LA PRESSE ET LÉTAT DE SIÈGE
(léputalion auprès de M. Thiers ou de M. Grévy. Pour cette besogne, M. Baragnon était tout désigné et il s*en acquittait à merveille. Comme si les manifestations ridicules ou les violences regrettables d*une centaine de maires fantasques ou séditieux, sur. 36.000, prouvaient quelque chose contre le principe de l'élection ou pour celui de la nomination! £n 4865, sur 74.654 officiers municipaux nommés, TEmpire n*en avait choisi que 1.270 en dehors des Conseils municipaux ; la Présidence septennale se promettait de mieux faire et elle qualiGait ce retour en arrière de restauration des lois et de la liberté.
Le lendemain même du vote de réaction et de peur sur les maires et adjoints, le Cabinet avait accepté une interpellation de M. Ricard sur le régime de la presse et le maintien de l'état de siège. Comme M. Christophle, comme M. Feray, comme M. Lamy, comme M. Bardoux, qui ont si bien mérité de la France, en ces temps difficiles, et dont les noms doivent être constamment rappelés, dans cette lutte journalière contre l'arbitraire et pour la République, M. Ricard était un des membres les plus fermes, les plus modérés et les plus éloquents de la Gauche, où Ton comptait tant d'orateurs remarquables.
M. Ricard démontra, chose facile, que la liberté de la presse, comme les libertés municipales, était moins assurée, moins efîective, sous le Gouvernement de M. de Broglie, qu'elle ne l'avait été sous l'Empire libéral. Dans la moitié des départements qui n'étaient pas en état de siège, la presse restait soumise au régime libéral de la loi du Il Mai 1868; mais les préfets, privés du droit de surveillance, que cette loi et les instructions de M. Pinard leur avaient retiré, avaient, par un biais, fait rentrer l'arbitraire dans l'application de la loi, en prohibant ce que Ton appelait le colportage, c'est-à-dire la vente sur la voie.
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publique et en ruinant le journal, par le seul fait de celte prohibition. Quant aux jurés et aux juges que rAssemblce elle-même a chargés, en 1871, de prononcer sur les procès de presse, on ne leur défère aucun article, même dans les départements les plus conservateurs ; Tarbitraire administratif règne partout en maître, Dans les départements en étal de siège, même spectacle : il suffit de donner une consigne, et le journal est supprimé. M. Ricard rappelait les éloquentes revendications que M. de Broglie avait fait entendre en 1871, alors que l'insurrection désolait Paris, ses protestations contre c le poison de la dictature >, ses appels, pour guérir les maux de la patrie, c aux remèdes douloureux, mais vigoureux et virils de la liberté ». — « Je demande, disait M. Ricard, à l'honorable M. de Broglie et à son sous-secrétaire d'Etat d'appliquer les principes de leur vie, d'appliquer les doctrines qu'ils ont professées à la tribune ; je leur demande de déférer les délits de la presse au jury, et s'ils ne le veulent pas, s'ils veulent boire jusqu'à la lie le calice amer des renonciations, s'ils veulent revenir au régime de l'Empire, à ce décret de 1832, à l'autorisation préalable, à toutes ces mesures, je leur demanderai de nous apporter une loi; quelque draconienne qu'ils puissent la faire, elle vaudra mieux que leur arbitraire. >
L'interpellation du 21 Janvier eut la même issue que celle du 4 Décembre ; après une réponse de M. Baragnon, qui fit connaître à l'Assemblée de longs passages de journaux, supprimés ou suspendus, l'ordre du jour pur et simple fut volé par 377 voix contre 276. L'intervention de M. Gambetta avait suffi pour réveiller toutes les passions mal assoupies de la majorité contre le 4 Septembre et pour pousser à l'abstention 30 membres du Centre Gauche.
Le duc de Broglie, sommé par M. Ricard de défendre son • oeuvre, était resté muet ; il parla le lendemain, dans la
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circulaire qu*il adressa aux préfets, sur rapplication de la loi des maires. A défaut d'une réponse au reproche de palinodie, Irouve-t-on, dans ce document, un programme politique un peu précis, une ligne de conduite nettement tracée? c J*aime à penser, disait le vice-président du Conseil aux préfets, que, dans la plupart des cas, vous n^aurez que peu de changements à faire et que vous pourrez conserver le plus souvent les maires actuels. > On sait comment cette instruction fut obéie. < Il ne s'agit pas, ajoutait le duc de Broglie, de créer, au profit de l'administration, un agent politique par Commune. » Or, la loi du 20 Janvier, dans la pensée des trois quarts de ceux qni l'avaient volée, n'avait pas d'autre but, et, en réalité, elle n'eut pas d*aulre résultat. Malheureusement pour le duc de Broglie et pour les préfets, Yagent politique, ayant été choisi partout dans la minorité, n'eut pas sur la majorité l'influence espérée et le sufl'rage universel continua de condamner Tordre moral, que l'agent politique approuvait par ordre. « Vous n'avez, disait encore le duc de Broglie, dans le choix des maires, aucune exclusion systématique à prononcer pour des raisons purement politiques. > Les préfets, interprétant bien les secrets désirs de la majorité et du ministre de l'Intérieur, ne prononcèrent, au contraire, que des exclusions systématiques, toutes dictées par des considérations politiques. On ne demandait aux maires nouveaux que de défendre le pouvoir du Maréchal de Mac-Mahon, que le Garde des Sceaux avait déclaré « incommutable > et que le ministre de l'Intérieur proclamait c élevé pour sept ans au-dessus de toute espèce de contestation >.
Ici se retrouvait l'équivoque qui a vicié tous les actes et toutes les paroles des ministres du Septennat. On a considéré, comme des défenseurs des pouvoirs du Maréchal, les Bonapartistes et les Légitimistes, qui ne songeaient qu'a
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substituer un autre Gouvernement au sien ; on a considéré comme des adversaires, comme des ennemis, comme des factieux, ceux qui partageaient la manière de voir du Centre Gauche de l*Assemblée nationale, ceux qui auraient voulu sincèrement l'organisation de ces pouvoirs et l'établissement de la stabilité gouvernementale, par le vote des lois constitutionnelles. De même qu'à Versailles le Centre Gauche était Tennemi, pour le duc de Broglie et pour ses collègues, beaucoup plus que la Gauche radicale, en Province les hommes modérés, qui sont le plus solide appui de tout Gouvernement honnête, furent écartés plus soigneusement que les partisans les plus excentriques de la Monarchie bourbonienne ou du Régime impérial
Ces partisans donnaient pourtant fort à faire au Cabinet et, du 21 Janvier, date de l'interpellation Ricard, au 6 Mars, date de l'interpellation Christophle, le Gouvernement eut à résister, par des paroles ou par des actes, à ses compromettants alliés. Le 19 Janvier, il avait suspendu pour deux mois le journal V Univers, organe de la Légimité et de TUltramontanisme. Les deux journaux qui représentaient l'Extrême Droite de l'Assemblée et la politique du comte de Chambord, la Gazellç de France et l'Union^ avaient continué, après la suspension de VUnivers^ à donner du Septennat une interprétation absolument contraire à celle du Journal de Paris et du Finançais, organes du Centre Droit et du Cabinet. Le Septennat, disaient la Gazelle et V Union, sera monarchique, ou il ne sera pas. Le Cabinet voulut que la réponse à cette interprélation fût donnée par le Maréchal lui-même, et, le 4 Février, le Chef de l'Etat se rendit à l'IIôlel-Dieu, au Palais de Justice et, de là, au Tribunal de commerce. En présence des membres de ce Tribunal et de ceux de la Chambre de commerce, c'est-à-dire des représentants les plus autorisés du commerce et de l'industrie, il affirma que