoublés de la Gauche : c Je dis que la France est calme et que la violence n'est qu'en vous. Elle est en vous, elle est dans vos discours, dans vos projets de loi, dans vos menaces, dans vos terreurs. >
L'ordre du jour très modéré de MM. Lamy et Jules Ferry était ainsi conçu : c L'Assemblée nationale, considérant que le Gouvernement maintient à tort Tétat de siège dans un grand nombre de départements, passe à l'ordre du jour. » Il se trouva 386 députés contre î260 pour adopter l'ordre du jour pur et simple qui avait la priorité. La coalition qui avait fait le 24 Mai subsistait, tant qu'il ne s'agissait que de lutter contre la France républicaine et de s'associer h ce que M. Jules Ferry appelait c les palinodies libérales du duc de Broglie ».
Dix jours après, la France, consultée dans trois départements, l'Aude, le Finistère et la Seine-et-Oise, répondait à ce vole en nommant quatre Républicains à des majorités écrasantes. MM. Bonnel et Marcou furent élus dans l'Aude, M. Swiney dans le Finistère, M. Galmon en Seine-et-Oise. Gette consultation, comme les précéd^ientes, attestait la persistance de ce que M. de Broglie appelait < un état véritablement effroyable des esprits ».
Pour changer cet état, le Gouvernement crut qu'il suffirait de changer les maires et les adjoints, et c'est dans un intérêt électoral qu'il avait accepté le projet de loi déposé par le Cabinet précédent. Ce projet donnait au Président de la République la nomination des municipalités dans les chefslieux de département, d'arrondissement et de canton, aux préfets la nomination dans toutes les autres Communes. Si un maire donnait sa démission ou était révoqué, son successeur